Elisabeth de la Trinité, une  “théologie”  au féminin

 

Elisabeth de la Trinité, une  “théologie”  au féminin

(Article Paru dans: Esprit &Vie, N 157, octobre 2006, 1ère quinzaine)

Et dans le bulletin Lien des Moniales, n° 167, octobre 2006.

SR MARIE-MICHELLE DE LA CROIX

Dans un monde d’inquiétude, d’angoisse, de peurs, beaucoup parmi nous aspirent à la paix; Dans un monde de bruit, de stress, de pressions de toutes sortes, certains d’entre nous ont soif de silence; Dans une société où on tend à mettre toutes les religions sur le même plan, on se demande quelle est l’originalité de notre foi. Sr Marie Michelle de la Croix, o.c.d. du Carmel de Dijon-Flavignerot, nous invite à mettre nos pas Dans ceux d’Elisabeth de la Trinité, décédée Dans son couvent il y a cent ans (9 novembre 1906).

Les sigles utilisés sont ceux des Œuvres complètes:

CF:      Le Ciel dans la foi, Traité spirituel I;

DR:      Dernière retraite, Traité spirituel II;

J:          Journal; L: Lettres;

LA:      Laisse-toi aimer, Traité spirituel IV;

NI:       Notes intimes;

P:         Poésies;

S:         Soeur Elisabeth de la Trinité, Souvenirs, CARMEL DE DIJON (Mère Germaine), ed. 1956.

Nous conservons la typographie d’Elisabeth notamment en ce qui concerne les majuscules pour certains mots.

Il me semble qu’au Ciel, ma mission sera d’attirer les âmes en les aidant à sortir d’elles pour adhérer à Dieu par un mouvement tout simple et tout amoureux, et de les garder en ce grand silence du dedans qui permet à Dieu de s’imprimer en elles, de les transformer en Lui-même... Mon Maître me presse, Il ne me parle plus que de l’éternité d’amour”  (L 335 du 28 octobre 1906’.) En cette année 2006, le Carmel et l’Église célèbreront l’entrée de la Bienheureuse Elisabeth de la Trinité dans cette Trinité  d’amour d’ou elle remplit sa mission auprès d’innombrables amis qui ont trouve en elle un guide vers le  “Dieu tout Amour”. En sont témoins les lettres que nous recevons des cinq continents: du Brésil au Japon et de la Finlande à L’Afrique du Sud et à l’Australie...

Actualité d’Elisabeth

Dans les années 1920-1950, beaucoup de séminaristes et de prêtres trouvèrent en Elisabeth un guide spirituel: elle leur ouvrait la porte des Ecritures, leur communiquait sa passion pour le Christ, leur apprenait à goûter la présence de Dieu en leur coeur, les entraînait avec chaleur et simplicité dans les profondeurs du mystère trinitaire. Cette influence subit ensuite une éclipse due à quelques préjugés, encore tenaces aujourd’hui dans certains milieux. Nommons-les rapidement afin de les écarter:

- Sous l’influence d’un livre bien connu du P. Philipon, o.p., Elisabeth était surtout devenue  “une doctrine” (P. PHILIPON, La doctrine spirituelle de Sœur Elisabeth de la Trinité, Paris, Ed. Desclée de Brouwer, 1939): il trouvait dans la jeune Carmélite une belle “illustration”  des vertus théologales, des dons du Saint-Esprit, etc.

- D’autre part, cette  “doctrine” s’exprime parfois dans des mots qui paraissent un peu trop sublimes. Le lecteur se sent dépassé et risque de laisser tomber: Elisabeth serait trop loin de la vie, et de la vie d’aujourd’hui.

- Autre reproche: elle ne serait pas originale. En lisant l’excellente édition des Œuvres complètes  par le P. Conrad De Meester, on peut relever des expressions empruntées au P. Vallée ou encore à Thérèse de Lisieux, qu’elle aimait des avant son entrée au Carmel: de là à penser qu’elle ne fait que répéter, le pas est vite franchi.

Pourtant celui qui la fréquente avec plus d’attention, de respect, et s’ouvre à son amitié, fait la connaissance d’une jeune femme originale, attachante, simple, qui a vraiment quelque chose à nous dire. Il découvre alors des aspects de sa personne et de son message bien capables de lui parler dans le contexte de notre aujourd’hui.

- Dans un monde d’inquiétude, d’angoisse, de peurs, beaucoup de jeunes et même de moins jeunes sont tentés de fuir dans des paradis artificiels ou de se perdre dans le grand marche des “spiritualités”  qui promettent la paix intérieure, l’harmonie inaltérable, l’équilibre “clés en mains”. Elisabeth peut offrir un autre chemin de paix, un chemin d’amour: la, je ne suis pas créateur de mon bonheur, je le reçois dans une rencontre vivante avec un Autre.

- Dans un monde de bruit, de stress, de pressions de toutes sortes, elle peut enseigner un chemin de recueillement, de silence, elle peut nous apprendre le prix du temps, de la durée, de la simple présence à soi-même, aux autres, à Dieu. Le chemin de la simplicité.

Dans un livre ou il dialogue avec un psychiatre (P. Amédée et Dominique Megglé, Le moine et le psychiatre. Entretiens sur le bonheur, Paris, Ed. Bayard - Centurion. 1995.), le P. Amédée, cistercien, de l’abbaye de Bricquebec, regroupe les trois ennemis de l’homme moderne sous le sigle EEE: encombrement, éparpillement, énervement. Et il conclut: a. Il faut simplifier pour unifier [...]. Si on veut lutter efficacement contre l’ennemi, il faut la simplicité. La simplicité est maîtrise de l’être sur l’avoir [...]. La simplicité, urgence de la vie moderne, réclame un entraînement à la préférence [...]. L’ascèse de la vie moderne consiste dans la préférence systématique donnée à l’essentiel, et même à l’essentiel de l’essentiel. Elisabeth peut en être l’éducatrice.

- Dans une société ou les exigences de la laïcité tendent à mettre toutes les religions sur le même plan, ou l’islam est particulièrement mis en valeur et en question, ou le téléspectateur est tenté de confondre les trois monothéismes, sa foi lumineuse en Dieu Trinité peut aider les chrétiens à se situer autrement, non seulement comme tenants d’une doctrine différente, mais comme enfants d’un Dieu Père qui nous a donne son Fils et demeure en nos coeurs par son Esprit. Elisabeth ouvre les coeurs à l’expérience vivante de ce mystère du Dieu Amour.

Commençons par tracer une brève esquisse biographique de celle dont le vicaire de sa paroisse dijonnaise disait: “Elisabeth Catez, avec sa nature, sera un ange ou un démon?” Tout n’était donc pas acquis d’avance... Il s’agit d’une forte personnalité, dont il faut suivre la croissance: du bébé possessif et coléreux à la communiante possédée par Jésus, de la pianiste virtuose à la moniale offerte à la Trinité et devenue louange de gloire pour Dieu?

Esquisse biographique

La petite Sabeth Catez, fille d’un capitaine et petite-fille d’un commandant, naît le 18 juillet 1880 dans un camp militaire, près de Bourges. Tempérament combatif, énergique, très affectueux et droit mais parfois violent: il en faut peu pour enflammer sa colère, et certaines photos mettent en relief le contraste entre son regard furieux et la douceur de sa petite soeur, plus jeune de deux ans, l’inséparable et bien-aimée Guite.

Par amour pour Jésus et pour sa mère, elle combat son -terrible caractère. La mort de son père lorsqu’elle a sept ans, puis sa première confession, marquent des étapes importantes sur son chemin de conversion, mais c’est la première communion, ardemment désirée et vécue comme une alliance d’amour, qui scelle la victoire définitive. À partir de ce jour, plus jamais de colère. Jésus  s’est donne, Jésus  l’a comblée: “Je n’ai pas faim, Jésus  m’a nourrie” (S 8.) Elle aussi s’est donnée sans retour. Le jour même, elle apprend que son nom  “Elisabeth”  signifie  “maison de Dieu”, et c’est pour elle la confirmation d’une expérience intérieure: le Seigneur l’habite, il l’appelle au-dedans, il est  “l’ami de tous les instants”, comme elle l’écrira plus tard.

Aux yeux de tous, elle reste une jeune fille pleine d’entrain,  “toujours en tête de la bande”, dira un témoin, et une pianiste de plus en plus remarquée: premier prix du Conservatoire à treize ans, dont le jeu  “tirait des larmes”  à ses auditeurs et lui valait les honneurs de la presse locale. Mais au fond de son coeur  un seul amour: Jésus ; un seul désir: lui consacrer sa vie au Carmel,  “partager ses douleurs”, s’offrir comme lui, avec lui, pour lui. à l’aise dans son milieu et dans son temps, amie chaleureuse et recherchée, ouverte à tout ce qui est beau, elle voyage, elle danse, fait du tennis et de l’anglais, tout en se donnant au catéchisme et au patronage des enfants pauvres. Quant au piano, il est son confident et l’expression de sa prière la plus intime... De même que son Journal, qui nous révèle avec des accents parfois déchirants, son ardeur missionnaire et son désir du Carmel.

Sa mère, qui s’est longtemps opposée à sa vocation, donne enfin son consentement et Elisabeth entre au Carmel le 2 août 1901. Elle y reçoit le nom d’Elisabeth de la Trinité, qui deviendra pour elle un nom de grâce, une entrée nouvelle dans le mystère même de Dieu. Encore novice, elle écrit à sa soeur: “Oh oui, ma Guite, cette fête des Trois est bien la mienne, pour moi il n’en est pas une semblable. [...] C’est une fête de silence et d’adoration; je n’avais jamais si bien compris le Mystère et toute la vocation qu’il y à dans mon nom [...] c’est dans ce grand Mystère que je te donne rendez-vous. Qu’Il soit notre Centre, notre Demeure” (L 113.) Cette lettre nous montre, sur le vif, son charisme propre: vivre avec Dieu qui vit en elle, vivre dans le mystère de Dieu comme dans son élément naturel, et y entraîner ceux qu’elle aime avec une telle simplicité et une telle ferveur qu’ils s’y trouvent aussi de plain-pied. L’amour passionné du Seigneur et l’amitié cordiale, ouverte à tous, sont des traits caractéristiques d’Elisabeth.  “Chère Madame, vivons avec Dieu, comme avec un ami, rendons notre foi vivante pour communier à Lui à travers tout” (L 122 à Mme de Sourdon.)

Elle vit dans la foi, bien obscure durant son année de noviciat, mais sa joie est d’aimer. Peu après sa profession, elle écrit: “Qu’importe l’occupation en laquelle Il me veut: puisqu’Il est toujours avec moi, l’oraison, le coeur à coeur  ne doit jamais finir! Je le sens si vivant en mon âme, je n’ai qu’a me recueillir pour le trouver au-dedans de moi, et c’est cela qui fait tout mon bonheur; Il à mis en mon coeur une soif d’infini et un si grand besoin d’aimer que Lui seul peut rassasier. N (L 169.) Plus elle avance dans sa vie de carmélite, plus tout devient simple, car tout est donné, et ce qu’elle découvre, elle le partage avec bonheur: “Je viens de lire dans saint Paul des choses splendides sur le mystère de l’adoption divine. Naturellement, j’ai pensé à toi, ce serait bien extraordinaire qu’il en fut autrement: toi qui es mère et qui sais quelles profondeurs d’amour le bon Dieu à mises en ton coeur  pour tes enfants, tu peux saisir la grandeur de ce mystère: enfants de Dieu, ma Guite, est-ce que cela ne te fait pas tressaillir?”(L 239, à sa soeur.)

Elisabeth, c’est la simplicité même: rencontre d’un Amour qui dépasse tout, fidélité à cette intuition première par une réponse de foi joyeuse et généreuse, vie recueillie en présence de la Trinité sainte qui habite son coeur, vie fraternelle, donnée dans l’oubli de soi au milieu de ses soeurs. Elle se nourrit de l’Écriture, surtout de saint Paul, et trouve dans l’épître aux Ephésiens sa vocation de  “Louange de gloire”  de Dieu. À la fin d’une retraite, le 21 novembre 1904, elle écrit pour elle seule, sur une feuille arrachée à un carnet, une prière: “O mon Dieu Trinité que j’adore”, que sa prieure ne découvrira qu’après sa mort. Comment aurait-elle pu penser que cette prière serait traduite aujourd’hui en plus de trente langues? En fait, il s’agit pour elle d’une offrande d’elle-même au Dieu Père tout Amour, au Christ crucifié par amour, et à l’Esprit d’amour, Feu consumant qui fera de sa vie  “une humanité de surcroît en laquelle le Verbe renouvelle tout son mystère”.

Ce mystère s’accomplira dans sa chair même. Atteinte de la maladie d’Addison, alors incurable, elle s’affaiblit peu à peu. Elle ne cesse de regarder les Trois, elle est résolue à “communier effectivement à la Passion de son Maître” (DR 13) et s’offre pour l’Eglise. Parvenue au seuil de l’éternité d’amour, elle reste en profonde communion avec sa prieure, ses soeurs du Carmel, sa famille, ses amis. Pour chacun, elle est pleine d’attention et de reconnaissance, confiant ainsi son secret: “C’est cette intimité avec Lui, "au-dedans", qui à été le beau soleil irradiant ma vie”  (L 333.)

Lucide jusqu’à la fin, consumée par la souffrance, véritablement calcinée, elle demeure unie au Christ: “Je le trouve en la Croix, c’est là qu’Il me donne la Vie”

A l’aube du 9 novembre 1906, elle s’envole vers le  “Grand Foyer d’amour”.

Ses derniers mots: “Je vais à la Lumière, à l’Amour, à la Vie!”

Une  “théologie”  au féminin?

Elisabeth, ce n’est donc pas d’abord une “doctrine”, c’est une passion, une expérience vivante du Dieu vivant, mais aussi une amitié offerte à ceux que Dieu met sur son chemin, aujourd’hui comme il y à un siècle. Le partage de ce qu’elle découvre et de ce qu’elle vit peut devenir, en quelque manière, une autre forme de “théologie”. Certes, elle n’a aucune prétention de ce genre. Pourtant, si on ne réserve pas le mot à une élaboration systématique des vérités de la foi, mais qu’on y voit, comme à l’époque des Pères, une pénétration croyante des profondeurs de Dieu, on peut oser qualifier ainsi son message.

Dans une étude aussi brève, nous ne pouvons qu’indiquer trois entrées, typiquement féminines, dans cette connaissance expérimentale du mystère chrétien.

Épouse du Christ

Elisabeth est une grande amoureuse. Et cela depuis l’enfance: “J’aimais beaucoup la prière, et tellement le bon Dieu, que même avant ma première communion, je ne comprenais pas qu’on put donner son coeur à un autre; et, des lors, j’étais résolue à n’aimer que Lui et à ne vivre que pour Lui” (S 16.) Jésus  est l’Unique, le Bien-aimé. Comment le connaît-elle?

C’est sur les genoux de sa mère qu’elle à entendu son nom pour la première fois, qu’elle à appris ses prières et regarde le crucifix. Celle qui écrira plus tard  “O mon Christ aime, crucifie par amour”  à reçu des l’enfance la révélation d’un amour au-delà de tout amour qui se dit - sans mots - sur la croix ou le Fils du Père donne sa vie pour nous. Elisabeth apprend, elle regarde, et ce qu’elle saisit devient Vérité vivante: elle fait prier sa poupée, elle embrasse la croix. Gestes d’enfant mais qui traduisent un élan profond que rien ne pourra plus freiner. Son coeur fait pour l’amour reconnaît l’amour et s’y attache. Elle expérimente au fond de son coeur la présence de Jésus. Il est la, il l’habite. Alors, entre la “passion”  de la colère - qui l’habite aussi - et la  “vérité” de l’amour, il faut choisir, et elle lutte de toutes ses forces.

Il est important de noter le lien étroit entre expérience goûtée et vérité reçue. L’expérience est personnelle mais non pas subjective. Elle accueille et cherche la vérité: dans ses lectures, dans les enseignements, mais surtout dans les sacrements. Sa première confession est une étape de conversion, et la première communion un sceau d’alliance et une vraie transformation. Plus tard, elle approfondira les richesses du baptême. Son amour à besoin de fondements objectifs, et toute vérité devient amour.

A quatorze ans, elle choisit Jésus comme unique Époux; à dix-sept ans, dans une poésie écrite au jour de la Pentecôte, elle supplie l’Esprit de la plonger dans ses flammes pour faire d’elle une  “Épouse de la Trinité”; à dix-neuf et vingt ans, son Journal n’est qu’un long dialogue avec l’Époux auquel elle veut offrir sa vie et pour lequel elle brûle de convertir les pécheurs. II ne s’agit jamais d’une effusion sentimentale. Pour elle, être épouse, c’est  “partager”. Dans un langage naïf, encore maladroit, le Journal est tout brûlant de ses désirs de partager les souffrances de Jésus: “Pauvre Jésus! Je voudrais passer ces journées auprès de lui pour le consoler de l’oubli, de l’ingratitude des hommes... O Jésus, mon Amour, ma Vie, mon Époux Bien-aimé, ta croix, je t’en supplie, oh, donne-moi ta croix, je veux la partager avec toi” (J 7.) Qu’on ne pense pas à une fièvre masochiste. Il s’agit plutôt d’une perception aigue de ce que Paul, qu’elle découvrira plus tard avec tant de bonheur, appelle  “la folie de Dieu plus sage que les hommes”: au Dieu qui se dit dans “un messie crucifie”, Elisabeth veut répondre en  “partageant”, comme une épouse.

Plus tard, au cours de son noviciat, Elisabeth médite ce que signifie pour elle devenir  “épouse du Christ” par sa profession religieuse. Et elle écrit, pour elle seule, une page étonnante:

“Il faut vivre sa vie d’épouse! "Épouse", tout ce que ce nom fait pressentir d’amour donne et reçu! D’intimité, de fidélité. De dévouement absolu![...]

“Être épouse, c’est avoir les yeux dans les siens, la pensée hantée par Lui, le coeur tout pris, tout envahi, comme hors de soi et passe en Lui, l’âme pleine de son âme, pleine de sa prière, tout l’être captive et donné...

“C’est, en le fixant toujours du regard, surprendre le moindre signe et le moindre désir; c’est entrer en toutes ses joies, partager toutes ses tristesses. C’est être féconde, co-rédemptrice, enfanter les âmes à la grâce, multiplier les adoptes du Père, les rachetés du Christ, les cohéritiers de sa gloire. [...] Théologie existentielle et apostolique, qui débouche sur le Mystère des Trois.

“Enfin être prise pour épouse, épouse mystique, c’est avoir ravi son Coeur au point qu’oubliant toute distance, le Verbe s’épanche dans l’âme comme au sein du Père avec la même extase d’infini amour! C’est le Père, le Verbe et l’Esprit envahissant l’âme, la défiant, la consommant en l’Un par l’amour. C’est le mariage, l’état fixe, parce que c’est l’union indissoluble des volontés et des coeurs. Et Dieu dit: Faisons-Lui une compagne semblable à Lui, ils seront deux en un.” (NI 13.)

Remarquons la résonance profondément biblique de ce texte jailli de la plume d’une jeune femme de vingt-deux ans. Elle rejoint le projet de Dieu manifeste des la Genèse, la passion d’amour exprimée, au coeur de la Bible, dans le Cantique des cantiques, en attendant de s’identifier, à l’approche de sa mort, à l’épouse de L’Agneau dont parle l’Apocalypse: “C’est Marie, l’Immaculée, qui m’a donne l’habit du Carmel et je lui demande de me revêtir de cette "robe de fin lin" dont l’épouse se pare pour se rendre au souper des noces de l’Agneau”  (L 294.)

Disciple du Christ, à la manière de  “Madeleine”

Dans sa prière à la Trinité, Elisabeth exprime au Christ une première demande: “O mon Christ aime, Crucifie par amour, je voudrais être une épouse pour votre coeur”, puis dans un second temps, elle s’adresse à lui comme Verbe: “O Verbe éternel, Parole de mon Dieu, je veux passer ma vie à vous écouter, je veux me faire tout enseignable..”

Elle apparaît ainsi: épouse et disciple, épouse pour le coeur, disciple pour la Parole... On sait combien l’Écriture à nourri sa vie de foi et comment elle en à redonne le goût à tant de chrétiens à une époque ou la Parole de Dieu servait surtout à illustrer ou défendre des vérités.

Mais elle ne sera pas disciple à la manière de Pierre, toujours prêt à répondre, marchant derrière et parfois devant son Seigneur? Son idéal, c’est  “Madeleine”. Une Madeleine  “englobante”  car, pour Elisabeth comme pour ses contempo­rains, les deux Marie: Marie de Magdala et Marie de Béthanie, ne font qu’une. 11 faut leur ajouter la pécheresse de Lc 7, 37-50. Ces trois femmes, devenues une unique  “Madeleine”, incarnent ce qu’elle souhaite vivre, et lui suggèrent le nom privilégié qu’elle donne à Jésus: le Maître, le bon Maître, mon Maître. Elle y fait passer son admira­tion et son adoration, son désir de dépendance et de fidélité, son écoute de disciple attentive, son coeur  d’amante passionnée.

C’est le mot qui traduit l’intraduisible Rabbouni! adressé par Marie-Madeleine au Ressuscite, et le mot de Marthe à sa soeur Marie de Béthanie: “Le Maître est la et il t’appelle”  Comme la première, elle  “cherche son Maître au matin de la Résurrection (L 227), et elle témoigne avec enthousiasme:

 “Il est toujours vivant, le Christ de Madeleine?

C’est le Verbe de Dieu, l’Éternelle splendeur,

L’Immuable Beauté qui captive les coeur s” (P 84.)

Mais comme la deuxième, bien plus souvent encore, elle aspire à “rester toujours auprès du Maître, le contemplant dans un regard tout amoureux” (L 108), “avide de tout entendre, de pénétrer toujours plus loin en ce Mystère de Charité qu’il est venu nous révéler” (L 158).

Même si Elisabeth à entendu quelques savants prédicateurs comme le P. Vallée, rencontre une ou deux fois avant son entrée au Carmel, même si elle à reçu de lui l’apport d’une théologie objective et surtout la confirmation de son expérience, ainsi qu’un vocabulaire pour tenter de la traduire, c’est aux pieds du Christ, sous Faction de l’Esprit, qu’elle à tout appris. Disciple féminin d’un Maître qui est la Parole même, elle devient pour nous, à la suite des femmes de l’Évangile, une éducatrice de l’écoute:

Une écoute croyante, impliquant le don très volontaire de l’attention et de la foi: “Je VEUX passer ma vie à vous écouter, je VEUX me faire tout enseignable.” C’est un choix qui écarte tous les obstacles: “a travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances, je VEUX vous fixer toujours”.

Une écoute qui germe dans le silence et qui crée le silence: “Faisons-nous silencieuses pour écouter Celui qui a tant à nous dire, et puisque, vous aussi, vous avez cette passion de l’écouter, écrit-elle à une jeune amie, nous nous retrouverons près de Lui pour entendre tout ce qui se chante en son âme” (L 164.)

Une écoute disponible, offerte du fond d’un coeur  qui ne refuse rien: “Sa parole, dit saint Paul, est vivante et efficace, et plus pénétrante qu’aucun glaive à deux tranchants. [...] C’est donc elle qui achèvera le travail de dépouillement dans l’âme. [...] Elle opère et elle crée ce qu’elle fait entendre pourvu toutefois que l’âme consente à se laisser faire”  (DR 27.)

Une écoute patiente, persévérante, qui sait attendre et  “demeurer” sans désir de savoir, de sai­sir, de comprendre. 11 suffit d’aimer, d’être la.  “Ah, je voudrais pouvoir dire à toutes les âmes quelles sources de force, de paix et aussi de bonheur elles trouveraient si elles consentaient à vivre en cette intimité. Seulement elles ne savent pas attendre: si Dieu ne se donne pas d’une façon sensible, elles quittent sa sainte présence, et quand Il vient à elles arme de tous ses dons, I1 ne trouve personne.” (L 302.) Être la, comme les saintes femmes au tombeau. Après l’ensevelissement de Jésus, Joseph d’Arimathie s’en va mais les femmes restent la, assises une fois encore dans l’attitude des disciples à l’écoute du Maître. Au matin de Paques, elles seront la, elles entendront le salut du Maître, et Madeleine son propre nom.

Une écoute adorante, ou le silence jaillit en hymne de louange: “Une louange de gloire, c’est une âme de silence qui se tient comme une lyre sous la touche mystérieuse de l’Esprit Saint afin qu’Il en fasse sortir des harmonies divines” (CF 43.)

Une écoute intuitive qui sait entendre le Verbe en son silence même. Postulante au Carmel, elle écrit à sa soeur Guite: “Je te conseille de simplifier tous tes livres, de te remplir un peu moins... Prends ton Crucifix, regarde, écoute” (L 93.) Trois mois avant sa mort, c’est Marie, la mère de Jésus, celle  “dont la vie fut si simple, si perdue en Dieu que l’on ne peut presque rien en dire”, celle qui se tient  “au pied de la Croix, dans la force et la vaillance”, c’est la Vierge qui lui apprendra l’ultime écoute: elle sera la  “pour me faire entendre ces derniers chants de son âme que nul autre qu’elle, sa Mère, n’a pu surprendre” (CF 39 et DR 41). Écoute mariale et  “musicale”, au plus dur de la souffrance qui l’identifie au Christ.

Identifiée au Christ, au cœur de la Trinité

Comme son écoute de la Parole, son entrée dans le mystère trinitaire demeure profondément féminine. Elle ne recherche pas l’intelligibilité du  “Un et Trois”. Elle ne se pose pas de questions sur le  “pourquoi”  et le  “comment”  des relations internes entre les Personnes. Il est évident que la recherche de concepts adéquats est utile et même indispensable à l’Église. De grands génies y ont consacre leurs efforts. L’approche d’Elisabeth est différente: elle à trouve la Porte et elle entre, elle ouvre sa porte et elle accueille. L’unique Porte, c’est le Christ.

Avant d’entrer au monastère, Elisabeth aurait souhaite s’appeler Elisabeth de Jésus, car Jésus est tout pour elle. C’est sa prieure qui lui à propose le nom d’Elisabeth de la Trinité. Alors elle reçoit ce nom, et comme l’épouse reçoit le nom de l’époux et pénètre en sa maison, ce nom lui ouvre un horizon nouveau, l’infini du mystère même de Dieu, le Dieu tout Amour, Un et Trois. Le regard sur le crucifix lui révèle maintenant l’amour du Père: “Restons silencieuses auprès du divin Crucifie et écoutons-le, écrit-elle à une autre aspirante au Carmel. Tous ses secrets, Il nous les dira, c’est Lui qui nous conduira au Père, à Celui qui nous à tant aimées "qu’Il nous à donne son Fils unique" (L 58.) Déjà, à dix-huit ans, un jour de Pentecôte, elle avait écrit une poésie très ardente, adressée au Saint-Esprit, ou elle se nommait déjà  “épouse de la Trinité”. Toute première intuition, c’est à l’Esprit qu’elle demandait l’union à Jésus:

“Qu’en vivant au milieu du monde,

Je n’aspire, je ne voie que Lui,

Lui, mon Amour, mon divin Ami” (P 54.)

A vingt ans, dans sa première lettre au chanoine Angles, elle confie sa souffrance (les relations avec sa mère) et la source ou elle puise la force: “S’Il ne me soutenait, à certains moments je me demande ce que je deviendrais, mais II est avec moi, et avec Lui on peut tout. Que c’est bon de se perdre, de disparaître en Lui, on sent si bien que l’on n’est plus qu’une machine, que c’est Lui qui agit, qui est Tout!”(L 38.) Formule étonnante! Mais plus le vocabulaire est maladroit, plus on saisit l’expérience sur le vif. Elle n’a pas les mots. Saint Paul les lui fournira un an plus tard: “Demandez-lui que je ne vive plus mais que Lui vive en moi” (L 99, voir Ga 2, 20).

Mais elle ira plus loin encore. Jeune novice, elle résume tout dans cette formule saisissante: “Être Lui, voila tout mon rêve” (L 121): non seulement le regarder, non seulement l’écouter, mais être Lui. Ce qu’elle explicitera plus tard dans sa grande prière. Au Christ aimé, Crucifie par amour, elle demande d’être  “revêtue de lui-même”, mais ce  “revêtement”  est encore trop extérieur, et elle ajoute  “identifiée à tous les mouvements de votre âme”, au plus intérieur du Bien-aimé, puis le mouvement s’accélère, devient haletant: je vous demande  “de me submerger, de m’envahir, de vous substituer à moi”. Elisabeth est emportée par la vague, elle disparaît, elle se perd dans L’Océan...

Elle est emportée (un mot qu’elle affectionne !) dans le mouvement trinitaire.  “Que chaque minute m’emporte plus loin dans la profondeur de votre mystère.”  Et en même temps elle voudrait demeurer  "immobile et paisible, comme si déjà mon âme était dans la Trinité". Car la merveille des merveilles, c’est que ce mystère ineffable demeure en nous. Elle l’a appris de Paul et de Jean, mais surtout de l’Esprit agissant dans son silence: “Oh 1 ma Guite, ce Ciel, cette Maison de notre Père, il est au Centre de notre âme![...] à travers tout, [...] tu peux te retirer en cette solitude pour te livrer à l’Esprit Saint, afin qu’Il te transforme en Dieu, qu’Il imprime en ton âme l’Image de la Beauté divine, afin que le Père en se penchant sur toi ne voie plus que son Christ..” (L 239.)

 “Être Lui, voila tout mon rêve”  En fait il ne s’agit pas d’un rêve. Elisabeth est tout à fait réaliste. Pour être Lui, il faut une désappropriation de tous les instants. Pour entrer dans la profondeur du Mystère, il faut lâcher du lest: “Aidez-moi à m’oublier entièrement...” On dirait qu’Elisabeth épouse - autant qu’il est possible à une petite créature - le mouvement qui est au coeur des Trois: dépossession, don total, accueil, lumineuse pauvreté. Elle n’a pas assez de mots pour faire comprendre à ses amis ce chemin d’amour et de bonheur: il s’agit de o se perdre [...] en Celui qu’on aime, sans retour sur soi” (L 179), "s’oublier, se quitter, ne pas tenir compte de soi, regarder au Maître, ne regarder qua Lui" (L 333).

Dans l’âme du Christ, dans la vie humaine du Verbe incarne, l’amour éternel se traduit par l’adhésion sans réserve à la volonté du Père. Quelques semaines avant sa mort, écrasée par la souffrance, Elisabeth reprend les termes du chapitre 7 de l’Apocalypse pour décrire l’attitude de l’âme unie au Christ en son œuvre de rédemption: “Cette âme peut servir Dieu "nuit et jour en son temple"! [...] Elle n’a plus "ni faim ni soif", car malgré son désir consumant de la Béatitude, elle trouve son rassasiement en cette nourriture qui fut celle de son Maître:"la volonté du Père". "Elle ne sent plus le soleil tomber sur elle", c’est-à-dire elle ne souffre plus de souffrir. Alors l’Agneau peut "la conduire aux sources de la vie", la ou Il veut, comme Il l’entend, car elle ne regarde pas les sentiers par lesquels elle passe, elle fixe simplement le Pasteur qui la conduit” (DR 14.) Elisabeth ne s’est pas payée de mots, elle à suivi son Maître, elle à vécu cette identification jusqu’à la croix, jusqu’à la gloire. Elle est entrée à vingt-six ans au Grand Foyer d’amour, au coeur des Trois.

Conclusion

Une trajectoire aussi rapide pourrait nous décourager. Mais, avec nous comme avec ses proches, Elisabeth demeure jusqu’au bout une amie très humaine, simple, fraternelle. Comme elle l’exprimait dans la lettre citée en introduction, sa mission est  “d’attirer les âmes en les aidant à sortir d’elles pour adhérer à Dieu par un mouvement tout simple et tout amoureux”. L’unique secret est de  “se laisser aimer”, comme elle l’écrit dans une lettre -testament à sa prieure,  “sans craindre qu’aucun obstacle n’y soit obstacle” (LA 2).

Quels que soient notre age, notre situation, nos forces physiques, intellectuelles ou spirituelles, Elisabeth nous attire vers son Dieu tout Amour. Elle nous introduit, par le regard sur le Christ, l’écoute de sa Parole, l’accueil de sa présence, à une intelligence vivante, profonde du mystère divin. Et surtout elle nous entraîne sur le chemin d’une transformation existentielle dans l’amour. Elle nous redit aujourd’hui ce qu’elle écrivait quelques mois avant sa mort à sa sœur Guite, maman de deux jeunes enfants: “Je te laisse ma dévotion pour les Trois, à l’"Amour". Vis au dedans avec Eux dans le ciel de ton âme; le Père te couvrira de son ombre, mettant comme une nuée entre toi et les choses de la terre pour te garder toute sienne, I1 te communiquera sa puissance pour que tu l’aimes d’un amour fort comme la mort; le Verbe imprimera en ton âme comme en un cristal l’image de sa propre beauté, afin que tu sois pure de sa pureté, lumineuse de sa lumière; l’Esprit Saint te transformera en une lyre mystérieuse qui, dans le silence, sous sa touche divine, produira un magnifique cantique à l’Amour. Alors tu seras  “la louange de sa gloire”, ce que j’avais rêve d’être sur la terre. C’est toi qui me remplaceras. [...] Crois toujours à L’Amour” (L 269.)

SR MARIE MICHELLE DE LA CROIX, O.C.D.

Carmel de Dijon-Flavignerot

Pour Aller Plus Loin:

- CARMEL DE BOURGES, Les mots d’Elisabeth de la Trinité. Concordance précédée d’un essai sur Elisabeth écrivain par Conrad De Meester, Bourges, Ed. Carmel de Bourges et Carmel Edit, 2006.

- MARIE-MICHEL, Toucher l’Infini. Elisabeth de la Trinité. Une spiritualité prophétique, Paris, Ed. Du Sarment - Ed. du Jubile, novembre 2006.

- Didier DECOIN, Elisabeth Catez ou l’obsession de Dieu, Paris, Ed. Du Cerf, coll.  “Communion des saints”, 2003.

- Conrad DE MEESTER, Elisabeth de la Trinité racontée par elle-même, Paris, Ed. Du Cerf, coll.  “Trésors du christianisme”, 2002.

- ELISABETH DE LA TRINITÉ, Oeuvres complètes, Paris, Ed. du Cerf, coll.  “Oeuvres d’Elisabeth de la Trinité”, 1991.