LE MYSTERE DE L'ENFANT JESUS A LA LUMIERE DE LA THEOLOGIE DES SAINTS

François-Marie Léthel ocd

                        Professeur au Teresianum (Rome)

                        Membre de l'Académie Pontificale de Théologie

  

     Dans sa Lettre Apostolique Novo Millenio Ineunte, le Pape Jean-Paul II appelle tous les fidèles à contempler le Visage du Christ (Deuxième Partie), à "repartir du Christ" (Troisième Partie) dans la marche vers la sainteté (n° 30-31), en le rencontrant dans la prière, dans les sacrements, dans sa Parole (n° 32-40). C'est en contemplant son "Visage de souffrance" (n° 25sq) qu'il affirme: "Face à ce Mystère, conjointement à la recherche théologique, une aide sérieuse peut nous venir du grand patrimoine qu'est "la théologie vécue" des Saints" (n° 27). Cette affirmation est aussitôt illustrée et comme démontrée par la citation de deux Docteurs féminins, sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse de Lisieux[1], éclairant singulièrement le Visage de Jésus "bienheureux et souffrant" (ibid).

     Il en va de même pour le Mystère de Jésus Enfant, particulièrement éclairé par ces deux saintes et par tant d'autres saints. Avec elles, et aussi avec saint Thomas d'Aquin, le Cardinal de Bérulle et saint Louis-Marie Grignion de Montfort, nous nous efforcerons de pénétrer dans le Mystère du Dieu-Enfant, déjà mystérieusement "bienheureux et souffrant", dans la lumière de l'Esprit-Saint et avec l'aide de la Vierge Marie sa sainte Mère.

     Cette "théologie des Saints" est "Science d'Amour", science de l'Amour Divin révélé et donné  en Jésus-Christ. Selon les paroles de saint Paul, en effet, cette science de "tous les saints", c'est à dire de l'Eglise comme Peuple Saint, est demandée et reçue "à genoux" devant le Père, comme Don de l'Esprit-Saint; elle consiste à "connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance" (cf Ep 3,14-19)[2].

     Thérèse de Lisieux la caractérise admirablement lorsqu'elle écrit: "N'est-ce point dans l'oraison que les Sts Paul, Augustin, Jean de la Croix, Thomas d'Aquin, François, Dominique et tant d'autres illustres Amis de Dieu ont puisé cette science Divine qui ravit les plus grands génies?"[3] La théologie des saints est cette même "science divine" plus que géniale que les saints les plus différents ont puisé à la même source de la prière. Après les Apôtres (représentés par Paul), ce sont les Pères de l'Eglise (représentés par Augustin), les Docteurs médiévaux (représentés par Thomas d'Aquin), e les Mystiques (représentés par François et Jean de la Croix). La complémentarité des Pères, des Docteurs et des Mystiques est comme le "prisme" de la théologie des saints qui en manifeste les trois polarités: mystique, symbolique et spéculative (ou noétique)[4].

     Si la théologie spéculative est surtout caractérisée par le rapport fides et ratio, selon le dynamisme de la "foi qui cherche l'intelligence"[5], la théologie mystique et la théologie symbolique sont d'avantage caractérisées par le rapport fides et amor, selon le dynamisme de la même foi qui resplendit dans l'amour et qui est en quelque manière "vérifiée" par l'amour.  Dans la perspective de saint Thomas, on pourrait dire que le rapport fides et ratio correspond à la théologie comme "science"[6] et que le rapport fides et amor correspond à la théologie comme "sagesse"[7], d'où l'expression "théologie sapientielle" fréquemment employée aujourd'hui. De façon très significative, l'Encyclique Fides et Ratio citait principalement saint Thomas et saint Anselme, alors que la Lettre Novo Millenio Ineunte, toute entière commandée par le rapport Fides et Amor, cite principalement sainte Thérèse et sainte Catherine. Tel est l'équilibre fondamental de la théologie des saints que nous allons nous efforcer de tenir tout au long de cette étude, dans un parcours qui va de saint Thomas d'Aquin à sainte Thérèse de Lisieux. La polarité de la théologie "scientifique" étant représentée par saint Thomas, et celle de la théologie "sapientielle" étant représenté par Thérèse, Catherine, Bérulle et Montfort, on peut encore noter comment Thérèse contemple principalement l'Enfant-Jésus nouveau-né, alors que tous les autres le contemplent principalement dans le sein de sa Mère, à partir du moment de sa Conception.

     Dans ces perspectives, notre travail se déroulera en trois temps:

 

I/ La communion de l'Eglise à tous les Mystères de la vie terrestre de Jésus, de l'Incarnation à la Croix.

 

II/ L'Enfant Jésus dans le Sein de Marie

(De saint Thomas d'Aquin à saint Louis-Marie Grignion de Montfort)

 

III/ L'Enfant Jésus nouveau-né. (Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus)

  

I/ La communion de l'Eglise à tous les Mystères de la vie terrestre de Jésus, de l'Incarnation à la Croix

 

     Tous les saints sont des représentants éminents de l'Eglise comme Peuple de Dieu, dans sa communion continuelle avec la Personne de Jésus, en tout son Mystère et en tous ses Mystères tels qu'ils sont révélés dans l'Ecriture. Par la Foi, l'Espérance et l'Amour, par les Sacrements (spécialement le Baptême et l'Eucharistie), par l'Evangile, l'Esprit-Saint donne à l'Eglise de la Terre, à travers tous les temps et tous les lieux, de communier intimement à la totalité du Mystère de Jésus: dans le Sein du Père, dans le Sein de Marie, dans son enfance et sa vie cachée, dans sa vie publique, sa Passion, sa Mort, sa Résurrection et son Ascension à la Droite du Père. De même, par la prière du Rosaire, le Peuple de Dieu partage l'ineffable communion de Marie avec tous ces Mystères de Jésus.

     Dans cette communion de l'Eglise terrestre avec Jésus, les Images ou Icônes ont aussi un rôle essentiel[8]. Les deux plus importantes, qui se trouvent dans toutes les églises, sont le Crucifix comme Icône de la Rédemption et l'Enfant Jésus dans les bras de Marie comme Icône de l'Incarnation. De la façon la plus simple et la plus belle, ces deux images caractérisent l'équilibre de la Christologie de l'Eglise comme Christologie bifocale, également centrée sur le Mystère de l'Incarnation et le Mystère Pascal, les deux Mystères qui tiennent la plus grande place dans l'année liturgique. Ces deux Mystères sont inséparables, car l'Incarnation est pour la Rédemption, comme la Rédemption suppose l'Incarnation. L'image de l'Enfant Jésus dans les bras de Marie et l'image de Jésus fixé aux bras de la Croix rappellent constamment au fidèle l'indicible Amour de Dieu pour lui. Dieu a révélé toute sa tendresse et son amour pour les hommes (philantropia, cf Tt 3,4) lorsqu'il a "envoyé son Fils né d'une femme" (cf Gal 4,4). Selon la parole de Jésus, "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique" (Jn 3,17). Et Jésus a donné toute la preuve de son Amour en mourant pour nous sur la Croix (cf Jn 15,13; Rm 5,8).

     Dans l'hymne christologique de la Lettre aux Philippiens (Ph 2,6-11), saint Paul caractérise tout le Mystère de Jésus selon deux mouvements: l'abaissement et l'exaltation. L'abaissement du Fils de Dieu est successivement caractérisé par son anéantissement (ou kénose) dans l'Incarnation et par son humiliation dans sa Passion. Après avoir pris "la condition d'esclave" dans l'Incarnation, Jésus s'est fait "obéissant jusqu'à la mort et la mort de la Croix", mort ignominieuse de l'esclave. Telle est la "logique" de l'Amour divin, si bien comprise par les saints.

     A la suite de saint François, sainte Claire contemple "l'Amour de ce Dieu qui pauvre fut déposé dans une crèche, pauvre vécut en ce monde et nu resta sur la Croix"[9]. Tel est le "privilège de la Pauvreté" comme caractéristique de toute la vie terrestre de Jésus, de la grande pauvreté de la crèche jusqu'à la pauvreté absolue de la Croix, symbolisée par la nudité. Thérèse de Lisieux, dont le nom de religion est "de l'Enfant-Jésus de la Sainte-Face", manifeste la même prédilection pour les mystères de l'Incarnation et de la Croix, comme Mystères de la Petitesse et de la Pauvreté de Dieu. Selon la carmélite "le propre de l'Amour étant de s'abaisser" (Ms A, 2v), les Mystères de l'Incarnation, de la Passion et de l'Eucharistie tracent la trajectoire de ce mouvement d'abaissement. En ce sens, sa dernière Lettre tient en ces quelques mots essentiels écrits sur une image représentant l'Enfant Jésus dans l'hostie consacrée: "je ne puis craindre un Dieu qui s'est fait pour moi si petit... je l'aime! ... car il n'est qu'amour et miséricorde" (LT 266). Comme celui de Claire cité plus haut, ce "Testament" de Thérèse est comme le résumé de sa théologie, de sa connaissance de Dieu-Amour en Jésus, avec le fort accent personnel sur le "pour moi", avec le climat de totale confiance qui la caractérise. L'amour de Jésus pour moi appelle et provoque mon amour pour lui, selon le même mouvement qui consiste à s'abaisser, à se faire tout petit. Chez Thérèse comme chez François et Claire, c'est la pauvreté et la petitesse de Dieu qui nous appellent à devenir pauvres et petits par Amour pour lui. Les grands maîtres de l'Ecole Française, le Cardinal de Bérulle et saint Louis-Marie Grignion de Montfort, expriment la même réalité avec le symbole de "l'esclavage d'Amour", comme communion à la kénose du Fils de Dieu dans son Incarnation et sa Passion.

     Tous ces saints montrent comment l'Eglise de la terre (Ecclesia viatorum) est particulièrement liée aux Mystères de la Vie Terreste de Jésus, depuis l'instant de sa Conception dans le Sein de Marie jusqu'à l'instant de sa mort sur la Croix, l'homo viator ayant une possibilité unique d'être configuré au Christus viator. Dans la Communion de l'Esprit-Saint, qui unit si parfaitement Jésus et son Eglise comme la Tête et les Membres du même Corps, comme l'Epoux et l'Epouse, l'intimité est totale. Ainsi, saint Louis-Marie de Montfort contemple Jésus et son Corps Mystique dans le Sein virginal de Marie, tout comme sainte Catherine de Sienne contemple l'Eglise Epouse dans le Côté ouvert de Jésus sur la Croix. C'est avec le même réalisme qu'ils appellent les baptisés à vivre dans le Sein de Marie et dans le Côté de Jésus, là où le même Esprit-Saint ne cesse de communiquer la même Vie.    

     Avant de concentrer notre attention sur l'Enfance de Jésus, il était nécessaire de rappeler la réalité et l'intimité de cette communion entre l'Eglise de la terre et les Mystères de la vie terrestre de Jésus révélés dans l'Ecriture. C'est là sans doute un des plus grands et des plus beaux paradoxes de l'existence chrétienne: comment l'Esprit-Saint, par les "vertus théologiques" (virtutes theologicae) de Foi, d'Espérance et d'Amour, par l'Ecriture Sainte et les Sacrements, nous rend réellement et immédiatement présents à des événements passés, qui ont eu lieu "une fois pour toutes" il y a 2000 ans et qui ne recommenceront jamais. Au moment où existe parfois la tentation de se limiter à la connaissance historique (et donc partielle) de Jésus, la théologie des saints redit avec force que "Jésus nous appartient tout entier"[10]. Parce que le Dieu-Homme a toujours aimé personnellement chacun d'entre nous, depuis l'instant de son Incarnation et dans tous ses Mystères, nous pouvons l'aimer en retour dans ces mêmes Mystères.

  

II/ L'Enfant Jésus dans le Sein de Marie

(De saint Thomas d'Aquin à saint Louis-Marie Grignion de Montfort)

  

Saint Thomas d'Aquin

 

     Dans la Troisième Partie de la Somme Théologique, au début de la section concernant les acta et passa Christi, saint Thomas d'Aquin donne une place importante aux Mystères de l'Enfance de Jésus, comme Mystères de son "entrée" (ingressus) en ce monde (III q 27 prol). Sa contemplation suit le mouvement de la bénédiction d'Elisabeth à Marie: "Tu est bénie entre les femmes et le Fruit de ton ventre est béni" (Lc 1,42). Le Docteur Angélique concentre particulièrement son attention sur l'événement de la Conception Virginale dans lequel se réalise l'Incarnation du Fils de Dieu (q 27-34). Pour cela il considère d'abord la Mère qui l'a conçu (q 27-30), puis la Conception elle-même (q 31-32) et enfin la perfection de l'Enfant conçu (q 34).

     Les quatre questions sur Marie ont successivement pour objet: sa sanctification, sa virginité, son mariage et son Annonciation comme préparation à la Conception. Pour saint Thomas, il est clair que Marie "pleine de grâce" (Lc 1,28), est la Toute Sainte. Il affirme sa sanctification dès le sein de sa mère, sans toutefois arriver à rejoindre la vérité de son Immaculée Conception (q 27 art 2 ad 2). Selon lui, "la Bienheureuse Vierge n'a jamais commis de péché, ni mortel, ni véniel, pour que s'accomplît la parole du Cantique des Cantiques (4,7): "Tu es toute belle, mon amie, et il n'y a en toi aucune tache" (q 27 art 4 co). Sa plénitude grâce est à la mesure de sa proximité unique avec le Christ, principe et auteur de la grâce, en rapport avec sa mission maternelle de le donner au monde (q 27 art 5 ad 1). Saint Thomas rappelle ensuite la Foi de l'Eglise concernant la virginité perpétuelle de Marie, dans la Conception, pendant l'enfantement et après l'enfantement (q 28 art 1-3)[11]. Son mariage avec Joseph est cependant un vrai mariage (q 29 art 2). A l'Annonciation, Marie acceuille d'abord le Fils de Dieu dans son âme par la foi avant de le concevoir dans sa chair, et puisque l'Incarnation est comme "un mariage spirituel entre le Fils de Dieu et la nature humaine", le consentement de la Vierge exprime celui de toute la nature humaine (q 30 art 1 co).

     Dans sa Conception virginale, le Fils de Dieu a vraiment reçu sa Chair de Marie par l'action de l'Esprit-Saint. A la suite des Pères, saint Thomas insiste sur ce double réalisme, charnel et spirituel, de l'Incarnation, en la considérant successivement du point de vue de la "matière" (q 31) et de l'Esprit (q 32). Oeuvre de toute la Trinité, la Conception du Christ est spécialement attribuée à l'Esprit Saint qui est l'Amour du Père et du Fils, en tant qu'elle est l'oeuvre du plus grand Amour de Dieu (q 32 art 1 co).

     Saint Thomas concentre ensuite son attention sur la Personne du Verbe Incarné à ce "premier instant" de sa Conception dans le Sein de Marie (q 33 et 34)[12]. Ce "premier instant" est d'abord considéré comme étant l'accomplissement du Mystère de l'Incarnation: premier instant de l'existence de la sainte Humanité, corps et âme, et de son union avec la Personne divine du Fils (union hypostatique)[13]. Telle est la Foi de l'Eglise, définie par les Conciles d'Ephèse et de Chalcédoine. Ce que saint Thomas considère ensuite est une conséquence de la Foi en l'Incarnation: la perfection de l'Enfant Jésus dès le premier instant de sa Conception (q 34). Cette perfection consiste dans la plénitude de grâce, l'usage de la liberté, le mérite et la vision béatifique (art 1-4). Ces quatre affirmations sont inséparables: la vision béatifique, vision de Dieu "face à face", est un des aspects essentiels de la plénitude de grâce, comme plénitude du Don de l'Esprit-Saint dans l'âme de Jésus[14]. Grâce à cette vision, l'âme de Jésus est déjà mystérieusement consciente, capable d'exercer sa liberté dans un tout premier acte d'amour qui déjà "mérite" notre Salut. Il s'agit là d'une affirmation à la fois paradoxale et fondamentale. Brièvement exposée dans la Somme, elle sera amplement développée et approfondie par le Cardinal de Bérulle en lien avec l'Ecce venio de la Lettre aux Hébreux.

     L'affirmation de la plénitude de grâce et de la vision béatifique dès le premier instant de la Conception de Jésus a une autre conséquence très importante par rapport à nous, par rapport à tous les hommes qu'il vient sauver. Saint Thomas développera longuement la contemplation du Mystère Pascal de la Passion et de la Résurrection de Jésus, plein accomplissement de notre Salut (q 46-56). C'est alors que la grâce qui est dans le Christ Tête sera communiquée aux membres de son Corps Mystique. Toutefois, comme cette grâce est déjà pleinement en Lui dès le premier instant de sa Conception, elle est déjà la grâce "capitale" qui le caractérise comme la Tête de son Corps Mystique (q 8). Dans cette plénitude du Don de l'Esprit-Saint et grâce à la Vision, l'Enfant Jésus peut déjà réellement et consciemment s'unir à tout homme qu'il vient sauver, dès ce premier instant de l'Incarnation. Déjà il est l'Epoux qui porte son Epouse dans son Coeur. Lorsque l'Eglise aura reçu de Lui le Don de l'Esprit à travers sa Passion et sa Résurrection, elle pourra "remonter" jusqu'à ce premier instant de l'Incarnation en communiant intimement à ce Mystère de "Jésus vivant et régnant en Marie".  Cet aspect de la communion au Mystère de Jésus sera approfondi par Bérulle et surtout par son grand disciple saint Louis-Marie Grignion de Montfort.

 

Sainte Catherine de Sienne

 

     Environ un siècle après saint Thomas, Sainte Catherine de Sienne synthétise sa théologie de l'Incarnation dans sa grande Oraison à Marie, prononcée à Rome le 25 mars 1379, en la fête de l'Annonciation (Oraison 11)[15]. Dans "l'aujourd'hui" de la liturgie et l'immédiateté de la prière, Catherine communie à l'événement même de l'Incarnation.

     Cette admirable oraison commence avec l'invocation: "O Marie, Marie, temple de la Trinité"[16]. Au jour de l'Annonciation, c'est en Marie, dans son âme et dans son corps, que se manifeste la présence et l'oeuvre de toute la Trinité pour réaliser le mystère de l'Incarnation du Fils: c'est l'instant où le Père  envoie son Fils pour qu'il naisse d'une femme, pour qu'il prenne chair en son sein par l'action de l'Esprit-Saint. Par le ministère de l'ange, Dieu fait d'abord appel à la libre volonté de Marie en lui demandant son consentement. De façon symbolique, Catherine dit que "Dieu frappe à la porte de la volonté de Marie et attend qu'elle lui ouvre": "Elle frappait à ta porte, ô Marie, la Déité éternelle, mais si tu n'avais pas ouvert la porte de ta volonté, Dieu ne se serait pas incarné en toi"[17]. Pour Catherine, Marie ouvre cette porte en donnant son libre consentement: par sa foi et son amour, elle ouvre son coeur au Fils de Dieu qui aussitôt prend chair en son corps. En ce sens, elle dit à Marie:

 

     "Le Fils de Dieu ne descendit pas dans ton ventre avant que tu y consentis avec ta volonté. Il attendait à la porte de ta volonté que tu lui ouvres, et jamais il ne serait entré si tu ne lui avais ouvert en disant: "voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon ta parole"[18].

 

     On ne saurait mieux exprimer le mystère de la maternité virginale, en son double réalisme, corporel et spirituel. C'est par l'action du même Esprit-Saint que Marie conçoit d'abord le Fils de Dieu en son esprit par le libre consentement de sa foi et de son amour, et ensuite dans sa chair. En entrant par la porte spirituelle de sa volonté, il descend dans le lieu le plus intérieur de son corps de femme. Pour Catherine, le ventre de Marie est le lieu corporel de l'abaissement du Fils de Dieu; c'est là qu'il est descendu du Ciel sur la terre, c'est là qu'il a pris notre chair; c'est là qu'il s'est anéanti en prenant la condition d'esclave. Cette descente du Fils de Dieu dans le ventre de Marie révèle de la façon la plus bouleversante l'humilité de Dieu. Selon notre sainte, rien ne confond autant l'orgueil humain que de voir "Dieu tellement humilié dans le ventre de la douce Marie" [19].

     Après avoir contemplé Marie comme temple, dans toute la réalité de son âme et de son corps, Catherine fixe son regard sur Celui qui y habite, Jésus, le Verbe Incarné, en la totalité de son Mystère déjà présent en ce premier instant. Tout ce qu'elle affirme dans sa prière correspond exactement à l'enseignement de saint Thomas dans les questions de la Somme Théologique que nous venons de résumer.

     Remplie de l'Esprit-Saint dès ce premier instant et jouissant de la vision béatifique, l'âme de Jésus est déjà en acte de vouloir librement notre salut en prononçant immédiatement le "fiat" de son sacrifice rédempteur:

 

     "O Marie, mon très doux amour, en toi est écrit le Verbe dont nous avons la doctrine de vie, tu es la tablette qui nous tend cette doctrine.  Je vois que ce Verbe, aussitôt qu'il est écrit en toi n'est pas sans la croix du saint désir, mais aussitôt qu'il fut conçu en toi, lui fut greffé et annexé le désir de mourir pour le salut de l'homme pour lequel il s'était incarné, ainsi ce lui fut une grande croix à porter si longtemps ce désir qu'il aurait voulu aussitôt accomplir"[20].

 

     Ce désir est une des conséquences de l'Incarnation. Dès ce premier instant de son existence, la sainte humanité, âme et corps, est unie à la Divinité dans la Personne du Verbe. C'est l'union hypostatique, que la mort de Jésus ne brisera pas, et qui durera éternellement après sa Résurrection. Catherine s'émerveille devant ce mystère, et c'est en le contemplant qu'elle termine sa prière:

 

     "Aujourd'hui, la Deité est unie et pétrie avec notre humanité si fortement que jamais cette union n'a pu être séparée ni par la mort, ni par notre ingratitude. Mais toujours fut unie la Déité avec le corps dans le sépulcre et avec l'âme dans les enfers, puis avec l'âme et le corps ensemble dans le Christ [ressuscité]. De cette façon fut contractée et unie cette parenté qui, de même qu'elle ne fut jamais séparée, jamais ne sera défaite. Amen"[21]

 Le Cardinal de Bérulle

 

     La même contemplation de Jésus dans le Sein de Marie dès l'instant de sa Conception a été particulièrement développée et approfondie dans la théologie de l'Ecole Française, qu'il serait plus exact d'appeler Ecole Bérullienne, du nom de son fondateur, le Cardinal Pierre de Bérulle (1575-1629). Nous nous référerons principalement aux deux chefs-d'oeuvre de cette "Ecole" que sont d'une part La Vie de Jésus, écrite par Bérulle l'année de sa mort, et d'autre part Le Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge, écrit majeur de saint Louis-Marie de Montfort (1673-1716), justement considéré comme "le dernier des grands bérulliens"[22]. A la suite de Thérèse de Lisieux, Louis-Marie devrait être prochainement proclamé Docteur de l'Eglise.

     La Vie de Jésus est inachevée[23]. Bérulle ne parle que du commencement de cette Vie, c'est à dire de l'événement de l'Incarnation. C'est une longue méditation qui commence d'abord par un ample commentaire de l'Evangile de l'Annonciation (chapitres 7 à 17). Dès que Marie a prononcé son "fiat", le Fils de Dieu prend chair dans son Sein virginal par l'action de l'Esprit-Saint (ch 18 à 24)[24]. A la lumière de l'hymne de la lettre aux Philippiens, l'Incarnation est principalement contemplée comme "l'abaissement de Dieu"[25], orienté vers "l'humiliation" de la Croix[26]. Pour Bérulle, l'événement de la Conception de Jésus à Nazareth est plus important que celui de sa Naissance à Bethléem, car il est l'accomplissement même de l'Incarnation une fois pour toutes[27]. Le Mystère qui s'accomplit à ce premier instant est exprimé dans un langage fortement théologique, qui reprend les termes de la Définition de Chalcédoine:

 

     "Il se revêt de la nature de l'homme et de l'état d'un enfant, car il est neuf mois enfant dedans la Vierge. Et c'est ici comme son premier pas et comme son entrée dans l'abaissement et dans le monde. Et ce premier pas du Fils de Dieu, commençant son voyage du ciel en terre, et en ce premier état qu'il a dedans sa mère, nous avons et adorons un Verbe enfant, un enfant Dieu, et un Dieu mortel et immortel tout ensemble, un Dieu souffrant et impassible; un Dieu éternel et mesuré par les jours et les moments (ce que Nestorius ne pouvait comprendre), un Dieu immense et enclos dans le sein de sa mère. C'est un même Dieu qui porte ces états différents. Il a deux natures, l'une divine, l'autre humaine; l'une propre et l'autre appropriée; l'une qui lui convient de toute éternité et l'autre depuis cet instant; l'une et l'autre sienne toutefois, mais l'une est sienne par essence et l'autre est sienne par amour. Ces deux natures si différentes sont en lui et en sa personne, sans confusion, sans séparation"[28].

 

     Dans les derniers chapitres, qui sont le point culminant de cette longue méditation sur l'Incarnation, Bérulle contemple surtout le Mystère de l'âme de Jésus en ce premier instant. Ce que saint Thomas affirmait de façon brève au sujet de la vision béatifique est alors amplement développé:

 

     "Elle est toujours voyante et toujours vigilante. Elle agit par la lumière, non du monde où elle n'est pas encore entrée, mais de la grâce et de la gloire où elle est dès l'heure même établie et hautement établie. Elle est donc dès ce moment et pour toujours agissante, et agissante choses très grandes.  Elle peut dire ce qui est dans les Cantiques: Ego dormio et cor meum vigilat [Ct 5,2]. Car dans ce doux repos que Jésus a dans sa très sainte Mère, je dis repos plutôt que sommeil, le coeur et l'âme de Jésus est toujours veillante, son amour ne dort point et ne cesse point, et son esprit ne dort point aussi et est toujours saintement occupé (...) Jésus donc en cet état et en cet instant agit avec Dieu son Père. Il l'adore comme principe de sa divinité et de sa mission dans cette humanité. Il l'aime d'un amour infini en puissance, en mérite et en dignité.  Et c'est le seul amour que le Père éternel a encore reçu vraiment digne de lui, de son Etre suprême et de son amour incréé depuis quatre mille ans qu'il a créé le monde. Le Fils de Dieu, fils de l'homme vivant en cet humble état d'enfant, reconnaît l'ordre suprême de la Divinité dans lequel sa personne tient le milieu entre le Père et le Saint-Esprit comme produit de l'un et produisant l'autre. Il reconnaît et adore l'ordre singulier de l'union hypostatique dans lequel il est établi (...) Il voit la terre couverte de péchés et de pécheurs, et lesquels ont besoin d'un déluge de sang pour effacer leurs offenses. Il voit que ce grand oeuvre lui est réservé. Il reconnaît, adore et accepte les desseins du Père éternel sur lui, les causes  de son envoi sur la terre, les oeuvres et les mystères qu'il doit y accomplir, l'abaissement auquel il doit vivre, la croix en laquelle il doit mourir. Et il s'offre à l'état de victime perpétuelle pour la gloire de son Père et pour le salut des hommes (...) Il voit et accepte la vie, la croix, la mort (...) C'est le premier exercice de la vie intérieure et spirituelle de Jésus, sitôt qu'il est formé dans le ventre de sa mère"[29].

 

     Comme sainte Catherine de Sienne, Bérulle contemple spécialement le consentement que Jésus donne au Sacrifice de sa Passion dès ce premier instant. Déjà, il est "agneau et victime": "Et selon cette qualité, le Fils de Dieu dès le premier moment de sa vie en sa mère, se consacre à la vie, à la croix, à la mort qui s'en ensuivra par après"[30].

     Tel est, selon Bérulle, le sens de l'Ecce Venio de la Lettre aux Hébreux: "En entrant dans le monde, il dit: Tu n'as voulu ni sacrifice ni oblation, mais tu m'as façonné un corps... Alors j'ai dit: Voici, je viens... pour faire, ô Dieu, ta volonté" (He 10,5-7). Tout le chapitre 27 de La Vie de Jésus est le commentaire théologique de ce texte de l'Ecriture, interprété avec le plus grand réalisme, comme exprimant les "pensées du Fils de Dieu à l'Instant de son Incarnation"[31]. L'instant de la Conception de Jésus, instant de l'Incarnation, est le moment unique de son "entrée dans le monde".  Puisque le Sacrifice Rédempteur de Jésus commence en ce premier instant, Marie elle même est:

 

     "Temple saint et sacré où repose Jésus, la vraie Arche de la vraie Alliance. C'est le premier et le plus saint temple de Jésus, et le coeur de la Vierge est le premier autel sur lequel Jésus a offert son coeur, son corps, son esprit en hostie de louange perpétuelle, et où Jésus offre son premier sacrifice et fait la première et perpétuelle oblation de soi-même, en laquelle comme nous avons dit, nous sommes tous sanctifiés"[32].

 

     En ce premier instant, Bérulle contemple insérablement la communion entre Jésus et son Père, entre Jésus et sa Mère: "comme la première occupation de Jésus a été vers Dieu son Père, la seconde occupation de Jésus est avec sa très sainte Mère"[33].

 

 

Saint Louis-Marie Grignion de Montfort

 

     Environ un siècle après Bérulle, Louis-Marie de Montfort va reprendre et approfondir sa doctrine[34]. Ecrivant principalement pour "les pauvres et les simples" (VD 26), il ne s'attarde pas aux aspects spéculatifs de la doctrine bérullienne, mais il en déploie surtout la dimension mystique, celle de la communion aimante au Mystère de l'Incarnation: L'amour de Jésus en Marie[35].

     On trouve déjà une expression typique de sa doctrine à la fin de son premier traité: L'Amour de la Sagesse Eternelle, dans les premières lignes de la "Consécration de soi‑même à Jésus‑Christ, la Sagesse incarnée, par les mains de Marie:

 

     "O Sagesse éternelle et incarnée! ô très aimable et adorable Jésus, vrai Dieu et vrai homme, Fils unique du Père éternel et de Marie toujours vierge! Je vous adore profondément dans le sein et les splendeurs de votre Père, pendant l'éternité, et dans le sein virginal de Marie, votre très digne Mère, dans le temps de votre incarnation.  Je vous rend[s] grâce[s] de ce que vous vous êtes anéanti vous‑même, en prenant la forme d'un esclave, pour me tirer du cruel esclavage du démon. Je vous loue et glorifie de ce que vous avez bien voulu vous soumettre à Marie votre sainte Mère en toutes choses, afin de me rendre par elle votre fidèle esclave"[36].

 

     Dans ce texte, on retrouve toute la concentration bérullienne sur la Personne Divine du Verbe Incarné demeurant dans le Sein du Père et dans le Sein de Marie, avec la même insistance sur la kénose ou anéantissement du Fils de Dieu "prenant la condition d'esclave"[37]. De façon simple et essentielle, Louis-Marie montre bien l'admirable échange de l'Incarnation: Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu. Il a pris la condition d'esclave pour nous libérer de l'esclavage du péché, afin que nous lui appartenions totalement. Le Fils de Dieu est devenu l'Enfant de Marie pour que nous devenions enfants de Dieu, et aussi enfants de Marie puisque lui-même nous l'a donnée comme Mère. Par Marie et en Marie, Il est descendu jusqu'à nous pour nous faire monter jusqu'à lui: tel est pour Louis-Marie le sens de la "parfaite dévotion":

 

     "Il faut, pour monter et s'unir à lui, se servir du même moyen dont il s'est servi pour descendre à nous, pour se faire homme et pour nous communiquer ses grâces; et ce moyen est une vraie dévotion à la Sainte Vierge" (SM 23).

 

     Toute la doctrine de Louis-Marie est animée par le rapport dynamique entre le mouvement descendant de l'Incarnation et le mouvement ascendant de notre divinisation[38]. "C'est par la très Sainte Vierge Marie que Jésus-Christ est venu au monde" (VD 1), et c'est aussi par elle que le monde retourne a lui. Dieu nous a donné son Fils Unique par Marie et en Marie, aussi est-ce par elle et en elle que nous pouvons nous donner totalement à lui. A la suite des Pères de l'Eglise, Louis-Marie contemple toute l'Economie dans sa dynamique christocentrique et trinitaire: tout vient du Père par Jésus dans l'Esprit et tout retourne au Père par Jésus dans l'Esprit. Toutes les expressions les plus fortes que notre saint emploie au sujet de Marie sont toujours explicitement référées à Jésus[39]. Sa perspective reste toujours radicalement christocentrique, comme celle de Bérulle[40].

     Au début du Traité, Marie est contemplée dans une magnifique "symphonie" christocentrique et trinitaire (VD 1-36) dont on trouve le résumé dans le Secret de Marie (SM 7-22). Toute l'Economie a son origine "en Dieu le Père, de qui tout don parfait et toute grâce descend comme de sa source essentielle" (SM 9). C'est lui qui a donné son Fils à Marie dans l'Incarnation. Son sein virginal est le lieu où l'Esprit-Saint forme le Corps de Jésus, inséparablement dans la Tête et dans les membres "car une mère ne forme pas le chef sans les membres ni les membres sans le chef" (SM 12). En Marie, notre saint contemple toujours l'oeuvre du même Esprit formant le même Corps de Jésus[41]. En lien avec le Sein du Père et le Côté ouvert de Jésus, on pourrait dire que le Sein de Marie est un "lieu théologique" essentiel, lieu de l'Incarnation et de notre Divinisation, qui a réellement contenu "celui que les cieux ne peuvent contenir", le Verbe Incarné, et qui peut donc contenir la totalité de son Corps Mystique[42]. Ainsi, en parlant des fidèles qui se confient totalement à Marie, Louis-Marie ose écrire:

 

     "Ils se jettent même, se cachent et se perdent d'une manière admirable dans son sein amoureux et virginal, pour y être embrasés du pur amour, pour y être purifiés des moindres taches et pour y trouver pleinement Jésus, qui y réside comme dans son plus glorieux trône" (VD 199).

 

     Le sein de Marie est donc le lieu privilégié où le fidèle peut "trouver pleinement Jésus"[43], en lui étant uni de la façon la plus intime comme le membre à la Tête, dans cette parfaite ressemblance qui est le résultat de la purification et de la sanctification. Par son union avec l'Esprit-Saint, Marie est la formatrice et l'éducatrice des saints[44]. Pour parler de cette "formation" qui s'accomplit dans le sein de la Vierge comme formation du Christ Tête et de ses membres, Louis-Marie utilise le symbole du moule: "Marie est le grand moule de Dieu, fait par le Saint‑Esprit, pour former au naturel un Homme Dieu par l'union hypostatique, et pour former un homme Dieu par la grâce" (SM 17). On ne saurait mieux exprimer le rapport entre l'Incarnation et notre divinisation! Ainsi, "l'âme qui se jette en Marie et s'y laisse manier à l'opération du Saint-Esprit" est "pure, divine et semblable à Jésus-Christ" (SM 18). A la fin du Traité, Louis-Marie décrit avec splendeur cette vie "en Marie" (VD 261-264), qui n'est rien d'autre que la simple vie chrétienne, mais pleinement vécue. Cette union parfaite avec "Jésus vivant en Marie" (VD 246) n'est autre que le plein développement de la grâce baptismale (VD 126s), au point que le fidèle peut partager la perfection de la foi, de l'espérance et de la charité de Marie (VD 214-116). Son point culminant est la communion au vrai Corps de Jésus, verum Corpus natum de Maria virgine: tel est le sens de la "finale eucharitique" du Traité (VD 266-273).

     Chez Louis-Marie comme chez Bérulle, la communion aimante avec Jésus a donc principalement pour objet l'événement de l'Incarnation, célébré liturgiquement le 25 mars, fête de l'Annonciation (VD 243, SM 63). Ce premier Mystère de l'Enfant-Dieu contient déjà tous les autres Mystères[45]. Louis-Marie résume bien la doctrine bérullienne à la fin du Traité, en reprenant expllcitement l'Ecce Venio de la Lettre aux Hébreux:

 

     "Le temps ne me permettant pas de m'arrêter ici pour expliquer les excellences et les grandeurs du mystère de Jésus vivant et régnant en Marie, ou de l'Incarnation du Verbe, je me contenterai de dire en trois mots que c'est ici le premier mystère de Jésus‑Christ, le plus caché, le plus relevé et le moins connu; que c'est en ce mystère que Jésus, de concert avec Marie, dans son sein, qui est pour cela appelé des saints aula sacramentorum, la salle des secrets de Dieu, a choisi tous les élus; que c'est en ce mystère qu'il a opéré tous les mystères de sa vie qui ont suivi, par l'acceptation qu'il en fit: Jésus ingrediens mundum dicit: Ecce venio ut faciam, voluntatem tuam etc.; et, par conséquent, que ce mystère est un abrégé de tous les mystères, qui renferme la volonté et la grâce de tous" (VD 248).

 

     Telle est le grand Mystère de l'Enfant-Jésus que Louis-Marie présente au regard des plus simples fidèles, comme en témoigne la première strophe de son Cantique En l'honneur de Jésus vivant en Marie

 

"ADORONS tous Jésus vivant

     Dans le sein de Marie.

Voyons avec étonnement

     La Grandeur raccourcie.

Adorons un Dieu fait enfant

     Pour nous donner la vie"[46].

 

 

III/ L'Enfant Jésus nouveau-né

(Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus)

 

     Chez sainte Thérèse de Lisieux, la contemplation de l'Enfant-Jésus a été marquée de façon décisive par la "grâce de Noël" (1886). Alors que tous les saints dont nous avons parlé précédemment étaient surtout centrés sur l'événement de la Conception de Jésus (célébré le 25 mars), Thérèse est davantage centrée sur l'événement de sa Naissance (célébré le 25 décembre). Toutefois, avant de la rejoindre dans son inépuisable contemplation du Mystère de Noël, il faut remarquer que le Mystère de "Jésus vivant en Marie" est aussi bien présent dans son expérience. On en trouve une des plus belles expressions dans sa dernière poésie Pourquoi je t'aime, ô Marie! (PN 54), dans les strophes concernant l'Annonciation. Lorsque la Vierge Immaculée a prononcé son "fiat", l'Incarnation s'accomplit: "Alors l'Esprit d'Amour te couvrant de son ombre/ Le Fils égal au Père en toi s'est incarné (str 4). Thérèse passe immédiatement de l'Incarnation à l'Eucharistie qui, d'une certaine manière, l'identifie à Marie. Enfant de Marie, partageant son amour, Thérèse partage aussi sa Maternité, son union avec Jésus lorsqu'il reposait dans son corps virginal:

 

     "O Mère bien-aimée, malgré ma petitesse

     Comme toi je possède en moi Le Tout-Puissant

     Mais je ne tremble pas en voyant ma faiblesse :

     Le trésor de la mère appartient à l'enfant

     Et je suis ton enfant, ô ma Mère chérie

     Tes vertus, ton amour, ne sont-ils pas à moi?

     Aussi lorsqu'en mon coeur descend la blanche Hostie

     Jésus, ton Doux Agneau, croit reposer en toi!"[47].

 

 

     La clef de la très riche doctrine thérésienne concernant l'Enfant Jésus nouveau-né nous est donnée dans le récit de sa "grâce de Noël". Comme la plupart des grâces reçues par Thérèse, c'est une grâce eucharistique, fruit de la communion:

 

     "Ce fut le 25 décembre 1886 que je reçus la grâce de de sortir de l'enfance, en un mot la grâce de ma complète conversion. Nous revenions de la messe de minuit où j'avais eu le bonheur de recevoir le Dieu fort et puissant" (Ms A 45r).

 

     Thérèse décrit cette grâce comme une communion toute nouvelle et très personnelle à l'admirable échange de l'Incarnation: Jésus, "le Dieu fort et puissant" la fait sortir de l'enfance lorsqu'il y entre lui-même; il la libère des "langes de l'enfance" qui l'emprisonnaient en devenant lui-même ce nouveau-né que Marie "enveloppe de langes" (cf Lc 2,7); il la fait grandir en devenant lui-même tout-petit. Dans sa fraîcheur et sa simplicité, le récit de Thérèse chante cet admirable échange de l'Incarnation d'une manière profondément théologique:

 

     "Je ne sais comment je me berçais de la douce pensée d'entrer au Carmel, étant encore dans les langes de l'enfance !... Il fallut que le Bon Dieu fasse un petit miracle pour me faire grandir en un moment et ce miracle il le fit au jour inoubliable de Noël ; en cette nuit lumineuse qui éclaire les délices de la Trinité Sainte, Jésus, le doux petit Enfant d'une heure, changea la nuit de mon âme en torrents de lumière... En cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me revêtit de ses armes et depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai pour ainsi dire, “ une course de géant!" (Ms A 44v).

 

     Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu; il s'est fait tout-petit afin de faire grandir l'homme; il est devenu faible pour le rendre fort. Thérèse en fait une expérience décisive avant son entrée au Carmel, au moment où elle va fêter ses 14 ans. Sa toute dernière Lettre, déjà citée précédemment, en sera le dernier écho, dans la même référence à l'Enfance de Jésus et à l'Eucharistie (l'image de l'Enfant-Jésus présent dans  l'hostie consacrée): "je ne puis craindre un Dieu qui s'est fait pour moi si petit; je l'aime!... car il n'est qu'Amour et Miséricorde" (LT 266).

     Dans sa dernière poésie, c'est en priant Marie que Thérèse contemple l'événement de la Nativité: "C'est dans une étable/ Que la Reine des Cieux doit enfanter un Dieu" (PN 54/9). Le regard de la carmélite se porte aussitôt vers le nouveau-né:

 

"Quand je vois l'Eternel enveloppé de langes

Quand du Verbe Divin j'entends le faible cri

O ma Mère chérie, je n'envie plus les anges

Car leur Puissant Seigneur est mon Frère chéri !...

Que je t'aime, Marie, toi qui sur nos rivages

As fait épanouir cette Divine Fleur!" (ibid, 10).

 

     Ce texte reflète bien l'admirable christologie thérésienne, très proche de celle de l'Ecole Française dans sa manière de contempler toujours la Personne Divine du Verbe Incarné, Dieu-Enfant. Thérèse lit l'Evangile en "respirant" continuellement l'Acte d'Amour. Par ce "je t'aime" adressé à Jésus et aussi à Marie, l'Esprit-Saint rend la carmélite immédiatement présente à tous les Mystères révélés dans l'Evangile. Dans la pure foi, sans aucune vision extraordinaire, elle "voit" et "entend" le divin Nouveau-né. L'expression "Divine Fleur" ici utilisée est une des plus caractéristiques de la christologie thérésienne. On la trouve déjà dans la première poésie de Thérèse La Rosée Divine ou le Lait Virginal de Marie (PN 1). Avec une "amoureuse audace", la jeune carmélite contemple un des aspects les plus beaux du Mystère de Noël: Marie donnant pour la première fois le sein à son Enfant. En six strophes, elle contemple successivement les Mystères de l'Incarnation, de la Passion et de l'Eucharistie. Après avoir exprimé son désir de "se cacher sous le voile" (str 1) pour communier à ce Mystère de tendresse et d'intimité totale entre Jésus et Marie, Thérèse a recours au langage des fleurs pour dire une réalité tellement corporelle que son époque la jugeait quasi indécente. C'est "avec des fleurs" qu'elle ose dire le corps. Partant d'une parabole, celle de la petite fleur qui s'ouvre pour la première fois, réchauffée par le soleil et rafraîchie par la rosée du matin (str 2), Thérèse l'applique au Mystère qu'elle contemple:

 

"C'est toi, Jésus la Fleur à peine éclose,

Je te contemple à ton premier réveil,

C'est toi, Jésus, la ravissante Rose,

Le frais bouton, gracieux et vermeil.

Les bras si purs de ta Mère chérie

Forment pour toi berceau, trône royal

Ton doux soleil, c'est le sein de Marie

Et ta Rosée, c'est le Lait Virginal !" (PN 1/3).

 

     Avec une grande sûreté théologique, comme les grands auteurs que nous avons cités, Thérèse passe immédiatement de la crèche à la croix (str 4). Jésus nouveau-né regarde déjà "tout l'avenir", déjà il regarde et accepte sa Croix. Thérèse reprend les symboles de la fleur et de la rosée. Le même Jésus qui était dans la crèche "la Fleur à peine éclose" sera sur la croix "Fleur épanouie". Le "lait virginal" de Marie est devenu son sang Rédempteur, cette même "rosée" qu'il versera pour nous dans sa Passion. Les deux dernières strophes concernent l'Eucharistie où nous sont vraiment données toutes ces réalités de la chair et du sang de Jésus dans son Enfance et dans sa Passion[48].

     Le même mystère de l'allaitement virginal est encore célébré par Thérèse dans sa grande poésie christologique Jésus mon Bien-Aimé, rappelle-toi (PN 24):

 

"Rappelle-toi que les bras de Marie

Tu préféras à ton trône royal

Petit Enfant, pour soutenir ta vie

Tu n'avais rien que le lait virginal

A ce festin d'amour que te donne ta Mère

Oh ! daigne m'inviter, Jésus mon petit Frère.

Que ta petite soeur

A fait battre ton coeur

Rappelle-toi !" (PN 24/4).

 

     En exprimant ce désir de boire à la même source du Sein de Marie, Thérèse fait allusion au Cantique des Cantiques, lorsque l'Epouse dit à son Epoux: "Ah! que ne m'es-tu un frère, allaité au sein de ma mère" (Ct 8,1). Ce "petit frère" est déjà son Epoux. Dans le même sens, Thérèse fait dire par Marie à une jeune soeur: "L'Enfant-Dieu sera ton Epoux" (PN 13/2). De même encore, pour la fête de Noël 1895, Thérèse fait représenter Le divin petit Mendiant de Noël demandant l'aumône aux carmélites (RP 5). A travers une multitude de symboles, Jésus est présenté comme l'Enfant qui demande du lait (2), un jouet (12), un berceau (21), des langes (22); et aussi comme l'Epoux qui veut se reposer doucement sur "le coeur brûlant d'amour" de son épouse (13), Celui que le Cantique des Cantiques célèbre comme "La Ravissante fleur des champs" (14, cf Ct 2,1); l'épouse est appelée à la pleine ressemblace avec lui: "Ah! soyez la vivante image/ Le pur Miroir de votre Epoux" (16).

     Car le petit Enfant est toujours le Tout-Puissant qui ne cesse de créer le monde; il est déjà l'Epoux qui aime consciemment son épouse et qui "pense" à elle. Notre sainte le dit clairement dans sa Poésie 24 en parlant à Jésus:

 

"De ta petite main qui caressait Marie

Tu soutenais le monde et lui donnais la vie.

Et tu pensais à moi" (PN 24/6).

 

     La même certitude est constamment affirmée par Thérèse. On en trouve une belle expression dans Le rêve de l'Enfant Jésus (LT 156), récit symbolique dans lequel la carmélite commente un tableau peint par elle-même[49]. Le petit Enfant est déjà consciemment tourné vers la Passion et l'Eucharistie pour l'amour de son épouse. 

     Bien loin d'être une pieuse exagération, il s'agit là d'un des points forts de la christologie thérésienne. De façon simple, expérimentale et amoureuse, elle "vérifie" la réalité de la vision béatifique toujours présente dans l'âme de Jésus, depuis sa conception, en toute sa vie terrestre, dans sa Passion et pour l'éternité. C'est seulement grâce à cette vision que Jésus, en son Coeur humain, pouvait véritablement connaître et aimer personnellement chacun d'entre nous, tout homme, depuis les origines jusqu'à la fin des temps. La même vérité de cette vision, que saint Thomas manifestait du point de vue de la théologie spéculative (fides et ratio), Thérèse la fait resplendir du point de vue de la théologie mystique (fides et amor).

     Remarquons encore que la superposition des Mystères de l'Enfance, de la Passion et de l'Eucharistie est une des grandes constantes de la théologie thérésienne.  La même doctrine trouve son plus long développement dans la petite pièce de théatre Les anges à la crèche de Jésus (RP 2). Ces mystères sont successivement représentés par des anges: l'Ange de l'Enfant Jésus, l'Ange de la Sainte Face, l'Ange de l'Eucharistie. Tous ces anges chantent la merveilleuse beauté la Divine Fleur dans ces Mystères de son abaissement. On y remarque l'accent typiquement thérésien sur la petitesse de Jésus dans l'hostie, où il est "bien plus petit qu'un enfant" (5r), où sa Face est cachée "sous un voile encore plus épais que celui de la nature humaine" (5v).

     Enfin, il faut mentionner un autre accent très délicat de Thérèse concernant les prêtres: la comparaison entre le prêtre et Marie à cause de leur contact quotidien avec le Corps de Jésus. Ainsi, pendant son noviciat, Thérèse écrit à sa soeur Céline:

 

     "Il faut que cette année nous fassions beaucoup de prêtres qui sachent aimer Jésus! qui le touchent avec la même délicatesse que Marie le touchait dans son berceau" (LT 101).

 

     C'est exactement ce que Thérèse demandera plus tard à Marie, en la priant pour le séminariste Maurice Bellière, son premier frère spirituel:

 

     "Daignez lui enseigner déjà avec quel amour vous touchiez le Divin Enfant Jésus et l'enveloppiez de langes, afin qu'il puisse un jour monter au Saint Autel et porter en ses mains le Rois des Cieux. Je vous demande encore de le garder toujours à l'ombre de votre manteau virginal" (Pri 8).

 

     Pour Thérèse comme saint Louis-Marie de Montfort, l'Amour de l'Enfant Jésus et l'Amour de l'Eucharistie ne font qu'un, puisqu'il s'agit du "vrai corps qui est né de Marie". Marie qui nous l'a donné est aussi Celle qui nous apprend à l'aimer et à le faire aimer, selon la définition que Thérèse a donné de sa vocation sur la terre et pour l'éternité: "Aimer Jésus et le faire aimer" (LT 220).


 

    [1]Thérèse de Lisieux est citée de nouveau au début de la Quatrième partie, en écho de l'hymne à la charité de saint Paul (I Co 13): "La charité est vraiment le "coeur" de l'Eglise, comme l'avait bien pressenti sainte Thérèse de Lisieux, que j'ai voulu proclamer Docteur de l'Eglise justement comme experte en scientia amoris" (n° 42).

    [2]Cf ma thèse de Doctorat: Connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance. La théologie des Saints (Venasque, 1989, ed du Carmel). La même méthode a été utilisée plus récemment dans mon livre: L'Amour de Jésus. La christologie de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (Paris, 1997, ed. Desclée, col "Jésus et Jésus-Christ" n° 72). Ce livre a été traduit en italien: L'Amore di Gesù. La cristologia di santa Teresa di Gesù Bambino (Roma, 1999, Libreria Editrice Vaticana).

    [3]Ms C, 36r. Au cours de cette étude, nous citerons les textes de Thérèse à partir de l'édition critique: THERESE DE LISIEUX Oeuvres Complètes (Paris, 1992, ed du Cerf), en utilisant les sigles: Ms, pour les trois Manuscrits autobiographiques (A, B et C), LT pour les Lettres, PN pour les Poésies, RP pour les Récréations Pieuses et Pri pour les Prières.

    [4]La distinction de ces trois polarités apparaît de façon géniale dans les oeuvres de Denys l'Aréopagite (cf en particulier le chapitre III de sa Théologie Mystique).

    [5]Selon l'expression classique de saint Anselme: "Fides quaerens intellectum", premier titre de son Proslogion.

    [6]Somme Théologique, I, q. 1 art 2.

    [7]II-II q. 45 art 2.

    [8]Cf la définition du Concile Oecuménique de Nicée II en 787 contre l'Iconoclasme (Dz 600-603). A présent, nous employons le mot Icône au sens large, pour désigner toute image sainte, qu'elle soit peinte ou sculptée.

    [9]"Amore illius Dei, qui pauper positus est in praesepio, pauper vixit in saeculo et nudus remansit in patibulo" (Testament de sainte Claire, n°45, in Fontes Franciscani, Assisi, 1995, ed. Porziuncola, p. 2316).

    [10]Cette expression est de Charles Péguy dans Un nouveau théologien, Monsieur Fernand Laudet (paragraphe 203). Sur la valeur herméneutique de cette affirmation, je renvoie à mon livre Connaître l'Amour du Christ..., p. 407sq.

    [11]Le principal texte dogmatique sur ce sujet est le troisième canon du Concile de Latran (649), rédigé par saint Maxime le Confesseur: "Si quelqu'un ne confesse pas que Marie est proprement et véritablement la sainte Mère de Dieu toujours Vierge et Immaculée, selon les saints Pères, en ce sens propre et véritable que, sans la semence (asporôs), mais de l'Esprit-Saint, elle a conçu dans les derniers temps le Dieu Verbe engendré du Père avant tous les temps, qu'elle l'a engendré sans corruption (aphthorôs) et que sa Virginité est demeurée intacte (alutou) après l'enfantement, qu'il soit condamné" (Dz 503). Saint Thomas reparlera de la virginité de Marie pendant l'enfantement dans la question 35 sur la Naissance de Jésus. Marie l'a enfanté sans douleur (art 6).

    [12]Dans les titres des articles de ces deux questions, l'expression "in primo instantis conceptionis" apparaît comme le grand leitmotiv.

    [13]q. 33 art 1-3. Saint Thomas reprend brièvement, d'un point de vue historique et dynamique, ce qu'il avant longuement considéré d'un point de vue statique et ontologique dans les questions 2 à 6 de cette même Troisième Partie de la Somme.

    [14]Cf III q. 7 art 3; q. 9 art 2; q. 10.

    [15]Les textes cités à présents sont traduits directement à partir de l'édition critique: SANTA CATERINA DA SIENA: Le Orazioni (a cura di G. CAVALLINI, Roma, 1978, ed. Cateriniane). Nous citons l'Orazione XI nel giorno dell'Annunciazione d'après les pages de cette éditon (p. 118-133).

    [16]Ibid, p. 118.

    [17]Ibid, p. 128.

    [18]Ibid, p. 126.

    [19]Lettre 144. Pour les Lettres, nous suivons l'édition italienne: SANTA CATERINA DA SIENA: Lettere (Milano, 1987, ed. Paoline).

    [20]Oraison 11, p. 128.  On trouve la même doctrine dans la Lettre 16, lorsque Catherine entend Jésus lui dire: "Ne te souvient-tu pas, mon enfant, qu'une fois, lorsque je te montrai ma naissance, tu me vis nouveau-né, portant la croix à mon cou? Car je te l'apprendrai, dès que je fus semé, moi, la Parole incarnée, dans le ventre de Marie, aussitôt commença pour moi la croix du désir que j'avais d'obéir à mon Père et d'accomplir sa volonté dans l'homme, c'est-à-dire de rétablir l'homme dans la grâce pour qu'il parvienne à la fin pour laquelle il avait été créé".  Cette vérité était en effet exprimée dans l'iconographie de l'époque: Jésus nouveau-né dans les bras de Marie était souvent représenté avec une petite croix autour du cou.

    [21]Ibid, p. 132. Ce résumé de la foi de l'Eglise concernant la permanence de l'union hypostatique entre la mort et la résurrection (in triduo mortis) correspond à l'enseignement de saint Thomas dans la Somme (III q. 50-52).

    [22]C'est avec cette expression de H. Brémond que le Père Raymond DEVILLE présente Saint Louis-Marie de Montfort dans son excellent livre sur L'Ecole Française de Spiritualité, après avoir considéré successivement Bérulle et les autres grands représentants de cette "Ecole" (Paris, 1987, ed. Desclée). Dans le même sens, on peut toujours recommander le livre de P. COCHOIS: Bérulle et l'Ecole Française (Paris, 1963, ed. du Seuil).

    [23]Nous citons La vie de Jésus d'après le texte de l'édition critique: PIERRE DE BERULLE: Oeuvres Complètes, vol. 8 (Paris, 1996, ed. du Cerf).

    [24]Dans le chapitre 18, Bérulle exprime avec splendeur la profonde relation symbolique entre le Sein de la Vierge et le Sein du Père: "O Père, O Vierge! O Fils, O Mère! O Sein du Père, ô sein de la Vierge: sein du Père adorable et impénétrable, sinon au Fils qui est conçu et qui repose en icelui! O sein de la Vierge clos et vénérable, et ce qui passe les merveilles de la terre (et rend hommage au sein du Père) sein pur et fécond, sein clos à l'homme et ouvert au Fils de l'homme; sein virginal et maternel tout ensemble; sein adorant le sein du Père et les émanations éternelles! O sein du Père, ô sein de la Vierge!" (La Vie de Jésus, p. 265).

    [25]La Vie de Jésus, titre du chapitre 23, p. 275.

    [26]Ibid, ch 25, p. 281.

    [27]Ibid, p. 281.

    [28]Ibid, p. 282.

    [29]Ibid, ch 26, p. 286-288.

    [30]Ibid, p. 289.

    [31]Ibid, titre du chapitre 27, p. 290.

    [32]Ibid, ch 28, p. 298.

    [33]Ibid, p. 299.

    [34]Dans le Traité de la Vraie Dévotion, saint Louis-Marie fait un vibrant éloge du Cardinal de Bérulle en résumant sa doctrine (n° 162). Nous citons le texte d'après l'édition critique: SAINT LOUIS-MARIE GRIGNION DE MONTFORT: Oeuvres Complètes (Paris, 1966, ed. du Seuil), en utilisant les sigles VD pour le Traité de la Vraie Dévotion et SM pour le Secret de Marie, avec les numéros des paragraphes.

    [35]Telle est l'expression que j'ai utilisée pour ma récente publication: SAINT LOUIS-MARIE GRIGNION DE MONTFORT: L'Amour de Jésus en Marie (Genève, 2000, ed Ad Solem). Le second volume contient le texte intégral du Traité de la Vraie Dévotion et du Secret de Marie (qui est le résumé du Traité), tandis que le premier présente la doctrine contenue dans ces oeuvres, dont les titres traditionnels de Traité et de Secret viennent des éditeurs et non de l'auteur. J'ai voulu mettre ainsi l'accent sur le caractère radicalement christocentrique de cette doctrine, sur sa dynamique qui est celle de l'Amour ("l'Amour de Jésus que nous cherchons par Marie" VD 67), et son accent particulier sur le Mystère de l'Incarnation, mystère de "Jésus vivant et régnant en Marie" (VD 248).

    [36]L'Amour de la Sagesse Eternelle, n° 233.

    [37]La même référence à Ph 2,7 se trouve à la première place lorsque, dans son Traité, Louis-Marie indique en résumé les principaux fondements bibliques de l'esclavage d'amour: "Il n'y a rien aussi parmi les chrétiens qui nous fasse plus absolument appartenir à Jésus Christ et à sa sainte Mère que l'esclavage de volonté, selon l'exemple de Jésus‑Christ même, qui a pris la forme d'esclave pour notre amour: Formam servi accipiens, et de la Sainte Vierge, qui s'est dite la servante et l'esclave du Seigneur. L'Apôtre s'appelle par honneur servus Christi. Les Chrétiens sont appelés plusieurs fois dans l'Écriture sainte servi Christi" (VD 72).

    [38]On peut citer par exemple ce très beau texte du Traité: "Cette pratique de dévotion à la Très Sainte Vierge est un chemin parfait pour aller et s'unir à Jésus‑Christ, puisque la divine Marie est la plus parfaite et la plus sainte des pures créatures, et que Jésus‑Christ, qui est parfaitement venu à nous n'a point pris d'autre route de son grand et admirable voyage. Le Très‑Haut, l'Incompréhensible, l'Inaccessible, Celui qui Est, a voulu venir à nous, petits vers de terre, qui ne sommes rien. Comment cela s'est‑il fait?  Le Très‑Haut a descendu parfaitement et divinement par l'humble Marie jusqu'à nous, sans rien perdre de sa divinité et sainteté; et c'est par Marie que les très petits doivent monter parfaitement et divinement au Très‑Haut sans rien appréhender. L'Incompréhensible s'est laissé comprendre et contenir parfaitement par la petite Marie, sans rien perdre de son immensité; c'est aussi par la petite Marie que nous devons nous laisser contenir et conduire parfaitement sans aucune réserve. L'Inaccessible s'est approché, s'est uni étroitement, parfaitement et même personnellement à notre humanité par Marie, sans rien perdre de sa Majesté, c'est aussi par Marie que nous devons approcher de Dieu et nous unir à sa Majesté parfaitement et étroitement sans craindre d'être rebutés. Enfin, Celui qui Est a voulu venir à ce qui n'est pas et faire que ce qui n'est pas devienne Dieu ou Celui qui Est; il l'a fait parfaitement en se donnant et se soumettant entièrement à la jeune Vierge Marie, sans cesser d'être dans le temps Celui qui Est de toute Éternité; de même, c'est par Marie que, quoique nous ne soyons rien, nous pouvons devenir semblables à Dieu, par la grâce et la gloire, en nous donnant à elle si parfaitement et entièrement, que nous ne soyons rien en nous‑mêmes et tout en elle, sans crainte de nous tromper" (VD 157).

    [39]Par exemple, la "pratique intérieure" de la parfaite dévotion est caractérisée par l'expression: "faire toutes ses actions par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie, afin de les faire plus parfaitement par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, en Jésus et pour Jésus" (VD 257).

    [40]Parmi les "vérités fondamentales" de la Vraie Dévotion à Marie, la première est le christocentrisme. Cette "première vérité" est formulée de façon splendide au n° 61 du Traité.

    [41]"Le Saint‑Esprit ayant épousé Marie, et ayant produit en elle, et par elle, et d'elle, Jésus‑Christ, ce chef‑d'oeuvre, le Verbe incarné, comme il ne l'a jamais répudiée, il continue à produire tous les