LE MYSTERE DE L'AGONIE DE JESUSRIVATE A LA LUMIERE DE LA THEOLOGIE DES SAINTS

 

 

                                                                                                           fr François-Marie Léthel ocd

 

 

            L'Esprit-Saint donne toujours à l'Eglise de communier intimement à tout le Mystère de Jésus en sa Divinité et en son Humanité, à tous les Mystères de son Humanité tels que l'Evangile les révèle. Cette communion est vécue par la foi, l'espérance et l'amour, par les sacrements et par la prière. Dans sa Lettre Apostolique Rosarium Virginis Mariae, le Pape Jean-Paul II a invité le Peuple de Dieu a redécouvrir la prière du Rosaire comme une des voies privilégiées pour vivre avec Marie cette communion avec Jésus à travers tous ses Mystères: joyeux, lumineux, douloureux et glorieux.

            L'Agonie de Jésus au Jardin des Oliviers est le premier des Mystères douloureux, à la fois le plus intérieur et le plus douloureux de tous. C'est le commencement de la Passion Rédemptrice dans la profondeur du Coeur de Jésus. L'Eglise n'a cessé de pénétrer avec foi et amour dans cette profondeur, principalement à travers la réflexion et l'expérience des saints. Selon la grande orientation donnée par Jean-Paul II dans sa Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte, nous ferons appel à cette théologie des saints[1] pour contempler ce grand Mystère de l'Agonie de Jésus.

 

 

I/ La contemplation du "Visage de souffrance", dans la Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte (n° 25-27)

 

            La Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte contient un très beau dévoloppement (n° 25-27) sur le Mystère de la Passion de Jésus considérée dans sa réalité la plus intérieure, celle qui se révèle à Gethsémani. En s'appuyant sur l'Ecriture et son interprétation ecclésiale, le Pape Jean-Paul II ne craint pas d'utiliser les expressions les plus fortes pour parler de cet "aspect le plus paradoxal" du Mystère de Jésus, "Mystère dans le mystère, devant lequel l'être humain ne peut que se prosterner et adorer" (n° 25).

            En se référant à une double tradition: la "tradition théologique" (n° 26) et la "tradition mystique" (n° 27), il montre comment l'Eglise peut pénétrer dans le drame intérieur de la Passion de Jésus, grâce à ses paroles prononcées dans son Agonie et sur la Croix. Telle est la "perception ecclésiale de la conscience du Christ" (n° 27). Dans cette perspective, le Pape se réfère d'une part à la "recherche théologique" (ibid), c'est à dire à la réflexion de l'intelligence éclairée par la Foi, et d'autre part à "ce grand patrimoine qu'est la 'théologie vécue' des saints" (ibid), c'est à dire à l'expérience des mystiques, qui est comme la plus haute "vérification" de la Foi dans l'Amour[2].

            Jean-Paul II considère d'abord le Mystère en lui-même (n° 25), avant de se référer successivement à la "tradition théologique" (n° 26) et à la "tradition mystique" (n° 27).

            D'abord, l'évocation du Mystère est impressionnante, par la force et l'audace des expressions utilisées:

 

            "La scène de l'agonie au Jardin des Oliviers se dessine avec intensité devant nos yeux. Jésus, accablé à la pensée de l'épreuve qui l'attend, seul devant Dieu, l'invoque à sa manière habituelle de tendre confiance: « Abbà, Père ». Il lui demande d'éloigner de lui, si cela est possible, le calice de la souffrance (cf. Mc 14,36). Mais le Père ne semble pas vouloir écouter la voix de son Fils. Pour rendre à l'homme le visage de son Père, Jésus a dû non seulement assumer le visage de l'homme, mais se charger aussi du « visage » du péché: « Celui qui n'a pas connu le péché, Dieu l'a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu » (2 Co 5,21). Nous ne cesserons jamais d'explorer la profondeur abyssale de ce mystère. Toute l'âpreté de ce paradoxe se manifeste dans le cri de douleur, apparemment désespéré, que Jésus fait entendre sur la Croix: « "Éloï, Éloï, lama sabactani?", ce qui signifie: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?" » (Mc 15,34). Est-il possible d'imaginer un supplice plus grand, une obscurité plus dense? En réalité, tout en conservant le réalisme d'une douleur indicible, le « pourquoi » angoissé que Jésus adresse à son Père avec les premiers mots du Psaume 22 s'éclaire à la lumière de l'ensemble de la prière dans laquelle le psalmiste unit, dans un mélange touchant de sentiments, la souffrance et la confiance" (n° 25).

 

            Dans ce texte, ce sont les paroles les plus douloureuses de Jésus qui entrent en résonnance, qui sont entendue comme en écho: sa prière à Gethsémani par laquelle il entre dans sa Passion et son cri d'abandon sur la Croix qui marque la fin de cette même Passion. L'accent est mis sur le paradoxe: Au coeur de la plus grande souffrance, Jésus vit la plus grande confiance et le plus grand amour. Toujours intimement uni avec son Père, il est alors mystérieusement uni avec toute l'humanité blessée par le péché. Sa plus grande souffrance est précisément causée par son "identification" avec notre péché.

            Le paragraphe suivant considère ce paradoxe du point de vue de la "tradition théologique":

 

            "Chers Frères et Sœurs, le cri de Jésus sur la Croix n'exprime pas l'angoisse d'un désespéré, mais la prière du Fils qui offre sa vie à son Père dans l'amour, pour le salut de tous. Au moment où il s'identifie à notre péché, « abandonné » par son Père, il « s'abandonne » entre les mains de son Père. Ses yeux restent fixés sur son Père. C'est bien en raison de la connaissance et de l'expérience que lui seul a de Dieu que, même en ce moment de ténèbres, il voit de manière limpide la gravité du péché et qu'il souffre pour lui. Lui seul, qui voit son Père et en jouit pleinement, mesure en plénitude ce que signifie résister par le péché à l'amour du Père. Avant d'être une souffrance pour son corps et à un degré beaucoup plus élevé, sa passion est une souffrance atroce pour son âme. La tradition théologique n'a pas manqué de se demander comment Jésus pouvait vivre en même temps l'union profonde avec son Père, qui est par nature source de joie et de béatitude, et l'agonie jusqu'au cri de l'abandon. La présence simultanée de ces deux éléments apparemment inconciliables est en réalité enracinée dans la profondeur insondable de l'union hypostatique" (n° 26).

 

            En suivant l'orientation de ce texte, nous nous référerons dans les pages suivantes à trois représentants éminents de cette "tradition théologique". Il s'agit d'un Père grec: saint Maxime le Confesseur, et deux Docteurs médiévaux: saint Anselme et saint Thomas, qui tous ont particulièrement réfléchi sur ce Mystère de la Passion Rédemptrice, considérée dans sa dimension la plus intérieure, celle qui est révélée dans l'Agonie de Jésus. Nous pourrons ainsi approfondir le sens des fortes affirmations de Jean-Paul II concernant l'union de Jésus avec son Père dans l'Amour alors même qu'il se charge de notre péché, et cette mystérieuse "vision" par laquelle d'une part il "voit le Père et en jouit pleinement" et d'autre part il "voit de manière limpide la gravité du péché".

                Après avoir résumé ce point de vue de la "tradition théologique", la Lettre Apostolique développe davantage le point de vue de la "tradition mystique", en citant deux saintes qui sont Docteurs de l'Eglise: Sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse de Lisieux:

 

                "Face à ce mystère, conjointement à la recherche théologique, une aide sérieuse peut nous venir du grand patrimoine qu'est la « théologie vécue » des Saints. Ceux-ci nous offrent des indications précieuses qui permettent d'accueillir plus facilement l'intuition de la foi, et cela en fonction des lumières particulières que certains d'entre eux ont reçues de l'Esprit Saint, ou même à travers l'expérience qu'ils ont faite de ces états terribles d'épreuve que la tradition mystique appelle « nuit obscure ». Bien souvent, les saints ont vécu quelque chose de semblable à l'expérience de Jésus sur la Croix, dans un mélange paradoxal de béatitude et de douleur. Dans le Dialogue de la Divine Providence, Dieu le Père montre à Catherine de Sienne que dans les âmes saintes peuvent être présentes à la fois la joie et la souffrance: « Et l'âme est bienheureuse et souffrante: souffrante pour les péchés du prochain, bienheureuse par l'union et l'affection de la charité qu'elle a reçue en elle. Ceux-là imitent l'Agneau immaculé, mon Fils unique, lequel sur la Croix était bienheureux et souffrant ». De la même façon, Thérèse de Lisieux vit son agonie en communion avec celle de Jésus, éprouvant précisément en elle le paradoxe de Jésus bienheureux et angoissé: « Notre Seigneur dans le Jardin des Oliviers jouissait de toutes les délices de la Trinité, et pourtant son agonie n'en était pas moins cruelle. C'est un mystère, mais je vous assure que j'en comprends quelque chose par ce que j'éprouve moi-même ». C'est un témoignage lumineux! " (n° 27).

 

                Avec l'expression "nuit obscure", le Pape fait sûrement allusion à Saint Jean de la Croix, mais sans le nommer. Par contre, Catherine de Sienne et Thérèse de Lisieux sont citées explicitement: Catherine au chapitre 78 du Dialogue[3], et Thérèse dans une de ses paroles rapportées par les Derniers Entretiens[4]. L'expression de Catherine à propos de Jésus crucifié "bienheureux et souffrant", souvent répétée par elle, d'une part résume la théologie de St Thomas, et d'autre part en donne comme la  vérification existentielle. Ce qui pour St Thomas était le fruit d'une  "recherche théologique" devient pour Sainte Catherine "théologie vécue", et c'est la même vérité qui resplendit à travers ces deux formes de théologie.  Dans leur expérience mystique, Catherine et Thérèse ont vraiment "épousé" le Mystère de la Passion Rédemptrice de Jésus, sous ce double aspect de "bienheureuse Passion" (comme l'appelle le Canon Romain) et de "Passion très douloureuse". L'une et l'autre ont expérimenté l'indicible joie de l'Amour Infini du Rédempteur, qui donne alors toute sa mesure, et en même temps elles ont partagé à la plus grande profondeur son immense Douleur pour le Péché du monde. Comme la vie terrestre de Jésus se termine avec sa Passion, ainsi la vie de Catherine et de Thérèse se termine avec une très profonde participation à la Passion de Jésus, toujours en rapport avec le péché du monde dans lequel elles vivent.

                Conformément à cette orientation, nous essaierons d'approfondir la "théologie vécue" de Thérèse concernant le Mystère de l'Agonie de Jésus, et dans la même ligne, nous considérerons le témoignage de deux jeunes saintes qui elles aussi ont particulièrement communié à ce Mystère: Sainte Gemma Galgani (1878-1903) et la bienheureuse Dina Bélanger (1897-1929).

 

 

II/ Les grandes perspectives de la "tradition théologique"

 

La Transfiguration et l'Agonie

 

                Entre les Mystères de la Transfiguration et de l'Agonie de Jésus, il existe un lien paradoxal très profond qui apparaît dans les trois Evangiles synoptiques.  Jésus a choisi les mêmes Apôtres Pierre, Jacques et Jean pour être les témoins de sa Transfiguration et de son Agonie, pour contempler son Visage transfiguré par la Gloire de Dieu et défiguré par le péché du monde, pour entendre la Voix du Père le révélant comme son Fils Bien-Aimé dans la nuée lumineuse de l'Esprit, et pour entendre sa propre Voix de Fils révélant tout son Amour pour le Père et pour nous dans sa prière à Gethsémani.

                La Transfiguration et l'Agonie sont les deux Mystères extrêmes qui révèlent la condition paradoxale de Jésus en sa vie terrestre, cette condition que saint Thomas résume dans l'expression: "simul viator et comprehensor"[5]. En même temps qu'il parcourt ce chemin de la vie terrestre comme vrai homme, passible et mortel, Jésus est toujours le Verbe Incarné "en qui habite corporellement toute la Plénitude de la Divinité" (cf Col 2,9). Il porte toujours en lui la Gloire de Dieu et son âme jouit toujours de la Vision de Dieu. Ainsi, Jésus voyait toujours le Père, il se voyait lui-même comme Fils et il voyait tous les hommes qu'il venait sauver, chacun d'entre nous d'une façon unique.

                Saint Thomas a particulièrement approfondi ce grand paradoxe de l'économie (dispensatio) comme coexistence des "perfectiones" et des "defectus" dans la même humanité de Jésus en toute sa vie terrestre[6]. Dans sa perspective, l'extrême de la Gloire de Dieu qui se révèle dans la Transfiguration et l'extrême faiblesse de la chair qui se révèle à Gethsémani (cf Mt 26,41), sont des réalités toujours présentes dans l'Humanité sainte, depuis l'instant de la conception jusqu'à l'instant de la mort sur la Croix.

                Lorsque l'Esprit-Saint sera pleinement communiqué à l'Eglise, après la Résurrection et la Pentecôte, il lui donnera de communier à ces deux extrêmes du Mystère de Jésus, en sorte que ce qui avait été le privilège des seuls Apôtres Pierre, Jacques et Jean sera donné à toute l'Eglise. Vivre l'Evangile en suivant Jésus partout où il va signifie communier intimement à tous ses Mystères à particulièrement à ces deux Mystères de sa Transfiguration et de son Agonie. Tel est, selon le Père Marie-Eugène de l'Enfant-Jésus, la profonde expérience des saints:

 

                "Le Christ Jésus qui assure son règne ici-bas est le Verbe fait chair qui, sans cesser de jouir de la vision béatifique, a connu la plus douloureuse souffrance qu'un homme ait portée ici-bas, qui a triomphé enfin en mourant sur la croix. Comment le saint transformé par l'amour et identifié au Christ Jésus ne porterait-il pas en lui ces richesses caracté­ristiques de l'amour divin ici-bas ? De fait, l'amour qui le divinise le laisse un homme comme nous ; il porte en lui le Thabor et Gethsémani ; il est le plus heureux des hommes parce qu'il jouit du Verbe en son sein et le plus malheureux parce qu'il porte le péché du monde"[7].

 

 

"Père, que ta volonté soit faite!" (Mt 26,42)

 

                La prière de Jésus à Gethsémani: "Père, que ta volonté soit faite!" (Mt 26,42), exprime le "fiat" humain de la Rédemption, l'acte d'obéissance du Fils au Père qui seul peut rétablir pour toujours l'Alliance brisée par le péché. Cette réponse du Fils à l'Amour du Père est le plus grand acte d'Amour au coeur de la plus grande souffrance. C'est l'expression suprême de la Charité du Christ comme unique Amour de Dieu et des hommes, de tous les hommes, de cette Charité Infinie qui couvre la multitude de tous les péchés.

                En réponse à l'hérésie monothélite, qui ne reconnaissait dans le Christ que la seule volonté divine en niant qu'il ait eu une volonté humaine, saint Maxime le Confesseur a montré toute la réalité et l'importance salvifique de cette "deuxième volonté" qu'est la vraie volonté humaine du Fils de Dieu. Pour lui, la prière de Jésus à Gethsémani révèle pleinement cette libre volonté humaine, en plein accord avec la volonté divine, la volonté du Père qui est aussi celle du Fils et de l'Esprit, unique volonté divine des Trois Personnes[8].

                Le "fiat" de Jésus a Gethsémani est le libre consentement de sa volonté humaine à la volonté divine du Père pour l'accomplissement de la Passion Rédemptrice, c'est l'acte même de son obéissance au Père jusqu'à la mort et la mort de la Croix (cf Ph 2,8). Cette doctrine des "deux volontés" a fait l'objet d'une définition dogmatique de l'Eglise, d'abord au Concile de Latran de 649, dont les textes ont été rédigés par Maxime lui-même[9], puis au Concile Oecuménique de Constantinople III en 681[10]. A la suite du Concile de 649, le Pape saint Martin Ier et saint Maxime ont rendu le plus beau témoignage à cette vérité, le témoignage du martyre.

                La même vérité est au coeur de la réflexion théologique de saint Anselme, telle qu'elle est développée dans le dialogue Cur Deus Homo et résumée en forme de prière dans la Meditatio Redemptionis Humanae. De façon nouvelle, Anselme réfléchit sur la Mystère de la Croix, où le Fils de Dieu est "mort pour nos péchés" (cf I Co 15,3). Sa puissante réflexion sur la nécessité du Dieu-Homme pour le salut de l'homme pécheur met en pleine lumière le rôle de l'Humanité de Jésus dans l'accomplissement du salut, en montrant qu'il n'est pas moins important que celui de sa Divinité. La "satisfaction pour le péché" signifie l'indispensable participation de l'homme et de sa liberté pour qu'il puisse accueillir en lui la Miséricorde Divine qui le sauve du péché. La pensée d'Anselme correspond exactement à ce que dit saint Paul à propos du Nouvel Adam: "Comme par la désobéissance d'un seul homme la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l'obéissance d'un seul la multitude sera-t-elle constituée juste" (Rm 5,19). Seule l'obéissance de l'Homme-Dieu, vraie obéissance de l'homme à Dieu dans l'obéissance humaine du Fils à son Père jusqu'à la mort de la Croix, peut contrebalancer la désobéissance de l'homme à Dieu qui est l'essence du péché. C'est dans cette perspective que saint Anselme interprète la prière de Jésus à Gethsémani:

 

                "Lorsque le Christ dit: 'Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi"; cependant non pas comme je veux, mais comme toi tu veux'; et: 'Si ce calice ne peut pas passer sans que je le boive, que ta volonté soit faite': sa volonté signifie le désir naturel de préserver sa vie, qui poussait la chair de l'homme à fuir la douleur de la mort. Quant à la 'volonté du Père', elle signifie non que le Père aurait préféré la mort de son Fils à sa vie, mais qu'il ne voulait pas que le genre humain fût restauré sans que l'homme ne fît quelche chose de si grand comme était cette mort; et parce que la raison ne pouvait pas exiger ce qui était impossible à tout autre homme, le Fils affirme donc que le Père veut sa mort, et il préfère subir cette mort lui-même, plutôt que de laisser le genre humain sans salut. C'est comme s'il disait: Du moment que tu ne veux pas d'une autre réconciliation du monde, j'affirme que par là-même tu veux ma propre mort. Que soit donc accomplie cette volonté qui est la tienne, ce qui revient à dire: qu'advienne ma propre mort pour que le monde soit réconcilié avec toi"[11].

 

                Anselme affirme ensuite la même doctrine, mais avec des expressions encore plus fortes:

 

                "Quand le Fils a dit que le calice ne pouvait pas passer sans qu'il le bût, la raison n'en était pas qu'il ne pouvait pas éviter la mort, si telle était sa volonté, mais que, comme nous l'avons dit, il était impossible que le monde fût sauvé autrement; or, lui-même, dans sa volopnté inébranlable, il préférait subir la mort plutôt que de laisser le monde sans salut. Et c'est pour cela précisément qu'il a prononcé ces paroles: pour nous enseigner que le genre humain n'aurait pas pu être sauvé autrement que par sa mort"[12].

 

 

III/ La "Passion intérieure", dans la profondeur du Coeur de Jésus: l'apport de la "tradition mystique".

 

                L'Esprit-Saint donne à l'Eglise de pénétrer dans les profondeurs de Dieu (cf I Co 2,10), dans les profondeurs du Coeur humain du Fils de Dieu; c'est Lui qui nous donne de connaître "la pensée du Christ" (cf I Co 2,16). Les saints sont dans l'Eglise les témoins priviélgiés de cette connaissance pénétrante et amoureuse du Mystère de Jésus, et particulièrement de son Agonie.

                Ici encore, cette théologie des saints se manifeste dans la profonde complémentarité qui existe entre la "théologie pensée" des uns et la "théologie vécue" des autres. Ainsi, concernant le même Mystère de l'Agonie de Jésus, la "théologie pensée" de saint Thomas éclaire et justife la "théologie vécue" de Thérèse de Lisieux, Gemma Galgani et Dina Bélanger. Là où est la sainteté, il n'y a pas d'opposition entre la réflexion et l'expérience, mais une très profonde harmonie et complémentarité. Sous la conduite du même Esprit, tous ces saints ont pu pénétrer dans la profondeur du Coeur de Jésus et découvrir l'abîme de son Amour et de sa Souffrance à Gethsémani.

                L'Agonie de Jésus est véritablement la "Passion intérieure", le Coeur du Mystère de la Rédemption. Elle est le moment de la rencontre définitive entre la Lumière et les ténèbres à l'intérieur même du Coeur de Jésus. C'est la rencontre la plus intime entre toute la Lumière de l'Amour et toutes les ténèbres du péché, dans un admirable et terrible échange, lorsque Celui qui est sans péché devient pour nous péché afin que nous devenions en Lui Justice de Dieu (cf II Co 5,21). A Gethsémani, en acceptant de "boire la coupe", Jésus a pris réellement et consciemment dans son Coeur la totalité du péché du monde, de tout homme et de chaque homme, depuis les origines jusqu'à la fin des temps. Ainsi, le Coeur agonisant de Jésus est le même lieu où la Lumière a brillé dans les ténèbres, où l'Amour Infini du Rédempteur a rencontré et vaincu l'immensité du péché des hommes: "Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé" (Rm 5,20).

                La théologie des saints éclaire singulièrement cette "Relation fondamentale de la Rédemption" entre l'Amour de Jésus et le Péché des hommes, en montrant le caractère personnel d'une telle relation aimante et souffrante: pour tous et pour chacun de façon unique.

               

Saint Thomas d'Aquin

 

                Il convient à présent de résumer brièvement deux aspects essentiels de la réflexion de saint Thomas, qui éclairent la "théologie vécue" des mystiques et qui trouvent en elle sa vérification: La vision béatifique et l'appropriation du péché.

                Saint Thomas affirme constamment que Jésus, durant toute sa vie terrestre, avait dans la profondeur de son âme la vision béatifique, et qu'au moment de sa Passion, cette vision coexistait avec la plus grande souffrance. Dans la Somme Théologique, la contemplation de la Passion (III, q. 46 sq) suit immédiatement celle de la Transfiguration (q. 45). La Lumière de Gloire qui s'était manifestée sur le Thabor reste toujours mystérieusement présente dans l'âme de Jésus, elle reste présente même au coeur des ténèbres de son Agonie. Ainsi, dans la même question 46 sur la Passion, saint Thomas affirme successivement l'immensité de la souffrance de Jésus, plus grande que toute autre souffrance humaine (art 5, 6 et 7) et la permanence de la vision béatifique (art 8). Tel est précisément le suprême paradoxe de Jésus souffrant, que sainte Catherine de Sienne résumera en deux mots: "Bienheureux et douloureux". Toutefois, ce paradoxe n'est pas une contradiction. Au contraire, les deux affirmations sont essentiellement liées l'une à l'autre. En effet, la plus grande souffrance de Jésus: "la tristesse de son âme, tristesse jusqu'à la mort" (cf Mt 26,38), est causée par la pleine connaissance qu'il a de la totalité du péché des hommes dont il doit alors se charger pour les en décharger. Seule la pleine Lumière de la Vision de Dieu pouvait donner à l'âme de Jésus une telle connaissance. Mais alors, cette vision n'était pas seulement "béatifique", mais elle était aussi "dolorifique", comme cause de sa plus grande souffrance. Cet aspect du Mystère sera tout particulièrement approfondi et vérifié par les Mystiques. On peut déjà citer à ce propos un texte de saint Louis-Marie Grignion de Montfort qui se réfère explicitement à saint Thomas:

 

                "Sa très sainte âme fut très grièvement tourmentée des péchés de tous les hommes, comme d'autant d'outrages faits à son Père qu'il aimait infiniment... elle avait compassion non seulement de tous les hommes en général, mais de chacun en particulier qu'elle connaissait distinctement (...) De tout ceci il faut inférer avec saint Thomas et les saints Pères, que notre bon Jésus a plus souffert que tous les martyrs ensemble, tant ceux qui seront jusqu'à la fin des temps que ceux qui ont été"[13].

 

                Cette double affirmation de la vision béatifique et de l'immensité de la souffrance de Jésus est intérieurement liée à la doctrine de l'appropriation du péché, que saint Thomas reçoit des Pères de l'Eglise et particulièrement de saint Jean Damascène. A la suite de saint Maxime le Confesseur[14], Jean Damascène distingue clairement deux sortes d'appropriation[15]. Selon la première, qui est "naturelle et essentielle", le Fils de Dieu s'est approprié notre humanité en devenant homme. Selon la seconde, qui est "personnelle et relationnelle", il s'est approprié notre péché jusqu'à "devenir péché" (cf II Co 5,21), mais sans jamais devenir pécheur, car il reste toujours innocent et sans péché. Dans la Somme Théologique, saint Thomas résume cette doctrine patristique en l'approfondissant dans la perspective de sa théologie du Corps Mystique. Le Christ Tête prend réellement en Lui les péchés de tous ses membres, qui les empêchaient de recevoir sa Grâce[16]. Ainsi, l'admirable et terrible échange de la Rédemption s'accomplit à l'intérieur du Corps Mystique, dans cette relation si intime entre la Tête et les membres qui constituent "comme une seule Personne mystique"[17]. Le Christ prend le péché de ses membres pour que ses membres puissent recevoir sa Grâce. L'effet douloureux de cette appropriation du péché est l'insondable tristesse de l'âme de Jésus en son Agonie[18].

 

 

Sainte Thérèse de Lisieux

 

                Le texte de Thérèse sur l'Agonie de Jésus cité par Jean-Paul II dans la Lettre Novo Millennio Ineunte est l'une de ses paroles rapportées dans les Derniers Entretiens. Il exprime la coexistence paradoxale entre la béatitude et la plus grande souffrance.

                Les Ecrits[19] de la carmélite révèlent toute la profondeur de sa communion au même Mystère de Gethsémani. Nous nous limiterons à deux textes essentiels: sa grande poésie christologique Jésus mon Bien-Aimé, rappelle-toi (PN 24), écrite en 1895, et son dernier Manuscrit Autobiographique (Ms C) écrit en 1897.

                La poésie de Thérèse suit tout le déroulement du Mystère de Jésus à travers l'Evangile, de l'Incarnation à la Résurrection, avec le nombre symbolique de 33 strophes. Deux d'entre elles concernent l'Agonie de Jésus:

 

                "Rappelle-toi qu'au soir de l'agonie

                Avec ton sang se mêlèrent tes pleurs

                Rosée d'amour, sa valeur infinie

                A fait germer de virginales fleurs

                Un ange te montrant cette moisson choisie

                Fit renaître la joie sur ta Face bénie

                Jésus, que tu me vis

                Au milieu de tes lys

                Rappelle-toi.

 

                Rappelle-toi que ta Rosée féconde

                Virginisant les corolles des fleurs

                Les a rendues capables dès ce monde

                De t'enfanter un grand nombre de coeurs

                Je suis vierge, ô Jésus! cependant quel mystère

                En m'unissant à toi, des âmes je suis mère.

                Des virginales fleurs

                Qui sauvent les pécheurs

                Rappelle-toi" (str 21-22).

 

                En reprenant ici son inépuisable symbolique des fleurs, Thérèse exprime bien sa compréhension théologique de l'Agonie de Jésus, où s'accomplit déjà le Mystère de la Rédemption. A la première place viennent le Sang et l'Eau. Le Sang qui purifie de tout péché et l'Eau vive de l'Esprit-Saint, qui jailliront en abondance du Côté ouvert de Jésus lorsqu'il aura "achevé" toute l'oeuvre de sa Passion (cf Jn 19,30-34), sont déjà versés sur son Visage à Gethsémani. Thérèse fait allusion à la sueur de sang dont parle saint Luc (Lc 22,44), et aux "larmes" dont parle la Lettre aux Hébreux (He 5,7). Comme unique Amour de Jésus et des pécheurs, la charité insère Thérèse dans la relation de la Rédemption entre Jésus et tous les pécheurs. Son Amour passionné pour Jésus est en même temps Amour des pauvres pécheurs, désir passionné du salut de tous, que pas un seul ne se perde.

                De façon simple et essentielle, la carmélite "vérifie" ici la doctrine de la vision béatifique avec ces simples mots: "Jésus... tu me vis". Dans la même poésie, cette doctrine était affirmée de la même manière à propos de l'enfance de Jésus, lorsque Thérèse lui disait:

 

                "De ta petite main qui caressait Marie

                Tu soutenais le monde et lui donnais la vie.

                Et tu pensais à moi" (Str 6).

 

                Dans le même sens, Pascal faisait dire à Jésus: "Je pensais à toi dans mon Agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour toi"[20]. Cette contemplation de l'Amour de Jésus pour elle et pour chaque personne suscite dans le coeur de Thérèse le désir de lui "rendre amour pour amour". Elle sait qu'elle peut réellement le "consoler"[21], en coopérant amoureusement à son Oeuvre rédemptrice comme Vierge, Epouse et Mère. Ici, sa "théologie vécue" permet de mieux comprendre le sens de la "médiation" et de la "coopération" de Marie et de l'Eglise, comme participation à l'Oeuvre de Jésus, unique Sauveur, Médiateur et Rédempteur. C'est par la fécondité virginale de son Sang et de son Esprit que Marie et l'Eglise peuvent réellement "enfanter" tous ceux que Lui seul a rachetés au prix de son Sang.

                Déjà avant d'entrer au Carmel, devant une simple image de Jésus crucifié, Thérèse avait compris le sens de sa mission: se tenir en esprit au pied de la Croix pour recueillir le Sang de Jésus et le communiquer aux âmes, spécialement à celles qui étaient le plus en danger de se perdre, celles des grands pécheurs. C'est alors qu'elle avait reçu de Jésus comme "premier enfant" l'homme dont la situation semblait désespérée: Pranzini, le criminel condamné à mort et impénitent[22].

                Dans sa pièce de théatre sur La Fuite en Egypte, la carmélite explicite la dimension mariale de cette maternité spirituelle, dans le dialogue qu'elle imagine entre la Mère de Jésus et la mère du petit Dimas, le futur "bon larron" de l'Evangile, que l'Enfant Jésus vient de guérir de la lèpre. Telles sont les paroles que Thérèse attribue à Marie:

 

                "Ayez confiance en la miséricorde infinie du Bon Dieu; elle est assez grande pour effacer les plus grands crimes lorsqu'elle trouve un coeur de mère qui met en elle toute sa confiance.Jésus ne désire pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive éternellement. Cet enfant qui, sans effort, vient de guérir votre fils de la lèpre, le guérira un jour d'une lèpre bien plus dangereuse... Alors, un simple bain ne suffira plus, il faudra que Dimas soit lavé dans le sang du Rédempteur.... Jésus mourra pour donner la vie à Dimas et celui-ci entrera le même jour que le Fils de Dieu dans son royaume Céleste" (RP 6, 10r).

 

                On retrouve toujours la même insistance sur la Miséricorde Infinie, sur la fécondité rédemptrice du Sang de Jésus, et aussi sur la coopération d'un "coeur de mère" à l'Oeuvre du salut. On pourrait parler d'une véritable "médiation maternelle" de Marie et de l'Eglise.

                Dans ces textes que nous venons de citer, et qui sont tous antérieurs à la dernière grande épreuve de Thérèse, son "épreuve contre la foi", l'accent est toujours mis sur l'Amour Miséricordieux du Rédempteur, beaucoup plus que sur le péché. Il faut rappeler à ce propos que Thérèse a une conscience exceptionnelle d'avoir été préservée de tout péché grave par la seule Miséricorde de Jésus, au point qu'elle peut écrire: "Jésus m'a plus remis qu'à Ste Madeleine, puiqu'il m'a remis d'avance, m'empêchant de tomber" (Ms A, 38v). Depuis qu'elle avait reçu de Jésus le criminel Pranzini comme son "premier enfant", elle était certes proche des pécheurs par la prière, par la charité, mais sans expérimenter vraiment le poids si douloureux de leur péché. Il en va tout autrement à partir de Pâques 1896, lorsqu'il lui est donné de porter en elle, au plus intime de son coeur, le poids du péché contre la foi, celui des athées et des ennemis de l'Eglise de son temps. Le bouleversant récit de cette épreuve, au début du Manuscrit C, est sans doute une des plus belles expressions de la "théologie vécue" de la Rédemption, dans une très profonde participation au Mystère de l'Agonie de Jésus.

                Les expressions de Thérèse sont à la fois très fortes et très précises:

 

                "Jésus m'a fait sentir qu'il y a véritablement des âmes qui n'ont pas la foi, qui par l'abus des grâces perdent ce précieux trésor, source des seules joies pures et véritables. Il permit que mon âme fut envahie des plus épaisses ténèbres et que la pensée eu Ciel si douce pour moi ne soit plus qu'un sujet de combat et de tourment" (Ms C, 5v).

 

                En effet, Jésus a "permis" que Thérèse soit très profondément blessée par l'athéisme pervers que le franc-maçon Leo Taxil distillait comme un poison dans les écrits apparemment édifiants de Diana Vaughan[23]. Mais cette grande épreuve est en même temps une grande grâce qui permet à Thérèse de communier avec Jésus à cette si mystérieuse "appropriation du péché". Sans jamais consentir à un seul péché contre la foi, elle s'approprie ce péché pour le salut des incroyants au point de le porter au plus intime de son coeur. C'est lorsqu'elle vit cette grande épreuve qu'elle ose écrire: "Je n'ai pas choisi une vie austère pour expier mes fautes mais celles des autres"[24]. Tout en renouvelant constamment les actes de foi, d'espérance et d'amour, elle a conscience d'être assise comme Jésus à la table des pécheurs, non pas pour se souiller mais pour que cette table soit purifiée. En union avec Jésus et sans aucune complicité avec le péché contre la foi, elle devient en quelque manière "péché contre la foi" afin que les athées soient justifiés par la Foi en Jésus. On peut appliquer à l'épreuve de Thérèse la forte expression de Jean-Paul II concernant Marie près de la croix: La "kénose de la foi"[25].

                Le récit que Thérèse fait de son épreuve se transforme en prière d'intercession:

 

                "Seigneur, votre enfant l'a comprise votre divine lumière, elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voulez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d'amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué... Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères : Ayez pitié de nous Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs !... Oh ! Seigneur, renvoyez-nous justifiés... Que tous ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la Foi le voient luire enfin... ô Jésus, s'il faut que la table souillée par eux soit purifiée par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain de l'épreuve jusqu'à ce qu'il vous plaise de m'introduire dans votre lumineux royaume. La seule grâce que je vous demande c'est de ne jamais vous offenser!" (Ms C, 6r).

 

                Comme Jésus et avec lui, Thérèse vit une mystérieuse "communion" avec les pécheurs. Assise à leur table "remplie d'amertume", elle mange avec eux ce "pain de la douleur". Avec Jésus qui est sans péché et qui devient péché pour nous, Thérèse s'approprie très profondément leur péché, ce péché contre la foi. Elle décrit de la façon la plus bouleversante cette présence si douloureuse des ténèbres au plus intime de son âme:

 

                "Tout à coup les brouillards qui m'environnent deviennent plus épais, ils pénètrent dans mon âme et l'enveloppent de telle sorte qu'il ne m'est plus possible de retrouver en elle l'image si douce de ma Patrie, tout à disparu ! Lorsque je veux reposer mon coeur fatigué des ténèbres qui l'entourent, par le souvenir du pays lumineux vers lequel j'aspire, mon tourment redouble ; il me semble que les ténèbres, empruntant la voix des pécheurs, me disent en se moquant de moi : “ — Tu rêves la lumière, une patrie embaumée des plus suaves parfums, tu rêves la possession éternelle du Créateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards qui t'environnent ! Avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant. ” (Ms C 6v).

 

                Ce récit est effrayant, et il est pourtant bien au dessous de la réalité, comme le dit aussitôt Thérèse à sa prieure: "L'image que j'ai voulu vous donner des ténèbres qui obscurcissent mon âme est ausi imparfaite qu'une ébauche comparée au modèle, cependant je ne veux pas en écrire plus long, je craindrais de blasphémer" (ibid). En tout cela, Thérèse communie au Mystère de l'Agonie de Jésus lorsqu'il portait au plus intime de son âme la totalité des ténèbres du péché du monde. Mais les ténèbres n'ont pas éteint la Lumière, ni dans le Coeur de Jésus, ni dans celui de Thérèse, mais c'est la Lumière qui a vaincu les ténèbres. Pour la carmélite, c'est la victoire de la foi, d'une foi héroïque, dans toute sa force et sa pureté, d'une foi qui est unie à l'espérance et à la charité: amour de ses frères et espérance de leur salut:

 

                "Je crois avoir fait plus d'actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie. A chaque nouvelle occasion de combat, lorsque mon ennemi vient me provoquer, je me conduis en brave, sachant que c'est une lâcheté de se battre en duel, je tourne le dos à mon adversaire sans daigner le regarder en face ; mais je cours vers mon Jésus, je Lui dis être prête à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour confesser qu'il y a un Ciel. Je Lui dis que je suis heureuse de ne pas jouir de ce beau Ciel sur la terre afin qu'Il l'ouvre pour l'éternité aux pauvres incrédules. Aussi malgré cette épreuve qui m'enlève toute jouissance, je puis cependant m'écrier : ‑ ” Seigneur vous me comblez de joie par tout ce que vous faites. ” (Ps. XCI). Car est-il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour ?... Plus la souffrance est intime, moins elle paraît aux yeux des créatures, plus elle vous réjouit, ô mon Dieu ! Mais si par impossible vous-même deviez ignorer ma souffrance, je serais encore heureuse de la posséder si par elle je pouvais empêcher ou réparer une seule faute commise contre la Foi" (Ms C 7r).

 

                Thérèse participe ainsi à la souffrance rédemptrice de Jésus qui seule a pu "réparer" nos fautes. Comme Marie près de la Croix, elle vit sa "kénose de la foi", c'est à dire la foi la plus obscure, la plus douloureuse et en même temps la plus forte dans l'adhésion aimante de la volonté. En reprenant le symbole du "voile" traditionnellement appliqué à la foi, Thérèse affirme:

 

                "Ce n'est plus un voile pour moi, c'est un mur qui s'élève jusqu'aux cieux et couvre le firmament étoilé... Lorsque je chante le bonheur du Ciel, l'éternelle possession de Dieu, je n'en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que je veux croire" (Ms 7v).

 

 

Sainte Gemma Galgani

 

                Morte à 25 ans en 1903 à Lucques, en Toscane, Gemma Galgani est presque contemporaine de Thérèse de Lisieux.  De même que la carmélite s'appelait elle-même "la petite Thérèse", la jeune italienne signait habituellement: "la povera Gemma". Moins connue que Thérèse, Gemma a eu un profond rayonnement; mystique de la Passion de Jésus, elle a exercé une profonde influence sur deux grands saints du XXème siècle, témoins privilégiés de ce même Mystère: saint Maximilien-Marie Kolbe et saint Pio de Pietrelcina[26].

                Les textes de Gemma: ses prières prononcées en extase et ses écrits[27], sont l'expression d'une lumineuse et incandescente "théologie vécue de la Rédemption". Cette "théologie vécue" est simplement l'expression de la charité comme unique amour de Jésus Rédempteur et de tous les hommes pécheurs sauvés par Lui. Gemma fait merveilleusement resplendir l'affirmation centrale de notre foi: Jésus est mort pour nous péchés (cf I Co 15,3), en embrassant dans le même amour le Rédempteur et tous les "pauvres pécheurs", c'est-à-dire tous les hommes, en se considérant toujours elle-même comme une pécheresse pardonnée. Toute son existence est immergée dans cette mystérieuse relation de la Rédemption entre la Passion de Jésus et toute l'humanité à travers tous les temps et tous les lieux.

                L'expérience de Gemma diffère de celle de Thérèse par les nombreuses grâces extraordinaires. Stigmatisée, elle revit corporellement chaque semaine les différents moments de la Passion de Jésus: le couronnement d'épines, la flagellation, etc... Cette intime communion à la Passion Rédemptrice est vécue avec la Vierge des Douleurs, Marie "Addolorata". Symboliquement, c'est sous son manteau maternel et soutenue par elle que Gemma reçoit les stigmates.

                Comme Catherine et Thérèse, Gemma "vérifie" le Mystère de la Rédemption dans cette rencontre si paradoxale entre l'Amour Infini de Jésus et toute l'immensité du péché du monde. Elle expérimente ce même mystère de bonheur et de douleur, de cette indicible joie de l'Amour qui transfigure la plus grande souffrance. La Passion Rédemptrice est le lieu de l'union la plus intime entre l'épouse et son Epoux, et cette union virginale trouve son centre et son fondement dans la communion eucharistique, comme en témoigne cette très belle prière de Gemma:

 

                "Seigneur mon Jésus, quand mes lèvres s'approcheront des tiennes pour te baiser, fais-moi sentir ton fiel; quand mes épaules s'appuieront sur les tiennes, fais-moi sentir ta flagellation; quand ta chair se communiquera à la mienne, fais-moi sentir ta Passion; quand ma tête s'approchera de la tienne, fais-moi sentir tes épines; quand mon côté s'unira au tien, fais-moi sentir la lance" (E 100).

 

                A travers son expérience, Gemma montre la profondeur et l'intimité de l'union sponsale qui existe toujours entre l'Eglise en pélerinage et Jésus en sa Passion. Comme Thérèse, elle manifeste la coopération de l'Eglise Vierge, Epouse et Mère à l'oeuvre de la Rédemption accomplie une fois pour toutes sur le Calvaire.

                Sa communion avec l'Agonie de Jésus est particulièrement vécue dans la pratique de "l'heure sainte". Comme Saint Thomas, sainte Thérèse et les autres saints, elle témoigne de la vérité de la vision béatifique de Jésus. C'est surtout à Gethsémani que Gemma rejoint ce mystère:

 

                "Je me tenais avec Jésus, et presque toujours il me faisait part de cette tristesse qu'il avait éprouvée au Jardin des Oliviers en voyant tous mes péchés et ceux du monde entier, une tristesse que l'on peut bien comparer à l'agonie de la mort"[28].

 

                Gemma est bouleversée par les larmes (cf Heb 5,7) de Jésus à Gethsémani:

 

                "Quand je vois Jésus pleurer, j'en ai le coeur transpercé; je pense... je pense qu'avec le péché, j'ai aggravé l'oppression dont il fut rempli en faisant la prière au Jardin des Oliviers. En ce moment, Jésus vit tous mes péchés, toutes mes fautes, et en même temps, il vit la place que j'aurais occupée en enfer si le Coeur de Jésus, ton Coeur, ne m'avait obtenu le pardon" (LG 57).

 

                En "regardant Celui qu'ils ont transpercé" (Jn 19,37), les fidèles ont à leur tour "le coeur transpercé". Telle fut la fondamentale expérience des convertis de la Pentecôte. L'Apôtre Pierre avait terminé son discours en proclamant: "Dieu l'a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié" (Ac 2,36). L'effet de ces paroles est immédiatement exprimé par saint Luc: "En entendant cela, ils eurent le coeur transpercé" (2,37), ce que la vulgate traduit: "cumpucti sunt corde". Cette "componction du coeur" est donc un aspect essentiel de l'expérience chrétienne comme rencontre personnelle avec Jésus Crucifié et Ressuscité. Gemma la vit avec la plus grande intensité: c'est à la fois l'expérience joyeuse d'être aimée et sauvée par lui, et l'expérience douloureuse d'avoir causé sa souffrance et sa mort par le péché. Gemma est consciente de cet admirable et terrible échange de la Rédemption. Dans le même événement de sa Passion, Jésus a donné la vie aux pécheurs qui lui donnaient la mort. Gemma vit cela dans sa relation la plus personnelle avec Jésus:

 

                "Quelle correspondance, mon Dieu! O Jésus, toi qui m'as honorée de ton intimité, comment ai‑je fait pour te mettre face à tant de péchés? Toi, ô Jésus, qui m'as guérie de tant de péchés, comment aurais je fait pour te rouvrir toutes les bles­sures avec mon ingratitude? O Jésus, toi qui m'as donné la vie avec la grâce, comment m'appartiendra‑t‑il de te donner la mort avec les flèches de mes iniquités? Tu le vois, ô Jésus, en quoi consiste toute ma correspon­dance? en péchés! Mais je le sais, ô Jésus, combien peut et combien vaut ta nourriture...Saint Sacrement, accueille‑moi, accepte‑moi" (E 89).

 

                On remarque l'allusion à l'Eucharitie, sacrement de l'Amour de Jésus, de sa victoire sur le péché. Par la communion, la pauvre pécheresse se jette dans les bras de son Epoux, toute bouleversée en pensant que c'est elle qui l'a cloué sur la Croix:

 

                "Fais que je t'embrasse, Epoux céleste, cause de toutes mes consolations. Oh qui suis-je donc, moi qui ai l'audace de te parler ainsi?  Il est vrai que je suis ta créature, mais je suis mauvaise. Il est vrai que je suis l'oeuvre de tes mains, mais ces mêmes mains, Jésus, je les ai transpercées avec les clous" (E 101).

 

                Toutefois, Gemma peut réparer par son amour le mal qu'elle a fait par son péché. Elle peut réellement consoler le Coeur de Jésus et adoucir ses blessures. Jésus le lui dit:

 

                "Mon enfant, regarde: ces blessures, tu les avais ouvertes toutes par tes péchés, mais à présent, console‑toi parce que tu les as toutes fermées par ta douleur. Ne m'offense plus, aime­-moi comme je t'ai toujours aimée. Aime‑moi, m'a‑t‑il répété plusieurs fois"[29].

 

                C'est alors que la conscience d'être une grande pécheresse devient source de la plus grande joie. La pécheresse à laquelle Jésus a plus pardonné l'aime plus (cf Lc 7,47). C'est le bouleversant paradoxe du péché qui devient "felix culpa" dans la Pâque de Jésus. Gemma redit sa joie d'être "née pécheresse" parce que "les veines de Jésus, pleines de Sang Sacramentel, sont toujours ouvertes pour les pécheurs" (E 103 et LG 113).

                Dans son union continuelle avec Jésus Crucifié, pauvre pécheresse parmi tous les pauvres pécheurs, Gemma ne pense qu'à eux: "Je dois penser seulement aux pécheurs... je ne dois penser qu'aux pécheurs" (E 6). Inséparablement, elle prie pour tel pécheur qui lui a été recommandé et pour tous: "Jésus, pense aux pécheurs. Je veux que tous soient sauvés, tous" (E 8).

                Lorsqu'elle intercède pour un pécheur, elle demande à Jésus de faire pour lui ce qu'il a fait pour elle, pécheresse:

 

                "Ce pécheur a entouré ton Coeur de péchés, mais moi je t'avais tout entouré de péchés et tu as eu compassion de moi. Aie compassion aussi de ce pécheur et comme tu m'appelles 'ta pécheresse', appelle‑le aussi 'ton pécheur'. Je te le recommande avant tout parce qu'il est mon frère" (E 10).

 

 

La bienheureuse Dina Bélanger

 

                Comme Thérèse et Gemma, Dina Bélanger vit la dernière période de son existence terrestre dans une intense participation à la Passion Rédemptrice de Jésus. La spiritualité de cette jeune religieuse de Jésus-Marie est essentiellement christocentrique et mariale, fortement inflencée par les doctrines convergentes de Thérèse de Lisieux et de Louis-Marie Grignion de Montfort. Sa vie mystique est tout entière orientée vers cette "substitution" qui correspond à la parole de saint Paul: "Ce n'est plus moi qui vis, mais c'est le Christ qui vit en moi" (Ga 2,20).

                A la fin de son Autobiographie[30], Dina nous révèle comment il lui est donné de communier à l'Agonie de Jésus durant les trois dernières années de sa vie (1926-1929). Cette expérience, vécue sous forme d'un dialogue intérieur avec Jésus, commence avec cette invitation du Rédempteur qui sera ensuite continuellement renouvelée: "Veux-tu goûter au calice de ma Passion?" (p. 284). A cette demande, Dina répond toujours par un "oui" total, à la fois joyeux et douloureux. Elle insiste tout particulièrement sur la liberté qui caractérise cette relation avec Jésus, une liberté qui exclut toute forme de contrainte: "Jésus, c'est la liberté: veux-tu?; le démon, c'est la contrainte: offre-toi donc!" (p. 316). Ici, sa "théologie vécue" rejoint profondément la réflexion de saint Maxime et de saint Anselme sur la pleine liberté de Jésus à Gethsémani: la liberté de son consentement et l'absence de toute contrainte de la part de son Père[31]. Jésus donne sa coupe à Dina comme le Père la lui a donnée, en lui demandant un consentement libre et aimant.

                Comme les autres mystiques, Dina communie au Mystère de Jésus "Bienheureux et Douloureux" lorsqu'elle accepte ainsi de boire sa coupe: "J'éprouvais un ennui accablant, et néanmoins, que j'étais heureuse" (p. 285). En particulier, Jésus lui demande d'être joyeuse à la récréation communautaire alors même qu'il l'unit aux souffrances de son agonie:

 

                "Le soir, tandis qu'au dehors j'étais attentive, je causais et riais, je veillais avec le Coeur agonisant de mon Dieu, je lui tenais compagnie, j'essayais de le consoler; ni l'une ni l'autre de ces deux pensées simultanées ne m'étaient difficiles. Non. Je n'avais qu'à suivre l'impulsion divine.  D'une part, jétais à la récréation par obéissance: Jésus m'y voulait gaie et joyeuse.  D'autre part, son Coeur voulait me faire goûter aux amertumes de son agonie: lui-même m'en donnait la grâce et me gardait attentive à ses opérations intimes" (p. 371).

 

                L'union intime avec le Coeur de Jésus, l'expérience de son Amour, est toujours source de la joie la plus profonde. Tel est l'enseignement que Dina reçoit de Jésus:

 

                "Une âme, dit-il, ne peut s'approcher de mon Coeur sans être heureuse, parce que je suis le Foyer de la joie et du bonheur. Même dans les moments où j'associe une âme le plus intimement à ma Passion et à mes souffrances, je sais changer pour elle en douceurs toutes les amertumes (...)  Ma joie à laquelle je te donne part peut se trouver dans les aridités, ans les angoisses, dans les ténèbres, parce que c'est la joie de l'union parfaite à ma volonté divine, c'est la joie dans mon amour, la joie dans mon Coeur" (p. 381-382).

 

                A Gethsémani, Jésus dit à ses trois apôtres: "Mon âme est triste jusqu'à la mort, demeurez ici e veillez avec moi" (Mt 26, 38). Cette parole résonne profondément dans le coeur de Dina, suscitant le désir de "compatir à son Agonie" et de "consoler son Coeur" (p. 286-287). Cette "compassion envers le Coeur agonisant de Jésus" est particulièrement participation à sa "tristesse" causée par le péché du monde qu'il doit alors s'approprier. Dina pénètre dans cette mystérieuse "appropriation" du péché, et elle en parle avec des accents d'une force étonnante:

 

                "Il me présenta son calice... Il me donna à considérer 'ce qu'a ressenti son Coeur agonisant, chargé et couvert de tous les péchés de l'humanité, en présence de la sainteté infinie de son Père céleste'. L'Amour du Coeur de Jésus pour les âmes est un mystère de charité incompréhensible pour l'intelligence humaine. Le Fils de Dieu, la Sainteté même, aime les âmes jusqu'au point de se charger de leurs crimes et de paraître, aux regards de son Père éternel et trois fois saint, non seulement comme le plus misérable et le dernier des pécheurs, mais coupable comme tous les pécheurs de tous les siècles! O Amour de mon Sauveur, que tu es peu compris! (p. 300-301).

 

                Dina désire "consoler le Coeur de Jésus agonisant" en s'offrant avec Lui au Père "comme victime en réparation de tous les péchés des âmes de tous les siècles" (p. 327). Une telle "réparation" exige la participation à la si douloureuse "appropriation" du péché: "Avec Lui je me suis sentie chargée et couverte de tous les péchés passés, présents e futurs" (ibid).

                La grande réalité que la jeune religieuse rejoint dans son expérience est la claire vision, douloureuse et aimante, que le Rédempteur avait alors de toutes les âmes et de chacune en particulier, depuis les origines jusqu'à la fin des temps. En même temps qu'il lui offre son calice, Jésus lui donne sa "pensée" d'amour, constamment tournée vers le Père et les hommes (p. 303). L'expérience de Dina rejoint ici l'affirmation de saint Paul: "Nous avons la pensée du Christ" (I Co 2,16). C'est à travers la communion eucharistique que l'Esprit-Saint communique à son coeur cette "pensée" intime du Coeur de Jésus:

 

                "Mon Coeur pense sans cesse à unir les âmes à lui par l'Eucharistie, comme il est uni lui-même à mon Père par l'amour, dans l'unité et la charité parfaites. Mon Père, qu'ils soient un en nous comme nous sommes un, vous en moi, et moi en vous. Voilà, poursuivit-il, la prière qui est l'expression de la pensée de mon Coeur Eucharistique. Garde donc ma pensée, et, en moi et par moi, récite ma prière" (p. 309).

 

                Ainsi, à travers son expérience, Dina montre le lien privilégié qui existe entre l'Eglise en pélerinage et ce Mystère de l'Agonie de Jésus. Elle permet de bien comprendre l'affirmation de Pascal: "Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde, il ne faut pas dormir pendant ce temps là"[32]. Si l'Agonie de Jésus, comme tous les Mystères de sa vie terrestre, a eu lieu "une fois pour toutes", elle rejoint de la façon la plus intime toute l'humanité blessée par le péché, dans tous les lieux et dans tous les temps. L'Oeuvre accomplie par Jésus une fois pour toutes doit s'accomplir dans ses membres chaque jour jusqu'à la fin du monde. C'est en ce sens que Dina entend Jésus lui dire:

 

                "Mon Coeur aime chaque âme à l'infini. Durant ma vie humaine et terrestre, je ne pouvais faire davantage pour le salut et la sanctification des âmes; et depuis, je veux continuer la rédemption par ma vie dans les âmes" (p. 320).

 

                Pour Dina, cette "continuation" ou accomplissement de la Rédemption dans les âmes est une relation intime et personnelle entre le Coeur agonisant de Jésus et chacune d'entre elles, et en même temps, c'est la solidarité de toutes les âmes en Lui. Plus une âme est unie à Lui par l'Amour, plus elle est unie à toutes les âmes dans le même Amour de Charité. En elle et à travers elle, c'est toujours Jésus qui "continue" son Oeuvre rédemptrice. Dina est émerveillée par la beauté d'une âme qui ne refuse rien à Jésus; en la voyant, elle s'écrie: « Ô mon Jésus, que tu es beau ! » (p. 318), car cette personne est devenue pure transparence de Jésus, pur rayonnement de son oeuvre de salut : « Dans les âmes consacrées entièrement livrées à moi, en qui j'agis librement, regarde mes rayons qui s'étendent sur toutes les âmes du monde jusqu'à la fin des temps » (p. 323).

                A travers cette "théologie vécue" de Dina, de Gemma et de Thérèse, c'est la parole de Jésus agonisant à ses Apôtres qui ne cesse de retentir dans l'Eglise: "Demeurez ici et veillez avec moi... veillez et priez" (Mt 26, 38 et 41). Cette parole s'adresse à tous, car tous sont appelés à la sainteté, à cette même communion intime avec le Rédempteur pour le salut de tous les hommes.


 

    [1]Tel a été l'objet de toute ma propre recherche théologique, et particulièrement de ma thèse de Doctorat: Connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance. La théologie des saints (Venasque, 1989, ed. du Carmel).

    [2]Cf ma conférence au Symposium de l'Académie Pontificale de Théologie: Verità e Amore di Cristo nella teologia dei santi. L'orientamento teologico della Lettera Apostolica Novo Millennio Ineunte (in PATH, 2002/2).

        [3] Dans son texte original, la sainte dit que l'âme est "douloureuse à cause du péché du prochain, et bienheureuse par l'union et l'affection de la charité, qu'elle a reçues en elle-même. Ceux-ci suivent l'Agneau immaculé, mon Fils unique, qui sur la croix était bienheureux et douloureux: il était douloureux en portant la croix du corps et en subissant la peine, et la croix du désir pour satisfaire la faute du genre humain; et il était bienheureux parce que la nature divine unie avec la nature humaine ne pouvait pas soutenir de peine, et que, elle rendait toujours son âme bienheureuse, en se montrant à elle sans voile. Il était bienheureux et douloureux, parce que la chair souffrait, et la déité ne pouvait pas souffrir; ni non plus l'âme quant à la partie supérieure de l'intelligence. Ainsi ces fils bien-aimés, parvenus au troisième et au quatrième état sont douloureux, en portant la croix actuelle et celle de l'esprit, c'est à dire en souffrant les peines dans leurs corps selon que je le permets, et la croix du désir, c'est à dire la douleur crucifiante de l'offense qui m'est faite du tort qui est fait au prochain. Je dis qu'ils sont bienheureux, parce que l'amour de la charité, laquelle les rend bienheureux, ne peut leur être enlevé, d'où ils reçoivent joie et béatitude".

        [4]Carnet Jaune, 6 Juillet 1897.

    [5]III q. 15 art 10.

    [6]Cf III q.7-15.

    [7]P. MARIE-EUGENE DE L'ENFANT-JESUS: Je veux voir Dieu (Venasque, ed du Carmel, ed 1988, p. 1034).

    [8]Cf mon livre: Théologie de l'Agonie du Christ. La liberté humaine du Fils de Dieu et son importance sotériologique mises en lumière par saint Maxime le Confesseur (Paris, 1979, ed Beauchesne, col. "Théologie Historique" n° 52). Les principaux textes de Maxime sur ce sujet ont été traduits dans le volume: MAXIME LE CONFESSEUR: L'Agonie du Christ (Paris, 1996, ed. Migne, col "les Pères dans la foi", n° 64).

    [9]Denzinger n° 500-522.

    [10]Denzinger n° 550-559.

    [11]Cur Deus Homo, I,9.

    [12]Cur Deus Homo, I,10.

    [13] L'Amour de la Sagesse Eternelle, n° 162-163.

    [14]Cf PG 91, 237 AC, 304 AB.

    [15]PG 94, 1093.

    [16]Cf III q. 15 art 1 ad 1.

    [17]III q. 19 art 4 co.

    [18]"Doloris autem interioris causa fuit, primo quidem, omnia peccata humani generis, pro quibus satisfaciebat patiendo: unde ea quasi sibi adscribit, dicens in Psalmo 21, 2: Verba delictorum meorum." (III q. 46 art 6 co). "Et ideo Christus, ut satisfaceret pro peccatis omnium hominum, assumpsit tristitiam maximam" (ibid ad 2). "Dicendum quod Christus non solum doluit pro amissione vitae corporalis propriae: sed etiam pro peccatis omnium aliorum" (ibid ad 4). "Sicut in Christo potuit esse verus dolor, ita in eo potuit esse vera tristitia" (III q. 15 art 6 co).

 

    [19]THERESE DE LISIEUX: Oeuvres Complètes (Paris, 1992, ed du Seuil). Les textes de Thérèse sont indiqués par les sigles: Ms pour les trois Manuscrits Autobiographiques, LT pour les Lettres, PN pour les Poésies, RP pour les Récréations Pieuses et Pri pour les Prières.

    [20]Pensées (n° 739): Le Mystère de Jésus.

    [21]C'est ainsi que selon Thérèse, Jeanne d'Arc a "consolé Jésus" dans son Agonie (RP 3, 17v).

    [22]Cf l'admirable récit du Manuscrit A (45v-46v).

    [23]La pièce de théatre intitulée Le triomphe de l'humilité (RP 7), montre que Thérèse avait absorbé ce poison.

    [24]LT 247.

    [25]Redemptoris Mater n° 18. Cf la thèse de doctorat du P. Joseph NGUYEN THUONG: La "kénose de la foi" de sainte Thérèse de Lisieux, lumière pour présenter l'Evangile aux incroyants d'aujourd'hui (Teresianum, 2001, prochaine publication).

    [26]Cf l'article d