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PREMIERE PARTIE APERCU HISTORIQUE Chapitre I La Syrie à la fin du XI siècle. Au début de cette première partie, nous tenons à préciser un point en particulier: il n’est pas dans notre intention de réécrire l’Histoire de la Syrie durant la période qui précède la conquête franque. Bien, que fort mouvementée l’histoire événementielle de la région syrienne n’est pas soumise à contestation, au moins dans ses grandes lignes, étant donné l’abondance et la clarté des documents qui en relatent les faits. Cette histoire d’ailleurs, a été étudiée d’une façon approfondie et jusque dans ses moindres retombées, soit par les grands maîtres libanais comme Jawad Boulos, Kamal Salibi, Philippe Hitti et Youssef Debs, qui ont consacré à ce sujet, la plus grande partie de leurs œuvres maîtresses, soit par des médiévistes occidentaux émérites tels le père Henri Lammens, René Dussaud, Claude Cahen et Paul Deschamps et ceci pour n’en citer que quelques-uns uns parmi tant d’autres. Pour obvier au problème, toujours délicat, des limites entre Histoire et Archéologie, nous tenons à souligner dès à présent; et comme nous venons de l’affirmer tout au début que notre tâche n’est pas de refaire une histoire, mais bien plutôt de donner vie à l’atmosphère dans laquelle ont poussé les divers monuments, objets de ce travail.
Le morcellement politique de la Syrie et la multiplicité des confessions religieuses ont ouvert largement les portes aux invasions étrangères, dit l’historien Jawad Boulos[1]. Nous dirions plutôt, dans l’Orient à la fois, exalté et tourmenté, politique et religion vont de pair: toute partition socio-politique coïncide, presque exclusivement, avec une subdivision confessionnelle. Etant donné la formation démographique de l’Asie occidentale, la Syrie du onzième siècle n’a pas pu échapper à cette règle générale que le même auteur qualifie de «Postulat historique» Le territoire compris entre l’Egypte et la Mésopotamie forme politiquement et économiquement, un passage stratégique de première importance. La possession de ce passage - et c’est là un deuxième postulat historique - devient une nécessité vitale pour tout gouverneur, maître fut-il de l’Egypte ou bien de la Mésopotamie. Le littoral méridional de la Méditerranée se révèle être, en effet, le principal poumon de Bagdad, comme il forme le lien vital entre le Caire et les marchés de l’Asie extrême-orientale. S’emparer du dit ruban territorial a fait l’enjeu de luttes meurtrières et souvent fratricides entre les puissances dominant le Caire, Bagdad et Constantinople et cela durant plusieurs siècles consécutifs[2]. Face au flux et reflux de l’empire byzantin, sur l’autre rive du Bosphore, l’empire islamique, lui aussi, connut ses heures de bonheur et de tristesse. La ruée des Arabes de l'Islam vers le littoral se brisa sur les proues de la flotte grècque et toutes les tentatives omayyades pour s’emparer de la Méditerranée orientale s'avérèrent inefficaces. Leur domination se limita, par conséquent, à la Syrie continentale et ils finirent par céder la place à un autre Islam, mais celui-là, non plus arabe, mais arabisé. Les Omayyades furent évincés par les Abbassides. Damas, réduite à une simple ville de province, céda le pas à Coufa, et Baghdad devint la capitale de l’Islam iranien. Ainsi, le nouvel état musulman sonna le glas du “royaume arabe”, se détacha de plus en plus du littoral pour s’orienter vers l’intérieur du continent asiatique et les grandes métropoles du commerce maritime s’effacèrent bientôt devant la nouvelle poussée des villes de l’intérieur. Sur le plan politique, une nouvelle classe dirigeante s’emparant du pouvoir, laissa aux Califes la seule autorité nominale et le règne abbasside se transforma en un tissu de machinations politiques[3]. Les conséquences de cette anarchie politique furent graves et néfastes: “A peine, arrivé le quatrième siècle de l’Hégire, le Monde musulman remplaça l’Etat islamique: le nationalisme s’éveilla et à la place de l'état, surgirent plusieurs états au sein de l’empire abbasside”[4]. Les territoires occupés par le califat retournèrent à ce qu’ils étaient avant l’islam; la personnalité démographique des vieilles ethnies se réveilla et se tailla des fiefs dans ses limites géographiques: l’Histoire de l’Orient reprit son cours millénaire. Plusieurs contrées se détachèrent bientôt de Bagdad et se constituèrent en états autonomes. Le monde islamique sombra dans une anarchie mortelle dont il ne sortira qu’avec les Zengides et les Ayyoubides à la fin du XII s. Parmi les nouveaux états, le plus important, sur les plans historique et démographique, fut l’Egypte qui, la première, recouvra sa propre personnalité nationale. Juste à la veille des Croisades, l’année1097, les fils de Totouch, gouverneur de la Syrie, Redwan et Daqaq, se partagèrent l’héritage paternel, et, pour élargir leurs territoires respectifs, entamèrent des luttes fratricides épuisantes. Les Fatimides en profitèrent alors pour reconquérir la Palestine, tandis que Tripoli se constituait en principauté autonome sous les Benou-Ammar, chiites, nominalement rattachés au Caire. Bagdad et le Caire, face à face, représentent deux capitales, par conséquent, deux puissances et deux idéologies. La scission du vaste empire islamique était faite. L’autorité directe du pouvoir fatimide ne dépassa presque guère les frontières de l’Egypte, alors que les territoires situés entre l’Iraq et l’Egypte, formaient une zone d’influence s’élargissant et se rétrécissant au hasard des combats. Bagdad changea souvent de maître et les Fatimides n’eurent jamais l’armée qui leur permit d’étendre et d’imposer leur autorité. Entre les deux puissances, sœurs-ennemies, la Syrie eut un sort assez malheureux: un vent de tempête y souffla fort longtemps. A la fin du onzième siècle, les Seldjoukides turcs et turkmènes, tous deux musulmans sunnites dominaient l’Asie Mineure et le nord de la Syrie, alors que les Fatimides chiites étendaient leur domination sur l’Egypte, la Palestine et la Syrie du sud. Fomentées par l’atavisme idéologique et la présomption effrénée des gouverneurs, des luttes fratricides et interminables épuisèrent les deux capitales et mirent l’anarchie dans les territoires intermédiaires. Au sein du grand empire islamique, surgirent de petits gouverneurs qui se taillèrent des fiefs autonomes et se comportèrent en véritables rois indépendants. L’inimitié, la jalousie, les différends sur l'hérédité entre les frères, aboutirent à des luttes sanglantes et créèrent un état d’anarchie politique et d’insécurité totale. Dans ces régions intermédiaires, la masse populaire, mis à part les chrétiens, était en majorité, de confession chiite gouvernée par des maîtres sunnites étrangers comme les Seldjoukides ou bien, une majorité sunnite écrasée par les Fatimides et leurs représentants: ceci empoisonna les luttes religieuses entre les deux sectes islamiques. Sévices socio-religieux et regroupements féodaux furent les conséqu- ences de cette anarchie. Quand l’Islam fit ses premiers pas en Syrie, il fut accueilli avec bienveillance de la part de la population indigène. Les uns, par réaction contre Byzance, les autres pour y avoir retrouvé des échos de leur propre idéologie[5]. La plupart le saluèrent, même, dans l’espoir d’y rencontrer un moyen de sortir de leur isolement économique. Sous la domination byzantine, les Grecs s’étaient arrogé l’hégémonie sur le commerce maritime, la population du littoral syrien était formée en grande majorité de restes cananéo-phéniciens, qui, anciens maîtres des mers, se virent bloqués sur la côte et coupés de leurs ressources économiques héréditaires. Les uns furent contraints de s’adonner à une maigre vie agraire, les autres se penchèrent sur le commerce intérieur, et, leurs caravanes sillonnèrent les pistes du continent asiatique. On pouvait classer la population syrienne du VII s. sous le vocable général de chrétiens mais tout classement général comportant des sous-classements divers, les chrétiens de Syrie étaient divisés en plusieurs sectes religieuses. Les rapports entre ces diverses factions, souvent tendus, s'envenimèrent par l’aveugle politique des empereurs grecs. Des querelles interminables surgirent entre les confessions sœurs et finirent en des luttes sanglantes, des persécutions réciproques, des représailles et des massacres en masse. Rappelons, à titre d'exemple, le massacre des moines de Deir Mar Maroun (l’an 517). La haine du Byzantin devint immense et les regards se tournèrent vers les conquérants arabes comme des sauveurs inespérés. Or, plus l’espoir dans l’attente est grand, plus la déception est amère. Sous les Omayyades, la population reprit du souffle et les choses allèrent d’une façon plus ou moins satisfaisante. Les affaires changèrent, de fond en comble, sous les derniers califes de cette dynastie, et, les malheurs redoublèrent sous les Abbassides. Les Byzantins, redevenus maîtres de la mer, bloquèrent à nouveau les voies du commerce maritime et coupèrent, sur la Méditerranée, toute possibilité de communication entre Orient et Occident. Les Arabes, nouveaux maîtres de la région, découvrirent vite les secrets du métier, et, le transfert du poids économique de Damas à Bagdad, leur permit de faire mainmise sur les voies du commerce continental. Les califes abbassides, inaugurant, par ailleurs, une nouvelle méthode dans le gouvernement, la discrimination religieuse fut leur devise. Ils promulguèrent des lois ignominieuses à l’encontre de ceux qui ne professaient pas leur propre idéologie. A chaque fois que leur siège périclitait, ils remettaient en vigueur les lois de ségrégation confessionnelle dans l’espoir de rétablir leur autorité défaillante ou de sauver les apparences face à l’islam extrémiste. Des persécutions eurent lieu, les fonctions officielles furent interdites aux chrétiens, les lieux sacrés furent profanés, le despotisme régna et la population paya, à maintes reprises, tribut de sang. Les Byzantins en avaient jeté la semence, les Abbassides l’arrosèrent, le pays en récolta et continue à en récolter l’amertume jusqu’à nos jours. Diviser pour régner fut leur devise; leur règne, comme toute chose temporelle, eut un terme, mais les divisions n’eurent pas de fin. La politique anarchique de cette période eut des conséquences graves sur l’avenir de la société syrienne. La population se scinda en peuples; les peuples se désagrégèrent en regroupements socio-politiques axés sur la religion, le féodalisme prit de l’ampleur, l’émigration des masses s’accrut. Peut-on parler d'origines ethniques en Syrie ? Les différends, qui s’élevèrent entre les divers groupes syriens, furent, en principe, d’ordre plutôt socio-religieux qu'ethnique. A ce point de vue, les membres de la société syrienne d’alors, étaient pratiquement des parents proches descendant généralement d’une même famille à l’origine, la souche sémitique et parlant une même langue : l'araméen. La Syrie antique, fut-elle phénicienne ou araméenne, avait embrassé la religion chrétienne qui porte, elle aussi, une carte de naissance sémitique. Plus tard, durant la période islamique, les uns gardèrent leurs croyances, alors que d’autres embrassèrent la nouvelle religion. Or, cette dernière, elle aussi, prit naissance dans une famille sémitique,les Arabes,branche orientale de la grande souche sémitique. Si les diverses sociétés de la région offrent des différences,celles-ci sont plutôt apparentes que réelles,dues surtout aux conditions géographiques et climatiques. Les différences socio-religieuses et les marques qui distinguaient les groupes, les uns des autres, ne sont pas, au fond, étrangères à la nature de la population syrienne ; elles ont existé depuis toujours ; elles sont des résidus de leur vie tribale primitive. Est-ce facteur de conditions climatiques ? Est-ce le fruit de la mentalité commerciale du peuple ? La tolérance native, dans des âmes intimement religieuses, permit aux divers regroupements de s’accepter, de coexister, de former même une population presque homogène malgré les caractéristiques qui distinguent la personnalité culturelle propre à chaque groupe, caractéristiques et personnalité dues, en particulier, aux principes socio-religieux et par conséquent aux modes de vie de chaque communauté; une certaine entente, un sentiment d’autodéfense leur permit souvent de se surpasser et de former une sorte de fédération religieuse au sein d’une même société politique. Seule, l’ingérence extérieure, en classifiant les divers groupes, fit d’une même population plusieurs peuples capables, aussi bien, de s'entre-tuer que de s’harmoniser quand les apports étrangers leur permettaient de se retrouver. L’intolérance et les persécutions des gouverneurs étrangers poussèrent les membres des communautés confessionnelles syriennes à se regrouper, non seulement, autour d’un chef spirituel, mais aussi, autour d’une autorité temporelle. Ainsi, les regroupements confessionnels se transformèrent, sous la poussée de l’extérieur, en groupes socio-politiques, formant de petites nations, presque autonomes, au sein du vaste monde islamique. Comme les hommes ne peuvent vivre qu’au sein d’une société la déchéance morale et la misère matérielle des dixième et onzième siècle reportèrent la structuration de la société syrienne à ses origines: la famille, la tribu, ou la confession[6]. Une autre conséquence de la domination abbasside fut le féodalisme qui revêtit un aspect effarant en Syrie. L’empire islamique était trop vaste pour être gouverné, directement, par les Califes. Ceux-ci divisèrent le pays en Wilayats et déléguèrent leur autorité aux gouverneurs provinciaux. L’affaiblissement du pouvoir central laissa les mains libres aux gouverneurs. Les walis, n’étant jamais sûrs de rester dans leur fonction jusqu’au lendemain, leur premier souci fut de faire de l’argent: ils en avaient besoin surtout pour s’acheter la bienveillance du sultan et payer les tributs au califat[7]. Comme ils étaient, le plus souvent, des chefs militaires de fortune, la terre dont ils n’avaient qu’une propriété tributaire (Iqta'a) leur devint un moyen de s’enrichir et de dominer. Ils s’arrogèrent tout droit sur les récoltes et les produits des petites industries, se souciant peu du paysan ou de l’artisan qui dut, souvent, plier bagage ou fermer boutique. La culture étant la première ressource économique au Moyen-Orient le pays finit par se vider et la terre redevint inculte. La population de la Syrie comptait autour de huit millions d’habitants, au temps du califat omayyade, elle n’en comptera que deux millions au dix-huitième siècle. Des trois mille et deux cents villages payant tribut dans la wilāyat d’Alep, il n’en restait que quatre cents au début du XIX s.[8]. A l’avènement des Croisés, le pays présentait une mosaïque inconcevable de petits potentats et d’émirats en lutte les uns contre les autres. La situation politique se présentait, alors, de la façon suivante: Totouch, apanagé à Damas par son frère Malikchah meurt en 1092. Tandis que son fils aîné, Redwan, prend le pouvoir à Alep, le cadet, Daqqaq, s’installe à Damas. Djenah - AdDawla, atabeck de Redwan, se retranche à Homs. Sur la côte, Tripoli devenu un émirat autonome, est gouverné par Fakhr-Al Moulk Ibn Ammar, ancien cadi chiite qui avait su maintenir son indépendance entre Bagdad et le Caire grâce à son habileté diplomatique et à la forte position militaire de la ville. Les Mounqizites régnaient puissamment à Chaïzar et les “Assassins” s’étaient taillé un large fief dans les montagnes des Nsaïryés[9]. Dans cette dissolution de l’autorité qu’en était-il des chrétiens ? Les premières conquêtes des Arabes de l’islam furent plutôt d’ordre militaire. Vivant dans des champs ou dépôts militaires hors des villes, les arabes se contentèrent de faire payer tribut, ainsi que des livraisons de vivres fournies par les indigènes[10]. Leur tolérance, la sagesse de leur politique à l’encontre des pays soumis, et la haine de Byzance leur facilitèrent la mainmise sur la région leur assurant même une collaboration locale. "De cette politique, large, tolérante, les chrétiens de Syrie devaient recueillir leur part."[11] Lorsqu’ils rassemblèrent leur première flotte, capitaines et matelots furent des chrétiens syriens. “Cette jeune flotte composée de 1700 unités navales, au dire des chroniqueurs arabes, était sous le commandement des chrétiens”[12]. En 649, cette flotte remporta, pour le compte des Arabes, une nette victoire sur la marine byzantine, au sud de 1'Anatolie. L’ouverture, par ailleurs, du commerce maritime, jadis monopole des Grecs et l'accès aux marchés du Levant rapprochèrent les chrétiens des nouveaux maîtres de la Syrie. Cette tolérance des conquérants arabes facilita, en outre, le passage de la population à l’islam. Tant que le calme régna et qu’on paya tribut, l’état arabo-islamique, pratiquant une politique assez intelligente, ne s'immisça pas dans les affaires internes des communautés. Dans les régions chrétiennes, la population ne subissait aucune contrainte et se sentait en sécurité quant à sa vie, ses biens et sa liberté religieuse. Les chefs religieux continuèrent à s’occuper librement des affaires intérieures de leurs communautés respectives et la vie, sauf de rares diversions, fut tolérable jusqu’à l'avènement des Abbassides. Sous les premiers califes de cette dynastie, la situation des chrétiens fut assez avantageuse et quelques-uns, parmi les plus célèbres califes, prirent des cures de repos dans les monastères syriaques situés aux environs de Damas et dans la banlieue de Sergiopolis, la Rasāfa d’aujourd’hui. Haroun Ar-Rachid (786-809) et Al-Ma’moun (813-833) séjournèrent, souvent à Dair Maroun de Damas. Ce dernier Calife, dit-on, fît construire la coupole qui s’élève sur le Jabal Deir Al-Mran[13]. Effectivement, note à ce propos Philip Van Mayers, pendant plus de quatre siècles, les califes musulmans menèrent une politique tolérante, se comportèrent avec bienveillance à l’égard des pèlerins et encouragèrent les pèlerinages sachant que c’était une grande source de rentrées[14]. Mais le mariage entre chrétiens et Abbassides finit par se rompre, et, un beau jour de l’année 850, le calife Al Moutawakkel, surnommé “Néron des Arabes”, pour détourner les esprits des scènes d’orgie dont son palais de Bagdad était devenu le centre et pour frapper d’admiration l’imagination des extrémistes sunnites, obligea “les Infidèles”, chrétiens et Juifs, à porter des habits jaunes, ordonna de démanteler les églises construites après la conquête islamique, licencia les fonctionnaires chrétiens et donna ordre de raser les tombes des chrétiens, comme il interdit, à ces derniers toute monture noble, sauf les ânes et les mules[15]. La fin du X s. vit la rupture finale du mariage islamo-chrétien. Les chrétiens qui avaient applaudi à l'événement de l’islam, subirent des persécutions terribles: Al Hakem, calife fatimide de l’époque, remit en vigueur les lois appliquées par ses prédécesseurs et en 1009, donna l’ordre de détruire beaucoup d’églises, entre autres, l’église Notre Dame à Damas et la basilique de la Résurrection à Jérusalem[16]. Les pèlerins furent persécutés et maltraités, les églises furent détruites, et, certaines furent réemployées comme étables[17]. Malgré tous leurs malheurs, les chrétiens, au lieu de se retrouver, continuaient à couver, dans le secret, la zizanie semée par les Byzantins et à peine la tempête islamique s’apaisait-elle quelque peu, ils se défoulaient dans leurs querelles ataviques. Entre-temps, Byzance, qui jouait depuis longtemps le rôle de protectrice des chrétiens d’Orient, était absente de la scène, entrain de panser ses propres blessures. Quand elle se tranquillisait un peu du côté des Normands, elle n’apparaissait aux portes de la Syrie que pour effectuer quelques raids sans lendemain, abandonnant les chrétiens aux représailles des gouverneurs islamiques. Les chrétiens de Syrie étaient divisés en quatre grandes communautés: Les Jacobites Monophysites vivaient dans le Nord de la Syrie et possédaient des centres importants en Jézirah. Les Grecs, rattachés juridiquement au patriarcat de Constantinople et répandus dans le Midi et le Sud de la Syrie, étaient fortement concentrés dans le Koura de Tripoli. Les Arméniens, quant à eux, habitaient surtout la région d’Antioche et d’Edesse. Les Maronites s’étaient réfugiés dans la chaîne montagneuse du Liban et dans quelques coins reculés de la vallée de 1'Oronte. Quelle était cette tranche du peuple libanais que les croisés ont rencontrée à leur arrivée en "terre de Triple" et dont leurs chroniqueurs font un bel éloge? Nous consacrons le chapitre suivant aux Maronites que Jacques de Vitry considérait comme "les plus précieux auxiliaires des Francs". C'était, eux, les "Suriani" qui vinrent à leur rencontre.
Chapitre II
Les Maronites
L’histoire de l’Eglise Maronite, surtout dans ses premiers siècles, reste toujours à écrire. Toutes nos connaissances ou presque, autour du sujet se révèlent être aléatoires, le plus souvent manquant de références historiques ou bien, dans le meilleur des cas, elles sont fondées sur la tradition qui n’est certes pas à dédaigner mais elle n’a pas la force du document historique. Des historiens émérites ont mené des recherches rigoureuses. Pour n’en parler que des plus éminents, citons le patriarche Estéphan Addouaïhi “père des historiens maronites”, Mgr Assemani auteur de la “Bibliothèque orientale “et Youssef Debs l’éminent archevêque de Beyrouth. Ajoutons à ceux-ci le célèbre Jésuite, Henri Lammens et ses analyses minutieuses.[18] A ces derniers historiens se réfèrent presque tous ceux qui ont abordé le thème des Maronites. Personne n’a plus avancé quelque nouveau document d’importance ainsi que nulle nouvelle lumière n’est venue éclairer les maillons perdus ou obscurs de l’histoire de cette Eglise. Rapportons à ce sujet ce que, l’un de nos historiens libanais les plus discutés, a écrit il y a quelques années : “ le nom des Maronites n’est pas mentionné dans les arrêtés du 6ème concile et nul historien n’en parle avant le 9ème siècle, ainsi que nul document authentique concernant l’Eglise Maronite ne nous est parvenu avant le 13ème s,….“[19] S’il nous est permis de traduire notre pensée, nous dirions de même. Officiellement, il ne paraît pas qu’il y ait eu un regroupement avant le dernier quart du 7ème siècle ni au Liban ni même en Syrie. Ce qui est attesté par les documents c’est l’existence des “Disciples”, des “Moines”, des “enfants de Beit Maroun” Ces moines avaient autour d’eux des groupes de fidèles chalcédoniens auxquels les chroniqueurs prêtent le nom de “Maronites” nous continuons à les appeler ainsi. Les Maronites qui sont-ils? D’où proviennent-ils? Sont-ils seulement les émigrés de la Syrie du nord ou bien sont-ils du pays? Sont-ils phéniciens, syriaques ou arabes? On voudrait bien répondre à toutes ces questions d’une manière exhaustive et convaincante. Beaucoup de volumes ont été écrits autour du sujet. Certains font des Maronites “ un peuple d’une essence très particulière…leur communauté évolua d’une façon distincte du milieu qui l’entourait et dont elle se trouvait en quelque sorte séparée.“[20] On veut à tout prix les arracher à leur milieu ambiant et les dépouiller de leur peau nature. D’autres - et comme ils sont nombreux! Et, certains prétendent être maronites ! -s’acharnent, inlassablement à rapetisser leur stature en perpétuelle croissance. “Nous sommes tous un mélange complet et en même temps, tous parents” dit un écrivain moderne[21].Héritiers des Phéniciens, descendants des Araméens ou résidus arabes, les Maronites sont là et bien vivants. Essayons de les regarder en face.
Les Maronites en Syrie
L’histoire du groupe syriaque chalcédonien qui fut appelé plus tard Eglise et peuple maronite remonte à la seconde moitié du quatrième siècle où, dans la Commagène, ancien pays du nord-est de la Syrie, vivait un saint anachorète nommé Maron. Celui-ci, initiant un nouveau mode de vie, ” s’était retiré du monde et menait dans son ermitage, comme en plein air, une vie ascétique des plus austères“… [22] Sa réputation attira bientôt autour de lui des disciples qui pratiquant à la fois une vie de prière et d’apostolat, irradièrent dans les deux sens de la vallée de l’Oronte. Leurs missions gagnèrent Antioche au nord comme elles atteignirent au sud le centre du Liban. Ils s’étaient donné pour but de combattre, d’une part, le paganisme encore vivant parmi les Araméens leurs concitoyens, -« Ils -les disciples de St. Maron- sont venus tout d’abord au Liban pour christianiser ceux qui étaient restés païens…»[23], et d’autre part, de sauvegarder leur foi intacte parmi les hétérodoxies du moment. Dans son allocution du 13 juillet 1744 le pape Bénoît XIV s’adresse à ses cardinaux en ces termes: ”Vers la fin du septième siècle. alors que l’hérésie désolait le patriarcat d’Antioche, les Maronites, afin de se mettre à l’abri de la contagion décidèrent d’élire leur propre patriarche…” Les disciples de st Maron se firent construire à l’est d’Apamée près de l’Oronte, un monastère au nom de leur saint maître. Mgr Debs qui n’est pas d’accord avec le p. Lammens sur ce point écrit dans son Aljameh: ” Le premier des monastères maronites fut celui construit par les habitants de Hamath sur le sépulcre de st.Maron entre Hamath et Homs sur le fleuve Al Rastan affluent de l’Oronte il fut appelé Deir Al Ballaur…”[24] L’empereur byzantin Marcien, dans l’intention de favoriser l’adhésion à la foi chalcédonienne et de gagner la sympathie des cénobites, durant la seconde année de son règne, l’année 452, fit agrandir et embellir ce monastère de st. Maron. Il fut connu sous le nom de Deir Azzoujaj pour la beauté de son architecture et la splendeur de ses bâtiments. Il fut endommagé, une première fois sous l’empereur Anastase, et 350 de ses moines furent martyrisés. L’empereur Justinien 1er le fit reconstruire ; l’armée de Justinien II le rasa en l’an 694 et tua 500 de ses moines. Il semble que ce monastère fût relevé de ses cendres et servit de résidence aux patriarches maronites jusqu’au 9ème siècle.[25]
Les moines de ce monastère et des nombreux monastères de la Syrie seconde ainsi que les fidèles regroupés autour d’eux furent à l’origine du premier noyau des “enfants de beit Maroun”. “… Ils furent appelés du nom de st. Maron, nom seulement ses moines, mais aussi un groupe de fidèles fort nombreux…”[26]. Mgr Debs ajoute: “La conclusion de cette recherche c’est que le nom Maronite fut appliqué en premier lieu, aux moines, disciples de st. Maron… vocable donné par les adversaires de ces moines aux fidèles qui professèrent la foi de ces moines et de leur saint patron…”[27]. La Syrie araméenne avait embrassé le christianisme. Le peuple christianisé fut appelé Surio ou syrien - d’où le vocable médiéval, Surianus - pour le distinguer de la partie araméenne restée attachée au paganisme.[28] L’année 451, lors du Concile de Calcédoine, les chrétiens se scindèrent en deux : les Melkites, partisans du Concile avec le roi, et les jacobites monophysites qui refusèrent les arrêtés du Concile. Les Maronites, écrit Lequien dans son Oriens Christianus ont été appelés de ce nom au 4ème et 5ème s. Le fait paraît quelque peu insolite mais, lisons ce qu’il dit et dans quel sens il s’oriente: “Tous ceux qui avaient à cœur de conserver leur foi catholique se dirigeaient vers le monastère de st. Maron dont les moines les guidaient dans la foi orthodoxe… Ils étaient appelés Maronites comme s’ils appartenaient en particulier à la profession de foi des moines de st Maron.”[29] A partir d’Apamée et de leur célèbre monastère les disciples de st. Maron se sont répandus le long de la vallée de l’Oronte, surtout … à Hamath et Homs. Au nord de la Syrie, ils ont habité en particulier à Antioche… et dans toute la région appelée Al Awassem “[30]. L’expansion des “enfants de Beit Maroun “ continua, malgré le bref intermède de l’année 517 et les chroniqueurs citent leur présence en Syrie, d’Edesse sur le Tigre jusqu’aux montagnes du Liban couvrant des régions montagneuses telles que Jabal Al Loukam et Sanir et des grandes agglomérations telles Damas Alep, Homs et Antioche et autres-ils y eurent des églises, des monastères, des prêtres et des évêques même et cela jusqu’au 13ème siècle.[31]
B- Chalcédoniens et Jacobites. Au vème siècle, l’église de Syrie se divisa en deux : les chalcédoniens et les Monophysites; petit à petit, chaque faction forma sa propre Eglise et le 6ème s. vit une situation plus claire. Les monophysites furent connus dès lors sous le vocable Jacobite et une bonne partie des chalcédoniens connus sous le vaste titre de Melkites s’orienta vers le Maronitisme. L’Eglise syriaque était une, le peuple était un, au moins dans les six premiers siècles. Les discussions furent d’ordre purement théologique aux-quelles le peuple n’y comprenait pas grande chose. Si les responsables, prêtres, moines et évêques se disputaient le Christ, le peuple, lui, était tout simplement chrétien. “… Les Jacobites, écrit le p. Daou, demeuraient sur les mêmes lieux que les Maronites; Ils vivaient ensemble, unis par l’identité de la langue, de la culture, de la liturgie et de la race, et même, qu’ils fussent nominalement séparés par la foi chalcédonnienne …”. Parfois, dit-il, le même village était habité de Maronites et de jacobites bien que chaque groupe ait eu ses propres institutions. Cette convivialité des Maronites et des Jacobites est confirmée par les textes historiques et les découvertes archéologiques[32] Les rapports, de bonne entente, s’envenimèrent sous Sévère, patriarche d’Antioche qui, passant au Monophysisme, sévit contre les chalcédoniens. Sous son patriarcat il y eut le célèbre épisode du martyre de l’année 517 - 518. Au début du 7 siècle et sous l’empereur Héraclius, chalcédonien favorable aux “enfants de Beit Maroun“ “… Les moines de Maroun, à Membej, Homs et les pays du sud ont usé d’une grande sévérité, ils ont mis la main sur la plupart des églises et des monastères Jacobites. Les nôtres se sont reportés à Héraclius sans résultat… nos églises ne nous ont pas été rendues…”[33] Les événements ont fait qu’il y ait eu une scission dans l’Eglise syriaque mais il n’y a pas eu de rupture dans le vrai sens. Un même peuple et deux communautés qui ont continué à vivre côte à côte le plus souvent sans limites d’habitat. “ les lieux, les villages et les monastères dans les régions de la Syrie du nord… étaient habités durant les premiers siècles chrétiens par les deux factions du peuple syro-araméen, id est, Maronites et Jacobites”[34] Il est même impossible, sauf de rares cas, de faire la part nette entre les monastères ou églises appartenant à l’une ou l’autre profession de foi. Au début du 7ème s.les historiens nous rapportent une série de correspondance entre les moines des deux fractions, correspondance qui développe un profond et véritable dialogue théologique[35].
C- Maronites et Roums. Les chalcédoniens, restèrent-ils un seul groupe? Les chrétiens chalcédoniens, se scindèrent au 8ème s. précisément l’année 728 selon le chroniqueur Jacobite Tallmahri, en deux églises distinctes, Maronite et Roum. Le p. Rorolersky, historiographe de l’Eglise orthodoxe d’Antioche écrit à ce propos:” je considère fermement que durant les six premiers siècles du patriarcat d’Antioche, les trois factions qui se le partagent aujourd’hui n’étaient qu’une seule communauté …”[36] Nous concluons que tous les melkites, syriaques et grecs ne formaient qu’une seule église. L’Église Melkite employant deux langues liturgiques différentes selon les lieux. Mgr. Debs fait remonter l’existence du nom Melkite au xème s. “ je trouve que les deux vocables de Melkite et Mardaïte sont de la même époque et l’un contredit l’autre; ils ne répondaient pas, au début, à une confession religieuse ou à une liturgie…mais bien plutôt à un parti civil . le silence des Pères et des anciens historiens, vis à vis des Melkites est connu…le nom Melkite, désignait, tout au début, tous les Syriaques catholiques, aujourd’hui, il indique les Grecs unitaires et autres…”[37] Loin des manuscrits, des imprimés et de leur poussière, le p. Daou dans son Histoire monumentale nous entraîne à sa suite sur le terrain là où l’histoire a été vécue et la main de l’ignorance n’a pas touché. Du sud au nord de la Syrie, à travers les plateaux fertiles de la vallée de l’Oronte, sur des tells plus ou moins proéminents et jusque sur la rive désertique de l’Euphrate, les belles basiliques et les constructions grandioses des six premiers siècles chrétiens se dressent encore toute fières dans la nudité du milieu et révèlent la vie prodigieuse de st. Maron, de st. Marcien et de leurs disciples[38] Nous concluons ce paragraphe avec le p. Nasser Jemayel.‘’Les Maronites de Syrie, sont en premier lieu, les disciples de st,Maron, leur présence en Syrie seconde le long de l’Oronte précède l’invasion islamique[39] …’’
Les Maronites au Liban: Au début du VIème s. les disciples de st, Maron, “Rouhban beit Maroun”, reçurent, en Syrie, leur baptême de sang. Les monastères furent brûlés, 350 moines subirent le martyre et la communauté dut s’éparpiller. D’Apamée sur les rives de l’Oronte, les premiers émigrés prirent le départ. Les uns, à travers la plaine du Ghab et les montagnes des Alaouites, atteignirent le littoral d’où ils s’embarquèrent pour l’île de chypre, alors que d’autres groupes, abandonnant les berges fertiles de l’Oronte, se dirigèrent vers les hautes vallées du Liban et les côteaux abrupts de ses montagnes. De la Syrie centrale, le transfert au Liban n’a pas été effectué en une seule fois. L’émigration, affirment les historiens, s’est étalée sur plusieurs périodes successives[40]. “Les émigrants, écrit le p. Lammens, se transféraient au Liban en petits groupes et au temps de Mas’oudi: id est, au xème s. on en trouve des restes dans la vallée de l’Oronte hors du Liban.”[41] Pour échapper aux exactions des Bysantins, les Maronites abandonnant les plaines fertiles de la Syrie, émigrèrent vers les pentes abruptes du Liban. L’émigration maronite, commencée vers l’année 517, s’échelonna jusqu’à la fin du 13ème s. En 694, fuyant l’atrocité des armées de Justinien II qui envahissaient la Syrie, mettant à sang et à feu, les monastères et les hommes, les disciples de st. Maron et les fidèles regroupés autour d’eux déménagèrent vers le sud. Ils s’établirent d’abord dans le nord du Liban, notamment aux pieds du massif montagneux des Cèdres. De là et selon les circonstances, ils poussèrent leur marche vers le centre et le sud du Liban, alors que la partie septentrionale du pays demeura leur noyau de ralliement, les foules des émigrations tardives trouvèrent refuge auprès des leurs dans les sinuosités du Liban et s’y établirent avec toutes leurs institutions. Les nouveaux-venus se mêlèrent aux autochtones pour ne plus faire qu’une seule communauté. “Les nouveaux venus au Liban, écrit Hitti Philippe, se sont amalgamés avec les Araméens habitants originels du pays et ensemble, ils ont créé un refuge et un abri pour les persécutés et les immigrés de la Syrie intérieure… de cette fusion est née la nation maronite…”[42] Selon d’autres sources, les Maronites, arrivés au Liban septentrional, peu avant les Mardaïtes au VII s., y avaient mené une existence précaire, persécutés, décimés par les Abbassides jusqu’à l’arrivée des Croisés, alors que leurs communautés, demeurées dans les plaines et les cités riveraines de l’Oronte achevaient lentement de se dissoudre[43] Heureusement, l’histoire maronite de cette période semble un peu plus sereine que ne le laisse entendre le p. Lammens“ L’idée religieuse ayant présidé à la constitution du peuple maronite, il était naturel que le patriarcat devînt son centre de ralliement, un centre à la fois politique et ecclésiastique. Cette situation du patriarche fut encore renforcée par les droits temporels que les Arabes reconnurent aux chefs spirituels des communautés chrétiennes… ”Retranché dans les escarpements de ses montagnes du Liban, le peuple maronite a pu se créer une vie propre et jouir d’une certaine autonomie” [44] Si l’on peut appliquer les paroles du p. Lammens aux communautés des plaines et des coteaux avoisinants, dans la haute montagne, les choses ont pris une autre tournure: les vexations des Jacobites en Syrie et les exactions abbassides obligèrent les survivants des Maronites du littoral et des basses plaines à se retirer dans la Montagne où leurs confrères s’étaient retranchés dans une accalmie rarement troublée. “ Dans sa première période, écrit le p. François Taminé, le maronitisme ne se répandit pas par l’émigration mais bien plutôt par l’apostolat. “Quelques-uns se sont leurrés disant que les Maronites sont les émigrés de Syrie. En réalité, les Maronites sont à l’origine, les habitants du Liban. Ils ont adhéré au maronitisme par le biais de l’apostolat, les groupes des émigrés maronites de Syrie les ont rejoints plus tard…”[45] Ainsi, les émigrés du 6 s. et ceux des émigrations suivantes en se déplaçant vers le midi, n’avaient-ils fait que retrouver leurs coreligionnaires du Liban. En l’an 685- 686, écrit Aboul-Fida[46], tous ces fidèles qui s’étaient ligués pour former, désormais, l’Eglise maronite” avaient élu l’un de leurs évêques, Jean Maron, au patriarcat d’Antioche…” Celui-ci prit d’abord siège à Antioche, puis fuyant l’avancée des Byzantins, se transféra au monastère de st. Maron sur l’Oronte et sous la menace byzantine il se fit déménager à Smar-Jbeil au Liban. Dans ce nouveau déménagement, il emporta le chef de st. Maron relique, qu’il déposa dans l’église construite par lui à kferhaï. Les Maronites sont-ils originaires du Liban comme ils le sont de Syrie?. Les historiens sont, à ce propos, d’avis opposé: les uns affirment leur présence au Liban comme en Syrie en même temps[47]; d’autres, notons parmi eux H. Lammens, écrivent à ce sujet: ”La pénétration des Maronites au Liban, arriva dans la seconde moitié du 7ème s. Ils émigrèrent de la vallée de l’Oronte vers la Montagne…”[48] Le p. Lammens semble dire que si les Maronites de Syrie, se sont orientés vers les hautes montagnes c’est que le Liban, dans les recoins de la Qadisha était peu habité et non pas parce qu’ils y retrouvaient leurs frères de race et de foi comme d’autres le disent. Nous pensons que les deux opinions se complètent. Dans sa formation historique, la communauté maronite du Liban a dû comporter deux éléments: les autochtones, “indigenous” dit Hitti ; et les nouveaux venus. Les Maronites ne sont pas “ un peuple d’une essence particulière” comme le dit Ristelhueber ils ne sont en fait que l’un des groupes syriaques qui, sur le plan foi, a professé le dogme retenu au concile de Chalcédoine, or les Syriaques de Syrie, n’étaient pas les seuls Chalcédoniens il y en avait au Liban comme il y en avait en Syrie. “Le peu dont on peut être sûr à propos de l’histoire des Maronites dans les premières années de la genèse de leur Eglise c’est qu’un groupe, après la formation d’une organisation ecclésiale propre sous la conduite de Jean Maron, leur premier patriarche, a émigré de la Syrie pour sauvegarder sa foi et il s’est réfugié dans la montagne libanaise où le maronitisme l’avait précédé.”[49]
E/ La féodalité maroniteSans cesse, prise et reprise, la Syrie, pendant trois longs siècles (IX – XII s) fut mise à feu et à sang. En présence de ces luttes continuelles, les Maronites renforcèrent leur organisation sociale et militaire afin de maintenir leur autonomie même relative sous la double direction de leur chargé et de leurs grands propriétaires fonciers. Les Maronites s’organisèrent fortement en un petit peuple féodal..“[50] Et c’est ainsi que les grands propriétaires du Liban furent amenés à prendre, de plus en plus, le rôle de chefs qui combattaient à la tête de leurs paysans, devenus leurs soldats. L’aristocratie terrienne se transforma en l’aristocratie militaire des Emirs et des Chaïkhs ‘’[51]. La féodalité terrienne du Liban différait totalement de la féodalité officielle en Syrie. Les seigneurs du Liban n’avaient pas de terres en usufruit (Iqtah) comme les chefs militaires ou les walis auxquels l’Etat léguait les revenus d’un territoire contre payement d’impôts ou service militaire. Les conquérants, califes, sultans ou émirs donnaient des “iqtahs” à leurs généraux et à leurs employés supérieurs. Ceux-ci les subdivisaient en régions qu’ils distribuaient aux entrepreneurs[52]. La classe dirigeante, chez les Maronites, était formée de gros propriétaires fonciers. La terre leur appartenait en propre. Ils la cédaient saisonnièrement aux paysans, contre une part déterminée du revenu; sauf de rares exceptions, les paysans maronites ne furent presque jamais les cerfs attachés à la glèbe du maître. Ils furent souvent propriétaires eux-mêmes de leur parcelle de terre[53] ou bien ils étaient les métayers du maître d’où l’emploi du terme “Chariq” ou co- propriétaire dans les traditions de la Montagne. Ce genre de féodalisme terrien, enrichissait les gros propriétaires tout en permettant aux paysans de vivre dignement et honnêtement.”La population des centres ruraux dans la montagne, était organisée en groupes autonomes dirigés par une classe composée de gros propriétaires appartenant à des familles dirigeantes depuis une haute antiquité…une nouvelle classe de petits propriétaires vit le jour et elle était la plus nombreuse.”[54] Une autre conséquence de ce féodalisme fut de créer, entre le propriétaire et ses paysans, un modus vivendi social tout à fait remarquable. Le propriétaire, devenu chef et seigneur, avait le respect de ses sujets- paysans, car, une fois au travail, ceux-ci tout fiers, ne se sentaient point lésés dans leur dignité d’êtres humains. Cette libéralité dans la société maronite aiguisa, chez ce peuple, le sens de l’honneur, l’attachement aux traditions, le sentiment de l’indépendance et rendit la fierté du montagnard maronite aussi légendaire que ses cèdres immortels. Le sens de l’honneur, la fierté du caractère, l’attachement à la famille et la fidélité au pays et au clocher créèrent chez ce peuple “un patriotisme local extrêmement vivace en même temps qu’un patriotisme national qui trouvait –et qui trouve toujours- son expression la plus complète dans l’attachement à la personne du Patriarche”[55] Obligés de lutter pour sauvegarder ce qui leur restait d’indépendance, les chrétiens du Liban sentirent la nécessité d’unir plus intimement leurs efforts en se regroupant davantage et de se choisir, parfois, un chef unique afin de mieux coordonner leur défense. Tandis que la Syrie retentissait du fracas des armes (fin XI s) la plupart des évènements qui se déroulèrent autour d’eux, ne parvinrent guère, à modifier, sensiblement, la situation des Montagnards maronites[56]. Le premier soin des Maronites, à travers les vicissitudes de leur interminable périple, fut, toujours, de s’organiser pour le culte. Au Liban, ils ne manquèrent point de prêter leur attention au service religieux. Au milieu du VIIIèmes. On y trouve déjà des églises maronites, comme celle de Mar Mama à Ehden, bâtie en 749.[57] “Fortement groupés, autour de leur clergé et de leur patriarche les Maronites constituent donc un petit peuple d’une essence très particulière. La vallée sacrée de la Kadisha, creusée de cellules d’ermites, les cèdres des hauts sommets, symboles de leur vitalité et de leur indépendance et le monastère patriarcal de Kannoubin, perché comme un nid d’aigle, résument toute leur histoire[58].“
F/ Les Maronites au Cobiath. Au nord-est, Liban et Syrie ne forment géographiquement qu’une seule étendue et la frontière actuelle au niveau du Waar est trop artificielle pour délimiter le terrain dans une nature déserte et unie - Le p. Tallon écrit dans ce sens: ”Le Ouadi Abou Khaled est un district frontalier par excellence puisque le cours d’eau qui en sort coulant vers l’ouest forme la frontière entre le Liban et la Syrie. Tant qu’il remonte la rivière, le promeneur est en sécurité mais dès qu’il dépasse la source… il lui faut un guide sûr pour ne pas passer sans s’en apercevoir… au territoire syrien“[59] Il est d’ailleurs certain que le mouvement de va et vient de la population a eu lieu et l’échange social-démographique est toujours constatable et actuel. La région devait être habitée par des Araméens comme d’ailleurs toute la Syrie et le Liban des premiers siècles chrétiens.” Les Araméens qui portèrent le nom de syriaques après leur christianisation, forment le fond de la population antique du Mont Liban, ses habitants depuis les anciens temps sont des Syriaques qui peuplèrent la région depuis le temps des rois syriaques“[60] La présence des Syriaques n’annule pas la coexistence d’autres communautés à leurs côtés. Les deux premiers siècles ont vu la domination ituréenne[61], tribus arabes ou araméennes qui étendirent leur domination sur la Béqa’a et le littoral tripolitain sous le sceptre impérial romain, pourtant les Araméens ont imposé leurs langue et culture, aux nouveaux-venus, et, devenue une seule communauté toute la population s’est aramisée et Hitti d’ajouter, “tous les Syriens, au 1èr s., sont devenus Sémites, parlant une même langue, l’Araméen…“[62] La population syrienne passa au christianisme et de petits groupes dispersés et rares au début, le christianisme, surtout à partir de la première moitié du 4ème siècle, fit tache d’huile. Au 5ème siècle les moines de st. Maron nous dit l’histoire[63] sous la conduite de Ibrahim de Cyr, évangélisèrent le centre du Liban ainsi que ceux de st. Siméon ont porté l’Evangile aux araméens du nord. Jean Lassus, dans Sanctuaires chrétiens de Syrie, ne manque pas de rappeler “les expéditions de st. Jean Chrysostome dans le Liban, celles de Markilles l’évêque d’Apamée, Cyrille de Baalbek,… tous ceux-ci engagés dans une lutte acharnée contre le paganisme enraciné encore dans la Montagne.[64]’’ Le christianisme s’était répandu dans le Cobiath comme partout ailleurs dans le voisinage.” Non seulement le pays était chrétien, mais l’aspect religieux dominait cette période… Il y avait même entre le 4ème et le 6ème siècle, un nombre de moines, de prêtres, d’évêques, de vierges et de solitaires inconnus avant et qu’on ne connaîtra pas plus tard. Les églises, les lieux de prière, les basiliques et les monastères étaient répandus à travers le pays suivant un nouveau style d’architecture où apparaissent les portes, les tours à cloches et les croix saillantes; on a élargi les cellules des solitaires ou bien on en a fait de nouvelles,,,”[65] Que le Akkar et le Cobiath fussent christianisés n’est pas soumis au doute ! Renan dans sa “Mission” l’a dit; les vestiges éparpillés partout le disent, il suffit de vouloir voir… Les moines de st Maron qui avaient participé à l’évangélisation du Liban et qui avaient suivi le mouvement d’expansion du christianisme avaient-ils établi quelque poste de liaison entre la Syrie et le Mont-Liban parmi les Chalcédoniens du Cobiath ? Il est toujours malaisé, aujourd’hui encore, de répondre avec précision.Ce qui d’abord fait difficulté c’est la nature très particulière de notre documentation. L’état actuel de la documentation ne le confirme pas ; il est, toute fois, fort logique de le supposer. Les Maronites ne quittèrent pas la Syrie en masse, leur émigration s’effectua progressivement et par petits groupes. La région de Cobiath, à supposer qu’il n’y en avait pas, devait constituer tout naturellement une première étape, très importante dans leur acheminement vers le Liban étant donné sa position sur les pentes orientales de la montagne, face à Homs, donc le refuge le plus proche de leur résidence initiale. Avec ses terres cultivables, avec ses sources abondantes - à ne pas comparer avec les plaines de la Syrie centrale - la structure montagneuse de sa géographie et sa position protégée par le dédale des vallées et des collines, devait offrir un abri à ne pas dédaigner par des refugiés. Dans ce cas, il est naturel de penser que les moines de st Maron, vu leur ardeur apostolique attestée par le nombre de leurs martyrs et le nombre de leurs monastères[66], auraient fondé quelque pied-à-terre parmi leurs concitoyens les émigrés chalcédoniens. Nous pensons, par contre, que les “Maronites”, nom à mettre en relief vu que le vocable peut ne pas avoir existé avant le 8ème s., sont des syriaques, melkites chalcédoniens fils de cette bonne terre du pays et que ce district et ses voisins furent de leurs berceaux d’origine aussi bien qu’Apamée et kannesrine et ceci pour les raisons suivantes. Tous les historiens et les chroniqueurs qui ont évoqué les faits et gestes du peuple maronite[67] ont affirmé sa présence à Apamée, monastère st Maron, et dans toute la vallée de l’Oronte. Or cette vallée ne se limite pas aux norias de Hamath, mais prenant son départ au sud de Hirmel, à la grande source de l’Oronte elle s’insinue à travers les districts situés à l’ouest de Homs et s’étire mollement longeant le versant méridional de la chaîne côtière jusqu’à Antioche. A refaire, à l’inverse donc, le chemin suivi par les moines de st Maron et de leurs “fidèles” nous pouvons descendre la vallée de l’Oronte à la hauteur de Akroum-Rableh vers la Boqeia’a. Du Hirmel jusqu’au point de jonction du wadi-Khaled avec la vallée de l’Eleuthère, on traverse le Cobiath, Akroum ou l’intérieur du Wa’ar. Des vestiges de culte chrétiens s’éparpillent par centaines. Elevés sur les hauts-plateaux ou abrités au sein des vallées, ils sont reconnaissables de loin. Un bosquet de gros vieux chênes- verts ou un point d’eau quelconque sont toujours susceptibles d’ombrager les restes d’un vieux sanctuaire. D’autres lieux jadis habités et dont l’abandon a effacé toute trace, révèlent leur antique destination dans les noms qu’ils continuent à porter, comme Al Knaïssé, (petite église) Addeir (Monastère), Al Mansaké (ermitage). Alssoleyib (La Croix). A Qinia dans la partie basse du Akroum un paysage enchanteur offre la vision d’un bosquet de gros chênes touffus. Au milieu de la large vallée où l’eau des sources rare est suppléée par les citernes, les vestiges d’un ancien monastère syriaque sont toujours intéressants à étudier. Le monument, doublé d’une chapelle du 12ème s. doit probablement remonter aux 5ème-6èmesiècles. Les rochers abrupts qui surplombent à l’ouest, le village de Sehlé, toujours dans le Akroum, la grotte de “Saïdet Eddarra” (N.D.du lait) révèle une ancienne habitation monacale pareille à Mar-Licha dans la Vallée sainte ou à N.D, de Kaftoun dans le Batroun. Les vestiges de la belle Cathédrale de Ermeneia (l’actuel Harb A’ra) n’existent plus. D’autres vestiges, au village de Knaïssé: croix sur linteaux, chancels et inscriptions en langue syriaque de la fin du 6èmes. tous ces restes fournissent plus d’une preuve incontestable de leur appartenance aux trois siècles qui précèdent l’entrée de l’islam en Syrie. Dans le Hirmel, à côté de la source principale de l’Oronte on peut encore visiter les restes d’une antique demeure monacale. Les chroniqueurs du Moyen-Age désignent le lieu sous le vocable’’ Magharet Erraheb”. Le p. Lammens qui a été sur les lieux, il y a plus d’un siècle écrit dans ses vestiges[68] que les Maronites l’appellent Deir Maroun “ et que la montagne qui le domine avec les terrains adjacents sont propriété de l’ordre Antonin maronite et que quelques-uns de leurs moines y vivent encore. Le p.Lammens ne confirme pas la paternité maronite du monastère mais il ne le nie pas non plus. Le monastère et son domaine appartiennent aux Antonins et leurs moines y vivent encore! Si le p. Lammens ne décline pas ouvertement l’identité maronite du “Deir Maroun” au Hirmel, Mgr Debs l’énumère parmi les monastères des moines maronites du 6ème siècle “nous avons mentionné antécédemment que leur grand monastère se trouvait au bord de l’Oronte… et qu’ils en avaient un autre à la source de l’Oronte.”[69] Le p. Daou[70] énumère Deir Mar Maroun au Hirmel parmi les stations maronites sur la route romaine reliant Homs à Akoura via Baalbek. “L’une des stations principales entre les plaines de la Syrie et les montagnes du Liban, Deir Mar Maroun… ce monastère situé à mi-distance environ entre Homs et Baalbek”. Celui qui traverse le Hirmel pour gagner la Béqa’a peut se donner le loisir de s’arrêter quelques instants avant d’enjamber le cours de l’Oronte pour contempler à sa droite un long promontoire rocheux percé de grottes faites à mains d’homme. Tombes anciennes ou autres ces grottes ont été adaptées comme cellules de solitaires. Le monastère maronite du Hirmel était-il la seule station des moines sur le versant oriental du Liban? Le chroniqueur arabe du xème s. Al Massou’di, relate la présence des Maronites dans la Damascène, au Mont Liban, Sanir et “Homs et ses districts “. Parmi les districts dépendants de Homs, le p. Daou[71],transcrivant le géographe Ibn Khordadbé énumère, non seulement Apamée et Kafartab, mais aussi Joussieh, Liban et Achchaa’ra. Or, située entre Achcha’ara et Joussieh, la région de Cobiath de par sa situation même, ne devait-pas manquer d’être habitée par les Syriaques chalcédoniens et d’avoir parmi eux quelques noyaux maronites. Cette affirmation du p. Daou, est enfin confirmée par des historiens modernes. L’historien damascène Mohammad Kerd Ali, dans le volume six de ses monumentales Khitat Achcham, développe brièvement et objectivement le passé du maronitisme et finit par écrire: après cela, les Maronites initièrent leur émigration vers les régions voisines, certains mirent pied dans les montagnes du Akkar et y bâtirent des villages, alors que d’autres continuèrent leur marche vers le sud, vers le nord du Liban…[72]“Un papier manuscrit datant du début du siècle dernier et que nous avons lu dans les archives du feu l’archiprêtre de Mart-Moura, un quartier de Cobiath, jette des lueurs sur la situation des Maronites dans la région de Cobiath vers la fin du VIIème s. “Les armées de Justinien II, dit le texte, après avoir envahi et brûlé les monastères et les églises des Maronites et après avoir tué les vénérables moine du Wa’ar et Achcha’ara, après avoir rasé les refuges des cénobites au Akkar et détruit les fortins et les tours et s’être approprié le village de Chouita dont, ils firent un abri pour eux en cas de besoin. Après avoir délogé les Maronites de leurs positions, ils obligèrent ceux-ci à chercher refuge dans les imprenables montagnes du Liban où ils les poursuivirent jusqu’au bas-côté de Amioun”[73]. Nous ne saurions dire où le savant archiprêtre a puisé ses connaissances puisqu’il ne les cite pas, pourtant la moindre valeur du texte consiste en ce qu’il témoigne d’une tradition séculaire et qu’il éclaire un point d’importance primordiale pour notre étude. Il confirme ce que nous venons d’affirmer plus haut: les Maronites habitaient la région avant d’être obligés de la quitter pour les montagnes du Liban et que ceux-ci ne faisaient point partie des dernières émigrations syriennes, preuves en sont les monastères brûlés, les cellules détruites, les fortifications rasées et la tuerie des moines… l’armée byzantine a dû faire sa retraite du pays et les Emirs maronites de la montagne, au témoignage de Addouaïhi, élargirent leur domination de Jbaïl à l’ouest jusqu’aux confins de Homs. “Le territoire des Maronites s’étendait des confins du Chouf jusqu’au pays de Dreib” dit la chronique des notables du Mont Liban[74] Les horreurs causées par l’armée de Justinien II avaient donné le coup de grâce à la présence maronite massive dans le Cobiath mais ils n’en avaient pas vidé le pays. Soit que quelques rares agglomérations survécurent à la tempête, perdues dans les recoins de la région, soit que quelques familles aient réintégré leurs propriétés, une fois la tempête apaisée, des Maronites restèrent dans le pays. Dans le district de Cha’ara, dit-on, le village de Hālāt ou Hlat, situé sur la rive opposée de l’Eleuthère, face au château du Félicium, donna aux Maronites, au début du XIIsiècles un grand patriarche, Grégoire de Halat[75]. Dans Le Cobiath même au bas du quartier moderne de Gharbieh et au fond d’une large vallée, des vestiges, réduits aux décombres d’un vieux moulin et aux soubassements d’un ancien village, portent le nom de Chama’a, ils sont indiqués, par les gens du pays, comme l’emplacement de l’antique Cobiath. Ce village a donné, lui aussi, naissance, mais au début du XI s., à un prélat maronite, évêque et écrivain[76]. Ainsi, à cheval entre Tripoli et Homs, subissant le flux et reflux des contingences politiques et militaires régionales. Les communautés maronites du Cobiath, douées d’un esprit malléable, sont réussies à se maintenir, jusqu’à nos jours, malgré le passage continuel des conquérants dans la région.
g)Echos en occident : Pour conclure ce Chapitre sur la situation de la chrétienté du Moyen-Orient avant l’avènement des Croisés, nous empruntons quelques lignes à Monseigneur Youssef Dibs: “ Les Califes alaouites fatimides s’emparèrent du pouvoir en Egypte et disputèrent aux califes abbassides la domination de la Syrie… Il y eut parmi les Alaouites, le calife Al-Hakem qui persécuta les chrétiens, les Juifs et quelques musulmans. Il rasa leurs lieux de culte, brûla même l’église du Saint-Sépulcre, il interdit aux chrétiens de faire le pèlerinage de Jérusalem avant d’avoir payé, au préalable, des taxes considérables”[77]. Les échos de ces évènements se firent entendre en Occident. “Les pèlerins parvenus au terme de leurs épreuves sont témoins de la misère des habitants, des dégâts accumulés, des églises que la conquête turque de pays byzantins a fait transformer en mosquées, des provocations d’un Artouq criblant de flèches la voûte du Saint-Sépulcre”[78] En Occident, la force de cristallisation et d’enthousiasme, créée par l’idée de guerre sainte et de délivrance des Lieux Saints, redoublée par la misère, l’appât du gain et l’esprit d’aventure, constituèrent un climat favorable à la Croisade. N’oublions pas toutefois, qu’en dernier ressort, c’est l’anarchie, régnant en Orient, qui a excité les convoitises de l’Occident et permis l’installation d’un nouvel empire latin au sein même de l’islam arabe. Chapitre III
La première croisade, épopée mythique
L’épopée de la première Croisade relève du mythe. Mythiques paraissent ses foules innombrables, mythique la variété des effectifs dont elle est composée, mythique aussi le nombre de victimes dont elle a semé la terre d’Orient. La composition multinationale de la direction militaire, l’affinité et le contraste à la fois dans le caractère, les visées et les méthodes des chefs, ressortent du mythe, comme, au mythe se rattachent l’invention de la “lance sacrée” et les miracles qui accompagnèrent les premières victoires. Cependant, le plus mythique dans tout cela, parait la marche sur Jérusalem, puisque, d’Antioche jusqu’à la Ville Sainte, l’avancée se fit, presque sans coup férir, revêtant plutôt les apparences d’une excursion que d’une campagne militaire. Sans nier la valeur des armées franques, l’audace exaltée de leurs chefs, le facteur surprise créé par la nouveauté de leurs armements, l’épopée aurait versé dans le drame sans les circonstances favorables et la situation déplorable de la Syrie d’alors. Sans le désaccord qui sous-tendait les relations entre les musulmans de l’époque, c’est-à-dire, entre les sultans seldjoukides et les califes fatimides de l’Egypte, entre les gouverneurs locaux, les walis de Bagdad, Mossul, Alep, Homs, Tripoli et autres, les Francs n’auraient pas pu pénétrer dans ce pays et n’auraient pas eu l’audace de songer à une domination quelconque[79]. La croisade franque survint, en effet, dans une société trop désorganisée pour y susciter une réaction immédiate[80]. La partition politique de la Syrie et la multiplicité des confessions religieuses ont ouvert, largement, les portes aux conquêtes étrangères. Au dire du P.Lammens[81], le peuple qui avait pâti l’humiliation et la misère pendant de nombreux siècles, par suite de l’injustice abbasside, fatimide et seldjoukide, le peuple se souciait peu de celui qui serait son maître; durant cette période qui s’achevait alors- fin du XI s. - les aventuriers étrangers et les mercenaires turcs et berbères occupaient la scène. Les uns contre les autres, ils essayaient d’élargir leurs conquêtes aux dépens de leurs voisins. La terre cultivable appartenait aux grands féodaux militaires turcs seldjoukides et aux princes turcomans. De la sorte, le meilleur du territoire était possession des aventuriers étrangers qui accouraient dans l’espoir de faire fortune au détriment du pays et de ses habitants. L’arrivée des armées franques, suscita en outre dans la région, une nouveauté sur le plan politique: Les Fatimides d’Egypte, inquiets de la force croissante de leurs voisins Seldjoukides, incitèrent les Francs, à créer un émirat entre les deux états. Du côté sunnite, les choses n’avaient pas une meilleure tournure. La jalousie fit que les petits émirs cherchèrent des alliances auprès des Francs pour soutenir leurs querelles respectives. “ Quoi de plus significatif, s’écrie Hassan Habchi, par rapport à la désarticulation du monde islamique, que cette légation fatimide auprès des Francs, pour leur demander leur alliance contre les Seldjoukides; et quoi de plus horrible que de voir les gens contempler avec satisfaction les têtes décapitées de leurs coreligionnaires…”[82] Le chemin, suivi par le gros des armées franques sous le commandement de Saint-Gilles, a été étudié, à maintes reprises, par les médiévistes. Nous nous arrêterons, seulement, avec les Croisés, dans l’une des stations principales qu’ils ont faites dans le territoire du futur Comté de Tripoli et ceci pour la cause de notre étude.
Station à Arqa:
Les Croisés, arrivés dans la riche plaine de la Boqueia’a s’étaient emparés, le 29 janvier 1099 de Hossn-El Akrad. Alors qu’un contingent, sous la conduite de Raymond Pilet et Raymond Vicomte de Turin, traversait la région des basses-plaines du Akkar et se dirigeait vers le littoral, l’autre troupe franchissait le Nahr-El Kébir pour aller investir la ville fortifiée de Arqa. Par où les Croisés sont-ils passés? . Deux chemins possibles relient Hossn-El Akrad à Arqa. L’un, coupant droit vers la mer de Tartous, dévie à gauche, à la hauteur de Dabboussé, traverse le Nahr-El Kébir et se faufile à travers la plaine de Akkar pour remonter à la hauteur de Qulei’aat, vers Arqa. Dans ce cas, les Croisés auraient fait plus de 30 km de marche ensemble, avant de se séparer au niveau de Dabboussé. Alors que, l’autre chemin, passant le fleuve au niveau de Jisr-Qmar, remonte la faible pente de Chadra, et traversant tout droit, les bas-plateaux du Cobiath, débouche entre Halba et Arqa. C’est le “Dreib”, l’une des pistes normalement suivies par les caravanes à travers les âges. Ce “Dreibe” est relativement assez court: quarante kilomètres à peine de route plane sans aucun escarpement notoire. Laquelle des deux rives de l’Eleuthère les Francs ont-ils suivie? “Post dies autem aliquot, regione media cum omni tranquillitate decursa, in campestria urbis antiquae et loci situ munitissimae, haud longe a mari, quae Archis appellatur, descenderunt, satis in vicino juxta urbem castrametantes”[83]. Il semble que les Croisés aient suivi la route de Dreibe sur le versant septentrional du Cobiath car le chroniqueur latin écrit que l’armée franque a parcouru “avec toute tranquillité… une région médiane…”. Les vivres, ayant toujours constitué un grave problème, pour des armées en campagne, le comte de Saint-Gilles laissa au Crac une poignée d’hommes pour s’occuper des réserves et fournir les provisions nécessaires, surtout que la distance à parcourir n’était pas anormale et que les provisions se trouvaient en abondance dans la riche vallée. Les Croisés parcoururent la région “ Cum Omni tranquillitate”. Cette tranquillité est synthèse de plusieurs factueurs: La population de la région était en majorité formée de chiites, d’alaouites et de chrétiens, les uns favorables, les autres indifférents, tous ne demandant qu’à vivre en paix; la neutralité des deux puissantes familles arabes d’alors, les Benou Mounqiz de Chaïzar et les Benou-Ammar de TripoIi, outre l’ineptie des autres Wâlis apanagés dans la contrée. Parvenus à Arqa, (à 8 kms de la mer) les Croisés montèrent leur camp et commencèrent le siège de la ville. L’évènement semble avoir frappé l’imagination de la plupart des historiens qui ont traité la question et les Maronites ne paraissent pas peu loquaces à propos du fait. Face à leurs divergences d’opinion[84], nous nous restreignons aux chroniques de Guillaume de Tyr, texte latin[85]. Arqa de Phénicie se trouvait sur une colline aux pieds du Liban. La ville très fortifiée, “munitissima” résista aux vaines tentatives du comte de Toulouse. Alors que le siège se traînait sans résultat, les Croisés organisèrent une sortie contre Tripoli. Ils se heurtèrent au gouverneur de la ville à la tête de ses gens; la bataille s’engagea sous les murs de la ville. Vaincus les tripolitains se retirèrent derrière leur enceinte fortifiée. Une fois la victoire obtenue, les Croisés dit le traducteur. “ilecques firent la feste de Pasques le dixième jour d’avril”. Rentrés à Arqa, ils décidèrent de plier bagage et de reprendre le chemin de Jérusalem. Ils firent cinq milles de route et montèrent leur camp devant la ville de Tripoli | |||||