MARIE TOUTE SAINTE ET IMMACULEE DANS LE MYSTERE DU CHRIST ET DE L’EGLISE:
LA DOCTRINE DE SAINT LOUIS-MARIE GRIGNION DE MONTFORT
A LA LUMIERE DU CONCILE VATICAN II
fr François-Marie Léthel ocd
I/ Réception ecclésiale et valeur doctrinale du Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge
A/ De la découverte du Traité à sa redécouverte après Vatican II
B/ Le Traité comme synthèse de la doctrine montfortaine
II/ "L'Amour de Jésus que nous cherchons par Marie": un christocentrisme dynamique
A/ L'absolu et la centralité de Jésus-Christ
B/ "La totale relativité de Marie"
C/ Le Mystère de l'Incarnation, "Mystère de Jésus vivant et régnant en Marie"
III/ Marie et l'Eglise
A/ La Sainteté de Marie et de l'Eglise, comme "union mystique avec le Christ" dans l'Esprit-Saint
1/ L'enseignement du Concile
2/ La doctrine montfortaine comme théologie de la maternité
IV/ Le chemin ecclésial de la sainteté vécu avec Marie dans la foi, l'espérance et l'amour.
Le 8 Décembre 2003, en la Solennité de l'Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie, le Pape Jean-Paul II a signé son importante Lettre aux Religieux et Religieuses des Familles Montfortaines[1]. Ce texte, relativement long, présente des aspects essentiels de la doctrine de saint Louis-Marie Grignion de Monfort (1673-1716), telle qu'elle est synthétisée dans son chef-d'oeuvre: le Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge, et résumée dans le bref Secret de Marie[2]. La Lettre est adressée à ceux et celles qui, dans l'Eglise et pour toute l'Eglise, sont d'une façon particulière les dépositaires de cette doctrine parce qu'ils sont les fils et les filles de saint Louis-Marie.
Souvent, le Pape avait parlé de ce saint qui a si profondément marqué sa vie; mais, pour la première fois, avec cette Lettre, il nous offre un exposé synthétique de sa doctrine. En effet, dans ce nouveau texte, comme dans la Lettre Apostolique Rosarium Virginis Mariae (n° 15), le contenu du Traité est principalement qualifié par ce terme de "doctrine".
La Lettre se déroule selon un plan très clair. Elle commence avec une sorte d'introduction qui présente le Traité comme un texte classique de la spiritualité mariale (n° 1), en insistant sur son exceptionnelle réception ecclésiale, son fondement qui est le don fait par Jésus de sa sainte Mère, et aussi l'invitation à redécouvrir cette doctrine à la lumière du Concile Vatican II: "C'est à la lumière du Concile que doit aujourd'hui être relue et interprétée la doctrine montfortaine" (LFM 1). De fait, à la lumière de la Constitution Lumen Gentium et spécialement du chapitre VIII sur la bienheureuse Vierge Marie dans le Mystère du Christ et de l'Eglise, l'enseignement du Traité est considéré, d'abord du point de vue christologique, puis du point de vue ecclésiologique. Avant tout son christocentrisme est longuement exposé sous le titre "Ad Iesum per Mariam" (n° 2-4). Vient ensuite le résumé de l'aspect ecclésiologique intitulé: Marie, membre éminent du Corps mystique et Mère de l'Eglise (n° 5). Enfin, la Lettre Pontificale se termine en montrant le chemin ecclésial de la sainteté vécu avec Marie dans la foi, l'espérance et la charité, dans les derniers développements qui sont respectivement intitulés: la sainteté, perfection de la charité (n° 6), le "pèlerinage de la foi" (n° 7), un signe d'espérance assurée (n° 8).
En suivant le même plan, notre étude se propose d'entrer dans les grandes perspectives ouvertes par la Lettre de Jean-Paul II, en essayant de les explorer et de les approfondir, dans la même lecture en écho des textes du Concile et de Louis-Marie. Ainsi, notre exposé comprendra quatre parties:
I/ Réception ecclésiale et valeur doctrinale du Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge
II/ "L'Amour de Jésus que nous cherchons par Marie": un christocentrisme dynamique
III/ Marie et l'Eglise
IV/ Le chemin ecclésial de la sainteté vécu avec Marie dans la foi, l'espérance et l'amour
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I/ Réception ecclésiale et valeur doctrinale du Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge
A/ De la découverte du Traité à sa redécouverte après Vatican II
Dès les premiers mots de sa Lettre aux Familles Montfortaines, Jean-Paul II met l'accent sur l'extraordinaire réception ecclésiale du Traité de la Vraie Dévotion, depuis sa première publication en 1843, en rappelant son expérience personnelle:
"Il y a cent soixante ans, était rendue publique une oeuvre destinée à devenir un classique de la spiritualité mariale. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort composa le Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge au début du XVIII siècle, mais le manuscrit demeura pratiquement inconnu pendant plus d'un siècle. Lorsque finalement, presque par hasard, il fut découvert en 1842 et publié en 1843, il connut un succès immédiat, se révélant une oeuvre d'une efficacité extraordinaire dans la diffusion de la 'vraie dévotion' à la Très Sainte Vierge. Moi-même, au cours des années de ma jeunesse, j'ai tiré un grand bénéfice de la lecture de ce livre, dans lequel 'j'ai trouvé la réponse à mes doutes', liés à la crainte que le culte pour Marie, 'en se développant excessivement, finisse par compromettre la suprématie du culte dû au Christ' (Don et mystère). Sous la sage direction de saint Louis-Marie, je compris que si l'on vit le mystère de Marie dans le Christ, ce risque n'existe pas. En effet, la pensée mariologique du saint 'est enracinée dans le Mystère trinitaire, et dans la vérité de l'Incarnation du Verbe de Dieu'(ibid.) » (LFM 1)[3].
Le Traité de saint Louis-Marie, qui a été découvert plus d'un siècle après sa mort (1716), a en effet connu "un succès immédiat" dans l'ensemble du Peuple de Dieu, en se révélant comme "une oeuvre d'une efficacité extraordinaire pour la diffusion de la vraie dévotion à la Très Sainte Vierge". Ce "succès immédiat" est devenu un succès durable, qui n'a fait qu'augmenter et qui a atteint son maximum après le Concile Vatican II, avec le Pontificat de Jean-Paul II. En même temps que le Secret de Marie qui en est le fidèle résumé, Le Traité a été traduit dans un grand nombre de langues et continuellement publié[4], exerçant une sur toute l'Eglise une influence qu'on ne peut mesurer.
Au XX siècle, la diffusion du Traité est comparable à celle de l'Histoire d'une âme de sainte Thérèse de Lisieux. Dans les écrits de ces deux saints, on trouve une doctrine qui présente les mêmes caractéristiques évangéliques de profondeur, de simplicité et de radicalité; une doctrine christocentrique et trinitaire, mariale, ecclésiale et missionnaire; une spiritualité de confiance et d'amour, un chemin de sainteté ouvert à tous les baptisés, et d'abord aux plus pauvres et aux plus petits. C'est une doctrine qui a porté d'abondants fruits de sainteté. De nombreux saints et bienheureux ont particulièrement accueilli le Traité, souvent en même temps que l'Histoire d'une âme, comme par exemple Maximilien-Marie Kolbe, Dina Bélanger, Edouard Poppe, e beaucoup d'autres. Thérèse, on le sait, a été déjà été déclarée Docteur de l'Eglise le 19 octobre 1997. Pour Louis-Marie, une telle déclaration n'a pas encore eu lieu, mais elle demeure l'objet d'une grande espérance dans le Peuple de Dieu[5].
Egalement impressionnant est l'accueil positif et enthousiaste de cette doctrine de la part du Magistère de l'Eglise, avec une sorte de "crescendo" depuis le bienheureux Pie IX jusqu'à Jean -Paul II. Dans sa Lettre aux Familles Monfortaines, notre Pape résume ce qu'il a souvent dit et écrit à propos de l'influence décisive du Traité sur sa propre vie, depuis la première rencontre lorsqu'il travaillait comme ouvrier dans une usine pendant la seconde guerre mondiale[6]. On peut citer plus amplement ces textes dans lesquels il raconte son expérience personnelle:
"Il y eut un moment où je remis en cause mon culte pour Marie, dans la crainte qu'en se dilatant excessivement, il finisse par compromettre la suprématie du culte dû au Christ. C'est alors que me vint en aide le livre de saint Louis-Marie Grignion de Montfort... en lui, je trouvai la réponse à mes perplexités. Oui, Marie nous rapproche du Christ, elle nous conduit à Lui, à condition que l'on vive son mystère dans le Christ... L'auteur est un théologien de classe. Sa pensée mariologique est enracinée dans le Mystère trinitaire et dans la vérité de l'Incarnation du Verbe de Dieu"[7]. "Grâce à saint Louis Grignion de Montfort, je compris que la vraie dévotion à la Mère de Dieu est christocentrique, et qu'elle est très profondément enracinée dans le Mystère Trinitaire de Dieu, et dans les Mystères de l'Incarnation et de la Rédemption"[8]. "Plus tard, quand je participai au Concile, je me reconnus pleinement dans le chapitre VIII de la Constitution Lumen Gentium"[9].
Ce chapitre marial avait été défini par Paul VI comme "sommet et couronnement" de toute la Constitution[10], affirmant que "la connaissance de la vraie doctrine catholique sur Marie sera toujours une clef pour l'exacte compréhension du Mystère du Christ et de l'Eglise"[11]. On voit cela dans le livre de Louis-Marie comme dans le texte conciliaire. Comme la Constitution Lumen Gentium (ch. I), le Traité s'ouvre en une symphonie christocentrique et trinitaire (VD 1-36). Entièrement fondée sur le baptême (VD 118-133), la doctrine montfortaine s'adresse à tout le Peuple de Dieu (cf LG ch. II), étant animée par la même certitude de la vocation universelle à la sainteté (LG ch. V). C'est ainsi que dans l'Encyclique Redemptoris Mater, Jean-Paul II a voulu rappeler d'une manière spéciale "la figure de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, qui proposait aux chrétiens la consécration au Christ par les mains de Marie comme moyen efficace pour vivre fidèlement les engagements du baptême" (RM 48).
De même encore, au moment de son pèlerinage auprès de son tombeau, à Saint Laurent-sur-Sèvre, Jean-Paul II pouvait affirmer: "Je dois beaucoup à ce saint et à son Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge"[12]. Et il s'agit d'un livre qui lui reste toujours proche, et non pas seulement d'une lecture de jeunesse. Connaissant très profondément ce texte, le Pape peut affirmer en vérité que son auteur est "un théologien de classe", et mieux que tout autre, il peut percevoir l'harmonie profonde qui existe entre la doctrine montfortaine et l'enseignement du Concile, et proposer au Peuple de Dieu une telle doctrine comme une voie excellente pour entrer avec Marie dans les profondeurs du Mystère du Christ et de l'Eglise, par l'engagement de la vie sur le chemin de la sainteté. Telle est encore la perspective de sa Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte concernant le Mystère du Christ, approfondi à travers "la théologie vécue des saints" (n° 27), avec la même insistance sur la sainteté à laquelle tous sont appelés et sur la nécessité d'une "vraie et propre pédagogie de la sainteté" (n° 31).
B/ Le Traité comme synthèse de la doctrine montfortaine
La doctrine de saint Louis-Marie se fonde sur l'Evangile, et tout particulièrement sur les paroles du Rédempteur adressées à sa Mère et à son Disciple. Jean-Paul II part de ce texte de saint Jean pour expliquer le sens de ses armoiries épiscopales et de sa devise "Totus Tuus":
"L'Eglise, dès ses origines, et en particulier dans les moments les plus difficiles, a contemplé avec une intensité particulière l'un des événements de la Passion de Jésus Christ rapporté par saint Jean: 'Or près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la soeur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d'elle, le disciple qu'il aimait, dit à sa mère: "Femme, voici ton fils." Puis il dit au disciple: "Voici ta mère". Dès cette heure-là, le disciple l'accueillit chez lui' (Jn 19, 25-27). Au cours de son histoire, le Peuple de Dieu a fait l'expérience de ce don fait par Jésus crucifié: le don de sa Mère. La Très Sainte Vierge est véritablement notre Mère, qui nous accompagne dans notre pèlerinage de foi, d'espérance et de charité vers l'union toujours plus intense avec le Christ, l'unique sauveur et médiateur du salut (cf. LG 60 et 62). Comme on le sait, dans mes armoiries épiscopales, qui sont l'illustration symbolique du texte qui vient d'être cité, la devise Totus tuus s'inspire de la doctrine de saint Louis-Marie Grignion de Montfort (cf. Don et mystère; Rosarium Virginis Mariae, n. 15). Ces deux paroles expriment l'appartenance totale à Jésus par Marie: "Tuus totus ego sum, et omnia mea tua sunt", écrit saint Louis-Marie; et il traduit: 'Je suis tout à vous, et tout ce que j'ai vous appartient, ô mon aimable Jésus, par Marie, votre sainte Mère'" (VD 233) (LFM 1).
Ainsi, c'est la parole toute-puissante du Rédempteur, adressée à la Mère et au disciple, qui a créé une nouvelle relation entre Marie et l'Eglise naissante représentée par ce disciple. Parmi tous les saints qui ont expérimenté ce don fait par Jésus à l'Eglise, le don de sa sainte Mère, Louis-Marie occupe une place éminente. Il s'est profondément identifié avec ce disciple bien-aimé qui, par la foi en la parole de Jésus, a reçu Marie chez lui, dans toutes les dimensions de sa propre vie. Il n'a cessé de vivre cette parole de l'Evangile, il en a expérimenté le caractère dynamique et toujours christocentrique. En effet, ce don de Marie vient de Jésus et conduit à Jésus, et c'est en obéissant à la parole du Rédempteur que le disciple ne cesse de l'accueillir. Tel est le sens du Totus Tuus: C'est ce don de soi à Jésus par Marie qui permet au disciple de recevoir le don fait par Jésus de sa Mère[13]. Les armoiries pontificales de Jean-Paul II indiquent donc à toute l'Eglise de façon claire et simple le sens de la doctrine montfortaine, "doctrine vécue", dont la Lettre définit bien le style:
"La doctrine de ce saint a exercé une profonde influence sur la dévotion mariale de nombreux fidèles et sur ma propre vie. Il s'agit d'une doctrine vécue, d'une considérable profondeur ascétique et mystique, exprimée dans un style vif et ardent, qui a souvent recours à des images et des symboles" (LFM 1).
Le Traité est la synthèse finale de la doctrine exprimée par Louis-Marie dans l'ensemble de ses Oeuvres[14]. C'est la "doctrine vécue" d'un saint prêtre qui est un missionnaire et un mystique, orienté vers les plus petits et les plus pauvres. Elle se fonde sur une solide base culturelle, théologique et spirituelle, reçue pendant les années de formation, d'abord au collège des Jésuites de Rennes, puis au Séminaire de Saint Sulpice à Paris. La pensée du saint est profondément enracinée dans l'Ecriture Sainte ainsi que dans la théologie des Pères et des Docteurs de l'Eglise[15]; elle est largement ouverte aux apports des grandes spiritualités (ignatienne, dominicaine, franciscaine, carmélitaine...); elle se situe plus particulièrement dans le courant de "l'Ecole Française" de spiritualité et de son fondateur, le Cardinal Pierre de Bérulle[16], avec son puissant christocentrisme, sa contemplation du Mystère de l'Incarnation, sa doctrine concernant Marie et sa vision de l'Eglise comme Corps Mystique du Christ. Dans ses écrits, saint Louis-Marie cherchera toujours de rendre accessible aux pauvres et aux petits les plus grandes vérités du Mystère chrétien et de la vie spirituelle, avec un style clair, vivant et ardent, en utilisant souvent des paraboles, des images et des symboles.
Une des meilleures clefs de lecture de ses écrits se trouve dans l'un des plus brefs: le Contrat d'alliance avec Dieu[17], que le missionnaire offrait aux fidèles pour le renouvellement des "voeux et promesses du saint baptême". On y trouve à la première place la profession de la foi: "Je crois fermement toutes les vérités du saint Evangile de Jésus-Christ", immédiatement suivie de l'engagement de la vie: renoncer au mal et suivre les commandements de Dieu et de l'Eglise. C'est dans cette unité de la foi et de la vie que le baptisé déclare: "Je me donne tout entier à JESUS-CHRIST par les mains de MARIE, pour porter ma Croix à sa suite tous les jours de ma vie".
Cette synthèse dynamique de la foi et de la vie, fondée sur le baptême, caractérise tous les écrits de Louis-Marie. Les Cantiques en constituent la partie la plus volumineuse, offrant aux pauvres une grande catéchèse sur le Mystère du Christ vécu dans l'Eglise[18].
Parmi ses oeuvres en prose, la Lettre aux amis de la Croix et Le secret admirable du Saint Rosaire[19], ont une particulière signification, en rapport avec les deux grands symboles de son activité missionnaire: Le Crucifix et le Chapelet. A ce propos, en rapport avec l'apostolat du Rosaire, il faut rappeler l'appartenance de Louis-Marie au Tiers-Ordre dominicain.
D'une grande importance théologique est le traité intitulé: L'Amour de la Sagesse Eternelle. On y trouve comme une première synthèse de la doctrine montfortaine avec ses caractéristiques essentielles: sapientielle, christocentrique et mariale. La Sagesse Eternelle et Incarnée est Jésus, et notre vraie sagesse est la connaissance amoureuse de Lui, vraie synthèse de la foi et de la charité[20]. Cette théologie sapientielle est appelée: "La science suréminente de Jésus"(ASE 8), "la grande science des saints (ASE 93). C'est la "science d'amour"[21] dont les connaissances "touchent et contentent le coeur en éclairant l'esprit"[22].
Dans le Traité, toute cette doctrine est reprise dans une synthèse nouvelle et originale qui a pour centre le Mystère de l'Incarnation du Fils, selon les paroles du Symbole de la foi: "Pour nous les hommes et pour notre salut, Il descendit du Ciel; par l'Esprit-Saint il a pris chair de la Vierge Marie et s'est fait homme". Jésus est toujours au centre, et Marie est au coeur du Mystère de Jésus. Comme dans la théologie des Pères et des Docteurs, ce christocentrisme est dynamique: tout vient de Dieu et tout retourne à Dieu "par Lui, avec Lui et en Lui". C'est toujours "par le Christ Notre Seigneur" que le Père nous donne l'Esprit et que l'Esprit nous conduit au Père. Jésus est "la voie, la vérité et la vie", dans le mouvement descendant de l'Incarnation comme dans le mouvement ascendant de notre divinisation, puisque Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu. Marie est présente au coeur de cette dynamique du Mystère de Jésus, présente à sa "venue" dans l'Incarnation et à son "retour" au Père dans la Passion et la Résurrection. Ainsi, à la manière des Pères, Traité contemple les principales vérités de la foi: la Trinité, l'Incarnation, la Rédemption, l'Eglise, en relation avec toute notre vie. La "parfaite dévotion à Marie" n'est en réalité rien d'autre que le plein développement de la vie chrétienne dans la grâce; elle naît au baptême et culmine dans l'Eucharistie (cf VD 266-273). Telle est la dynamique du Traité, dans lequel toute cette grande réalité est saisie dans le Coeur de Marie, à travers sa foi, son espérance et son amour.
Cette synthèse du Traité correspond à l'expérience de l'Eglise tout au long de son histoire. En effet, depuis les premiers siècles, l'Eglise expérimente comment Marie parle aux disciples de Jésus: elle leur dit toujours la pure vérité de la foi en Jésus, et elle ne cesse de leur répéter: "faites tout ce qu'il vous dira" (cf Jn 2, 5). Comme Vierge-Mère, la sainte Mère de Dieu (theotokos) est réellement le plus pur "miroir"[23] du Verbe Incarné, qui réfléchit la vérité de son Mystère en dissipant toutes les erreurs[24]. Mais en même temps par le rayonnement de sa parfaite sainteté, la Vierge Immaculée ne cesse d'appeler tous les disciple de Jésus à la conversion, à ne pas s'arrêter sur le chemin de la sainteté. Comme un écho fidèle, elle ne cesse de rappeler toutes les exigences les plus radicales de Jésus dans l'Evangile. Ainsi, la synthèse mariale du Traité présente tous les plus grands paradoxes de la foi chrétienne que sont les Mystères de la Trinité et de l'Incarnation, sans édulcorer le scandale de la Croix, en rappelant toutes les exigences de l'Evangile[25]. C'est exactement dans le même sens que le Concile déclare: "Intimement présente en effet à l'histoire du salut, Marie rassemble et reflète en elle-même d'une certaine façon les requêtes suprêmes de la foi et elle appelle les fidèles à son Fils et à à son sacrifice, ainsi qu'à l'amour du Père, lorsqu'elle est l'objet de la prédication et de la vénération" (LG 65).
II/ "L'Amour de Jésus que nous cherchons par Marie": un christocentrisme dynamique
L'expression typique de saint Louis-Marie: "A Jésus par Marie" ("Ad Iesum per Mariam"), est reprise par la Lettre de Jean-Paul II comme titre de la longue section (n° 2 à 4) qui présente le contenu essentiellement christocentrique de la doctrine montfortaine:
"Saint Louis-Marie propose avec une efficacité singulière la contemplation amoureuse du mystère de l'Incarnation. La vraie dévotion mariale est christocentrique. En effet, comme l'a rappelé le Concile Vatican II, 'en se recueillant avec piété dans la pensée de Marie, qu'elle contemple dans la lumière du Verbe fait homme, l'Eglise pénètre avec respect plus avant dans le mystère suprême de l'Incarnation'(LG 65)" (LFM 2).
La même Constitution Lumen Gentium invitait également les théologiens et les prédicateurs à "mettre dans une juste lumière le rôle et les privilèges de la Bienheureuse Vierge, lesquels sont toujours orientés vers le Christ, source de la vérité totale, de la sainteté et de la piété" (LG 67). Paul VI, en promulguant la Constitution, insistait sur ce point: "Nous désirons avant tout que soit mis pleinement en lumière le fait que Marie, humble servante du Seigneur, est toute relative à Dieu et au Christ Unique Médiateur et notre Rédempteur"[26].
A/ L'absolu et la centralité de Jésus-Christ
Pour mettre en lumière le christocentrisme qui caractérise la "vraie dévotion mariale", la Lettre pontificale (n° 2) cite un passage particulièrement important du Traité. Il s'agit de la première des "vérités fondamentales" de toute authentique dévotion à Marie, comme de toute la spiritualité chrétienne. Nous donnons le texte en entier, en indiquant le passage cité dans la Lettre:
"Première vérité. ‑ Jésus‑Christ notre Sauveur, vrai Dieu et vrai homme, doit être la fin dernière de toutes nos autres dévotions; autrement elles seraient fausses et trompeuses. Jésus‑Christ est l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin de toutes choses. Nous ne travaillons, comme dit l'Apôtre, que pour rendre tout homme parfait en Jésus‑Christ, parce que c'est en lui seul qu'habitent toute la plénitude de la Divinité et toutes les autres plénitudes de grâces, de vertus et de perfections; parce que c'est en lui seul que nous avons été bénis de toute bénédiction spirituelle; parce qu'il est notre unique maître qui doit nous enseigner, notre unique Seigneur de qui nous devons dépendre, notre unique chef auquel nous devons être unis, notre unique modèle auquel nous devons nous conformer, notre unique médecin qui doit nous guérir, notre unique pasteur qui doit nous nourrir, notre unique voie qui doit nous conduire, notre unique vérité que nous devons croire, notre unique vie qui doit nous vivifier et notre unique tout en toutes choses qui doit nous suffire. Il n'a point été donné d'autre nom sous le ciel, que le nom de Jésus, par lequel nous devions être sauvés. Dieu ne nous a point mis d'autre fondement de notre salut, de notre perfection et de notre gloire, que Jésus‑Christ: tout édifice qui n'est pas posé sur cette pierre ferme est fondé sur le sable mouvant, et tombera infailliblement tôt ou tard. Tout fidèle qui n'est pas uni à lui comme une branche au cep de la vigne, tombera, séchera et ne sera propre qu'à être jeté au feu. Si nous sommes en Jésus-Christ et Jésus‑Christ en nous, nous n'avons point de damnation à craindre; ni les anges des cieux ni les hommes de la terre, ni les démons des enfers, ni aucune autre créature ne nous peut nuire, parce qu'elle ne nous peut séparer de la charité de Dieu qui est en Jésus‑Christ. Par Jésus‑Christ, avec Jésus‑Christ, en Jésus‑Christ, nous pouvons toutes choses: rendre tout honneur et gloire au Père, en l'unité du Saint‑Esprit, nous rendre parfaits et être à notre prochain une bonne odeur de vie éternelle" (VD 61).
Ce texte splendide, qui synthétise les principales affirmations du Nouveau Testament concernant l'absolu et la centralité de Jésus-Christ, montre aussi le caractère trinitaire de ce christocentrisme[27], en reprenant les mots de la liturgie (finale du Canon Romain). C'est sur cette base que Louis-Marie définit le sens de la dévotion mariale, affirmant même que "si la dévotion à la Sainte Vierge éloignait de Jésus-Christ, il faudrait la rejeter comme une illusion du diable" (VD 62). Jean-Paul II cite de nouveau ce texte du Traité:
"La dévotion à la Sainte Vierge est un moyen privilégié 'pour trouver Jésus-Christ parfaitement et l'aimer tendrement et le servir fidèlement' (VD 62). Ce désir central d''aimer tendrement' est aussitôt dilaté en une ardente prière à Jésus, lui demandant la grâce de participer à l'indicible communion d'amour qui existe entre Lui et sa Mère" (LFM 3).
C'est en s'adressant à Jésus que notre saint exprime encore le sens de cette vraie dévotion. Elle est "un secret merveilleux pour vous trouver et vous aimer parfaitement" (VD 64). Et c'est encore à Jésus qu'il dit: "Pour obtenir de votre miséricorde une véritable dévotion à votre sainte Mère, et pour l'inspirer à toute la terre, faites que je vous aime ardemment" (VD 67). Tout vient de Jésus et tout retourne à Jésus, et principalement le don de son Amour: C'est en effet "l'Amour de Jésus que nous cherchons par Marie" (VD 67).
B/ "La totale relativité de Marie"
En rapport avec l'absolu de Jésus-Christ, Louis-Marie insiste continuellement sur la relativité de Marie: "Ce que je dis absolument de Jésus-Christ, je le dis relativement de la Sainte Vierge" (VD 74). Dès le début de son Traité, il montre comment Marie est seulement une créature que Dieu, dans sa souveraine liberté, a voulu associer intimement à son dessein de salut[28]. Comme créature, Marie est "infiniment au dessous de son Fils qui est Dieu" (VD 27). Penser que "La Sainte Vierge soit plus que Jésus-Christ ou égale à Lui, ce serait une hérésie intolérable" (VD 95). Ainsi, Marie ne doit jamais être objet d'adoration (ASE 172). Une telle insistance sur l'absolu de Jésus et la relativité de Marie donne à la doctrine montfortaine une authentique valeur oecuménique.
Cette doctrine si exacte s'exprime fondamentalement dans la prière, comme on peut le constater dans les premiers mots de la Consécration de soi-même à Jésus-Christ, la Sagesse Incarnée, par les mains de Marie: "O Sagesse éternelle et incarnée! ô très aimable et adorable Jésus, vrai Dieu et vrai homme, Fils unique du Père éternel et de Marie toujours vierge! Je vous adore profondément dans le sein et les splendeurs de votre Père, pendant l'éternité, et dans le sein virginal de Marie, votre très digne Mère, dans le temps de votre Incarnation" (ASE 223).
La Lettre aux Familles Montfortaines insiste particulièrement sur cet aspect de la relativité de Marie par rapport à Jésus et à toute la Trinité:
"La totale relativité de Marie au Christ, et en Lui à la Très Sainte Trinité, apparaît tout d'abord dans l'observation suivante: 'Enfin, parce que vous ne pensez jamais à Marie, que Marie, en votre place, ne pense à Dieu; vous ne louez ni n'honorez jamais Marie, que Marie avec vous ne loue et n'honore Dieu. Marie est toute relative à Dieu et je l'appellerais fort bien la relation de Dieu, qui n'est que par rapport à Dieu, ou l'écho de Dieu, qui ne dit et ne répète que Dieu. Si vous dites Marie, elle dit Dieu. Sainte Elisabeth loua Marie et l'appela bienheureuse de ce qu'elle avait cru; Marie, l'écho fidèle de Dieu, entonna: Magnificat anima mea Dominum: Mon âme glorifie le Seigneur. Ce que Marie a fait en cette occasion, elle le fait tous les jours; quand on la loue, on l'aime, on l'honore ou on lui donne, Dieu est loué, Dieu est aimé, Dieu est honoré, on donne à Dieu par Marie et en Marie' (VD 225). C'est encore dans la prière à la Mère du Seigneur que saint Louis-Marie exprime la dimension trinitaire de sa relation avec Dieu: 'Je vous salue Marie, Fille bien-aimée du Père Eternel; je vous salue, Marie, Mère admirable du Fils; je vous salue, Marie, Epouse très fidèle du Saint Esprit!' (SM 68)" (LFM 3).
La belle définition de Marie comme étant "la relation de Dieu" vient du Cardinal de Bérulle[29]. L'invocation à Marie "Fille du Père, Mère du Fils et Epouse de l'Esprit-Saint" est, selon les mots de la Lettre une "expression traditionnelle, déjà utilisée par saint François d'Assise"[30]. Cette expression est riche de signification théologique et anthropologique, car elle met en relation avec chacune des Trois Personnes Divines les trois dimensions les plus profondes de l'humanité féminine de Marie, comme Fille, Mère et Epouse. Ainsi, "Par le Christ, avec le Christ et dans le Christ", les plus fondamentales relations humaines sont insérées dans les Relations divines. Tel est le secret de l'amour virginal comme amour divin et humain. Marie est la plus belle fleur de toute la création, pleinement épanouie dans le Christ Jésus, et en lui dans l'Amour trinitaire. Tout le début du Traité (VD 1-36) est la contemplation de Marie enveloppée dans cet Amour; c'est une "symphonie trinitaire", christocentrique et mariale. Dans la ligne des Pères de l'Eglise, Louis-Marie considère inséparablement la maternité divine et la sponsalité divine de Marie[31]. Marie est Vierge-Mère et Vierge-Epouse, Mère de Dieu (Theotokos) et Epouse de Dieu (Theonumphos)[32]. La sponsalité divine de Marie est particulièrement exprimée dans la Liturgie qui applique à la Vierge Immaculée les paroles du Cantique des Cantiques: Marie est l'Epouse "Toute Belle, sans aucune tache" (cf Ct 4, 7)[33]. Disciple de Louis-Marie, Jean-Paul II n'a pas hésité à appeler Marie "Epouse de l'Esprit-Saint" dans l'Encyclique Redemptoris Mater[34], en insistant particulièrement sur cette dimension de l'amour sponsal[35].
Dans cette lumière trinitaire et christocentrique Marie est toujours contemplée dans les "deux Mains du Père" qui sont le Fils et l'Esprit-Saint, selon la belle expression symbolique de saint Irénée[36], totalement relative au Fils comme Mère et à l'Esprit comme Epouse. La synthèse montfortaine est caractérisée par un profond équilibre entre christologie et pneumatologie, contemplé et vécu avec Marie. La Servante du Seigneur ne prend jamais la place de l'Esprit, tout comme elle ne prend pas celle de Jésus[37]. Si Louis-Marie est l'un des saints occidentaux qui parlent le plus de Marie, il est aussi l'un de ceux qui parlent le plus de l'Esprit-Saint. Mais sa contemplation trinitaire de Marie demeure toujours christocentrique: Le Père est la Source de sa fécondité virginale qui se réalise dans l'Esprit pour former Jésus et tout son Corps Mystique[38].
C/ Le Mystère de l'Incarnation, "Mystère de Jésus vivant et régnant en Marie"
Dans la doctrine montfortaine comme dans la théologie des premiers Pères de l'Eglise, le Mystère de l'Incarnation est le centre de perspective de toute l'Economie du salut. La Lettre de Jean-Paul II met bien en lumière cet aspect en citant saint Irénée de Lyon:
"Saint Louis-Marie contemple tous les mystères à partir de l'Incarnation qui s'est accomplie au moment de l'Annonciation. Ainsi, dans le Traité de la vraie dévotion, Marie apparaît comme le 'vrai paradis terrestre du Nouvel Adam', la 'terre vierge et immaculée' dont Il a été formé (VD 261). Elle est également la Nouvelle Eve, associée au Nouvel Adam dans l'obéissance qui répare la désobéissance originelle de l'homme et de la femme (cf VD 53; saint Irénée, Adversus haereses, III, 21, 10-22, 4). A travers cette obéissance, le Fils de Dieu entre dans le monde. La Croix elle-même est déjà mystérieusement présente à l'instant de l'Incarnation, au moment de la conception de Jésus dans le sein de Marie. En effet, l'ecce venio de la Lettre aux Hébreux (cf. 10, 5-9) est l'acte d'obéissance primordial du Fils au Père, c'est déjà l'acceptation de son Sacrifice rédempteur 'lorsqu'il entre dans le monde'" (LFM 4).
Cette grande perspective patristique avait été reprise et approfondie par le Cardinal de Bérulle, qui est une des sources de Louis-Marie[39]. Ainsi, c'est l'Annonciation, célébrée liturgiquement le 25 mars, "qui est le propre mystère de cette dévotion" (VD 243). Inépuisables sont "les excellences et les grandeurs du Mystère de Jésus vivant et régnant en Marie, ou de l'Incarnation du Verbe" (VD 248). En effet, l'Incarnation récapitule la création et contient déjà les Mystères de la Rédemption et de l'Eglise. La Lettre se réfère explicitement au grand texte de saint Irénée présentant Marie comme la Nouvelle Terre et la Nouvelle Eve. Terre vierge à partir de laquelle les deux "Mains" du Père qui sont le Fils et l'Esprit-Saint ont modelé le Corps du Nouvel Adam, Marie est aussi la Nouvelle Eve unie au Nouvel Adam dans son obéissance.
Cette obéissance maternelle de la Nouvelle Eve dans l'Incarnation, "de manière à porter Dieu en obéissant à sa parole"[40], est toute relative à l'obéissance filiale du Nouvel Adam dans la Rédemption[41], obéissance au Père "jusqu'à la mort et la mort de la Croix" (cf Phil 2,8). Louis-Marie contemple Marie près de la Croix, acceptant pleinement le Sacrifice de son Fils. Alors qu'il s'offre lui-même au Père, Jésus est offert par Marie: "immolé par son consentement au Père éternel, comme autrefois Isaac par le consentement d'Abraham à la volonté de Dieu"[42]. La Lettre ne craint pas de ressaisir l'enseignement de Louis-Marie sur la "présence mystérieuse de la Croix" au premier instant de l'Incarnation, lorsque le Fils de Dieu "entre dans le monde", en interprétant de façon réaliste l'ecce venio de la Lettre aux Hébreux comme le premier acte d'obéissance du Fils Incarné à son Père, obéissance rédemptrice. On peut citer par exemple ce que Louis-Marie écrit à propos de Jésus à ce premier instant de l'Incanation: "C'est en ce mystère qu'il a opéré tous les mystères de sa vie qui ont suivi, par l'acceptation qu'il en fit: Jesus ingrediens mundum dicit: Ecce venio ut faciam voluntatem tuam etc.; et par conséquent, que ce mystère est un abrégé de tous les mystères, qui renferme la volonté et la grâce tous"[43]. L'accent est mis fortement sur l'anéantissement (ou "kénose") et l'humiliation du Fils de Dieu dans l'Incarnation Rédemptrice (cf Phil 2, 7-8), quand il devient l'Enfant de sa créature, en se rendant dépendant d'elle, et d'une certaine manière, en se soumettant à elle (cf Lc 2, 51): "O admirable et incompréhensible dépendance d'un Dieu!"[44].
Dans l'Incarnation est déjà présente, en même temps que l'obéissance rédemptrice de Jésus, la réalité de son Corps Mystique qui est l'Eglise. A la suite de saint Thomas et de Bérulle, Louis-Marie déploie le symbole paulinien de la Tête et des membres de façon forte et réaliste, "la Tête et les membres étant comme une seule personne mystique"[45]. Jésus est Tête du Corps Mystique dès l'instant de sa conception, à cause de l'union hypostatique et de la plénitude de la grâce de l'Esprit-Saint. Ainsi, la maternité ecclésiale de Marie qui va s'épanouir à la Croix commence mystérieusement au moment de l'Incarnation. En portant dans son Sein "Celui que les cieux ne peuvent contenir", elle porte mystérieusement tous les membres de son Corps. La même doctrine était exprimée par Paul VI au moment de la promulgation de la Constitution Lumen Gentium et de la proclamation de Marie comme Mère de l'Eglise: "Comme la divine maternité est le fondement de la relation unique de Marie avec le Christ et de sa présence dans l'oeuvre du salut opéré par le Christ, de même, cette divine maternité est le fondement principal de la relation entre Marie et l'Eglise. Marie est en effet la Mère du Christ qui, dès l'instant où il a assumé la nature humaine dans son sein virginal, a aussitôt uni à lui-même, comme à la Tête, son Corps Mystique qui est l'Eglise. Donc, Marie, comme Mère du Christ, est aussi Mère de tous les fidèles et de tous les pasteurs, c'est-à-dire Mère de l'Eglise"[46].
III/ Marie et l'Eglise
La Consitution Lumen Gentium a surtout éclairé la relation si intime et mystérieuse qui existe entre Marie et l'Eglise. Ici plus que jamais la relecture du Traité à la lumière de l'enseignement conciliaire se révèle singulièrement féconde pour expliciter la très belle ecclésiologie qui y est contenue[47]. Et en retour la doctrine montfortaine permet de mieux mettre en valeur la dimension mystique de l'enseignement du Concile.
Dans cette lumière convergente, nous considérerons successivement:
A/ La Sainteté de Marie et de l'Eglise, comme "union mystique avec le Christ" dans l'Esprit-Saint
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A/ La Sainteté de Marie et de l'Eglise, comme "union mystique avec le Christ" dans l'Esprit-Saint
A partir de la fondamentale relation de Marie avec le Christ, le Concile a manifesté dans une nouvelle lumière sa relation avec l'Eglise. Selon les paroles de Paul VI dans ce même discours de promulgation de la Constitution Lumen Gentium, le but du Concile était précisément de "manifester le visage de l'Eglise, à laquelle Marie est intimement unie"[48]. Cette union est tellement profonde et essentielle qu'on ne pourra plus considérer l'Eglise sans Marie, ni Marie sans l'Eglise. Ainsi, "l'amour pour l'Eglise se traduira en amour pour Marie, et inversement, parce que l'une ne peut subsister sans l'autre"[49].
Dans la doctrine du Concile comme dans celle de Louis-Marie, cette union est d'abord présentée dans la continuité historique qui caractérise le Mystère du Christ et de l'Eglise. Cette continuité est affirmée au début du chapitre VIII de Lumen Gentium à partir de l'article du Symbole sur l'Incarnation du Fils: "Pour nous les hommes et pour notre salut, Il descendit du Ciel; par l'Esprit-Saint il a pris chair de la Vierge Marie. Ce divin mystère de salut se révèle pour nous et se continue dans l'Eglise que le Seigneur a établie comme son Corps" (LG 52). La même vérité est exprimée par Louis-Marie dans la "symphonie trinitaire" qui ouvre son Traité:
"La conduite que les trois Personnes de la Très Sainte Trinité ont tenue dans l'Incarnation et le premier avènement de Jésus‑Christ, elles la gardent tous les jours, d'une manière invisible, dans la Sainte Église, et la garderont jusqu'à la consommation des siècles, dans le dernier avènement de Jésus‑Christ" (VD 22).
Ainsi, le Mystère de l'Eglise est illuminé dans sa réalité christocentrique et trinitaire, dans la dynamique de l'Histoire du Salut, jusqu'à la fin des temps. Avec simplicité et grande clarté, Louis-Marie exprime l'unicité et l'universalité salvifique de Jésus-Christ et de l'Eglise[50]. Dans son Traité comme dans Lumen Gentium, Marie est contemplée dans cette lumière, intimement unie avec le Christ et son Eglise.
Le thème de la sainteté comme parfaite union avec le Christ dans l'Esprit-Saint, et avec le Père par le Christ est vraiment au coeur de la doctrine montfortaine comme de celle du Concile, en rapport avec Marie et l'Eglise. Telle est, selon Paul VI, la perspective profonde de Lumen Gentium: "La réalité de l'Eglise ne s'épuise pas dans sa structure hierarchique, sa liturgie, ses sacrements et ses aspects juridiques. Son essence intime, la source première de son efficacité sanctificatrice, se trouvent dans son union mystique avec le Christ, union que nous ne pouvons pas penser séparément de Celle qui est la Mère du Verbe Incarné, et que Jésus-Christ a voulu si intimement unie a lui pour notre salut"[51]. Tous appelés à la sainteté dans l'Eglise, nous sommes appelés à vivre comme Marie et avec Marie la même union intime avec le Christ. Tel est aussi le centre de la doctrine montfortaine comme "vraie et propre pédagogie de la sainteté"[52], car "l'union à Jésus-Christ... suit toujours nécessairement l'union à Marie" (VD 259).
Dans la Lettre aux Familles Montfortaines, Jean-Paul II reprend un passage essentiel du Traité, celui qu'il avait déjà cité dans la Lettre Rosarium Virginis Mariae:
"'Toute notre perfection - écrit saint Louis-Marie Grignion de Montfort - consistant à être conformes, unis et consacrés à Jésus Christ, la plus parfaite de toutes les dévotions est sans difficulté celle qui nous conforme, unit et consacre le plus parfaitement à Jésus Christ. Or, Marie étant la plus conforme à Jésus Christ de toutes les créatures, il s'ensuit que, de toutes les dévotions, celle qui consacre et conforme le plus une âme à Notre-Seigneur est la dévotion à la Très Sainte Vierge, sa sainte Mère, et que plus une âme sera consacrée à Marie, plus elle le sera à Jésus Christ' (VD 120). En s'adressant à Jésus, saint Louis-Marie exprime combien est merveilleuse l'union entre le Fils et la Mère: 'Elle est tellement transformée en vous par la grâce qu'elle ne vit plus, qu'elle n'est plus; c'est vous seul, mon Jésus, qui vivez et régnez en elle... Ah! si on connaissait la gloire et l'amour que vous recevez en cette admirable créature... Elle vous est si intimement unie.... elle vous aime plus ardemment et vous glorifie plus parfaitement que toutes vos autres créatures ensemble'" (VD 63)[53].
C'est d'abord dans l'Incarnation que Louis-Marie contemple "l'union intime qu'il y a entre Jésus et Marie. Ils sont unis si intimement, que l'un est tout dans l'autre: Jésus est tout en Marie et Marie toute en Jésus; ou plutôt, elle n'est plus, mais Jésus tout seul en elle" (VD 247).
Le chemin spirituel expérimenté et enseigné par Louis-Marie a donc comme but principal "une union intime avec Notre-Seigneur et une parfaite fidélité au Saint-Esprit", et cela par le moyen d'une "très grande union avec la Très Sainte Vierge" (cf VD 43), puisque Jésus "n'est formé tous les jours et engendré que par elle dans l'union au Saint-Esprit" (VD 140). C'est "un chemin aisé, court, parfait et assuré pour arriver à l'union avec Notre-Seigneur, où consiste la perfection du chrétien" (VD 152).
L'union mystique avec le Christ qui caractérise "l'essence intime" de l'Eglise, est l'oeuvre de l'Esprit-Saint. Selon les paroles de saint Irénée, dans l'Eglise "a été déposée la communion avec le Christ, c'est-à-dire l'Esprit-Saint", à tel point que "là où est l'Eglise, là est aussi l'Esprit de Dieu; et là où est l'Esprit de Dieu, là est l'Eglise et toute grâce"[54]. Dans la doctrine montfortaine, on trouve une constante attention à la Personne et à l'oeuvre de l'Esprit-Saint "Amour substantiel du Père et du Fils" (VD 36). Cette "union mystique" de l'Eglise avec le Christ dans l'Esprit-Saint est inséparablement l'union des membres avec la Tête, l'union de la Mère avec son Fils, l'union de l'Epouse avec son Epoux. L'oeuvre sanctificatrice de l'Esprit est oeuvre de conformation, de configuration. C'est Lui qui rend l'Eglise en même temps semblable au Christ comme les membres à la Tête, et semblable à Marie comme Vierge, Epouse et Mère dans son union avec le Christ. Dans le Traité, ces deux aspects sont présents. Le premier est plus explicite, mais on peut facilement expliciter le second à la lumière du Concile. Comme les Pères, Louis-Marie a un sens profond de l'unité du Mystère: Par l'action de l'unique Esprit, il y a un seul Corps du Christ, dans la Tête et dans les membres, et en relation avec Lui, il y a une seule Vierge, Epouse et Mère qui est Marie et l'Eglise ensemble: une unique sponsalité et maternité virginale de Marie et de l'Eglise. Ainsi, l'Esprit-Saint forme toujours le Corps du Christ, le "Christ total" dans la Tête et dans les membres par la maternité virginale de Marie et de l'Eglise. Le même Esprit "reproduit" Marie dans l'Eglise, en formant les saints comme "des copies vivantes de Marie pour aimer et glorifier Jésus-Christ" (VD 217) et l'engendrer tout au long de l'histoire. Ainsi, lorsque l'on considère l'Eglise comme Corps Mystique du Christ, Marie est contemplée comme Mère de l'Eglise; lorsque l'on considère l'Eglise comme Vierge, Epouse et Mère, Marie est contemplée comme membre éminent et image parfaite de l'Eglise.
La Lettre de Jean-Paul II synthétise avec une grande clarté la doctrine conciliaire et montfortaine concernant Marie Mère de l'Eglise:
"Le Concile contemple Marie comme Mère des membres du Christ (cf. LG 53, 62), et ainsi Paul VI l'a proclamée Mère de l'Eglise. La doctrine du Corps mystique, qui exprime de la manière la plus forte l'union du Christ avec l'Eglise, est également le fondement biblique de cette affirmation. 'Le chef et les membres naissent d'une même mère' (VD 32), nous rappelle saint Louis-Marie. C'est pourquoi nous disons que, par l'oeuvre de l'Esprit Saint, les membres sont unis et conformés au Christ Chef, Fils du Père et de Marie, de façon telle 'qu'il faut qu'un vrai enfant de l'Eglise ait Dieu pour père et Marie pour mère' (SM 11). Dans le Christ, le Fils unique, nous sommes réellement des enfants du Père et, dans le même temps, des enfants de Marie et de l'Eglise. Dans la naissance virginale de Jésus, c'est d'une certaine façon toute l'humanité qui renaît. A la Mère du Seigneur 'on peut appliquer plus véritablement que saint Paul ne se les applique, ces paroles: 'Mes petits enfants, vous que j'enfante à nouveau dans la douleur jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous' (Gal 4, 19). J'enfante tous les jours les enfants de Dieu, jusqu'à ce que Jésus Christ mon Fils ne soit formé en eux dans la plénitude de son âge' (VD 33). Cette doctrine trouve sa plus belle expression dans la prière: 'Ô Saint Esprit! Donnez-moi une grande dévotion et un grand penchant vers votre divine Epouse, un grand appui sur son sein maternel et un recours continuel à sa miséricorde, afin qu'en elle vous formiez en moi Jésus Christ'" (SM 67)[55].
Le fondement biblique de cette doctrine est le grand symbole paulinien du Corps Mystique, qui est l'expression maximale de l'unité du Christ et de l'Eglise, puisque la Tête et les membres sont "comme une seule personne mystique" (Saint Thomas).
La forte affirmation de Jean-Paul II concernant la renaissance de toute l'humanité dans la naissance virginale de Jésus, nous renvoie à l'un des aspects essentiels de la doctrine montfortaine: le lien profond qui existe entre le Mystère de l'Incarnation et le Sacrement du baptême.
Dans la grande perspective de l'Ecriture et sur les traces des premiers Pères de l'Eglise, l'enseignement spirituel du Traité se fonde sur le baptême (VD 120sq) considéré précisément comme la nouvelle naissance des membres du Christ par l'action de l'Esprit-Saint. Tout baptisé "est né e l'eau et de l'Esprit" (Jn 3, 5) pour être incorporé dans le Christ. En effet, "nous avons tous été baptisés en un seul Esprit pour former un seul Corps" (I Cor 12, 13). Comme saint Irénée, Louis-Marie contemple le mystère de la nouvelle naissance, naissance virginale par l'action de l'Esprit-Saint, inséparablement dans l'Incarnation et dans le baptême[56]. Dans l'Eglise, le baptême "actualise" continuellement le mystère de la maternité virginale de Marie par l'action de l'Esprit-Saint; c'est le même "sein virginal" de Marie et de l'Eglise qui conçoit et enfante le Christ et les membres de son Corps[57].
Dans le texte du Traité cité par Jean-Paul II, Louis-Marie applique à Marie les paroles de saint Paul: "J'enfante tous les jours les enfants de Dieu, jusqu'à ce que Jésus-Christ mon Fils ne soit formé en eux dans la plénitude de son âge" (VD 33). Ces derniers mots font allusion aux paroles du même saint Paul concernant la croissance des membres du Christ "jusqu'à l'état de l'homme parfait, dans la force de l'âge, qui réalise la plénitude du Christ" (Eph 4, 13). Dans les écrits de Louis-Marie, c'est là une des expressions les plus caractéristiques pour signifier la sainteté à laquelle nous sommes tous appelés. Le but de la vie spirituelle, à travers ses diverses étapes, est "d'arriver jusqu'à la transformation de soi-même en Jésus-Christ, et à la plénitude de son âge sur la terre et de sa gloire dans le ciel" (VD 119). En raison de l'union intime entre la Tête et les membres, le sein virginal de Marie est le lieu privilégié de cette progressive configuration des membres à la Tête, lieu de l'Incarnation de Dieu et de la Divinisation de l'homme: "C'est dans le sein de Marie, qui a entouré et engendré un homme parfait, et qui a eu la capacité de de contenir Celui que tout l'univers ne comprend ni ne contient pas, c'est dans le sein de Marie... qu'on parvient en peu d'années jusqu'à la plénitude de l'âge de Jésus-Christ" (VD 156). En s'inspirant d'un texte attribué à saint Augustin, Louis-Marie affirme que les fidèles, "pour être conformes à l'image du Fils de Deiu, sont en ce monde cachés dans le sein de la Très Sainte Vierge, où ils sont gardés, nourris, entretenus et agrandis par cette bonne Mère, jusqu'à ce qu'elle ne les enfante à la gloire, après la mort, qui est proprement le jour de leur naissance, comme l'Eglise appelle la mort des justes" (VD 33). Le même continuel accent christocentrique apparaît lorsqu'il est dit "qu'ils se jettent... se cachent et se perdent d'une manière amirable dans son sein amoureux et virginal, pour y être embrasés du pur amour, pour y être purifiés des moindres tache et pour y trouver pleinement Jésus, qui y réside comme dans son plus glorieux trône" (VD 199).
Par l'unique maternité virginale de Marie et de l'Eglise, de Marie dans l'Eglise, ou de l'Eglise en Marie, c'est toujours l'unique Esprit qui forme l'unique Corps du Christ dans la Tête et les membres. La maternité ecclésiale de Marie se réfère également au Christ et à l'Esprit-Saint[58]. Toute cette doctrine est synthétisée dans la parabole du moule, qui est proprement la parabole de la configuration du membre à la Tête. Dans sa maternité, "Marie est le grand moule de Dieu, fait par le Saint-Esprit, pour former au naturel un Homme-Dieu par l'union hypostatique, et pour former un homme Dieu par la grâce... quiconque y est jeté et se laise manier aussi, y reçoit tous les traits de Jésus-Christ, vrai Dieu" (SM 17). La personne qui "se jette en Marie et s'y laisse manier à l'opération du Saint-Esprit... devient pure, divine et semblable à Jésus-Christ" (SM 18). Ainsi, en utilisant ensemble le langage symbolique des paraboles (le moule) et le langage conceptuel du dogme (l'union hypostatique), Louis-Marie réussit à très bien exprimer l'unité sans confusion du Mystère: Le Christ et l'Esprit-Saint, la Tête et les membres, l'Incarnation et notre divinisation. Et cette profonde unité est perçue du point de vue de la maternité de Marie, et plus précisément encore du point de vue de l'Esprit-Saint. C'est lui qui rend féconde la maternité virginale de Marie pour former Jésus dans ses membres. La belle prière citée par Jean-Paul II est adressée à l'Esprit-Saint et elle s'achève par ces mots qui montrent bien l'orientation christologique et pneumatologique de la vraie dévotion à Marie: "Afin qu'en elle vous formiez en moi Jésus-Christ au naturel, grand et puissant, jusqu'à la plénitude de son âge parfait" (SM 67).
C/ Marie membre éminent et image parfaite de l'Eglise
La Lettre de Jean-Paul II réunit quelques citations essentielles de Lumen Gentium concernant Marie membre éminent et image parfaite de l'Eglise:
"Selon les paroles du Concile Vatican II, Marie "est saluée comme un membre suréminent et absolument unique de l'Eglise, modèle et exemplaire admirables pour celle-ci dans la foi et dans la charité" (LG 53). La Mère du Rédempteur est elle-même rachetée par lui, de façon unique dans son immaculée conception, et elle nous a précédés dans cette écoute croyante et aimante de la Parole de Dieu qui rend bienheureux (cf LG 58). C'est aussi pour cela que Marie "se trouve également en intime union avec l'Eglise: de l'Eglise, selon l'enseignement de saint Ambroise, la Mère de Dieu est le modèle (typus) dans l'ordre de la foi, de la charité et de la parfaite union au Christ. En effet, dans le mystère de l'Eglise, qui reçoit elle aussi à juste titre le nom de Mère et de Vierge, la bienheureuse Vierge Marie occupe la première place, offrant, à un titre éminent et singulier, le modèle de la vierge et de la mère" (LG 63).
Le Pape résume ici l'enseignement du Concile sur l'Immaculée Conception de Marie[59]. Avec toute l'Eglise Epouse, Marie est née dans le Côté ouvert de Jésus sur la Croix[60]. Elle est le parfait modèle pour l'Eglise Vierge "qui garde intègre et pure la foi donnée à son Epoux" (LG 64).
Le Concile se réfère à l'enseignement de saint Ambroise dans son Commentaire sur l'Evangile de saint Luc[61]. De son côté, Louis-Marie cite souvent un autre texte de saint Ambroise dans le même commentaire de saint Luc et qui exprime la même doctrine, un texte qui sera cité par Paul VI dans Marialis Cultus (n° 21). En référence à ces paroles de saint Ambroise, Louis-Marie montre comment l'Esprit-Saint "reproduit" Marie dans les âmes[62], c'est-à-dire dans l'Eglise, pour aimer, glorifier et enfanter le Christ. Dans l'espérance pour l'avenir de l'Eglise, il dit à son lecteur:
"L'âme de la Sainte Vierge se communiquera à vous pour glorifier le Seigneur; son esprit entrera en la place du vôtre pour se réjouir en Dieu, son salutaire... Sit in singulis anima Mariae ut magnificet Dominum, sit in singulis spiritus Mariae, ut exultet in Deo (S. Amb.)[63]: Que l'âme de Marie soit en chacun pour y glorifier le Seigneur; que l'esprit de Marie soit en chacun, pour s'y réjouir en Dieu!... Ah! quand viendra cet heureux temps où la divine Marie[64] sera établie maîtresse et souveraine dans les coeurs, pour les soumettre pleinement à l'empire de son grand et unique Jésus? Quand est‑ce que les âmes respireront autant Marie que les corps respirent l'air? Pour lors des choses merveilleuses arriveront dans ces bas lieux, où le Saint‑Esprit, trouvant sa chère Épouse comme reproduite dans les âmes, y surviendra abondamment, et les remplira de ses dons, et particulièrement du don de sa sagesse, pour opérer des merveilles de grâce. Mon cher frère, quand viendra ce temps heureux et ce siècle de Marie, où plusieurs âmes choisies et obtenues du Très‑Haut par Marie, se perdant elles‑mêmes dans l'abîme de son intérieur, deviendront des copies vivantes de Marie, pour aimer et glorifier Jésus‑Christ?" (VD 217).
Cet admirable texte montre l'harmonie profonde qui existe entre la doctrine montfortaine