La communion aimante à la Passion de Jésus pour le salut de tous les hommes,
le témoignage de sainte Gemma Galgani (1878-1903)
fr. François-Marie Léthel ocd
Morte à 25 ans en 1903 à Lucques, en Toscane, Gemma Galgani est presque contemporaine de Thérèse de Lisieux. Les deux jeunes saintes ont en commun un immense Amour vécu dans la plus extrême petitesse et pauvreté. De même que la carmélite s'appelait elle-même "la petite Thérèse", la jeune italienne signait habituellement: "la povera Gemma". Moins connue que Thérèse, Gemma a eu un profond rayonnement; mystique de la Passion de Jésus, elle a particulièrement influencé deux grands saints du XXème siècle, témoins privilégiés de ce même Mystère: saint Maximilien-Marie Kolbe et le bienheureux Padre Pio.
La "pauvre Gemma" semble n'avoir connu dans sa vie qu'un continuel échec: la déchéance de sa famille, la mort de ses parents, la misère, la maladie et surtout l'impossibilité de réaliser sa vocation religieuse. Gemma désirait entrer chez les Soeurs Passionistes, mais elle ne fut jamais acceptée, en grande partie à cause de ses nombreux phénomènes mystiques (elle avait reçu les stigmates le 8 Juin 1899). Servant comme jeune fille au pair dans une famille nombreuse de Lucques, la famille Giannini, dans la vie quotidienne la plus humble et la plus cachée, la jeune fille était en réalité complètement immergée dans le Mystère de la Rédemption, communiant de la façon la plus intime à la Passion de Jésus pour le salut de tous les hommes. Elle participait chaque jour à l'Eucharistie et passait de longs moments en prière.
Souvent ravie en extase, Gemma priait vocalement en parlant à Jésus avec la plus grande spontanéité et aussi la plus grande audace. Par bonheur ces paroles de feu nous sont parvenues, car elles étaient mises par écrit à son insu par les demoiselles Giannini. Nous possédons ainsi un recueil de 141 Oraisons de Gemma[1]. C'est ce qu'elle nous a laissé de plus incandescent et de plus lumineux, comme couronnement de ses Ecrits[2]. Malheureusement, ces prières ont été publiées sous le titre d'"extases", ce qui en fausse l'interprétation, en soulignant un aspect secondaire, accidentel: le fait que ces prières aient été prononcées en extase. L'autre grande sainte de la Toscane, Catherine de Sienne, à laquelle nous nous référerons souvent, nous a laissé un important recueil de prières prononcées également en extase, mais les éditeurs médiévaux, doués d'un meilleur sens théologique, avaient justement intitulé ce recueil Oraisons[3].
Toutes les Oraisons de notre sainte sont comme des variations musicales sur un unique thème: l'Amour de Jésus Crucifié. Le Nom de Jésus est continuellement prononcé et comme "respiré" dans l'Esprit-Saint, c'est-à-dire dans l'Acte d'Amour: "Gesù ti amo" (Jésus je t'aime). En référence à ce centre, Gemma fait constamment allusion à l'Eucharistie comme Sacrement de l'Amour de Jésus, de sa Passion, don de son Corps de son Sang, sacrement de l'union la plus intime et la plus totale avec lui, dans l'Esprit et dans la Chair. Chez Gemma comme chez Catherine de Sienne, la dimension de la corporéité est toujours très forte. C'est une des dimensions essentielles de l'Amour, dans la lumière de l'Incarnation. Près de Jésus Crucifié, Gemma rencontre toujours Marie comme l'"Addolorata", la Vierge des douleurs. Enveloppée dans la pureté virginale de Marie, symboliquement sous son manteau, Gemma peut vivre la rencontre la plus totale, la plus incarnée, avec Jésus Crucifé, jusqu'à la configuration de son propre corps avec le Corps de Jésus. C'est le don des stigmates. Mais de façon encore plus intime, plus simple et plus profonde, elle vit la communion eucharistique avec Marie et en Marie. La référence continuelle au péché et aux pécheurs est aussi un des contenus essentiels des Oraisons de Gemma: "l'amoureuse audace" d'une pauvre pécheresse qui intercède pour le salut de tous les pauvres pécheurs. Il ne s'agit ni de pessimisme, ni d'un sentiment exagéré de culpabilité, mais d'une des composantes essentielles de la théologie de la Croix: Jésus est "mort pour nos péchés". Vu dans la Passion de Jésus, le péché apparaît certes dans toute sa gravité, car il a fait souffrir et mourir le Fils de Dieu. Mais c'est alors qu'il a été vaincu par son Amour, effacé par son Sang. Paradoxalement, le péché devient alors "felix culpa", heureuse faute, et la conscience de son propre péché n'est plus la culpabilité qui écrase, mais le motif du plus grand amour, selon les paroles de Jésus lui-même au sujet de Marie-Madeleine la pécheresse: "celui à qui on remet plus aime plus" (cf Lc 7/49).
Du point de vue anthropologique, les Oraisons de Gemma sont précieuses pour découvrir toute la beauté d'un coeur humain, d'un coeur féminin complètement épanoui dans l'Amour, purifié et dilaté[4]. Selon un symbole cher à Thérèse de Lisieux, ce coeur féminin est comme une lyre, un instrument de musique comprenant quatre cordes: il s'agit de l'amour sponsal et de l'amour maternel, de l'amour filial et de l'amour fraternel[5]. Dans la charité[6] qui est unique amour de Dieu et du prochain, Gemma aime vraiment de tout son coeur Jésus Crucifié sauveur de tous les hommes pécheurs, et elle aime vraiment tous ces pauvres pécheurs pour lesquels il a donné sa vie. Cet amour fait vibrer toutes les cordes de son coeur de femme: elle aime Jésus avec tout son coeur d'enfant et d'épouse, elle aime les pécheurs avec tout son coeur de soeur et de mère. Telles sont les grandes dimensions de la charité de Gemma que nous allons considérer maintenant en nous référant principalement à ses Oraisons.
I/ L'Amour de Jésus Crucifié
Pour Gemma, l'Epoux est Jésus dans sa Passion. Par la charité et par la communion eucharistique de chaque jour, l'Esprit d'Amour l'unit totalement, corps et âme, au Corps, à l'Ame et à la Divinité de Jésus Crucifié, Sauveur de tous les hommes. Cette union virginale de l'épouse avec son Epoux est en même temps "bienheureuse et douloureuse" (cf Ste Catherine de Sienne). Elle est bienheureuse à cause de la plénitude de l'Amour, de la joie enivrante de l'amour sponsal, et aussi de la joie de l'amour maternel, joie de donner la vie aux frères et enfants pécheurs. Elle est douloureuse, car elle est la pleine participation aux souffrances de Jésus, corps et âme. C'est la douleur de l'épouse qui embrasse toutes les souffrances de son Epoux, c'est la douleur de la mère quand est venue l'heure de l'enfantement (cf Jn 16/21).
Notre sainte montre de façon merveilleuse comment l'Eglise de la terre demeure toujours présente, réellement et intimement, à cet événement unique de la Passion de Jésus, à son Sacrifice Rédempteur offert "une fois pour toutes" sur l'autel de la Croix. Comme Epouse, l'Eglise s'unit totalement à Jésus Crucifié par la Charité et par le sacrement de l'Eucharistie, vrai Corps et vrai Sang de Jésus, sacrement de sa Passion.
Pour Gemma, la Croix est le "lieu" de l'Amour: "C'est sur la Croix, ô Jésus, que j'ai appris à t'aimer" (E 21). Sur ce point, elle rejoint la plupart des saints de l'occident, qui à partir de saint Anselme, se sont concentrés sur le Mystère de la Passion comme étant la suprême révélation et communication de l'Amour de Dieu pour nous. Pour saint Thomas, la Passion de Jésus est la plus grande "provocation à l'amour"[7]. La symbolique sponsale s'applique éminemment à la Passion. Certes, le Fils de Dieu avait déjà "épousé" notre humanité dans l'Incarnation; selon saint Thomas, l'Incarnation est "comme un mariage spirituel entre le Fils de Dieu et la nature humaine"[8]. Dans ses Romances, saint Jean de la Croix contemple ce "mariage spirituel" accompli dans le sein virginal de Marie. En sa naissance, Jésus est déjà cet "Epoux qui sort de sa chambre nuptiale", sainte et immaculée. Dans le Cantique Spirituel, le même saint contemple plutôt l'accomplissement de ce "mariage spirituel" sur la Croix, où "le Fils de Dieu a racheté et épousé la nature humaine, et par conséquent toute âme"[9]. Sainte Catherine de Sienne exprime corporellement le Mystère de l'Epoux Crucifié par le symbole de son Côté ouvert[10]. Thérèse de Lisieux révèle sa plus intime communion avec l'Epoux Crucifié en utilisant le symbole du "bouquet de myrrhe" (cf Ct 1/13)[11]. De la même manière, Gemma exprime de façon audacieuse et incarnée son intimité virginale avec l'Epoux Crucifié. Chez elle comme chez Catherine, la dimension coporelle est très fortement soulignée, toujours en référence à l'Eucharistie.
Comme Jésus est mort d'amour pour elle, elle veut aussi mourir d'amour pour lui:
"Jésus, l'amour t'a fait mourir; fais-moi mourir d'amour moi aussi" (E 1). "Jésus, tu me demandes l'amour. Qui t'a fait mourir? L'amour. Jésus, ces clous, cette croix, c'est l'oeuvre de l'amour. O Jésus, si seulement un jour on pouvait dire que j'ai été consumée par ton amour? Tu sais, Jésus comment je voudrais être? Victime d'Amour pour toi" (E 52).
Dans son Autobiographie, la sainte dit la même chose, mais en faisant parler Jésus:
"Regarde, mon enfant et apprends comment on aime. Et il me montra ses cinq plaies ouvertes. Vois-tu cette croix, ces épines, ce Sang? Ce sont toutes les oeuvres de l'amour, et de l'amour infini. Vois-tu à quel point je t'ai aimée? Veux-tu m'aimer vraiment? Apprends d'abord à souffrir. La souffrance enseigne à aimer"[12].
De même, pour Catherine, ces principales blessures du Corps de Jésus sont comme les "chapitres" du Livre de l'Amour. Pour elle, en effet, le Corps de Jésus Crucifié est le Livre sur lequel lui-même a écrit l'Amour Infini de Dieu pour nous, non avec de l'encre, mais avec son Sang, non sur le papier, mais sur sa propre Chair[13]. La continuelle contemplation de Jésus Crucifié fait naître dans le coeur de Gemma le désir passionné de l'union la plus intime avec lui.
"Oh, quand donc étreindrai-je ardemment ma croix dans mes bras? Quand viendra le moment où je serai toute entière immergée dans les plaies de mon Jésus, dans ses épines dans ses clous, dans ses tourments? O si je pouvais pénétrer toute entière dans la passion de Jésus autant que je le désire!" (LG 16).
L'expression culminante de cette union sponsale avec Jésus Crucifié se trouve dans l'une des Oraisons de notre sainte. C'est un texte extrêmement fort, audacieux, dans lequel la parole ardente qui jaillit du coeur devient la poésie la plus pure[14]. Il faut d'abord accueillir cette parole de feu dans son rythme, dans sa corporéité, dans sa pureté, dans toute sa beauté:
"Seigneur mon Jésus,
quand mes lèvres s'approcheront des tiennes pour te baiser,
fais-moi sentir ton fiel;
quand mes épaules s'appuieront sur les tiennes,
fais-moi sentir ta flagellation;
quand ta chair se communiquera à la mienne,
fais-moi sentir ta Passion;
quand ma tête s'approchera de la tienne,
fais-moi sentir tes épines;
quand mon côté s'unira au tien,
fais-moi sentir la lance...
O mon âme, bénis Jésus!...
Aime ce Dieu qui t'aime tant...
Aime ton Jésus...
Aime ton Dieu...
Bénis ton Seigneur!" (E 100).
Ici, Gemma s'exprime toute entière comme Epouse de Jésus Crucifié. Le maximum de la participation aux souffrances rédemptrices de Jésus coïncide avec le maximum de l'amour sponsal et de sa joie enivrante. Le réalisme corporel est impressionnant, avec un "crescendo" depuis le premier "quand" jusqu'au cinquième et dernier, c'est-à-dire depuis le baiser de la bouche, jusqu'à l'union virginale du côté. Le centre est indiqué par le troisième "quand", qui fait évidemment allusion à la communion eucharistique. Dans les quatre autres "quand", c'est l'épouse qui s'unit à son Epoux, tandis que dans ce central "quand", c'est l'Epoux qui s'unit à son Epouse par le don de sa propre Chair. Vrai pain de vie, le Corps de Jésus a la "saveur" de tous ses mystères ("omne delectamentum in se habens"), c'est-à-dire du Mystère Joyeux de l'Incarnation, du Mystère Douloureux de la Passion et du Mystère Glorieux de la Résurrection. Pour notre sainte, l'Eucharistie a principalement la "saveur" de la Passion. Tous les aspects de la communion à la Passion de Jésus que Gemma énumère ici doivent donc être compris à partir de ce centre qui est l'Eucharistie. C'est aussi dans cette lumière eucharistique qu'il faut comprendre l'expression "fais-moi sentir", répétée cinq fois. Il ne s'agit nullement d'une exagération "sensuelle" de la sensibilité (les saints n'exagèrent jamais), mais de la plus exacte spiritualité eucharistique, intégrant pleinement la sensibilité. Catherine montre comment l'eucharistie réunit dans une parfaite harmonie les sens corporels et les sens spirituels, dans cette indicible communion avec Jésus qui est pleinement corporelle et pleinement spirituelle. Elle explique comment la "pupille de la sainte foi" permet à notre oeil de contempler le vrai Corps de Jésus sous le voile de l'espèce du pain, comment la "main de l'amour" le touche (par notre main corporelle), et enfin comment "la bouche du saint désir le goûte (par notre bouche corporelle)[15]. Il faut toujours rappeler que l'élément essentiel de la communon de Gemma à la Passion de Jésus est simplement la communion eucharistique. Les stigmates sont seulement un élément accidentel, secondaire, "signe" de cette réalité de la communion au vrai Corps de Jésus. Car la communion eucharistique est communion totale de toute notre âme et de tout notre corps à tout le Corps, toute l'Ame et toute la Divinité de Jésus. Toutes les demandes détaillées par Gemma en rapport avec les divers moments de la Passion de Jésus: la flagellation, la couronne d'épines, le vinaigre et le fiel, le coup de lance; en rapport avec les diverses parties de son Corps, les épaules, la tête, la bouche, le côté, doivent être comprises du point de vue de l'eucharistie.
Du point de vue théologique, le premier et le dernier "quand" sont les plus importants, car ils se réfèrent aux "lieux" les plus élevés du Corps de Jésus: le Côté et la Bouche. Ici encore il faut lire Gemma à la lumière de Catherine, Docteur de l'Eglise, la plus grande théologienne du Corps et du Sang de Jésus. Pour elle, les Pieds, le Côté et la Bouche de Jésus Crucifié sont les principaux "lieux théologiques", "chapitres" de ce Corps considéré comme Livre, "échelons" du même Corps considéré comme Pont ou Echelle[16].
Dans le texte de Gemma, le symbole du baiser rappelle évidemment la première demande de l'épouse dans le Cantiques des Cantiques: "qu'il me baise des baisers de sa bouche" (Ct 1/2). Pour Thérèse d'Avila ce baiser est simplement la communion eucharistique[17]. De même Thérèse de Lisieux parle de sa première communion comme du "premier baiser de Jésus à son âme... un baiser d'amour"[18]. Gemma fait allusion à ce "baiser eucharistique" (cf E 97, 123).
La dernière demande de Gemma: "quand mon côté s'unira au tien, fais-moi sentir la lance", doit aussi être approfondie du point de vue de l'eucharistie. Par la communion, Catherine entre toute entière dans le Côté ouvert de Jésus, pénétrant dans le "secret de son Coeur"[19]. Pour exprimer la même vérité, Gemma utilise plus fréquemment le mot "petto", littéralement "la poitrine". C'est aussi un mot évangélique: le disciple que Jésus aimait est celui qui a reposé sur sa poitrine (stèthos) pendant la dernière cène (Jn 13/25; 21/20). Catherine emploie souvent ce mot pour signfier le sein de la mère qui allaite son enfant, mais aussi pour signifier le Côté de Jésus. Toutes ces harmoniques se retrouvent dans les Oraisons de Gemma. Dans la communion, Jésus lui ouvre son coeur et son "petto sacramentato" pour qu'elle y entre toute entière, et elle-même lui ouvre son propre coeur et son "petto innamorato"[20] pour qu'il y fasse sa demeure (cf E 92, 99, 101, 127). Jésus la remplit de sa présence et de son Amour, mais elle aussi a conscience de le remplir et de le combler par son Amour, selon l'étonnante affirmation souvent répétée: "je suffis à Jésus"[21]. Elle veut nourrir Celui qui la nourrit (E 124, 125).
En tout cela, Gemma vit évidemment avec Marie et en Marie, participant à sa communion virginale avec Jésus, dans la plénitude de l'Esprit et de la Chair. En vivant la communion eucharistique avec Marie, elle écrit: "Jésus est descendu dans mon sein. Je dis: dans mon sein, car je n'ai plus mon coeur, je l'ai donné à la Maman de Jésus"[22]. La sainte fait ici allusion à ce mystique "ravissement du coeur" qui avait eu lieu le 15 Août 1900. Dans son Oraison à Marie au jour de l'Annonciation, Catherine contemplait l'Incarnation comme la "descente du Fils de Dieu dans le ventre de Marie" après qu'elle lui eût ouvert "la porte de sa volonté".
Ainsi, avec Marie et en Marie, Gemma peut accueillir le Verbe Incarné dans toute sa personne, c'est-à-dire dans toute son âme et tout son corps. Pour elle comme pour saint Louis-Marie de Montfort, Marie conduit à l'Incarnation et à l'Eucharistie[23]. La "vraie dévotion à Marie" est toujours christocentrique, elle est toujours incarnée. Catherine et Gemma sont des femmes consacrées qui partagent avec Marie la même connaissance virginale de Jésus, le Dieu-homme, dans toute sa réalité charnelle et spirituelle.
Comme Thérèse de Lisieux, Gemma insiste principalement sur la communion eucharistique, avec la même spiritualité de la communion quotidienne. Mais comme Thérèse, elle vit aussi fortement la dimension de l'adoration, comme expérience du feu:
"Hier en m'approchant de Jésus exposé dans le Saint Sacrement, je me sentis brûler si fortement que je fus contrainte de m'éloigner. Je brûlais de partout; la chaleur m'était montée jusque dans le visage" (LG 58).
Pour Gemma, l'Eucharistie est la source essentielle de la "science d'Amour. Elle le dit avec splendeur dans l'une de ses Oraisons:
"Considérons une académie du paradis, où l'on doit seulement apprendre à aimer. L'école est dans la Cénacle, le Maître est Jésus, les doctrines à apprendre sont sa chair et son sang... A moi, tu n'as pas donné de richesses temporelles ou passibles mais tu m'as donné la vraie richesse, c'est‑à‑dire la nourriture du Verbe eucharistique. Que deviendrais-je si je n'avais dédié à la sainte Hostie toutes mes tendresses? L'Esprit du Verbe, régnant dans le sein fécond du Père incréé, en sortira et viendra me faire goûter ses tendresses" (E 126).
Il y aurait tant à dire sur cette "académie eucharistique" où l'on apprend seulement à aimer. On sait combien saint Thomas a appris à cette école. Déjà saint Irénée écrivait au IIème siècle: "Notre façon de penser s'accorde avec l'Eucharistie, et en retour l'Eucharistie confirme notre façon de penser"[24]. La mention de l'Esprit-Saint dans le sein du Père est importante, car c'est lui qui a incarné le Verbe dans le sein de Marie, c'est lui qui forme le Verbe eucharistique, et qui nous rend capables de lire son Corps comme un livre (cf Ste Catherine).
Connaissance amoureuse et intime du Corps de Jésus "en qui habite toute la plénitude de la Divinité" (Col 2/9), la communion eucharistique est principalement connaissance de son Coeur:
"Y aura‑t‑il des âmes qui ne comprennent pas ce qu'est l'Eucharistie? Il est impossible qu'il y ait des âmes insensibles aux étreintes divines, à la mystérieuse et ardente effusion du Sacré‑Coeur de mon Jésus ! Comment donc, ô Jésus, ne pas vous consacrer tous les battements du coeur, tout le sang des veines ? Coeur de Jésus, Coeur d'Amour" (LG 72).
II/ L'Amour de tous les pauvres pécheurs, pour lesquels Jésus a donné sa vie
Comme épouse de Jésus Crucifié, Gemma connaît intimement l'Amour de son Coeur pour tous les hommes pécheurs. Elle le partage, et elle vit ainsi en plénitude son commandement nouveau: "aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés" (Jn 13/34). Chez elle comme chez Thérèse de Lisieux, on voit comment l'intimité sponsale avec Jésus n'est ni intimisme, ni individualisme, fermeture sur soi-même, mais au contraire ouverture aux dimensions de l'Amour infini du Rédempteur pour le salut de tous les hommes. Les deux saintes prennent pleinement au sérieux l'affirmation de saint Paul: "Dieu veut que tous les hommes soient sauvés" (I Tim 2/4). Et cette volonté universelle de salut est révélée en Jésus qui est mort pour tous.
Chez Gemma comme chez Thérèse, la plus profonde et totale ouverture au monde est vécue dans l'ouverture du Coeur de Jésus sur la Croix pour le salut de tous les hommes pécheurs:
"Oh, que fais‑tu Jésus? Après tant de choses que tu as faites pour moi, tu vas jusqu'à me découvrir ton Coeur? Oh, si tous les pécheurs venaient à ton coeur! Venez, pécheurs, ne craignez pas, car l'épée de la justice n'y entre pas. Mais pourquoi donc, Jésus, ton coeur si bon et si saint doit‑il etre plus tourmenté que tous?... Jésus, je voudrais que ma voix arrivât aux extrémités du monde entier: j'appellerais tous les pécheurs et je leur dirais qu'ils entrent tous dans ton coeur" (E 42).
Comme Thérèse, comme la bienheuresue Faustine, Gemma est témoin de la Miséricorde divine pour notre temps. C'est une de ces voix prophétiques qui sont arrivées jusqu'aux extrémités du monde pour proclamer le même message d'espérance, de confiance sans limites en la Miséricorde Infinie révélée et donnée dans le Coeur de Jésus.
La perspective de ces saintes demeure toujours absolument christocentrique. Jésus est l'unique Sauveur de tous: son Coeur ouvert est l'unique source du salut. Son Sang est l'unique prix de la Rédemption, auquel on ne peut rien ajouter ni retrancher. Cependant, le Sauveur appelle son Eglise à coopérer à la Rédemption. Avec Marie, l'Eglise est véritablement "corédemptrice" Marie a coopéré de manière unique au Mystère de l'Incarnation par sa Maternité virginale. Présente près de la Croix, la Vierge-Mère coopère également au Mystère de la Rédemption, étant elle-même rachetée par son Fils. Dans l'Incarnation, Marie a enfanté Jésus sans douleur (vierge dans l'enfantement); dans la Rédemption, elle a enfanté son Corps Mystique dans la plus grande douleur. Comme Mère, toute l'Eglise participe à cette maternité douloureuse de Marie, et c'est surtout la vocation de la femme chrétienne, de la femme sainte, de la femme consacrée. Gemma est l'une de ces femmes qui sont les plus proches de Jésus Crucifié, avec Marie la Vierge Immaculée, et Marie-Madeleine la pécheresse pardonnée.
Ici encore, la comparaison entre Gemma et Thérèse est très éclairante. Lorsque Thérèse, âgée de 14 ans, en contemplant une image de Jésus Crucifié, avait "résolu de se tenir en esprit au pied de la Croix pour recueillir le Sang de Jésus et le répandre sur les âmes"[25], elle avait aussitôt reçu de Jésus "son premier enfant": un grand pécheur, le criminel Pranzini, le cas apparemment le plus désespéré[26]. Pour lui, elle avait espéré contre toute espérance, voulant à tout prix l'empêcher de tomber en enfer", et son espérance n'avait pas été déçue. Epouse de Jésus Crucifié, recueillant amoureusement le Sang de ses blessures afin de le communiquer à l'homme pécheur pour qui il a été versé, Thérèse devenait "ipso facto" mère de cet homme: "mon premier enfant"! l'expérience fondatrice de maternité virginale se dilatera aux horizons de toute l'humanité. Au jour de sa Profession, Thérèse demande à Jésus que pas une seule âme ne soit damnée (Pri 2). Dans la Fuite en Egypte (RP 6), elle fait dire à Marie ces paroles: "ayez confiance en la miséricorde infinie du Bon Dieu. Elle est assez grande pour effacer les plus grands crimes lorsqu'elle trouve un coeur de mère qui met en elle toute sa confiance"[27]. C'est avec la même confiance d'un coeur de mère que Thérèse priera pour les athées et les anticléricaux, ses frères et ses enfants. Thérèse et Gemma sont des témoins privilégiés de l'espérance chrétienne comme espérance pour tous[28], espérance soutenue par une charité à la fois maternelle et fraternelle. Avec le même amour et la même confiance, Thérèse et Gemma prient pour le salut de tous les hommes, de tous les pécheurs.
Il y a cependant une différence importante entre les deux saintes. Alors que Thérèse a clairement conscience de son innocence, cette certitude exceptionnelle d'avoir été préservée du péché grave par la seule Miséricorde de Jésus, Gemma est intimement convaincue qu'elle est une grande pécheresse, exactement comme tous les grands pécheurs pour lesquels elle prie. Et c'est là un des aspects les plus émouvants de sa prière: elle se présente toujours devant Jésus Crucifié comme une pauvre pécheresse qui prie pour tous les pauvres pécheurs. Thérèse voulait imiter "l'amoureuse audace de Marie-Madeleine", la pécheresse qui ose s'approcher de Jésus avec amour, le toucher, l'embrasser en versant sur lui ses larmes d'amour et de repentir (cf Lc 7). C'est à son propos qu'elle écrivait dans les dernières lignes du Manuscrit C: "Oui je le sens, quand même j'aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j'irais, le coeur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus". Telle est exactement l'attitude de Gemma qui a conscience d'être cette grande pécheresse. En réalité, elle est aussi innocente que Thérèse, mais sans le savoir[29].
Gemma vit cette conscience douloureuse du péché, le sien et celui du monde, dans son intime communion avec la Passion de Jésus, et surtout avec l'Agonie de Jésus. Comme tous les saints, elle est sûre que Jésus avait la vision béatifique pendant toute sa vie terrestre et qu'ainsi il voyait réellement tous les hommes, chacun comme s'il était unique, et donc elle-même personnellement. Thérèse disait à Jésus enfant: "tu pensais à moi", et à Jésus en agonie: "tu me vis"[30]. En vivant "l'heure sainte", Gemma rejoint cette profondeur du Coeur de Jésus à Gethsémani:
"Je me tenais avec Jésus, et presque toujours il me faisait part de cette tristesse qu'il avait éprouvée au Jardin des Oliviers en voyant tous mes péchés et ceux du monde entier, une tristesse que l'on peut bien comparer à l'agonie de la mort"[31].
Gemma est bouleversée par les larmes (cf Heb 5/7) de Jésus à Gethsémani:
"Quand je vois Jésus pleurer, j'en ai le coeur transpercé; je pense... je pense qu'avec le péché, j'ai aggravé l'oppression dont il fut rempli en faisant la prière au Jardin des Oliviers. En ce moment, Jésus vit tous mes péchés, toutes mes fautes, et en même temps, il vit la place que j'aurais occupée en enfer si le Coeur de Jésus, ton Coeur, ne m'avait obtenu le pardon" (LG 57).
En "regardant Celui qu'ils ont transpercé" (Jn 19/37), les fidèles ont à leur tour "le coeur transpercé". Telle fut la fondamentale expérience des convertis de la Pentecôte. L'Apôtre Pierre avait terminé son discours en proclamant: "Dieu l'a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié" (Ac 2/36). L'effet de ces paroles est immédiatement exprimé par saint Luc: "en entendant cela, ils eurent le coeur transpercé" (2/37), ce que la vulgate traduit: "cumpucti sunt corde". Cette "componction du coeur" est donc un aspect essentiel de l'expérience chrétienne comme rencontre personnelle avec Jésus Crucifié et Ressuscité. Gemma la vit avec la plus grande intensité: c'est à la fois l'expérience joyeuse d'être aimée et sauvée par lui, et l'expérience douloureuse d'avoir causé sa souffrance et sa mort par le péché.
Comme saint Anselme, et encore plus fortement que lui, Gemma est consciente de l'admirable et terrible échange de la Rédemption. Dans le même événement de sa Passion, Jésus a donné la vie aux pécheurs qui lui donnaient la mort. Gemma vit cela dans sa relation la plus personnelle avec Jésus:
"Quelle correspondance, mon Dieu! O Jésus, toi qui m'as honorée de ton intimité, comment ai‑je fait pour te mettre face à tant de péchés? Toi, ô Jésus, qui m'as guérie de tant de péchés, comment aurais je fait pour te rouvrir toutes les blessures avec mon ingratitude? O Jésus, toi qui m'as donné la vie avec la grâce, comment m'appartiendra‑t‑il de te donner la mort avec les flèches de mes iniquités? Tu le vois, ô Jésus, en quoi consiste toute ma correspondance? en péchés! Mais je le sais, ô Jésus, combien peut et combien vaut ta nourriture...Saint Sacrement, accueille‑moi, accepte‑moi" (E 89).
On remarque l'allusion à l'Eucharitie, sacrement de l'Amour de Jésus, de sa victoire sur le péché. Par la communion, la pauvre pécheresse se jette dans les bras de son Epoux, toute bouleversée en pensant que c'est elle qui l'a cloué sur la Croix:
"Fais que je t'embrasse, Epoux céleste, cause de toutes mes consolations. Oh qui suis-je donc, moi qui ai l'audace de te parler ainsi? Il est vrai que je suis ta créature, mais je suis mauvaise. Il est vrai que je suis l'oeuvre de tes mains, mais ces mêmes mains, Jésus, je les ai transpercées avec les clous" (E 101).
Toutefois, Gemma peut réparer par son amour le mal qu'elle a fait par son péché. Elle peut réellement consoler le Coeur de Jésus et adoucir ses blessures. Jésus le lui dit:
"Mon enfant, regarde: ces blessures, tu les avais ouvertes toutes par tes péchés, mais à présent, console‑toi parce que tu les as toutes fermées par ta douleur. Ne m'offense plus, aime-moi comme je t'ai toujours aimée. Aime‑moi, m'a‑t‑il répété plusieurs fois"[32].
C'est alors que la conscience d'être une grande pécheresse devient source de la plus grande joie. La pécheresse à laquelle Jésus a plus pardonné l'aime plus (cf Lc 7/47). C'est le bouleversant paradoxe du péché qui devient "felix culpa" dans la Pâque de Jésus. Gemma redit sa joie d'être "née pécheresse" parce que "les veines de Jésus, pleines de Sang Sacramentel, sont toujours ouvertes pour les pécheurs" (E 103 et LG 113).
Dans son union continuelle avec Jésus Crucifié, pauvre pécheresse parmi tous les pauvres pécheurs, Gemma ne pense qu'à eux: "Je dois penser seulement aux pécheurs... je ne dois penser qu'aux pécheurs" (E 6). Inséparablement, elle prie pour tel pécheur qui lui a été recommandé et pour tous: "Jésus, pense aux pécheurs. Je veux que tous soient sauvés, tous" (E 8).
Lorsqu'elle intercède pour un pécheur, elle demande à Jésus de faire pour lui ce qu'il a fait pour elle, pécheresse:
"Ce pécheur a entouré ton Coeur de péchés, mais moi je t'avais tout entouré de péchés et tu as eu compassion de moi. Aie compassion aussi de ce pécheur et comme tu m'appelles 'ta pécheresse', appelle‑le aussi 'ton pécheur'. Je te le recommande avant tout parce qu'il est mon frère" (E 10).
L'adjectif possessif "ton" signifie que ce pécheur est déjà "possédé" par Jésus, rejoint personnellement par son sang, par son amour miséricordieux, et donc sauvé. Comme Thérèse appelait Pranzini "mon pécheur", Gemma utilise souvent la même expression[33]. Cette expression a le même caractère maternel et fraternel chez les deux saintes. Gemma partage son amour pour les pécheurs avec Marie: les pécheurs sont tous ses enfants (E 19). Lorsque le Père Germano envisage "d'abandonner" un pécheur, Gemma lui fait de vifs reproches (LG 127,129). Pour elle, il est impensable d'abandonner un pécheur, ce pécheur qu'elle "porte sur ses épaules" ou qu'elle "tient dans ses mains", comme une mère son enfant: "Jésus, ce pécheur, je l'ai dans mes mains... Il est dans mes mains, j'en rendrai compte. Je le verrai sauvé" (E 12).
[1]On en trouve le texte original dans le volume: Estasi - Diario - Autobiografia - Scritti vari di santa Gemma Galgani (Roma, 1943, ed. Postulazione dei Padri Passionisti). Ce volume a été plusieurs fois réédité. Récemment, il a été intégralement traduit en français: Ecrits de sainte Gemma Galgani (trad. A.M. PICARD et J.L. PICARD, Paris, 1988, ed. Téqui). Bien que cette traduction soit excellente, je préfère traduire directement le texte italien. Les références aux Oraisons seront indiquées avec la lettre E (Estasi), suivie d'un numéro.
[2]Il existe un autre volume des écrits de Gemma: Lettere di santa Gemma Galgani (Roma, 1941, ed Postulazione P. Passionisti), également réédité. Malheureusement cette édition italienne est incomplète: il manque certaines lettres et d'autres ont été censurées, lorqu'elles montraient trop clairement le combat spirituel de la chasteté vécu par Gemma. Au contraire, la récente édition française est complète, donnant la traduction de ces textes inédits: Lettres de sainte Gemma Galgani (trad. A.M. PICARD et J.L. PICARD, Paris, 1993, ed. Téqui). Les lettres les plus importantes sont adressées au Père Germano, père spirituel de Gemma. Elles seront indiquées par les lettres LG suivies d'un numéro.
[3]Ces Oraisons de sainte Catherine de Sienne ont été récemment publiées en traduction française (ed. du Cerf, 1992) col. "Sagesses chrétiennes".
[4]La beauté est un aspect caractéristique de la sainteté de Gemma, la beauté de l'âme se reflétant dans la beauté du corps.
[5]J'ai étudié ce symbole de la lyre et des cordes dans mon livre: L'Amour de Jésus. la Christologie de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (Paris, 1997, ed. Desclée, p. 106-124).
[6]Pour justifier théologiquement tout le contenu des Oraisons de Gemma, il faudrait utiliser le "prisme" de la théologie des saints, c'est-à-dire l'éclairage convergent des Pères de l'Eglise, des Docteurs médiévaux et des Mystiques. Comme ce contenu n'est rien d'autre que l'Amour de charité, il faudrait reprendre les enseignements de Denys l'Aréopagite et de saint Thomas concernant la connaissance amoureuse comme "sympathie" avec les réalités divines: "souffrir le divin". Cet amour de charité (agapè) intègre et transfigure l'éros: elle est amour fou, amour passionné qui fait "vibrer" la corde sponsale du coeur humain. Dans cette lumière, le simple acte d'amour: "Jésus je t'aime" se révèle comme l'expression théologique la plus fondamentale, inépuisable dans son contenu. Par lui, l'Esprit-Saint fait pénétrer Gemma dans toute la profondeur du Mystère de Jésus. Selon saint Thomas, la charité réalise déjà en cette vie l'union la plus immédiate avec Dieu, elle peut grandir jusqu'à l'infini. Gemma illustre merveilleusement cette intimité et cette démesure de l'amour (cf en particulier son hymne à l'Amour Infini: E 120). Proche de sainte Catherine de Sienne par sa référence continuelle au Corps et au Sang de Jésus et par l'expression corporelle de ce même Amour, Gemma est aussi proche de saint Anselme, le Père de la Théologie de la Croix en Occident. Dans les derniers mois de sa vie Gemma nourrit sa prière avec certains passages des Oraisons et Méditations de saint Anselme. J'ai essayé de mettre en oeuvre cette lecture théologique de Gemma dans un longue étude intitulée: La teologia di santa Gemma Galgani come conoscenza amorosa di Gesù Crocifisso (publication prévue en septembre 99, dans un volume commémorant le centenaire des stigmates).
[7]III q 49 art 1; q 46 art 3.
[8]III q 30 art 1.
[9]Cantique B, str 23, 3.
[10]Ici, il faut rappeler que le mot grec pleura utilisé par Jean pour parler du Côté ouvert de Jésus mort et ressuscité (Jn 19/34; 20/20, 25, 27), est un mot féminin qui signifie d'abord la côte. Ce même mot avait été utilisé dans la traduction des Septante pour le récit de la création d'Eve (Gn 2/21-22). En choisissant ce mot, il est évident que l'Apôtre veut parler non seulement d'une partie du vrai Corps humain de Jésus, mais aussi de la naissance virginale de l'Eglise, Nouvelle Eve épouse du Nouvel Adam.
[11]Sur l'importance de ce symbole dans les écrits de Thérèse, je renvoie à mon livre: L'amour de Jésus. La christologie de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (p. 217-227). Rappelons que la carmélite avait même fait l'action symbolique, corporelle, de porter sur son sein un sachet contenant l'image de la Sainte face, la médaille miraculeuse de Marie et la formule de ses voeux.
[12] Autobiografia, p. 256.
[13]Cf Lettres 69, 309, 316, 318.
[14]On voit la même chose chez Catherine, par exemple au début de son Oraison à Marie (Or 11), ou dans la Lettre 102 qui contient un admirable "hymne" au Sang de Jésus.
[15]Cf Dialogue, c 111.
[16]Cf par exemple Lettre 74, Dialogue c 26.
[17]Pensées sur l'Amour de Dieu, I/10.
[18]Ms A, 35r°.
[19]Le bienheureux Raymond de Capoue rapporte une des expériences les plus caractéristiques de Catherine: un jour, avant la communion, la sainte venait de prononcer les paroles liturgiques: "Seigneur je ne suis pas digne que tu entres en moi". Elle entendit alors Jésus lui répondre: "Mais moi, je suis digne que tu entres en moi".
[20]Dans cette "expression corporelle" de l'amour de Jésus, Gemma retrouve spontanément la signification première du mot pleura: la côte. Elle écrit: "l'amour de Jésus se fait toujours plus fort dans mes côtes" (LG 33).
[21]E 7, 29, etc... Thérèse de Lisieux dit la même chose par une parabole développée dans trois lettres à sa soeur Céline (LT 141, 142, 143). Jésus Epoux, dans tous les mystères de sa vie terrestre est la "fleur des champs et le lys des vallées" (Ct 2/1). Il est si petit qu'il ne peut contenir qu'une petite goutte de rosée, symbole de son épouse qui est toute en lui, toute à lui et à lui seul. Paradoxalement, en se faisant toute petite comme cette goutte de rosée, Thérèse comble Jésus, elle le remplit de son amour, elle lui suffit: elle est devenue "l'océan de Jésus".
[22]Diario, p. 199.
[23]Cf la finale eucharistique du Traité de la Vraie Dévotion à la sainte Vierge (VD 266-273).
[24]A.H. IV/18/5.
[25]Cf Ms A 45v°.
[26]Ms A 45v°-46v°.
[27]RP 6, 10r°.
[28]Il est remarquable que Charles Péguy, contemporain de Thérèse, découvre cette espérance illimitée dans le coeur maternel de Marie "toute espérance" (cf Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu). Plus récemment, Hans Urs Von Balthasar a développé ce thème dans son beau livre intitulé: Espérer pour tous.
[29]La question de la chasteté est probablement un des éléments qui peuvent expliquer cette différence entre les deux saintes. Pour Gemma, c'est un fort et douloureux combat spirituel qui durera jusqu'à sa mort, ce qui ne semble pas avoir été le cas pour Thérèse, dont le plus douloureux combat spirituel sera celui de la foi. Ce combat contribue sûrement à maintenir Gemma dans l'humilité, dans la conscience de sa pauvreté, de sa misère, de sa fragilité.
[30]Jésus, mon Bien-Aimé, rappelle-toi (PN 24).
[31]Autobiografia, p. 256.
[32]Autobiografia, p. 253.
[33]Par exemple dans son avant-dernière lettre au Père Germano, elle écrit: "à l'intérieur je jouis d'une grande paix, telle que jamais ou peu de fois je l'ai éprouvée, et j'en jouirai encore plus dans mon pécheur sera converti" (LG 130).