La lumière de l'Evangile dans l'oeuvre d'Alessandro Manzoni

 

                                                                                                          fr. François-Marie Léthel ocd

 

            Le chef-d'oeuvre d'Alessandro Manzoni se présente sous la forme d'un long roman historique intitulé I Promessi Sposi (les Fiancés).  Ce livre, auquel il a travaillé pendant une vingtaine d'années (entre 1840 et 1842), est un des deux plus hauts sommets de la littérature italienne (l'autre étant évidemment la Divine Comédie). En même temps, ce chef-d'oeuvre littéraire est un des plus beaux monuments de la théologie chrétienne; c'est une véritable synthèse théologique, très originale, unique en son genre.

            Car ce roman historique est en réalité un commentaire d'Evangile, comme une grande parabole qui synthétise les paraboles de Jésus.  Surtout, c'est une interprétation de l'Evangile qui épouse sa forme narrative. La théologie de Manzoni est une théologie narrative qui intègre de façon essentielle l'histoire, la poésie et la philosophie.  Ce théologien n'est pas seulement un poète, c'est aussi un historien et un philosophe[1].

            La lumière évangélique qui rayonne tout au long de son chef-d'oeuvre est principalement celle de trois attributs divins: la beauté, la bonté et la vérité.  Comme théologie poétique, l'oeuvre de Manzoni reflète spécialement la beauté, mais c'est la beauté qui en Dieu s'identifie avec la bonté et la vérité. Pour Manzoni, n'est beau que ce qui est bon, n'est beau que ce qui est vrai.  Pour lui, l'oeuvre littéraire ne peut être belle sans être moralement bonne, de même qu'elle ne peut être belle sans être vraie, et même historiquement vraie.

            Manzoni est un converti, et il est indispensable de faire une brève remarque sur le cheminement qui le conduit à la conversion. Né en 1785 à Milan, il appartient à cette aristocratie de la fin du XVIIIème siècle, toute imprégnée de l'esprit des Lumières et liée à la Révolution Française.  Résidant souvent à Paris à partir de l8O5, il fréquente le groupe des "Idéologues".  Il y acquiert une connaissance profonde de la langue et de la littérature françaises, mais il est alors bien loin du christianisme.

            En 1808, il épouse une jeune calviniste genevoise, Henriette Blondel, qui est profondément croyante et qui aura une grande influence sur son évolution spirituelle. Grâce à un prêtre janséniste, l'abbé Eustache Degola[2], Henriette se convertit au catholicisme en 1810.  Son entrée officielle dans l'Eglise catholique a lieu à la paroisse saint Séverin de Paris, qui est alors un des derniers bastions du Jansénisme.  La conversion d'Alessandro a lieu vers la même époque.  Il restera toujours très discret à son sujet. Mais un fait est certain, éclatant: à partir de 1810, toute sa vie et toute son oeuvre sont définitivement imprégnées, pénétrées et envahies par la lumière de l'Evangile, par la lumière de l'Amour du Christ.


 

I/Trois oeuvres inséparables: Adelchi, Il Discorso Storico, I Promessi Sposi

 

            Pour bien interpréter le chef-d'oeuvre de Manzoni,I Promessi Sposi, il me paraît indispensable de considérer son rapport avec les deux oeuvres qui le précèdent immédiatement: d'une part la tragédie d'Adelchi, et d'autre part le Discours sur certains points de l'histoire des Lombards en Italie (que je désignerai plus brièvement comme Discorso Storico). Ces deux oeuvres sont en effet essentiellement liées entre elles et aussi avec le Roman dont le projet se dessine alors[3].  Manzoni travaille à ces deux oeuvres à partir de 1820 et les publie ensemble en 1822.  Adelchi est la deuxième et la dernière de ses tragédies; le projet d'une troisième,Spartacus, n'aboutira pas. Adelchi est une oeuvre poétique, écrite en vers, le Discorso Storico est une oeuvre historique écrite en prose, c'est l'oeuvre la plus caractéristique de Manzoni historien; d'une réelle qualité scientifique, fournissant comme le cadre historique de la tragédie.  En effet, Adelchi (ou Aldegise) est le fils du dernier roi lombard, Didier, vaincu par Charlemagne.

            Or, Manzoni a une claire conscience de la discontinuité, et même de l'hétérogénéité qui existe entre sa recherche historique présentée dans le Discorso et sa création poétique dans la tragédie.  En particulier, il note lui-même qu'il a complètement inventé le caractère d'Adelchi[4].

            Il faut remarquer encore que les personnages de la tragédie sont des grands: ce sont les seigneurs lombards et francs, alors en guerre sur la terre italienne.  Pourtant, il est clair  que la réalité qui intéresse davantage Manzoni est celle du peuple italien; et c'est précisément à propos du peuple italien qu'apparaît un des liens essentiels entre la tragédie d'Alelchi, le Discorso Storico et le Roman.

            Dans Adelchi, le peuple italien fait une apparition brève, fugitive, mais combien poignante à la fin du Troisième Acte, dans un choeur qui est un pur chef-d'oeuvre de poésie[5].  La fin de la domination des lombards serait-elle la libération du peuple italien?  Espérance illusoire!  ce n'est que le passage d'une domination à une autre, de celle des lombards à celle des francs. La terre italienne restera pour son peuple:

            "I solchi bagnati di servo sudor",

et ce peuple restera encore dans sa désunion et son anonymat:

            "Un volgo disperso che nome non ha".

Avec ce dernier vers du choeur d'Adelchi, nous retrouvons ce qu'il y a de plus profond dans le Discorso Storico: les sources que Manzoni a étudiées attentivement, en véritable historien, ne permettent de connaître que les lombards et les francs; elles ne donnent pratiquement aucune connaissance du peuple italien à cette époque.  Or, ce qui intéresse le plus Manzoni, c'est le peuple italien, son peuple qui n'a pas laissé de traces.  Il faut citer à ce propos une des plus profondes réflexions, exprimée de façon pathétique dans le Discorso Storico:

            "Si les recherches... sur l'état de la population italienne durant la domination des lombards, ne pouvaient aboutir qu'au désespoir de le connaître, cette seule démonstration serait une des plus graves et des plus fécondes en pensée que puisse offrir l'histoire.  Une immense multitude d'hommes, une série de générations qui passe sur la terre, sur sa terre, inobservée, sans laisser de traces; c'est là un triste mais important phénomène, et les causes d'un tel silence peuvent être encore plus instructives que beaucoup de découvertes positives"[6].

            Avec ce texte, on pourrait dire que la recherche historique de Manzoni débouche sur une sorte "d'apophatisme historique".  Il passe de "l'histoire affirmative" ou positive, à "l'histoire négative" ou apophatique; et ce passage est un dépassement, un progrès.  Il présente de profondes analogies avec le dépassement de tout discours théologique dans le silence de la théologie mystique, tel que Denys l'a décrit.

            Dans le texte cité, ce n'est pas seulement le patriote italien qui s'exprime; beaucoup plus profondément, c'est le penseur chrétien, ou plus exactement, le grand penseur chrétien qui est aussi un fervent patriote italien.

            Le peuple auquel Manzoni appartient a presque toujours vécu opprimé sous  domination étrangère.  A l'époque d'Adelchi, il est passé de la domination des lombards à celle des francs.  A une époque plus récente, qui va être celle du Roman, au XVIIème siècle, il sera sous domination espagnole.  Enfin, lorsque Manzoni écrit, son peuple souffre de la domination autrichienne, avec l'espoir de s'en libérer.

            Or, le peuple opprimé est le parent pauvre de l'histoire, celui dont les sources anciennes n'ont pas parlé, et qui est passé sur sa terre sans laisser de traces.  Alors que "l'histoire affirmative", la "grande histoire", est surtout l'histoire des grands, des dominateurs, des oppresseurs; l'histoire négative est au contraire celle qui enveloppe dans son silence les petits, les pauvres, les opprimés. Or, dans la lumière de l'Evangile, ce sont tous ces petits qui sont les plus grands; ces derniers aux yeux des hommes sont les premiers sous le regarde de Dieu. Le Dieu qui se révèle en Jésus, que Marie chante dans le Magnificat, est Celui qui renverse les puissants de leur trône et qui élève les humbles.  Dans cette lumière évangélique, on peut comprendre quel progrès le Roman va représenter par rapport à Adelchi et au Discorso Storico.

            Dans Adelchi et dans le Discorso Storico, les grands, lombards et francs, restent encore au premier plan, ils occupent le devant de la scène.  Le peuple italien n'apparaît que de façon fugitive, et il reste dans l'anonymat comme

            "Un volgo disperso che nome non ha".

Or, une des plus profondes nouveautés du Roman va être le renversement de cette perspective; on pourrait parler d'une véritable révolution évangélique: ce sont les petits qui vont passer au tout premier plan, sur le devant de la scène.  Manzoni va leur donner dans l'histoire la place qu'ils ont dans l'Evangile, la place qu'ils occupent en vérité sous le regard de Dieu, c'est à dire la première.  Mais sous ce regard divin, ce n'est plus un peuple anonyme; ce sont des personnes dont chacune est absolument unique, connue et aimée chacune par son nom, le nom que chacun de ces petits a reçu au jours de son baptême.  Tels sont les personnages centraux du Roman: ils s'appellent Lucia et Renzo, ce sont les fiancés, le type même de ces petits qui n'ont évidemment pas laissé de traces dans l'histoire, mais qui sont les premiers sous le regard de Dieu tel que l'Evangile nous le révèle.

            On pourrait donc parler d'une véritable révolution évangélique, en utilisant l'image de la révolution copernicienne: Dans le Roman de Manzoni, ce ne sont plus le petits qui gravitent autour des grands, mais au contraire, ce sont les grands qui gravitent autour des petits, de ces petits qui sont au centre.  Ainsi, les personnages "historiques" du Roman, qui sont des grands, y apparaissent de façon toute relative aux deux fiancés, Lucia et Renzo, qui sont en quelque sorte des personnages "méta-historiques"[7].  Comme personnages évangéliques, ils ne sont pas infra-historiques, mais supra-historiques. 

            Ainsi, c'est la lumière même de l'Evangile qui conduit Manzoni à dépasser l'approche purement historique dans son Roman. De cette manière, il témoigne de ce qu'on pourrait appeler la "critique évangélique de l'histoire", et qui est infiniment plus profonde que toute critique historique, et en particulier la critique historique des Evangiles.  Il faudrait rappeler à ce propos  que dans le Nouveau Testament, l'unique emploi de l'adjectif "kritikos"(Hb. 4/12) signifie précisément cette critique évangélique: ce pouvoir qu'a la Parole de Dieu pour juger les sentiments et les pensées du coeur .  Ainsi, alors que la critique historique est menée d'un point de vue humain, la critique évangélique est menée de ce point de vue divin sur l'homme. Dans le Roman de Manzoni, la critique évangélique dépasse et intègre la critique historique[8].

            Nous avons déjà noté que Manzoni commence à travailler à son Roman avant même d'avoir terminé Adelchi et le Discorso Storico.  Or, dès le départ, ce nouveau travail est caractérisé comme les précédents par une recherche historique mise au service d'une création poétique.  Mais, à présent, son aboutissement littéraire ne sera plus comme auparavant une dualité: d'une part une tragédie et d'autre part un livre d'histoire.  Non, ce sera une unité, une des plus merveilleuses synthèses d'histoire et de poésie, dans une même oeuvre en prose qui est à la fois plus poétique que la tragédie et plus historique que le Discorso Storico.

             Ici intervient pour une part essentielle la préoccupation linguistique de Manzoni: ce sont tous les problèmes de la langue italienne auxquels il est confronté et qui sont apparemment insolubles.  Cette langue n'est pas unifiée.  D'une part il y a un grand décalage entre le bon italien parlé en Toscane et les différents dialectes régionaux.  Comme milanais, Manzoni n'est pas favorisé.  D'autre part, il y a un décalage non moins grand entre la langue de la poésie et celle de la prose.  Dans ce sens, Manzoni écrit en Octobre 1821 à son ami parisien Claude Fauriel: "je pense avec vous que bien écrire un roman en italien  est une des choses les plus difficiles"[9].  Pourtant, il entreprend cette tâche en écrivant précisément en forme de roman cette oeuvre qui, comme nous l'avons dit, est à la fois la plus historique et la plus poétique de toutes ses oeuvres.  Dans ce Roman,il va surmonter le double décalage qui existait entre Adelchi et le Discorso Storico: d'une part le décalage entre la poésie et l'histoire, et d'autre part le décalage entre la poésie et la prose.


 

 

II/ I Promessi Sposi  

 

            Et tout d'abord, pour écrire son Roman, Manzoni se lance dans une recherche historique considérable sur le début du XVIIème siècle dans la région de Milan.  Sa correspondance est instructive à cet égard.  Dès l'hiver 1820-1821, il demande à son ami italien Gaetano Cattaneo de l'aider pour étudier les sources[10].  Un peu plus tard, dans une lettre à son ami français Fauriel, il précise un point important concernant l'utilisation de l'histoire dans les romans historiques:

            "Lorsque des événements et des personnages historiques y sont mêlés, je crois qu'il faut les représenter de la manière la plus strictement historique.  Ainsi, par exemple Richard Coeur-de-lion me paraît défectueux dans  Ivanhoe"[11].

Cette critique adressée à Walter Scott, qui est alors le maître du Roman historique, est très significative de la part de Manzoni; elle exprime bien son souci de la vérité: "solo il vero è bello". N'est beau que ce qui est vrai.

            Le cadre historique dans lequel Manzoni va écrire son roman est particulièrement dramatique. Ces années 1628-1631, dans la région de Milan, sont marquées par la guerre, la famine, toute sorte de désordres et d'injustice, et finalement la peste.  Cette histoire se déroule dans un cadre géographique qui est évidemment familier à l'auteur: les villes, les villages, et aussi la nature, le lac de Côme, les montagnes, etc...

            Conformément à l'Ecriture, Manzoni contemple l'action de Dieu inséparablement dans le Cosmos et dans l'Histoire.  Dieu est Créateur et Sauveur.  Sa Providence s'exerce continuellement dans tout l'univers visible et invisible, elle enveloppe toute l'humanité, chaque peuple, chaque personne, qui est absolument unique.

            Dans la contemplation de Manzoni, tous ces aspects de la réalité sont inséparables; ils sont liés, ils communiquent, il y a entre eux de continuelles interférences. L'art de Manzoni est caractérisé par un incessant va-et-vient symbolique entre le visible et l'invisible, entre la description des paysages extérieurs et celle des paysages intérieurs, entre l'histoire extérieure "événementielle", et l'histoire intérieure qui se joue dans la profondeur des coeurs.  Ici encore, c'est dans la lumière de l'Evangile que Manzoni s'efforce de contempler toute la réalité humaine; car on reste à l'extérieur, et comme à la surface de l'histoire tant qu'on ne descend pas dans cette profondeur secrète de l'homme que Jésus appelle le Coeur.  Selon l'enseignement de Jésus dans l'Evangile, le Coeur est en effet la source profonde de toutes les paroles et de toutes les actions des hommes, que ce soit en bien ou en mal (cf. Mt 12/34-35; 15/18-19).  Tout l'Evangile parle du Coeur, il s'adresse au Coeur.  Or, ce coeur humain est un abîme que Dieu seul peut sonder.  Image et ressemblance de Dieu, il est "capax Dei", capable du Bien infini, de l'Amour infini.  Mais lorsqu'il s'en prive par son péché, il se condamne à un malheur qui touche à l'infini, comme privation de l'Amour Infini.  Le péché est le mal radical dans le coeur de l'homme, comme la source profonde de tous les autres maux qui affligent l'humanité.

 

 

Le coeur humain dans l'Ordre de la charité:la sainteté et le péché.Les principaux personnages du Roman.

 

            A la lumière de l'Evangile, Manzoni contemple principalement le coeur humain dans cet ordre de la charité, ce coeur humain qui  est blessé par le péché et sauvé par Jésus.  C'est dans le coeur de l'homme, en sa vie terrestre que se déroule le douloureux et incessant combat spirituel entre le bien et le mal, la lumière et les ténêbres.  Et même, selon la parabole de l'Evangile, toute l'histoire est ce même champ où croissent ensemble et comme mélangés le bon grain de la sainteté et l'ivraie du péché.  Entre la sainteté et le péché, il y a la plus douloureuse contradiction, une opposition infinie, et pourtant, c'est leur affrontement continuel qui est le fond même de l'histoire des hommes , dans la lumière de l'Evangile, dans la lumière de la victoire définitive de Jésus par sa Passion et sa Résurrection.

            La relation dramatique entre la sainteté et le péché, qui est la relation même du mystère de la Rédemption, me semble être ce qu'il y a de plus profond dans le Roman de Manzoni, et c'est de ce point de vue que je voudrais évoquer maintenant les principaux personnages qu'il met en scène.

            Les deux principaux types de la sainteté chrétiennes représentés par Manzoni sont d'une part la sainteté innocente, et d'autre part la sainteté pénitente.

            La sainteté innocente, ou sainteté virginale (pour employer un adjectif cher à Manzoni), est la plus belle de toutes.  Notre auteur en montre toute la splendeur, d'abord en personnage féminin: Lucia, la fiancée, qui est le personnage central du Roman, incontestablement le plus beau.  Ensuite la même réalité est représentée par un personnage masculin, le Cardinal Federigo Borromeo, archevêque de Milan, qui est aussi le personnage le plus "historique" du Roman.  Alors que l'innocence et la virginité chrétiennes ont été si souvent tournées en dérision, Manzoni en fait apparaître l'indicible beauté et aussi la puissance spirituelle: une lumière sans ombre (ce qu'évoque le nom même de Lucia), une eau toute pure.

            Si la sainteté innocente est la plus lumineuse, la sainteté pénitente a quelque chose de plus spectaculaire.  C'est la sainteté des convertis, depuis Marie-Madeleine, Paul et Augustin, de ceux qui sont passés des plus grands péchés à la plus haute sainteté.  Dans le Roman, cette sainteté est représentée par deux personnages, deux hommes.  D'abord, c'est fra Cristoforo, le capucin défenseur des pauvres et apôtre du pardon, mais qui jadis a tué son adversaire en duel.  Ensuite, c'est l'Innominato, un grand Seigneur qui devient un saint après avoir été toute sa vie  un bandit, un assassin.  Le récit de sa conversion est un des sommets du Roman.  N'oublions pas que Manzoni est lui-même un converti. Sans doute se sent-il plus proche de ces deux convertis  tout en admirant davantage les deux innocents.  La conversion est le passage des ténêbres à la lumière.

            Enfin, ce sont encore deux personnages, un homme et une femme, qui caractérisent à l'extrême le monde ténébreux du péché: c'est d'une part Gertrude, la religieuse de Monza, et d'autre part Don Rodrigo, le gentilhomme qui est la cause de tous les malheurs de Lucia et de Renzo.  A travers le miroir de ces deux personnages, la théologie manzonienne du péché apparaît dans toute sa justesse évangélique.  Tout en montrant "l'horreur du péché", elle suscite la plus profonde compassion pour le pécheur.  Il n'y a aucune complaisance, aucune esthétique du  mal: le péché apparaît dans toute sa tristesse et sa laideur; il est radicalement démystifié.  Son séduisant masque de liberté tombe; et il apparaît comme le pire de tous les esclavages.  Selon la parole de Jésus, "tout homme qui commet le péché est un esclave"(Jn 8/34).  Son horizon est la perdition, la mort éternelle de l'homme; mais jusqu'au dernier instant, le plus grand pécheur est appelé au salut.  Ainsi, l'espérance du salut reste ouverte pour Gertrude et Don Rodrigo. 

            Les six personnages dont je viens de parler brièvement représentent des façon typique le extrêmes de la sainteté et du péché.  Les autres personnages, très nombreux, évoluent entre  ces deux pôles, avec beaucoup de nuances.  Mentionnons Renzo, le fiancé de Lucia, qui ne surmontera qu'à la la fin du Roman la tentation de haïr son ennemi Don Rodrigo.  Mentionnons aussi Don Abbondio, le curé des fiancés, qui par sa lâcheté devient le complice de l'injustice. 

            Remarquons à ce propos que la vision si profondément chrétienne de Manzoni n'a rien de clérical: la sainteté et le péché sont présents dans toute les classes de la société, chez les petits et chez les grands, dans le peuple, dans la vie religieuse, dans le monde ecclésiastique.  Manzoni tient à montrer l'égalité foncière de tous les hommes devant Dieu, ainsi que l'égale dignité de l'homme et de la femme.  Il montre aussi les dimensions collectives, sociales, du péché, ce sont les lois et les structures injustes, mais ce sont aussi les superstitions, les fureurs populaires, etc...

 

 

III/ Quelques moments essentiels de la narration. Lecture de textes.

 

            Pour terminer cet exposé, je voudrais concentrer mon attention sur certains passages du Roman, particulièrement significatifs dans le fil du récit, puisqu'il s'agit d'une théologie narrative.  En fait, il y a un nombre considérable de fils qui s'entrecroisent.  On peut dire qu'il y a des romans dans le Roman, avec l'histoire des différents personnages qui y apparaissent.

            Le fil conducteur de la narration est donné par le personnage central: Lucia, la fiancée.  C'est elle qui unifie toute cette histoire.  Cette jeune paysanne est un personnage à la fois simple et mystérieux, à la fois fragile et fort, fort de la Puissance de Dieu qui se déploie dans la faiblesse.  Conformément à son nom, Lucia est un personnage lumineux, qui rayonne la lumière de l'Evangile comme un pur miroir.  Sa beauté est surtout intérieure.  C'est l'indicible beauté d'un coeur pur, innocent, tout entier habité par le véritable amour, par la charité.  Autour de Lucia, tout le Roman est comme l'histoire de son amour, comme le mystère de sa charité: dans la dimension de l'Amour de Dieu, c'est inséparablement l'amour dont elle aime son fiancé et dont elle aime ses ennemis en leur pardonnant toujours. Enfin, n'oublions pas que cette merveilleuse figure de la fiancée est peinte par un homme, un théologien laïc, un théologien marié qui vit intensément et profondément toute la réalité de l'amour humain.  Il y a une très belle théologie du mariage dans le chef-d'oeuvre de Manzoni.

 

Le nom de Lucia dans le coeur de Renzo

 

            Au début du Roman, Lucia et Renzo sont sur le point de se marier. Le récit commence la veille du jour prévu pour leur mariage.  Ce mariage va être empêché par Don Rodrigo, le seigneur du lieu, qui désire Lucia et qui profite de la lâcheté du curé, Don Abbondio.  Renzo l'apprend, et dès lors commence ce qui restera son plus profond combat spirituel jusqu'à la fin du Roman: le désir de vengeance, la haine par laquelle il tue déjà son ennemi dans son coeur.  Manzoni décrit merveilleusement ce paysage intérieur dans le coeur de Renzo, au chapitre II:

            "Renzo se dirigeait d'un pas fiévreux vers sa maison, sans avoir déterminé ce qu'il devait faire, mais il éprouvait une envie folle d'accomplir quelque chose d'extraordinaire et de terrible.  Les provocateurs, les oppresseurs, tous ceux qui, de quelque manière, font tort à autrui, ne sont pas seulement coupables du mal qu'ils commettent, mais aussi de la perversion qu'ils créent dans l'âme de ceux qu'ils offensent.  Renzo était un jeune homme pacifique et qui répugnait à verser le sang, un jeune homme loyal, ennemi de tout piège; mais à ce moment-là, son coeur ne battait plus que pour le meurtre, son esprit ne faisait que rêver de trahison...  Il se voyait prenant son arquebuse, se cachant derrière une haie, attendant que don Rodrigo vienne à passer seul; et s'enfonçant, avec une féroce complaisance, dans cette rêverie, il croyait entendre un bruit de pas, le bruit de ses pas; il levait lentement la tête, reconnaissait le scélérat, épaulait son arme, visait, tirait, le voyait tomber et rendre le dernier soupir, lui lançait une malédiction, et courait sur le chemin de la frontière se mettre à l'abri. Et Lucia? A peine ce mot fut-il jeté au travers de ses rêves farouches que les meilleures pensées aux quelles l'esprit de Renzo était hasbitué y entrèrent en foule.  Il se souvint des dernières recommandations de ses parents, il se souvint de Dieu, de la Madone et des saints, pensa à la consolation qu'il avait  si souvent éprouvée à se trouvers exempt de tout crime, à l'horreur si souvent ressentie au rrécit d'un meurtre, et il se réveilla de ce rêve de sang, plein d'épouvante, de remords et en même temps avec une sorte de joie de n'avoir fait que rêver.  Mais le souvenir de Lucia, que de pensées n'entraînait-il pas!"[12].

            Ce texte est admirable.  L'évocation du nom de Lucia dans le coeur de son fiancé est comme la lumière qui en un instant dissipe les ténêbres du péché, ces ténêbres qui commençaient à s'infiltrer dans le coeur de Renzo, l'action odieuse de Don Rodrigo suscitant sa haine.  Telle est dans le Roman la première apparition de Lucia: son nom dans le coeur de son fiancé, comme la lumière qui chasse les ténêbres.  Ensuite seulement, dans le même chapitre, Manzoni va décrire Lucia telle qu'elle apparaît extérieurement, toute parée pour la célébration de son mariage.

           

L'histoire de fra Cristoforo

 

            Ensuite, un des principaux personnages du Roman entre en scène, c'est le confesseur de Lucia, le capucin fra Cristoforo.  Le chapitre IV raconte son histoire, et spécialement l'histoire de sa conversion. Dans sa jeunesse, au cours d'un duel, il a blessé mortellement son adversaire, un gentilhomme orgueilleux et haineux; or, c'est de cet ennemi mourant qu'il a reçu le message qui va désormais animer toute sa vie: le pardon.  Le prêtre qui vient d'assister le mourant déclare à son meurtrier: "consolez-vous, il est mort en chrétien; il m'a chargé de vous demander votre pardon et de vous porter le sien"[13].  Le jeune homme qui reçoit ces mots sacrés revêt aussitôt l'habit des capucins; et son premier acte est d'aller demander pardon au frère de sa victime.  La scène est racontée de façon sublime par Manzoni, pour montrer toute la splendeur du pardon chrétien, demandé et reçu "pour l'Amour de Dieu".  Fra Cristoforo reçoit du frère de sa victime ces mots sacrés: "certainement, certainement, je vous pardonne de tout mon coeur[14]", et il accepte de lui le don d'un pain, comme symbole de son pardon. C'est le "pain du pardon", que fra Cristoforo gardera comme la plus précieuse relique, une relique qu'il lèguera finalement à Lucia et Renzo. Avec ce symbole du pain, on est évidemment au coeur de la symbolique de l'Evangile.

 

 

Lucia et Gertrude

 

            Persécutée par Don Rodrigo, Lucia a trouvé refuge dans un couvent de Monza, sous la protection d'une étrange religieuse: Gertrude, la fille d'un très grand seigneur, obligée par son père à entrer au couvent contre son gré.  Il s'agit d'un personnage historique, attentivement étudié par Manzoni, qui en a changé le nom.

            La rencontre entre Lucia et Gertrude représente la rencontre entre la lumière et les ténèbres, entre la lumière de l'amour qui remplit le coeur de Lucia et les ténèbres du péché qui remplissent le coeur de Gertrude. 

            L'histoire de Gertrude, telle que la raconte Manzoni, dans les chapitres IX et X, est encore un pur chef-d'oeuvre théologique. C'est, en forme de théologie narrative, le plus profond enseignement sur le péché.  La lumière est toujours celle de l'Evangile, la lumière de Jésus, l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, qui sauve l'homme de son péché en se chargeant lui-même du péché, lorsqu'il est livré à la mort par les pécheurs.

            Dans cette lumière évangélique, Manzoni montre l'horreur du péché, dans toutes ses dimensions et dans ses différents aspects, spirituel et charnel, personnel et collectif. C'est le pire de tous les esclavages; c'est un mécanisme implacable dont notre auteur démonte les ressorts et les engrenages les plus profonds. C'est ce mécanisme qui conduit Gertrude jusqu'au crime.

            Il est remarquable que dans la narration de Manzoni, le péché de Gertrude n'est raconté qu'à partir de sa rencontre avec Lucia.  Gertrude rencontre alors la plus pure lumière, elle le comprend, elle reçoit la possibilité de sortir de ses ténèbres. C'est un nouveau passage de la grâce, mais elle va le manquer. Cette fois, elle pouvait  se révolter à fond contre le péché en refusant de livrer Lucia, l'innocente qu'elle devait protéger.  Mise en présence de la lumière, Gertrude va encore une fois "préférer les ténèbres à la lumière"(cf Jn 3/19).  Mais, plus tard, la victoire de lumière viendra aussi pour elle.

 

Lucia et l'Innominato

 

            Lucia va être encore l'instrument de la lumière pour un autre très grand pécheur, pour ce gentilhomme criminel qu'est l'Innominato.  Il s'agit d'un personnage en partie historique.  Cette fois, c'est la merveilleuse victoire de la lumière sur les plus épaisses ténèbres, qui va s'accomplir dans le coeur de cet homme.

            Le récit de sa conversion est un des sommets du Roman: on y trouve la meilleure doctrine de la Grâce, dans cette forme de la théologie narrative.  Car Manzoni montre surtout l'oeuvre de la grâce de Dieu dans le secret d'un coeur, de la grâce qui est toujours au point de départ de la conversion et qui en accompagne toutes les étapes, suscitant toujours la coopération de la liberté humaine.  Ce qu'il montre de façon splendide, c'est à la fois le travail intérieur de la grâce qui pousse secrètement l'Innominato à la  conversion, et d'autre part le rôle décisif des instruments extérieurs de la même grâce, qui sont Lucia et le Cardinal Federigo.

            L'événement de la conversion de l'Innominato, secrètement préparé dans son coeur, commence lors de sa rencontre avec Lucia et s'achève dans sa rencontre avec le Cardinal.  Dans cette double rencontre, le péché est vaincu par l'innocence.  Car c'est la même innocence, la même sainteté innocente et virginale qui resplendit à travers deux miroirs si différents: d'abord Lucia, la fiancée, la jeune paysanne, et ensuite Federigo, le prince de l'Eglise, l'Evêque, le Pasteur.  Lucia garde sa première place: le Cardinal achève ce qu'elle a commencé, ou plus exactement, Dieu lui-même achève par lui ce qu'il a commencé par elle.

            Le récit de cette conversion est le fil conducteur des chapitres XX à XXIII.  Le chapitre XX commence avec la description d'un paysage extérieur, le château de l'Innominato, pour mieux passer à la description du paysage intérieur: ce qui se passe alors dans le coeur de cet homme, où commencent à surgir la pensée de la mort et la pensée de Dieu, avec un dégoût pour tant de crimes.

            Et ce qui devait être un nouveau crime va être l'occasion de son salut.  A la demande de Don Rodrigo, l'Innominato a accepté de faire enlever Lucia (traîtreusement livrée par Gertrude).  Il la rencontre dans son château alors qu'elle est sa prisonnière.  Dans le chapitre XXI, au cours d'un bref mais bouleversant dialogue, la jeune fille le supplie de la libérer, en lui promettant qu'elle priera pour lui tous les jours de sa vie.  Mais surtout, elle lui dit par deux fois: "Dieu pardonne tant de choses pour une oeuvre de miséricorde"[15].  Parole décisive, qui va produire son effet de grâce dans le coeur de l'Innominato.  Mais auparavant, Manzoni va décrire longuement le paysage intérieur de ce coeur où se joue une dernière bataille entre la lumière et les ténèbres, la plus terrible bataille, bataille décisive dont dépendent le salut ou la perdition de cet homme.  Car la lumière nouvelle qui vient de l'envahir a pour premier effet de le lui montrer toute l'horreur de son péché. Et c'est alors la tentation du désespoir: il prend un pistolet, il va se suicider. Il s'arrête. Le souvenir de Lucia et des paroles qu'elles a prononcées ressurgissent dans son coeur:

            "Tout à coup il lui revint à l'esprit les paroles qu'on lui avait dites et répétées quelques heures auparavant: "Dieu pardonne tant de choses pour une oeuvre de miséricorde!"  Et ces paroles ne lui revenaient pas avec ce ton d'humble prière avec lequel elles avaient été prononcées; mais sur un ton plein d'autorité, et qui laissait aussi entrevoir une lointaine espérance.  Ce fut pour lui un moment de soulagement: il détacha ses mains de ses tempes, et, dans une attitude plus calme, pensa fixement à celle qui lui avait dit ces mots; et il la voyait, non pas comme sa prisonnière, non pas comme une suppliante, mais dans l'attitude de celle qui dispense les grâces et les consolations.  Il attendait avec anxiété le jour pour courir la libérer, pour entendre de sa bouche d'autres paroles de réconfort et de vie"[16].

            En fait, ces "autres paroles de réconfort et de vie", l'Innominato va les recevoir du Cardinal le lendemain. C'est encore un texte magnifique sur la Miséricorde du Seigneur.

 

Renzo et fra Cristoforo au lazaret de Milan

 

            Je voudrais terminer avec un dernier passage, qui est à mon avis le sommet de la théologie du pardon. C'est le dialogue entre Renzo et fra Cristoforo au Lazaret de Milan, dans le chapitre XXXV.  Renzo recheche Lucia avec angoisse parmi les pestiférés. Et c'est alors pour lui le dernier et le plus dramatique combat spirituel: la haine envers Don Rodrigo semble l'emporter dans son coeur.  Je cite la fin du dialogue, lorsque fra Cristoforo lui dit:

            "Tu peux haïr et te perdre; tu peux, en nourrissant ce sentiment, éloigner de toi toute bénédiction.  Parce que, de quelque façon que tournent pour toi les choses, quel que puisse être ton sort, sois assuré que tout pour toi sera châtiment tant que tu n'auras pas pardonné, jusqu'à ce que tu ne puisses plus jamais dire: je lui pardonne.

            - Oui, oui, - dit Renzo tout ému et tout confus: - je comprends que je ne lui avais jamais pardonné véritablement: je comprends que j'ai parlé comme une bête et non comme un chrétien: et maintenant, avec la grâce de Dieu, oui, je lui pardonne de tout mon coeur.

            - Et si tu le voyais?

            - Je prierais le Seigneur qu'il me donne à moi la patience, et à lui, qu'il lui touche le coeur.

            - Et tu te rappellerais que le Seigneur ne nous a pas seulement dit de pardonner à notre ennemi, mais qu'il nous a dit de l'aimer?  Tu te souviendrais qu'Il l'a aimé au point de mourir pour lui?

            - Oui, avec son aide"[17]

            Alors, fra Cristoforo conduit Renzo auprès de Don Rodrigo, frappé par la peste, en état d'inconscience. Et c'est là qu'il lui dit:

            "Le sentiment que tu éprouveras maintenant pour cet homme qui t'a offensé, oui, ce même sentiment, Dieu, que tu as pourtant offensé, l'éprouvera pour toi à ton dernier jour.Bénis-le, et tu seras béni....  Peut-être le salut de cet homme et le tien dépendent-ils maintenant de toi, du sentiment de pardon que tu peux avoir, de ta compassion... de ton amour!"[18]

            Ainsi, pour Manzoni, la plus pure lumière de l'Evangile est finalement la lumière du pardon, du pardon demandé et du pardon donné "pour l'amour de Dieu", pour l'amour de Jésus.  Aussi, comme point final de cet exposé et comme vérification de cette théologie de Manzoni, je citerai simplement les dernières paroles d'une sainte italienne appartenant à ce peuple des plus pauvres et des plus petits, une toute jeune fille que la grâce de Dieu a rendue capable de dire, au prix de sa vie, un non absolu au péché et un oui absolu au pardon. Cette petite sainte est Maria Goretti, vierge et martyre.  Quelques instants avant sa mort, elle a pardonné à son assassin en disant: "Pour l'Amour de Jésus je lui pardonne, et je veux qu'il vienne avec moi au Paradis". "Per Amore di Gesù, gli perdono".


 

     [1]Il convient de citer à ce propos le témoignage d'Antonio Rosmini qui fut le plus grand ami de Manzoni, le plus grand par la sainteté de sa vie et la profondeur de sa pensée.  Voici ce qu'écrivait Rosmini en l850 pour qualifier Manzoni: "Celui qui avait ravi toute l'Italie par les rythmes d'une nouvelle et divine lyrique, qui avait engagé les études historiques donnant l'exemple d'une diligence peu commune chez nous, et avec une acuité critique rare partout, qui dans une subtile peinture de l'esprit humain, sous forme de roman, avait donné des leçons de ferme et délicate morale, qui, avec de nouveaux principes sur la langue et la littérature, avait su indiquer la voie pour rendre celle-là plus homogène et plus exacte, celle-ci plus virile et plus sincère, instruments l'une et l'autre plus appropriés à la concorde italienne; celui-ci comme s'il voulait, après avoir introduit de si variés et si heureux travaux, se reposer dans la philosophie, occupation qui convient fort bien à son âge et à son érudition, vient de faire don à l'Italie d'un dialogue intitulé De l'invention".(A. Rosmini, Introduction à la Philosophie. Ce passage est traduit par L. Portier, dans son livre: Antonio Rosmini,1797-1855. Un grand spirituel à la lumière de sa correspondance. Paris,1991, ed. du Cerf, p.58-59).  Avec ces trois dimensions, poétique, historique et philosophique, la théologie de Manzoni présente de profondes analogies avec celle de Charles Péguy (cf à ce sujet mon livre: Connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance. La théologie des Saints (Venasque, 1989, ed. du Carmel, p. 49).

     [2]Sur l'Abbé Degola, cf en particulier la toute récente et importante thèse de Paolo FONTANA: La spiritualità di Eustachio Degola (1761-1826). Agiografia e teolgia narrativa.(Thèse dactylographiée, Rome,1991, faculté de théologie du Teresianum).

     [3]Pour toutes ces oeuvres je me réfère à l'édition suivante: A. MANZONI. Tutte le Opere (Firenze, 1988, ed. Sansoni, 2 vol.). Cette édition donne le texte intégral des trois rédactions successives du Roman.

     [4]Adelchi, notizie storiche, op. cit, vol. I, p. 170.

     [5]ibidem, p. 203-204.

     [6]Telle est la conclusion du chapitre II, que je traduis d'après le texte italien du Discorso. op.cit.vol II, p. 2001.

     [7] D'une certaine manière, on pourrait dire que Lucia et Renzo sont des "anti-héros". C'est bien ainsi que les percevait avec une certaine déception Niccolo Tommaseo, ami et admirateur de Manzoni.

     [8]J'ai étudié un processus analogue dans l'oeuvre de Charles Péguy, en rapport avec sainte Jeanne d'Arc.  Après avoir étudié les Procès de Jeanne en véritable historien, Péguy a expérimenté l'insuffisance radicale d'une approche purement historique d'un tel personnage évangélique, et la nécessité de la dépasser dans une approche poétique.  Cette démarche, Péguy la défendra de façon géniale dans Un Nouveau Théologien, en comparant la connaissance de Jeanne par les Procès et celle de Jésus par les Evangiles, passant ainsi de la critique historique des Evangiles à la critique évangélique de l'Histoire (cf. dans mon livre, cité supra, les chapitres IV et V, qui concernent respectivement sainte Jeanne d'Arc et Charles Péguy).  De ce point de vue, Péguy est meilleur théologien que Manzoni, alors que ce dernier est meilleur comme praticien. Manzoni, en effet, après avoir merveilleusement réussi ce dépassement évangélique de l'approche historique dans son Roman, ne sera plus capable d'en donner la justification théorique.  Et même, son essai Sur le Roman historique est par certains côtés une condamnation théorique de ce qu'il avait si parfaitement réussi au plan pratique dans son Roman. En particulier, dans la conclusion de cet essai, il écrit: "Un grand poète et un grand historien peuvent se trouver, sans faire de confusion, dans un même homme, mais non pas dans la même composition"(Del Romanzo Storico, vol. II, p. 1762).  S'il avait été formulé plus tôt, un tel principe aurait empêché Manzoni d'écrire son chef-d'oeuvre, qui est précisément une même composition, à la fois oeuvre d'un grand poète et d'un grand historien.  Plus tard, Rosmini aidera Manzoni à surmonter cette tentation d'historicisme (cf. A.MANZONI. Lettere sui Promessi Sposi, Milano, 1985, ed Garzanti, Introduzione, p. XXXIX-XLIV) 

     [9]Lettere sui Promessi Sposi, p. 36.  Cette lettre de Manzoni est écrite en français, comme toutes les autres qu'il adresse à son ami Fauriel.

     [10]ibid. p. 27,sq.

     [11]ibid. p. 34.

     [12]La traduction française utilisée est la suivante: A.MANZONI. Les Fiancés (trad. A.MONJO, Paris, 1982, ed du Chemin Vert, p.36-37).

     [13]op. cit. p.51.

     [14] op. cit. p. 54

     [15]op. cit p. 208.

     [16]op. cit. p. 212-213

     [17]op. cit. p. 348.

     [18]op. cit. p. 349.