CHRISTOCENTRISME ET VIE SPIRITUELLE à la lumière de la théologie des saints
fr. François-Marie Léthel ocd
En rapport avec notre thème: Christocentrisme et vie spirituelle à la lumière de la théologie des saints, l'exposé comprendra les quatre points suivants:
1/ Les perspectives de la Lettre Apostolique "Novo Millennio Ineunte" de Jean-Paul II
2/ "Fides et Ratio" / "Fides et Amor": le double dynamisme des "vertus théologiques", en rapport avec les trois formes de la théologie (mystique, symbolique et noétique)
3/ Prière et théologie
4/ "Totus Tuus" / "Totus Meus": la connaissance amoureuse du Mystère de Jésus, vécue avec la Vierge Marie
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1/ Les perspectives de la Lettre Apostolique "Novo Millennio Ineunte" de Jean-Paul II
Au coeur de la Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte, le Pape Jean-Paul II nous parle du "grand patrimoine qu'est la 'théologie vécue' des Saints" (n° 27). A partir de cette expression, ma conférence se référera particulièrement à ce texte du Papa, en diaogue avec ma propre recherche sur la théologie des saints[1].
Il s'agit de la théologie entièrement fondée sur la charité, l'agapè, qui est "plus grande" que la foi et l'espérance (cf I Cor 13,13) et qui est l'âme de la foi et de l'espérance. En effet, la charité "croit tout et espère tout" (I Cor 13,7). L'amour de charité embrasse toute la vérité de la foi en Jésus-Christ, en la rendant toujours plus lumineuse et attirante pour le coeur de l'homme. Telle est la théologie de "tous les saints" qui consiste à "connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance" (cf Eph 3,19). Cette "science d'amour" dépend essentiellement de la charité: en effet, "quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu, tandis que celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est Amour" (I Jn 4,7-8). N'oublions pas que le mot théologie signifie précisément la connaissance de Dieu.
Dans la période patristique, un exemple splendide de cette théologie nous est donné par saint Augustin dans son De Trinitate. La grande recherche qui se déroule dans la dernière partie de l'oeuvre (du livre VIII au livre XV), est essentiellement une recherche sur l'Amour[2]. A son lecteur, Augustin déclare: "Tu vois la Trinité, si tu vois la charité[3]. Contemplée à travers le miroir de la charité, la vérité de la foi trinitaire, exposée dans les premiers livres, est approfondie d'une manière complètement nouvelle. La vérité est comme redécouverte dans l'amour qui la fait resplendir. Ainsi, la Connaissance engendrée du Père, qui est le Fils, resplendit dans l'Amour procédant du Père et du Fils, qui est le Saint Esprit. Le Christ Vérité est le Verbe qui éternellement "spire l'amour"[4].
Dans la théologie de Catherine de Sienne et de Thérèse de Lisieux, Docteurs de l'Eglise, le même Mystère de l'Amour trinitaire est toujours contemplé dans son centre: le Christ Jésus. La grande affirmation de la Révélation: "Dieu est Amour", est traduite dans leurs expressions les plus caractéristiques: "Jésus Amour"[5] et "Jésus est mon Unique Amour"[6]. Dans leur perspective christocentrique on pourrait adapter ainsi l'expression de saint Augustin: "Tu vois Jésus, si tu vois l'Amour", Jésus dans la Trinité, dans sa Divinité et dans son Humanité, en son Ame et en son Coeur, en son Corps et en son Sang, dans tous les Mystères de son Incarnation, de sa vie terrestre, de sa passion et de sa mort, de sa Résurrection et de son Ascension.
Catherine et Thérèse sont précisément les deux Docteurs plus présents dans la Lettre Novo Millennio Ineunte. Elles sont citées toutes les deux au n° 27, comme exemple de cette théologie vécue des saints qui fait resplendir le Visage du Christ. Thérèse est citée de nouveau au n° 42 comme "experte en scientia amoris" pour manifester la profondeur du Mystère de l'Eglise, en son "Coeur brûlant d'Amour"[7]. Catherine et Thérèse sont sans doute les Docteurs qui ont le plus approfondi le Mystère du Christ et de l'Eglise comme Mystère d'Amour, en utilisant la même symbolique de l'Amour Sponsal, pour faire resplendir toute la vérité de la foi en ce même Mystère[8].
Tels sont exactement le contenu et le style théologique de la Lettre Novo Millennio Ineunte, qui sera sûrement reconnue comme un des textes majeurs du long pontificat de Jean-Paul II. Avec son splendide christocentrisme, cette Lettre renvoie d'abord à l'Encyclique inaugurale Redemptor Hominis, tandis que sa forte insistance sur la sainteté nous renvoie au grand texte ecclésiologique du Concile Vatican II, la constitution Dogmatique Lumen Gentium. En ce qui concerne l'usage de la théologie des saints, la Novo Millennio se rattache spécialement au Catéchisme de l'Eglise Catholique: Les saints, et spécialement les mystiques sont cités comme les meilleurs théologiens qui font resplendir toutes les vérités de la foi et de la vie chrétiennes[9].
Publiée peu de temps après la Déclaration Dominus Iesus, la Lettre Novo Millennio s'y réfère explicitement au n° 56, à propos du dialogue interreligieux et de la mission de l'Eglise. D'une certaine manière, la Novo Millennio est une "relecture" et une "réinterprétation" de la Dominus Iesus, qui réaffirme avec la même clarté les mêmes contenus dogmatiques concernant"l'unicité et l'universalité salvifique de Jésus-Christ et de l'Eglise", mais dans un style théologique très différent. Du point de vue théologique, la Lettre du Pape est un texte plus riche. L'usage de la théologie des saints, qui est essentiel dans la Lettre, représente un considérable approfondissement théologique des grandes vérités exprimées dans la Dominus Iesus, en les rendant aussi plus accessibles pour l'homme d'aujourd'hui, particulièrement sensible à l'expérience et au témoignage vécu. Il est remarquable que, contrairement à la Dominus Iesus, la Novo Millennio a bénéficié d'une réception ecclésiale totalement pacifique[10]. Personnellement, quand j'ai lu pour la première fois la Dominus Iesus, j'ai immédiatement pensé qu'il serait urgent de traduire ces grandes vérités christologiques et ecclésiologiques dans le style théologique de Thérèse de Lisieux. J'ai donc éprouvé une grande joie en découvrant que le Pape lui-même l'avait fait dans la Novo Millennio, qui est sûrement un des plus beaux fruits du Doctorat de Thérèse.
Pour conclure ce premier point, je voudrais de façon très résumée suggérer une lecture concentrique de la Novo Millennio[11], à partir de trois grands points de vue: l'Amour de Jésus (l'ensemble de la Lettre), la Foi en Jésus (la deuxième partie) et l'approfondissement théologique du Mystère de Jésus dans la Foi et l'Amour (les n° 25 à 27 de la deuxième partie).
D'abord, le point de vue de l'Amour de Jésus est le point de vue dominant. Toute la Novo Millennio est comme un hymne à l'Amour du Christ et de l'Eglise son Epouse. C'est le fil conducteur des quatre parties. Le principal titre de l'Eglise est en effet celui d'Epouse du Christ, avec toute sa charge d'Amour et de communion intime à tout le Mystère et à tous les Mystères de Jésus. Avec ce titre d'Epouse, l'accent est mis sur la sainteté de l'Eglise, qui n'est autre que la perfection de l'amour, de la charité. Dans l'esprit du Concile Vatican II, la vocation universelle à la sainteté est fortement rappelée, l'accent étant mis sur la prière, la primauté de la grâce, la spiritualité de communion, etc...
Ensuite, le point de vue de la foi en Jésus domine toute la deuxième partie de la Lettre: Le Visage du Christ est contemplé dans la foi, mais il s'agit évidemment de la foi animée par l'amour, de la foi aimante et priante. La Foi est présentée comme l'unique chemin qui conduit à Jésus, qui fait entrer dans la profondeur divine et humaine de sa Personne de Verbe Incarné.
Enfin, à l'intérieur de cette deuxième partie, pour contempler l'aspect plus paradoxal du Mystère de Jésus qui est sa Passion Rédemptrice, "Mystère dans le Mystère", la Lettre indique comme une nouvelle voie d'approfondissement théologique dans la foi et l'amour (n° 25-27). Ici, le Pape fait appel à une double "tradition", porteuse d'une double "théologie": d'une part la "tradition théologique" caractérisée par la "recherche théologique" et d'autre part la "tradition mystique" caractérisée par la "théologie vécue des saints". D'une part, la "recherche théologique" réfléchit (intellectuellement) sur le paradoxe de la Passion de Jésus, son union profonde avec le Père, "source de joie et de beatitude", coexistant avec son "Agonie jusqu'au cri d'abandon", paradoxe fondé dans l'union hypostatique (n° 26). D'autre part, la "théologie vécue des saints" est une connaissance expérimentale de ce même Mystère de Jésus "bienheureux et souffrant" (n° 27). Le Pape cite comme exemple de cette théologie vécue deux femmes Docteurs de l'Eglise: Catherine de Sienne et Thérèse de Lisieux.
2/ "Fides et Ratio" / "Fides et Amor": le double dynamisme des "vertus théologiques" en rapport avec le trois formes de la théologie (mystique, symbolique et noétique)
Si nous voulons comprendre en profondeur le rapport entre ces deux modalités de théologie dont parle la Novo Millennio, d'une part la modalité intellectuelle de la "recherhe théologique" et d'autre part la modalité mystique de la "théologie vécue des saints", il est indispensable de remonter à la racine commune de toute théologie comme de toute vie spirituelle qui est la foi, l'espérance et l'amour (ou charité, agapè), ces réalités que saint Thoma2s appelle virtutes theologicae[12]. Je pense qu'il serait plus exact de traduire: vertus théologiques, plutôt que "théologales".
En effet, par la foi, l'espérance et l'amour, l'Esprit-Saint nous donne la plus profonde connaisance de Dieu possible en cette vie, connaissance du Père par son Fils Incarné, connaissance du Fils lui-même dans tous les Mystères de sa Divinité et de son Humanité. Il faut encore rappeler que selon saint Paul: "plus grande est la charité" (I Cor 13,13), c'est-à-dire plus grande que la foi et l'espérance, et donc encore plus "théologique". En union avec la foi, mais plus encore que la foi, la charité nous fait connaître Dieu, selon les paroles de saint Jean: "Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu, tandis que celui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est Amour" (I Jn 4,7-8). L'amour de charité (Agapè) est Dieu lui-même (cf I Jn 4,8), et c'est son plus grand don dans nos coeurs (cf Rm 5,5). Dans l'Evangile, on voit cela comme à travers un "crescendo": Le même Jésus, qui avait provoqué le fondamental acte de foi de Pierre: "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant" (Mt 16,16), provoquera finalement son triple acte d'amour: "Seigneur, tu sais que je t'aime" (Jn 21,15-17).
Saint Thomas et saint Jean de la Croix nous montrent comment la foi, l'espérance et la charité sont vraiment le fondement et l'âme de la réflexion théologique comme de la vie spirituelle[13]. L'amour de charité, unique amour de Dieu et de l'homme, amour pleinement divin et pleinement humain, donne naissance et fait vivre toutes les autres vertus[14].
"Plus grande est la charité", qui ne passera jamais, mais qui demeurera essentiellement la même sur la terre comme au ciel. Saint Thomas montre de façon admirable cette éminence da la charité, comme Amour illimité, total, immédiat[15]. Essentiellement uni aux actes de foi et d'espérance[16], l'acte d'amour est donc l'acte théologique par excellence, celui qui nous fait plus connaître Dieu par le Christ dans l'Esprit-Saint. Ainsi, les simples mots "Jésus je t'aime", qui sont l'âme des écrits de Thérèse (et de tant d'autres mystiques), ne sont en aucune manière quelque chose de sentimental ou d'"affectif" , mais l'expression christocentrique de la "charité théologique". J'oserais même dire que c'est la proposition fondamentale, la plus "scientifique" de la théologie des saints! En particulier, chez Thérèse, ce Jésus je t'aime est la grande clef de lecture de l'Evangile. Par cet acte d'amour continuellement répété et comme "respiré", l'Esprit-Saint l'unit intimement à Jésus comme Epouse en tous ses mystères[17]. Cet acte d'amour, Thérèse l'a exprimé dans son dernier souffle[18]. En même temps que l'amour et la foi, la carmélite montre toute la splendeur de l'espérance "théologique" comme espérance sans limites, non seulement pour elle-même, mais aussi pour les autres, et même pour le salut de tous les hommes[19].
Le fondamental dynamisme théologique est donc le dynamisme de la foi, de l'espérance et de l'amour de charité. Mais ce dynamisme théologique s'exprime selon deux modes que l'on pourrait caractériser avec les expressions "Fides et Ratio" pour le premier, et "Fides et Amor" pour le second. Le dynamisme "Fides et Ratio", qui anime "la recherche théologique" est celui de la "foi qui cherche l'intelligence" (fides quarens intellectum), selon la célèbre expression de saint Anselme[20]. L'autre dynamisme "Fides et Amor" qui anime la "théologie vécue des saints", c'est-à-dire la théologie mystique, est celui de la foi qui resplendit dans l'Amour, ou de l'Amour qui expérimente et en quelque manière "vérifie" le Mystère de la foi.
En reprenant le langage de saint Thomas, on pourrait dire que le premier dynamisme caractérise la théologie comme "science"[21], et le second comme "sagesse"[22]. Au sujet de cette sagesse, saint Thomas cite le célèbre texte de Denys l'Aréopagite concernant la distinction entre une connaissance de Dieu acquise par l'étude et une autre connaissance, encore plus profonde, la connaissance mystique, qui consiste dans le fait de pâtir le divin". Denys parlait de son maître qui possédait ces deux connaissances: "Il avait non seulement étudié, mais encore pâti les réalités divines" (ou monon mathôn alla kai pathôn ta theia)[23]. Pour saint Thomas, cette "sympathie" avec Dieu est réalisée par l'Amour de charité[24].
Saint Jean de la Croix reprend cette distinction dans le Prologue de son Cantique Sprituel, en distinguant explicitement la "théologie scolastique" (universitaire) et la "théologie mystique" (comme expérience)[25]. Tandis que la première forme de théologie utilise le langage plus abstrait des concepts et des idées, la secone préfère le langage plus concret des symboles et des images. Déjà, Denys lui-même avait exprimé la claire distinction entre ces formes de théologie, qui sont les trois polarités de l'interprétation ecclésiale de la Parole de Dieu: la théologie Mystique, la théologie symbolique et la théologie noétique (ou spéculative)[26]. Denys avait aussi souligné le rapport privilégié qui existe entre la théologie mystique et la théologie symbolique[27], rapport qui sera ensuite illustré par un grand nombre de mystiques. Par exemple, le "Docteur Mystique" saint Jean de la Croix exprime continuellement dans ses poésies le Mystère de l'Amour du Christ avec la symbolique sponsale. De la même manière, Thérèse de Lisieux communique sa doctrine à travers des symboles: par exemple la fleur, qui signifie notre humanité dans la condition terrestre, avec les aspects de la beauté, de la petitesse et de la fragilité; la lyre (ou la harpe), qui signifie le coeur humain, avec sa capacité d'aimer (selon ces quatre "cordes" que sont l'amour de l'épouse et de la mère, de l'enfant et de la soeur).
D'une manière éminente, sainte Catherine de Sienne est le Docteur de la théologie symbolique, en ramenant toute la symbolique chrétienne au Mystère du Verbe Incarné: le Corps de Jésus mort et ressuscité Voie (Pont ou Echelle), Vérité (Livre), Vie (la "caverne de son Côté" dans laquelle toute l'humanité peut renaître et devenir sa "Douce Epouse", l'Eglise)[28]. "Plus éloquent que celui d'Abel" (Cf Hb 12,24), le Sang de Jésus parle et "crie" l'Amour infiniment Miséricordieux de Dieu pour les pécheurs, révélant en même temps au pécheur la gravité de son péché[29]. La même vérité du Mystère de la Rédemption, que saint Thomas exprimait avec des concepts (mérite, satisfaction, efficience, etc...)[30], est exprimée par sainte Catherine avec le symbole du Sang. Ici, nous voyons la plus profonde complémentarité entre les concepts plus abstraits et les symboles plus concrets: les concepts de Thomas sont comme "incarnés" par les symboles de Catherine et les symboles de Catherine sont éclairés par les concepts de Thomas. La même vérité du Mystère du Christ, accueillie dans l'intellect par le concept, pénètre dans la profondeur du coeur par le symbole. Plus incarnée, la théologie symbolique de Catherine et de Thérèse est comme un reflet de la "théologie" de la Vierge Marie, "recueillant" (sumballousa) dans son Coeur tout le Mystère de Jésus (cf Lc 2,19), Elle qui l'avait conçu (sullabousa) dans son Sein virginal (cf Lc 1,31)[31].
En s'inspirant des catégories de saint Thomas, on parle souvent aujourd'hui de "théologie scientifique" pour caractériser la théologie universitaire, et de "théologie sapientielle" pour caractériser la théologie mystique et la théologie symbolique. Il est remarquable que la Lettre Novo Millennio n'a pas repris ces expressions, dont l'inconvénient est de faire penser que la théologie "sapientielle" ne serait pas "scientifique" elle aussi. Au contraire, le Pape utilise le mot "science" en parlant de Thérèse de Lisieux: "Thérèse de Lisieux que j'ai voulu proclamer Docteur de l'Eglise, comme experte de la scientia amoris" (n° 42). En effet, cette expression "science d'Amour", utilisée par Thérèse elle-même[32], a été reprise au début de la Lettre Apostolique pour son Doctorat: Divini Amoris Scientia. De même, la carmélite parle de cette même "science divine" que tous les saints ont puisé à la même source de l'Oraison, tout au long de l'histoire de l'Eglise:
"Tous les saints l'ont compris et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l'univers de l'illumination de la doctrine évangélique. N'est-ce point dans l'oraison que les Saints Paul, Augustin, Jean de la Croix, Thomas d'Aquin, François, Dominique et tant d'autres illustre Amis de Dieu ont puisé cette science Divine qui ravit les plus grands génies?"[33].
Ce texte est vraiment lumineux, en mettant sous nos yeux le "prisme" de la théologie des saints, c'est-à-dire la complémentarité des Pères de l'Eglise (représentés par Augustin), des Docteurs du Moyen-âges (représentés par Thomas) et des Mystiques (représentés par François d'Assise, Jean de la Croix et Thérèse elle-même). Ce "prisme" est un des principaux instruments de la théologie des saints comme "science divine", pour découvrir les couleurs les plus belles de la Lumière du Christ.
3/ Prière et théologie
Selon les paroles de Thérèse que nous venons de citer, tous les saints ont puisé leur "science divine" à la même source de la prière, de "l'oraison qui embrase d'un feu d'amour"[34]. L'insistance la Lettre Novo Millennio sur la prière a une grande importance pour la théologie, pour la méthodologie théologique.
Puisée dans la prière, la théologie des saints s'exprime de façon privilégiée en forme de prière. C'est un fait qui se vérifie chez les Pères, les Docteurs et les Mystiques. Par exemple les Confessions de saint Augustin sont une immense prière, le Proslogion de saint Anselme est une prière, le second Manuscrit de Thérèse de Lisieux, (qui est aussi son chef-d'oeuvre) est aussi une prière. La prière est la meilleure eforme théologique, dans laquelle les saints réussissent à mieux exprimer leur connaissance du Mystère et à la communiquer aux autres. Nous devons d'abord accueillir la théologie des saints en priant avec leurs prières.
La forme littéraire de la prière est aussi la plus "scientifique", parce qu'elle "épouse" les actes des trois "vertus théologiques" de foi, d'espérance et d'amour: je crois en toi, j'espère en toi et je t'aime. Ainsi plus encore que intellectus fidei, le Prosolgion de saint Anselme est fides quaerens intellectum: comme prière, il est le dynamisme même de la foi qui cherche, en utilisant la raison, la connaissance de Dieu lui-même[35].
Ce rapport essentiel entre prière et théologie, considéré sur le double versant de la théologie spéculative et de la théologie mystique, apparaît d'une manière exemplaire chez saint Anseme et sainte Gemma Galgani, dans leurs prières à Jésus Crucifié, Rédempteur de l'homme. Ce sont les saints qui ont fait le plus resplendir la théologie de la Croix. Saint Anselme (1033-1109) est typiquement le représentant de la théologie speculative (ou noétique), de cette recherche théologique caractérisée par le dynamisme fides et ratio. Son célèbre dialogue Cur Deus Homo est l'exemple de cette "foi qui cherche l'intelligence" du Mystère du Christ, et du Christ Crucifié. On pourrait dire qu'Anselme est le Père de la "Théologie de la Croix" qui est un des plus grands trésors de l'Eglise d'Occident (commun aux catholiques, aux anglicans et aux protestants)[36]. Sainte Gemma Galgani (1878-1903) représente parfaitement la théologie vécue des saints, c'est-à-dire la théologie mystique animée par le dynamisme fides et amor. Or, il s'agit bien de la même théologie de la Croix, sur le versant mystique, comme connaissance amoureuse de Jésus Crucifié, Rédempteur de l'homme pécheur, c'est-à-dire de tous les hommes[37]. Entre ces deux saints tellement différents par la culture et si éloignés dans le temps, il existe une relation profonde et lumineuse. En effet, pendant la dernière année de sa vie la "Pauvre Gemma" nourissait sa propre prière avec un recueil de prières médiévales en latin (attribuées à saint Augustin)[38], parmi lesquelles se trouvaient deux des textes plus caractéristiques de saint Anselme: la Oratio ad Christum cum mens vult eius amore fervere (Prière au Christ, quand l'esprit veut brûler de son amour), et la Meditatio Redemptionis Humanae (Meditation de la Rédemption Humaine). Cette dernière Meditation de saint Anselme est la reprise en forme de prière de son dialogue Cur Deus Homo[39]. Ecrites avec le plus grand soin, les prières de saint Anselme unissent un fort contenu spéculatif (surtout la Meditatio) et une orientation mystique. La connaissance (spéculative) du Mystère de Jésus, est toujours orientée ver l'Amour de Jésus: "Je t'en prie, Seigneur, fais moi goûter par l'Amour ce que je goûte par la connaissance". Au contraire, les prières de Gemma sont totalement spontanées, ce sont des Oraisons prononcées en extase, comme celles de sainte Catherine de Sienne[40]; évidemment pauvres du point de vue spéculatif, elles sont très riches du point de vue mystique, (plus que celles de saint Anselme), comme l'expression de l'amour le plus authentique et le plus passionné de Jésus Crucifé et de l'homme pécheur sauvé par Lui.
La même forme littéraire de la prière rend plus facile la comparaison entre la théologie spéculative d'Anselme et la théologie mystique de Gemma. Tous deux sont concentrés sur le même Mystère de la Passion de Jésus comme accomplissement de la Rédemption, c'est-à-dire de Jésus mort pour nos péchés. C'est la plus grande et la plus bouleversante oeuvre de l'Amour et de la Sagesse de Dieu, pleine révélation de sa Justice et de sa Miséricorde. La prière de Gemma, comme celle d'Anselme, est pure expresson de la foi, de l'espérance et de l'amour: foi en l'oeuvre de la Rédemption, amour du Rédempteur et de l'homme racheté par lui, espérance en sa miséricorde pour tous les pauvres pécheurs. Mais Anselme est un théologien spéculatif, maître dans le domaine de l'intelligence rationnelle de la foi, tandis que Gemma est une théologienne mystique, maître dans le domaine de la "science d'amour", de la connaissance amoureuse[41].
Ainsi, les Oraisons de Gemma et d'Anselme sont l'expression de la plus haute théologie comme théologie en prière, théologie "à genoux". La foi d'Anselme est évidemment "théologique", comme "foi qui cherche l'intelligence" rationnelle du Mystère, mais nous ne devons pas oublier que la charité "plus grande" est encore "plus théologique" que la foi, parce qu'elle unit plus intimement à Dieu, faisant pénéter dans la profondeur de son Mystère, réalisant cette "sympathie", cette connaissance intime qui est l'essence de la théologie mystique. On pourrait donc dire que d'une certaine manière, la charité de Gemma est encore plus théologique que la foi d'Anselme. Ainsi, le tout simple acte d'amour "Gesù ti amo", qui est le contenu central de toutes les Oraisons de la sainte, doit être considéré comme surprêmement théologique, et non pas comme quelque chose "d'affectif" ou de sentimental. C'est l'acte même de la charité "théologique" dans son expression christocentrique. Comme Epouse de Jésus Crucifié, Gemma connaît merveilleusement le Mystère de la Rédemption et en fait resplendir l'indicible Beauté.
4/ "Totus Tuus/Totus Meus": La connaissance amoureuse du Mystère de Jésus, vécue avec la Vierge Marie
Entre Jésus et l'Eglise son Epouse, l'Amour de charité crée une parfaite réciprocité dans le don et la possession, et c'est là que resplendit toute la vérité de son Mystère. Tel est le "lieu" de la théologie des saints. Le saint qui vit dans le Coeur de l'Eglise, "Coeur brûlant d'Amour" arrive au point de renouveler l'acte d'Amour dans une prière continuelle, "à chaque battement de son coeur". Le très simple "Jésus je t'aime" devient comme pour Thérèse la respiration profonde de l'âme, celle qui s'exprimera dans le dernier souffle. Mais cet acte d'amour est essentiellement Don total de soi-même, puisque, comme le dit encore Thérèse: "aimer c'est tout donner et se donner soi-même"[42]. Il n'y a pas de vrai amour sans don total de soi. Seul le don de soi ouvre le coeur humain à l'accueil du Don de Dieu[43]. Ainsi l'affirmation: Je t'aime, signifie je me donne tout à toi, je suis tout à toi: Totus Tuus. Nous connaissons tous ces deux mots en latin qui sont la devise épiscopale de notre Pape Jean-Paul II et qui sont véritablement la clef de son christocentrisme, dans son expression essentielle et dynamique. Tout récemment, dans sa Lettre Apostolique Rosarium Virginis Mariae (n° 15), il a encore rappelé que la source de ce Totus Tuus est la doctrine de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, synthétisée dans son chef-d'oeuvre: le Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge[44]. Souvent, le Saint Père a rappelé comment ce livre lui a révélé le caractère essentiellement christocentrique de la dévotion mariale[45]. Le Totus Tuus est comme le résumé de la doctrine de Louis-Marie, il signifie l'appartenance totale à Jésus par Marie[46]. L'orientation de cette doctrine est exactement celle de Thérèse: "Aimer Jésus et le faire aimer"[47]. En effet, selon les propres mots de Louis-Marie, c'est "l'Amour de Jésus que nous cherchons par Marie"[48]. Le chemin spirituel de la parfaite dévotion à Marie qu'il enseigne à tous, et d'abord aux pauvres et aux petits, comme Thérèse, n'a qu'un seul but: "trouver Jésus-Christ parfaitement et l'aimer tendrement et le servir fidèlement"[49]. C'est une vraie pédagogie de la sainteté qui s'inscrit pleinement dans les perspectives de la Lettre Novo Millennio Ineunte[50], avec cette dimension mariale qui vient d'être déployée dans la Lettre Rosarium Virginis Mariae. Dans ces perspectives, Thérèse et Louis-Marie nous rappellent comment la théologie des saints est inséparabement scientifique et populaire[51].
Le coeur des deux doctrines montfortaine et thérésienne est précisément l'Amour comme don total de soi-même à Jésus dans l'Esprit-Saint, à travers le mains et le Coeur de Marie. La totalité et radicalité du don est exprimée symboliquement comme holocauste à l'amour par Thérèse[52] et comme esclavage d'amour par Louis-Marie[53]. Ces deux symboles bibliques se réfèrent évidemment à la mort rédemptrice de Jésus sur la Croix, la mort de l'esclave qui devient le sacrifice de la Nouvelle Alliance, l'Esprit-Saint étant le Feu de l'holocauste et le lien de l'Amour. En relation avec l'unique Sacrifice Rédempteur, ces deux symboles sont l'expression du Sacerdoce baptismal. Et de fait, les armoiries de Jean-Paul II, en lien avec le Totus Tuus, symbolisent la Croix de Jésus et la présence de Marie près de la Croix. A la suite de Louis-Marie, Jean-Paul II montre comment cette forte composante mariale est un important facteur christocentrique. Comme Thérèse, Louis-Marie sera sûrement proclamé Docteur de l'Eglise.
A ce Totus Tuus correspond nécessairement le Totus Meus. Celui qui dit à Jésus: "je suis tout à toi", lui dit aussi: "tu es tout à moi". Le principal effet du don de soi à Jésus dans l'Esprit d'Amour est le plein accueil du Don que Jésus fait de Lui-même dans le même Esprit. Thérèse le dit avec la plus grande clarté lorsqu'elle écrit que Jésus "parmi ses disciples à lui, trouve, hélas! peu de coeurs qui se livrent à lui sans réserve, qui comprennent toute la tendresse de son Amour Infini[54]. Il s'agit d'un rapport essentiel, nécessaire, et quasi mathématique: Seuls les coeurs qui se donnent à Jésus sans réverve comprennent toute la tendresse de son Amour Infini. C'est le cas des saints, de tous les saints, que l'amour comme don de soi a rendu capables de "connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance". Ainsi, selon les paroles de saint Jean de la Croix, l'âme amoureuse embrasse et possède vraiment Tout dans le Christ Jésus, au point de pouvoir dire: "La Mère de Dieu et toutes les créatures sont à moi, Dieu lui-même est à moi et pour moi, puisque le Christ est à moi et tout entier pour moi"[55].
Dans ce don total et réciproque, la théologie des saints embrasse dans l'Amour tout le Mystère de Jésus, en sa Divinité et en son Humanité, dans le Sein du Père et dans le Sein de Marie, dans les Mystères de sa vie terrestre, dans sa Passion, sa Mort et sa Résurrection. C'est une théologie forte qui pénètre vraiment dans les profondeurs de la Divinité et de l'Humanité, capable de reproposer aujourd'hui de façon convaincante toute la Vérité du Mystère du Christ, en la faisant resplendir dans l'Amour.
Pour mettre un point final à ces réflexions sur la théologie des saints, je voudrais simplememnt noter la complémentarité qui existe entre la Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte et l'Encyclique Fides et Ratio, qui sont comme les deux volets d'un dyptique. Avec son fort accent spirituel, la Novo Millennio est comme la Lettre Fides et Amor qui vient compléter la Lettre Fides et Ratio. Et comme dans la Fides et Ratio, les deux Docteurs de l'Eglise plus cités étaient saint Thomas et saint Anselme, de même, dans la Novo Millennio, ce sont Thérèse de Lisieux et Catherine de Sienne. Dans la lumière convergente de ces Saints et de tous les autres, nous pourrons mieux découvrir le chemin de la théologie pour le troisième millénaire, dans la grande perspective de la sainteté à laquelle nous sommes tous appelés.
[1]J'en ai donné l'expression la plus complète dans ma thèse: Connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance. La Théologie des Saints (Venasque, 1989, ed. du Carmel). Dans la même ligne, en rapport avec le Doctorat de Thérèse de Lisieux, j'ai publié plus récemment le livre intitulé:L'Amour de Jésus. La christologie de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (Paris, 1997, ed. Desclée, col "Jésus et Jésus-Christ", n° 72). Dans le panorama théologique du XXème siècle, cette ligne de la théologie des saints a été surtout représentée par Hans Urs Von Balthasar, nommé Cardinal par le Pape Jean-Paul II. Personnellement, je dois ajouter que la théologie des saints est à la source de ma vocation dans l'ordre du Carmel, à travers les écrits de Jean de la Croix, Thérèse d'Avila et Thérèse de Lisieux. Mais cette théologie des saints a vraiment pris corps pendant mes études théologiques, dans la grande crise de l'après 68, et elle s'est structurée ici, quand j'ai commencé à enseigner au Studium de Notre-Dame de Vie à partir de 76.
[2]"Quapropter non est praecipue videndum in hac quaestione, quae de Trintate nobis est, et de conoscendo Deo, nisi quid sit vera dilectio, immo vero quid sit dilectio" (De Trinitate, lib VIII, 7,10).
[3]"Vides Trinitatem, si caritatem vides" (ibid, 8,12).
[4]"Filius autem est Verbum, non qualecumque, sed spirans Amorem" (Summa Theologiae, I q. 43 art 5 ad 2). Ainsi, saint Thomas reprend et approfondit la recherche de saint Augustin sur la rapport entre connaissance et amour dans la Trinité et en nous.
[5]Telle est l'expression finale de toutes les lettres de Catherine (Cf S. SANTA CATERINA DA SIENA:Le Lettere, a cura di U. MEATINI, Milano, 1987, ed. Paoline; cf aussi mon étude: L'Amore di Cristo centro della vita sacerdotale, in santa Caterina da Siena, "Quaderni Cateriniani", n° 83, Siena, 1995, ed. Cantagalli)
[6]Thérèse avait gravé ces mots sur le mur de sa cellule pendant la dernière période de sa vie, au moment de sa grande "épreuve contre la foi". La photographie de cette inscription se trouve dans le livre de P. DESCOUVEMONT e H.N. LOOSE: Thérèse et Lisieux (Paris, 1992, ed du Cerf).
[7]La Lettre Apostolique cite le Manuscit B (f 3v°) de Thérèse. Les textes de Thérèse seront cités avec les sigles: Ms pour les trois Manuscrits (A, B e C), LT pour les Lettres, PN Pour les Poésies, RP pour les Récréations Pieuses et Pri pour les Prières.
[8]Ainsi, dans la Positio du Doctorat de Thérèse, sa Théologie est synthétisée autour du Mystère du Christ et de l'Eglise (Congregatio de Causis Sanctorum: Concessionis tituli Doctoris Ecclesiae Universali S. Theresiae a Iesu Infante et a Sacro Vultu, 1997, p. 209-311). Cf aussi la récente thérèse de Doctorat en Théolgie dogmatique de RECAREDO JOSE SALVADOR CENTELLES: "En el Corazon de la Iglesia, mia Madre, yo seré el Amor". Jesus y la Iglesia como Misterio de Amor en Teresa de Lisieux (Roma, 2001, Pontificia Università Gregoriana), thèse qui a reçu le Prix Bellarmin en mai 2002.
[9]Cf mon article: La théologie des saints dans le Catéchisme de l'Eglise Catholique, in Teresianum, 1994/1).
[10]La comparaison entre les différents styles théologiques de ces deux documents récents du Magistère pourrait être très féconde pour la réflexion théologique, pour voir comment la même Vérité du Christ peur être affirmée de manière si différente (le vrai pluralisme, qui n'est pas relativisme), et pour comprendre quelle est la meilleure manière de transmettre cette Vérité en la faisant aimer.
[11]Pour une étude plus détaillée du texte, je renvoie à mon article: La théologie de l'Amour du Christ dans la Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte (in Vie Thérésienne, 2001, n° 164).
[12]Summa Theologica, I-II q. 62.
[13]Particulièrement dans les livres II et III de la Montée du Carmel, Jean de la Croix montre comment toute la vie sprituelle s'appuie uniquement sur la foi, l'espérance et la charité.
[14]"Caritas est mater omnium virtutum et radix, inquantum est omnium virtutum forma" (I-II q. 62 art 4). Saint Thomas insiste sur la fait que, tandis que la foi et l'espérance peuvent exister (imparfaitement) sans la charité (I-II q. 65 art 4), la charité, au contraire, ne peut pas exister sans la foi et l'espérance (ibid, art 5). Dans cette lumière, il serait possible de réfléchir plus attentivement sur la distinction faite par la Déclaration Dominus Iesus entre la foi théologale et la croyance dans les autres religions" (n° 7). Tout homme qui vit dans la grâce du Christ, même s'il ne le connaît pas explicitement (le non-chrétien), possède de manière implicite la foi et l'espérance.
[15]Selon ses propres paroles, en effet: "la charité peut toujours grandir, jusqu'à l'infini; il n'y a aucune limite à sa croissance, parcequ'elle est une participation de la Charité Infinie qui est l'Esprit-Saint" (II-II q. 24 art 4 et 7). Ainsi, déjà en cette vie, nous pouvons aimer immédiatement, totalement et démesurément (II-II q. 27 art. 4, 5 et 6) Celui que nous ne connaîtrons parfaitement que dans l'autre vie, quand la foi obscure aura laissé la place à la claire Vision. Dans cette ligne, on pourrait dire que "l'Amour absolu" est déjà possible en cette vie (la charité), tandis que le "Savoir absolu" (la Vision de Dieu "tel qu'Il est") est réservée à l'autre vie. Nous sommes déjà illimités dans l'Amour. Mais le grand paradoxe, illustré par Thérèse de Lisieux, François et Claire d'Assise, est que cet "Amour absolu" de Jésus ne peut être vécu à présent que dans la plus extrême petitesse et pauvreté.
[16]Dans une brève et essentielle prière à Jésus, la bienheureuse Dina Bélanger articule merveilleusement les actes de foi, d'espérance et d'amour: "Jésus... je sais, je crois que tu m'aimes, et toi, tu sais bien que je t'aime, que je veux t'aimer de l'amour le plus fort et le plus pur. Tu as aimé Marie-Madeleine... Oh! je sais que tu prends pitié de moi. Je t'aime et je m'abandonne à toi: voilà mon bonheur et ma paix". (DINA BELANGER: Autobiographie, Québec, 1995, p. 194).
[17]Cf spécialement ses deux grandes poésies évangéliques: Jésus, mon Bien-Aimé, rappelle-toi! (PN 24) et Pourquoi je t'aime, ô Marie! (PN 54).
[18]Les dernière paroles de la sainte, adressées à Jésus, furent simplement: "Mon Dieu, je vous aime!". Le plus souvent, Thérèse emploie le mot Dieu pour désigner la Personne de Jésus. Rappelons que, dans ses écrits, le Nom de Jésus est deux fois plus fréquent que le nom de Dieu.
[19]C'est la même "confiance audacieuse" qui lui donne la certitude pour elle-même de "devenir une grande sainte" Manuscrit A, 32r°), et pour le prochain le plus "désespéré" la certitude du salut éternel. Ainsi, Thérèse affirmait avec la plus grande force la certitude que son "premier enfant", le criminel Pranzini, serait sauvé "même s'il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de repentir (les mots sont soulignés par elle), et elle en donnait le motif: "tant j'avais de confiance en la miséricorde infinie de Jésus". C'est une nouvelle découverte de la miséricorde divine en Jésus qui est la source d'une nouvelle espérance. Dans la foi, la carmélite savait que ce pécheur impénitent se trouvait dans le plus grand danger, celui de la damnation éternelle; mais dans la charité, elle ne pouvait accepter la mort éternelle de ce frère "pour qui le Christ est mort": "je voulus à tout prix l'empêcher de tomber en enfer". Pour lui, Thérèse a espéré contre toute espérance Manuscrit A, 45v°-46v°). Cette même espérance, elle l'étendra à tous les hommes dans la prière au jour de sa Profession (Pri 2). Hans Urs Von Balthasar a repris cette perspective de Thérèse (qui est aussi celle de son contemporain Charles Péguy) dans l'un de ses derniers livres Espérer pour tous.
[20]Fides quaerens intellectum est le premier titre que saint Anseme avait donné à son Proslogion. Dans sa perspective, cette recherche de l'intelligence spéculative fait partie du dynamisme de la foi elle-même, qui désire voir la Face de Dieu: "Denique quoniam inter fidem et speciem intellectum quem in hac vita capimus esse medium intelligo: quanto aliquis ad illum proficit, tanto eum propinquare speciei, ad quam omnes anhelamus, existimo" (Cur Deus Homo: Commendatio operis ad Urbanum Papam II).
[21]cf I q. 1 art 2.
[22]Cf II-II q 45 art 2.
[23]Noms Divins, c II, n° 9.
[24]"Huiusmodi autem compassio sive connaturalitas ad res divinas fit per caritatem, quae quidem unit nos Deo" (II-II q. 45 art 2 co).
[25]"Aunque a V.R. le falte el ejercicio de teologia escolastica con que se entienden las verdades divinas, non le falta el de la mistica que se sabe por amor, en que no solamente se saben, mas juntamente se gustan" (Cantico B, Prol, 3).
[26]Cette distinction apparaît avec la plus grande clarté dans le chaptire 3 de la Théologie Mystique de Denys. Du point de vue théologique, elle est beaucoup plus riche que notre distinction moderne entre "théologie et spiritualité".
[27]Cf spécilement la Lettre IX de Denys.
[28]Le mot féminin pleura, choisi par saint Jean pour parler du Côté ouvert de Jésus dans les chapitres 19 et 20 de son Evangile, signifie aussi la côte. L'Evangéliste reprend évidemment le mot utilisé par les Septante pour traduire le récit de al création d'Eve, à partir de la côte ou du côté d'Adam (Gn 2,21-22). Les Père Grecs, qui lisaient le texte original, avaient compris la profondeur symbolique du texte évangélique , qui signifie la naissance de l'Eglise comme Epouse du Nouvel Adam, comme sa côte dans son côté, pendant le sommeil de sa mort. Sans connaitre le grec, Catherine a donné le plus grand approfondissement de ce mystère (imperceptible dans la traduction latine de la vulgate).
[29]Ces symboles de Catherine et de Thérèse, qui se réfèrent à l'humanité de Jésus et à notre humanité, ont une grande valeur anthropologique (cf mon étude: Aspetti dell'Antropologia dei Santi, publiée dans le vol. Antropologia Cristiana, Roma, 2001, ed. Città Nuova).
[30]Cf III q 48 e 49.
[31]De la même manière, autre sainte femme, Thérèse Bénédicte de la Croix (Edith Stein) affirme que Jésus, comme Parole Incarnée, est le Symbole Primordial. Ce sont les derniers mots de son étude sur la théologie symbolique de Denys l'Aréopagite (cf en trad italienne: Vie della Conoscenza di Dio (Padova, 1983, ed. Messagero). En effet, la Parole devenue chair est par excellence la synthèse, la réunion, le "symbole" de la divinité et de l'humanité, de la chair et de l'Esprit, du visible et de l'invisible, opérée par l'Esprit d'Amour. L'Amour est "symbolique", il unit, tandis que le péché est "diabolique", il sépare et il divise.
[32]Ms B, 1r°.
[33]Manuscrit C, 36r.
[34]Ms C, ibidem.
[35]Malheureusement, après saint Anselme, avec la naissance des Universités, cette forme de la prière ne sera plus reconnue comme expression légitime de la théologie scientifique. Comme sant Anselme, saint Thomas puise à la même source de la prière la même "science divine" (selon l'expression de Thérèse citée plus haut), mais il ne peut plus l'exprimer en forme de prière dans le contexte culturel de l'Université. Ce fait, qui ne représente pas un progrès, mais un appauvrissement de la théologie, montre le risque de réduire la théologie à la seule modalité rationnelle (noétique), sans intégrer les deux autres modalités, mystique et symbolique (elles seront considérées seulement comme "spriritualité et non plus comme véritable théologie).
[36]Dans la perspective du dialogue islamo-chrétien, le Cur Deus Homo de saint Anselme est aussi d'une grande actualité. Le saint Docteur considère attentivement les objections des penseurs musulmans contre la foi chrétienne en la Trinité, l'Incarnation et la Rédemption.
[37]Les "Oeuvres" de saint Gemma ont été publiées par la "Postulazione dei Padri Passionisti", a Rome, dans les deux volumes suivants: Lettere di S. Gemma Galgani (1941), Estasi - Diario - Autobiografia - Scritti vari di S. Gemma Galgani (1943). Ces volumes ont été ensuite réimprimés. Du point de vue théologique, il faut spécialement signaler: E. ZOFFOLI: La Povera Gemma (Roma, 1957); C. FABRO: Gemma Galgani testimone del soprannaturale (Roma, 1989). Cf aussi mon étude: La teologia di santa Gemma Galgani come conoscenza amorosa di Gesù Crocifisso (in Le stigmate di santa Gemma Galgani: una grazia grandissima, Lucca, 2000, ed. Monastero-Santuario Santa Gemma).
[38]Providentiellement, le Père Germano, Père spirituel de la sainte, avait oublié dans la maison où elle demeurait ce livre intitulé: Divi A. Augustini meditationes, soliloquia et manuale: accedunt meditationes B. Anselmi, D. Bernardi e Idiotae contemplationes (Torino, 1891, ed. Marietti, 488p.). Gemma en parle dans la Lettre 111 adressée au P. Germano; elle en parle de nouveau dans la Lettre 113, en faisant un exercice de traduction, qui prouve qu'elle comprenait bien le texte.
[39]Cf mon livre: Connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance, cité plus haut. La fin du second chapitre, sur la théologie de saint Anselme, concerne ce rapport entre le Cur Deus Homo et la Meditatio Redemptionis Humanae (p. 181-217).
[40]S. CATERINA DA SIENA: Orazioni (ed critica, a cura di G. CAVALLINI, Roma, 1978).
[41]la comparaison entre ces deux "théologies" devient encore plus précise lorsque l'on considère attentivement les deux parties de la Meditatio Redemptionis Humanae de saint Anselme. La première partie est une réflexion très spéculative sur la foi en la Rédemption, résumé de tout le Cur Deus Homo. Il s'agit pour Anselme de "repenser la Rédemption" ("recogita redemptionem tuam"). Dans ce domaine de la théologie spéculative, Anselme se montre extrêmement audacieux, fort, puissant. Il faut noter à ce propos comment, dans ses oeuvres, la théologie devient encore plus spéculative quand elle se transforme en prière. Ce phénomène apparaissait déjà dans ses deux oeuvres sur le Mystère de Dieu: le Monologion et le Proslogion. On pourrait comparer l'effort de saint Anselme pour démontrer l'existence de Dieu en face de "l'insensé" dans le Proslogion et son effort pour démontrer l'existence du Dieu-Homme en face de "l'infidèle" (c'est-à-dire du non-chrétien, musulman ou juif) dans le Cur Deus Homo et dans la Meditatio. Toute la force du christocentrisme spéculatif de saint Ansleme réside dans cette démonstration de la "nécessité" du Dieu-Homme pour le salut de l'homme pécheur. Pour accomplir notre salut, son Humanité n'est pas moins importante que sa Divinité. La deuxième partie de la même Meditatio exprime un point de vue encore plus élevé, plus profond, celui de l'amour "plus grand" que la foi et l'espérance (cf I Cor 13/13). Il s'agit alors pour Anselme de "goûter la Bonté de son Rédempteur, de s'enflammer d'Amour pour son Sauveur" ("Gusta bonitatem redemptoris tui, accendere in amorem salvatoris tui"). Toutefois, alors que le saint Docteur est si audacieux et riche dans l'expression de sa foi, il se montre extrêmement humble, pauvre et presque timide dans l'expression de son amour, "mendiant" à Jésus Crucifié le don de son Amour. Au contraire, la "Pauvre Gemma" (comme elle s'appelait elle-même) si pauvre là où Anselme était riche (dans l'expression spéculative de la foi), se manifeste incomparablement plus richer que lui dans l'expresion mystique de l'Amour. Comme Thérèse de Lisieux (dans les dernière lignes du Manuscrit C) Gemma fait sienne "l'humble prière du publicain", mais susrtout ellle "imite l'amoureuse audace de Marie-Madeleine (identifiée avec la pécheresse de l'Evangile, qui ose s'approcher de Jésus en Lc 7,36-50), jusqu'à le toucher et l'embrasser dans la foi, l'espérance (ou confiance) et dans l'amour.
[42]PN 54, str 22.
[43]C'est là un des points essentiels de la doctrine spirituelle du Père Marie-Eugène de l'Enfant-Jésus.
[44]Cf l'édition critique: SAINT LOUIS-MARIE GRIGNION DE MONTFORT: Oeuvres Complètes (Paris, 1966, ed du Cerf). J'ai récement publié une nouvelle édition du Traité de la Vraie Dévotion et du Secret de Marie qui en est le résumé, sous le titre de L'amour de Jésus en Marie (Genève, 2000, ed Ad Solem, 2 volumes).
[45]Cf en particulier ses deux livres: Dono e Mistero, p. 38; Varcare le soglie della Speranza, p. 231-232.
[46]"Tuus totus ego sum, et omnia mea tua sunt: Je suis tout à vous, et tout ce j'ai vous appartient, ô mon aimable Jésus, pr Marie, votre sainte Mère" (Vraie Dévotion, n° 233).
[47]LT 220.
[48]Vraie Dévotion, n° 67.
[49]Vraie Dévotion, n° 62.
[50]Cf NMI n° 31.
[51]Sur la théologie des saints comme théologie scientifique et populaire, cf mon livre Connaîte l'Amour du Christ..., p. 52.
[52]Cf la grande prière de Thérèse intitulée: Offrande de moi-même comme Victime d'holocauste à l'Amour Miséricordieux du Bon Dieu (Pri 6), et son explication dans les dernières pages du Manuscrit A (83v-84r). Comme Louis-Marie, Thérèse fait passer son Offrande par les mains de Marie.
[53]Cf sa prière intitulée: Consécration de soi-même à Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, par les mains de Marie (L'Amour de la Sagesse Eternelle, n° 223-227). La meilleure explication de ce symbole de l'esclavage d'amour se trouve dans le Traité de la Vraie Dévotion, lorsque Louis-Marie se réfère à des textes essentiels de l'Ecriture: "Il n'y a rien aussi parmi les chrétiens qui nous fasse plus absolu ment appartenir à Jésus Christ et à sa sainte Mère que l'esclavage de volonté, selon l'exemple de Jésus‑Christ même, qui a pris la forme d'esclave pour notre amour: Formam servi accipiens, et de la Sainte Vierge, qui s'est dite la servante et l'esclave du Seigneur. L'Apôtre s'appelle par honneur servus Christi. Les Chrétiens sont appelés plusieurs fois dans l'Écriture sainte servi Christi" (n° 72).
[54]Manuscrit B, 1v.
[55]Oracion de alma enamorada (in Dichos de Luz y Amor, n° 26).