Présentation de l’icône de la
Bienheureuse
Elisabeth de la Trinité ocd

Avant de nous approcher de notre icône pour y lire ce que les lignes et les couleurs peuvent manifester du mystère, recueillons-nous un instant devant Celui qui est la Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde : ce Verbe qui est l’icône vivante du Père et à l’image de qui nous avons été façonnés. La contemplation, dans la foi, de l’Archétype Divin est la source de clarté qui rend possible toute contemplation visuelle.
Elisabeth est représentée dans le type assez rare de « l’iconophore ». Sainte Parascève est –presque exclusivement– figurée de cette manière, portant l’icône du Christ de pitié. Bien sûr, la mère de Dieu –dans le type de la Vierge du Signe ou de la Platytéra– porte aussi l’imago clipeata, l’icône-bouclier de l’Emmanuel. Ces représentations de la Théotokos sont cependant d’un ordre plus élevé que celles réservées pour les saints, la Mère de Dieu appartenant à la sphère hypostatique.
Sur l’icône, Elisabeth se tient debout, la main droite levée en signe d’adoration et d’offrande, la main gauche soutenant de la Philoxénie d’Abraham, dans la version de Roublev, qui met l’accent sur la vie trinitaire, manifestée dans l’épisode biblique.
La divine hospitalité
Arrêtons-nous d’abord à cette merveilleuse icône qu’Elisabeth porte sur son cœur et presque, dirions-nous, dans son sein. Cette intimité ou cette intériorité sont suggérées par le fait que l’icône « sous » les bords du manteau. La main gauche forme une assise calme et silencieuse à « l’Hôte Divin », tandis que la main droite exprime l’activité de l’Amour qui déborde dans l’action de grâces et s’élève au-dessus de soi dans l’adoration qui, au dire d’Elisabeth, est « l’extase de l’amour ».
Celle qui aimait s’appeler « maison de Dieu » offre, sur l’icône, l’hospitalité à Celui qui, depuis l’origine, cherche l’homme pour converser avec lui sous la même tente. Elisabeth est de ceux qui ont reçu le Verbe de Dieu, par la foi, et qui, grâce à cette première démarche, ont été rendus capables d’être transformés en Dieu, de devenir enfants adoptifs du Père, participants à la nature divine.
Mais au fond, si Dieu demande l’hospitalité dans le cœur de l’homme ce n’est pas parce que Lui serait pèlerin mais c’est parce que l’homme éloigné de Dieu, est un perpétuel déraciné. Offrir à Dieu un gîte qu’est-ce sinon étancher sa soif de Se donner à nous et accepter de demeurer en Lui ? « Demeurez en moi comme Moi en vous ». Le Seigneur de Miséricorde fait le premier pas, Il est Dieu-avec-nous mais c’est pour que nous devenions son peuple, les brebis de son bercail, « eux-en-Moi ».
C’est ainsi qu’Elisabeth s’écrie : « la Trinité, voilà notre demeure », et d’expliquer ce qu’elle entend par être « de la maison de Dieu ». « C’est en vivant au sein de la tranquille Trinité, en mon abîme intérieur, en cette forteresse inexpugnable du Saint recueillement dont parle Saint Jean de la Croix. » Comme nous l’avons déjà dit, les bords du manteau qui s’ouvrent pour abriter l’icône de la Trinité, suggèrent l’idée de Tabernacle ou de Demeure de Dieu-avec-nous.
Le centre le plus profond
Ce recueillement, Elisabeth en parle comme étant « un contact avec Lui au fond de l’abîme sans fond ». Suggéré par les plis concentriques du pan gauche du manteau, cet abîme n’est autre que l’âme humaine dans le sens sanjuaniste du terme : cet univers personnel doté d’intelligence, de volonté et de mémoire-conscience de soi, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu et appelé à participer aux relations de l’Amour Trinitaire.
Saint Jean de la Croix explique que le centre de l’âme est Dieu. Lorsqu’elle y sera parvenue selon toute la capacité de son être, et selon la force de son opération et de son inclination, elle aura atteint son dernier et plus profond centre en Dieu et sera « reconcentrée » en Lui. Pour Elisabeth, comme pour les maîtres du Carmel, la vie spirituelle d’union à Dieu est conçue comme une descente dans les profondeurs du « cœur » au sens biblique, dans le centre le plus profond de l’âme, ou comme dit encore le docteur mystique, « dans le centre du cœur de l’esprit », là où l’homme n’est que lui-même, dans la pureté et la nudité de son être naturel et surnaturel, là où Dieu le nomme par son nom.
Cette descente dans les profondeurs n’est possible que par l’amour qui est précisément « l’incarnation de l’âme et, la force et la vertu qu’elle possède pour aller vers Dieu », de manière que l’âme possède de degrés d’amour plus elle est profondément « enfoncée » en son nom, jusqu’à toucher le fond de l’abîme qui est son propre centre le plus profond où se réalise l’union totale. C’est là que l’âme recevra le « baiser de la bouche de Dieu » dont parle le cantique des cantiques et que nos mystiques ont commenté. Ce baiser symbolise une communication, par participation des énergies divines, grâce à un attachement de l’essence divine.
La main gauche, émergeant des cercles du pan gauche du manteau et « touchant » l’icône de la Trinité symbolise cette réalité de « contact » au fond de l’abîme. Il ne faut pas oublier ici, qu’avant de devenir vivifiant, cet attouchement divin anéantit toutes les scories du vieil homme et l’âme est plongée dans la nuit obscure, expérimentant la mort spirituelle qui est comme un déracinement de l’être naturel pour un nouvel enracinement en Dieu. C’est le « passage » du vieil homme à l’homme nouveau, créé selon Dieu, à la stature du Christ.
Elisabeth aimera parler de « cet Exemplaire Divin » qui est le Premier-né de Marie. Elle cherchera à « s’ensevelir » en Lui, à devenir comme Lui « une crucifiée par amour ». La légère inclination de la tête vers la gauche suggère cette acceptation volontaire de la Croix qui est la mesure de l’amour. On pourrait dire que le mouvement central de l’icône part de cette inclination de tête vers les plis concentriques du pan gauche du manteau et relancé par la main gauche vers la main droite dont le mouvement dynamique vers le haut est souligné par la courbe prononcée du Scapulaire ainsi que par les plis de droite du manteau.
De fait la théologie d’Elisabeth – éminemment thérésienne – est basée sur l’Humanité du Christ, dans le mystère de son Incarnation, de sa mort et de sa Résurrection. Il est remarquable que dans son Elévation à la Trinité, Elisabeth commence par s’adresser au Christ « crucifié par amour », ensuite au « Verbe éternel », puis à l’Esprit d’amour pour terminer par le Père. Ce qui dénote une très grande justesse théologique. Elle condensera son cheminement spirituel par cette phrase lapidaire : « Etre (pour le Christ) une humanité de surcroît en laquelle Il renouvelle tout son Mystère » (Elévation à la Trinité : « Ô mon Dieu Trinité que j’adore »)
En face du Dieu vivant
Une fois que l’âme a renoué avec le fondement de son être qui est Dieu, elle peut expérimenter que son recueillment est devenue Forteresse inexpugnable. Les plis massifs du côté droit du manteau suggèrent cette idée. Ce recueillement a pour effet fondamental le recouvrement de l’unité de l’être ainsi que l’accès à la simplicité, expression chère à Elisabeth. L’âme qui fixe, par la Foi, l’Objet divin, devient semblable à Lui, simple à son image et elle recouvre l’harmonie originelle des facultés enfin mues par un seul principe.
A l’exemple d’Elie, Père du Carmel, Elisabeth se tient debout en présence du Dieu vivant. Renouant avec l’Institution des premiers moines comme avec la Réforme thérésienne, elle veut faire de sa terre un ciel, vivre sur terre les réalités célestes, goûter dès ce siècle aux douceurs du monde à venir. Elle emploie fréquemment l’expression « le ciel de mon âme », pour elle le carmel c’est : « ce seul à seul avec Celui qu’on aime c’est un ciel anticipé » et, « n’être plus qu’un avec Lui c’est avoir son Ciel dans la foi en attendant la vision face à face » ; elle ne craint pas d’affirmer : « déjà je vis ce Ciel puisque je le porte en moi » et elle donne les raisons d’une telle béatitude : « la vie d’une Carmélite c’est une communion à Dieu du matin au soir et du soir au matin » et de prier : « que l’Un se consomme chaque jour davantage, que je reste toujours sous la grande vision ».
Cette attitude d’une contemplative authentique est éminemment eschatologique ; c’est par le fait même une attitude nuptiale, celle-là même que l’Esprit inculque à l’Epouse-Eglise lorsqu’il crie avec elle et en elle : « Viens Seigneur Jésus ». Or comment notre prière serait-elle authentique si nous ne nous disposons pas à recevoir la Parousie du fils de Dieu déjà amorcée dans l’Ascension-Pentecôte et qui est une perpétuelle « visite » de l’Esprit et du Verbe envoyés par le Père en mission : l’Esprit-Souffle précédant et portant la semence du Verbe-Parole.
Vivre dans l’eschatologie et goûter aux réalités célestes c’est entrer dans ce qu’Elisabeth appelait « l’éternel présent », c’est pénétrer dans le temps de Dieu le Kairos qui transcende notre temps fugitif ou Chronos, happé inexorablement par la mort.
Et celui qui rencontre Dieu dans le face à face brûlant, d’un cœur ouvert par la Foi, se retrouve inévitablement dans la vérité de son être : il reçoit de Dieu ce Nom nouveau qui est la clé ou l’expression de son mystère personnel élevé à la vie surnaturelle, en d’autres termes sa vocation éternelle lui est révélée.
Louange de gloire
Pour Elisabeth cette vocation est d’être une louange de gloire qui, d’après elle, est « une âme de silence qui se tient comme une lyre sous la touche mystérieuse de l’Esprit-Saint afin qu’Il en fasse sortir des harmonies divines ; elle sait que la souffrance est une corde qui produit des sons plus beaux encore ». C’est ainsi que Laudem Gloriæ chantera le canticum magnum, le canticum novum qui est celui de l’amour trinitaire répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint. Les pans de droite du manteau suggèrent aussi dans leur verticalité les cordes d’une lyre, vibrant sous le vent.
En artiste innée, Elisabeth est non seulement une musicienne mais aussi une amante de la lumière. L’idée de l’âme-miroir de Dieu revient souvent sous sa plume. « Une louange de gloire, dit-elle, c’est une âme qui fixe Dieu dans la Foi et la simplicité ; c’est un réflecteur de tout ce qu’Il est ; c’est comme un abîme sans fond dans lequel Il peut s’écouler, s’épancher ; c’est aussi comme un cristal au travers duquel Il peut rayonner et contempler toutes ses perfections et sa propre splendeur. »
Cette réalité est exprimée sur notre icône par les teintes de vert qui paraissent émaner du manteau du troisième Ange se trouvant sur l’icône de la Trinité et qui sont comme reflétés sur les vêtements d’Elisabeth. Elle-même se tient sur un piédestal formé d’une gamme ascendante de tons verts de plus en plus clairs, comme pour suggérer ces « ascensions du cœur » qui jalonnent le cheminement spirituel.
Pourquoi avoir choisi la couleur verte ? Comme l’a si bien saisi la tradition iconographique chrétienne, le vert exprime la vie, la fécondité et l’abondance des biens. C’est vraiment la couleur qui convient à l’Esprit-Saint, bon et vivifiant, trésor de tout bien et Donateur de vie. C’est Lui qui est la communion du Père et du Fils, ce « Nœud » dont parle la Sainte Mère Thérèse dans une de ses poésies. C’est en devenant des « associés » de l’Esprit-Saint que nous participons dans le Christ à la vie divine. En d’autres termes, selon Saint Jean de la Croix : participer à la vie divine c’est aspirer l’Esprit-Saint ou plutôt c’est être aspiré par l’Esprit-Saint, car c’est en cela que consiste la relation éternelle d’amour du Père et du Fils.
Voilà pourquoi l’âme ne devient un réflecteur de Dieu que si elle est investie par l’Esprit-Saint. Saint Jean de la Croix dédie une strophe de la Vive Flamme pour décrire de l’âme-miroir ou écho de Dieu. Il compare les innombrables perfections de l’Etre divin à des torches ardentes qui se reflètent dans l’âme y laissant imprimée leur « ombre » qui est la participation à leur réalité. Or, dit-il, il appartient à l’Esprit-Saint – qui est Dieu partagé, Dieu communiqué – de produire ces ombres ; et de citer la parole de l’ange à la Vierge Marie : « l’Esprit-Saint te prendra sous son ombre ».
C’est ainsi qu’Elisabeth coïncide avec le Docteur mystique lorsqu’elle conclut : « Une âme qui permet ainsi à l’Etre divin de rassasier en elle son besoin de communiquer tout ce qu’il est et tout ce qu’il a est en réalité la louange de gloire de tous ses dons ». C’est bien en cela que consiste l’action de grâce parfaite. « Une louange de gloire » – dit Elisabeth – c’est un être toujours dans l’action de grâce ». Une action de grâce qui s’abîme dans l’adoration : écho du sanctus éternel. Dans le ciel de son âme, la louange de gloire commence déjà son office de l’éternité, car elle est sous l’action de l’Esprit-Saint qui opère tout en elle.
La main droite ! Elevée exprime ces attitudes de Laudem Gloriæ.
Janua cœli
Comment enfin ne pas évoquer la place de Marie dans la vie spirituelle d’Elisabeth ? Ceci est souligné sur l’icône par le chapelet qui pend de la ceinture de la Carmélite.
Pour Elisabeth, Marie fut la grande adorante du Don de Dieu, celle qui conservait toutes choses en son cœur et qui était le parfait miroir de Dieu : speculum justiciæ mais aussi la porte du ciel, Janua Cœli : le modèle de toutes les âmes contemplatives. Et là aussi Elisabeth rejoint par sa propre expérience la tradition carmélitaine qui se considère comme la continuatrice de la manière de vivre et de prier de Marie.
Triadophore
Avant de clore cette méditation, reportons notre regard sur l’icône d’Elisabeth. Oui, on peut bien l’appeler « porteuse de la Trinité », Triadophore. Ce point central autour duquel gravitent tous les autres éléments picturaux nous fait songer irrésistiblement à l’élévation à la Sainte Trinité
. La main gauche qui tient l’icône de la Trinité ne fait-elle pas le geste de hisser l’Hôte divin « sur la plus haute cime de son cœur », selon l’expression de Ruysbroeck qu’Elisabeth aimait répéter ?
Notons que l’importance de cette icône de la Trinité est soulignée par le fait qu’on a utilisé du lapis-lazuli véritable pour peindre les vêtements bleus des Anges. Employé par Roublev sur son icône, ce bleu incomparable est obtenu en broyant la pierre fine de lapis-lazuli ; cette couleur est aussi précieuse que l’or.
Oui, l’icône nous montre Elisabeth établie en ce Dieu qu’elle a accueilli, immobile et paisible comme si son âme était déjà dans l’éternité. Elle apparaît vraiment comme le ciel, la demeure aimée de Dieu : elle est là, dans cette attitude qu’elle a pour mission d’enseigner aux fils de l’Eglise : toute entière, tout éveillée dans sa Foi ; tout adorante, tout livré à l’Action créatrice.
Et l’icône semble chanter, faisant écho à Elisabeth « Ô mes trois, mon tout, ma Béatitude, solitude infinie, Immensité où je me perds, je me livre à vous comme une proie : ensevelissez-vous en moi pour que je m’ensevelisse en vous, en attendant d’aller contempler en votre Lumière l’abîme de vos grandeurs ! Cette dernière phrase étant déjà réalisée, puisque l’icône nous montre les saints transfigurés par la lumière du huitième jour, Elisabeth apparaît comme un témoin qui a signé par sa vie ce qu’il a dit et écrit puisqu’il voit dans le face-à-face éternel l’Objet de notre espérance, le Trois fois Saint.
Carmel de la Théotokos et de l’Unité
Harissa – Liban