La mort du Pape Jean-Paul II et l’élection du Pape Benoît XVI

Rome, avril 2005

fr François-Marie Léthel ocd

1/ Article écrit le 10 avril pour la revue « Thérèse de Lisieux :

 « Voici ta Mère »

Le témoignage du Pape Jean-Paul II

 

« Maintenant et à l’heure de notre mort... »

             Vivant à Rome depuis 23 ans, j’ai eu la grande grâce d’être présent sur la Place Saint Pierre le soir du 2 avril, au moment de la mort de notre cher Jean-Paul II. Avec mes jeunes étudiants carmes, nous étions dans cette immense foule qui priait les Mystères Joyeux du Rosaire.  Et c’est pendant cette prière, dans le Mystère de la Naissance de Jésus, que notre Saint Père est né à la vie du Ciel. Alors que le Peuple de Dieu demandait à la Mère de Jésus d’intercéder pour lui « maintenant et à l’heure de notre mort »,  Jean-Paul II a prononcé son dernier « Amen ».   Pour lui se sont réalisées les paroles de Thérèse : « Je ne meurs pas, j’entre dans la Vie » (LT 244), avec la même intention: « Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l’Eglise et les âmes » (LT 254).  Cela, nous l’avons expérimenté de façon extraordinaire à Rome en ces jours qui ont suivi la mort du Saint Père. La parole qu’il n’avait pas pu prononcer le Jour de Pâques, il l’a prononcée silencieusement depuis cette « fenêtre du Ciel » (selon la belle image du Cardinal Ratzinger dans son homélie), elle a touché le monde entier et elle a pénétré profondément dans les coeurs. Comme les reliques de Thérèse, son pauvre corps, si marqué par la souffrance, a attiré des foules immenses.  Ces interminables heures d’attente pour entrer dans la Basilique et le voir un bref instant ont été pour chacun d’entre nous un moment de grâce.

 Les armoiries de Jean-Paul II et de Thérèse

             Pendant la Messe des obsèques, le monde entier a pu voir sur le cercueil l’image la plus simple et la plus dépouillée de ses armoiries pontificales représentant symboliquement Jésus Rédempteur de l’Homme, avec Marie Mère du Rédempteur et de l’Homme racheté, selon le récit de l’Evangile de Jean (Jn 19, 25-27).  Comment ne pas faire le rapprochement avec les armoiries de Thérèse (Ms A, 85rv)  représentant le Mystère de Jésus (avec les symboles de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face) et de Marie (avec le symbole de l’Etoile) !  Comme les armoiries de Thérèse, celles de Jean-Paul II sont une véritable clef pour comprendre le sens de sa mission qui est exactement la même : « Aimer Jésus et le faire aimer » (LT 220).  Telle est la mission que toute l’Eglise vit avec Marie, comme l’a si bien montré le Concile Vatican II. Jésus Rédempteur est vraiment « Centre du Cosmos et de l’Histoire » (Redemptor Hominis, n° 1), tout vient de lui et tout retourne à lui. C’est ainsi que Thérèse disait à Marie : « O Vierge Immaculée ! c’est toi ma Douce Etoile/ Qui me donne Jésus et qui m’unit à Lui » (PN 5/11) ; dans le même sens elle invitait sa cousine a dépasser tout scrupule en lui disant : « Ne crains pas d’aimer trop la Ste Vierge, jamais tu ne l’aimeras assez, et Jésus sera bien content parce que la Ste Vierge est sa Mère » (LT 92). 

 Totus Tuus : L’Amour comme don total de soi-même à Jésus par les mains de Marie

             La même dynamique christocentrique et mariale était exprimée dans la devise « Totus Tuus », expliquée par Jean-Paul II lui-même : « La devise Totus Tuus s’inspire de la doctrine de saint Louis-Marie Grignion de Montfort. Ces deux mots expriment l’appartenance totale à Jésus par Marie : « Tuus totus ego sum, et omnia mea tua sunt », écrit saint Louis-Marie ; et il traduit : « Je suis tout à vous, et tout ce que j’ai vous appartient, ô mon aimable Jésus, par Marie, votre sainte Mère » (Traité de la Vraie Dévotion, n° 233). La doctrine de ce saint a exercé une profonde influence sur la dévotion mariale de nombreux fidèles et sur ma propre vie » (Lettre de Jean-Paul II aux Familles Montfortaines, 8 Décembre 2003, n° 1). Le Pape a souvent raconté comment la découverte du Traité de saint Louis-Marie avait illuminé son cheminement en lui montrant le caractère profondément christocentrique de la vraie dévotion mariale : « A Jésus par Marie ».  En effet, « La dévotion à la Sainte Vierge est un moyen privilégié ‘pour trouver Jésus-Christ parfaitement et l’aimer tendrement et le servir fidèlement’ » (Lettre aux Familles Monfortaines, n°  2, citant le n° 62 du Traité de la Vraie Dévotion).  Ce Traité était devenu le livre de chevet de Jean-Paul II ; il en lisait tous les jours un passage. Or, ce Totus Tuus  qui résume la Consécration à Jésus par Marie que Louis-Marie proposait à tous les baptisés, correspond exactement à L’Offrande à l’Amour Miséricordieux qui est le coeur de la spiritualité de Thérèse. Il s’agit du même don total de soi-même à l’Amour de Jésus par les mains de Marie, car « aimer c’est tout donner et se donner soi-même », selon la belle définition donnée par Thérèse dans sa dernière poésie Pourquoi je t’aime, ô Marie  (PN 54/22). « Je t’aime » signifie : « Je me donne tout à toi, je suis tout à toi ». C’est le même chemin marial de la sainteté, « une vraie pédagogie de la sainteté » (Novo Millennio Ineunte, n° 31), que le Concile Vatican II a proposé à tous les baptisés dans l’Eglise, en partageant la charité de Marie, son espérance et sa foi (cf LG n° 65)[1].

 Un  Coeur de Mère  qui met toute sa confiance en la Miséricorde Infinie pour le salut de tous

             Chez Thérèse comme chez Jean-Paul II, on trouve la même insistance sur la Miséricorde Infinie du Rédempteur, source de la même espérance, de cette confiance illimitée pour le salut de tous. Le Pape est mort la veille du Dimanche dans l’Octave de Pâques, spécialement consacré par lui à la célébration de la divine Miséricorde. Sur ce point, on connaît l’influence de sainte Faustine, qui était elle-même disciple de Thérèse, mais il convient d’insister sur le caractère marial d’une telle confiance en la Miséricorde, en rappelant les paroles que Thérèse attribue à la Sainte Vierge dans La Fuite en Egypte. En parlant à la mère du  bon larron , c’est à toute mère et à l’Eglise Mère que Marie déclare : « Ayez confiance en la Miséricorde Infinie du Bon Dieu. Elle est assez grande pour effacer les plus grands crimes lorsqu’elle trouve un coeur de mère qui met en elle toute sa confiance » (RP 6, 10r).  C’est bien ainsi, avec « un coeur de mère », que Thérèse avait espéré contre toute espérance le salut de « son premier enfant », le criminel Pranzini : « Tant j’avais de confiance en la Miséricorde Infinie de Jésus »  (Ms A, 46rv).  Au jour de sa Profession,  elle osera même demander à Jésus « que pas une seule âme ne soit damnée » (Pri 2),  en élargissant son espérance jusqu’à « espérer pour tous » (selon l’expression typique du grand théologien et thérésien Balthasar, nommé Cardinal par Jean-Paul II).  Tel est l’horizon illimité de la Mission pour Thérèse comme pour Jean-Paul II, fondée sur la certitude de l’Amour Miséricordieux du Rédempteur, qui s’est véritablement « uni à tout homme ». Auprès de Lui, Marie apparaît comme la « Mère de la Miséricorde » et « la plus miséricordieuse des mères » (LT  129). « Elle brille comme un signe d’espérance assurée et de consolation pour le Peuple de Dieu en pèlerinage » (Lumen Gentium, n° 68)

 « Bienheureuse Celle qui a cru » : Le « pèlerinage de foi » de Marie et de l’Eglise

             Cette « petite voie de confiance et d’amour » sur laquelle Marie guide tous ses enfants est en même temps le chemin de la foi la plus pure et la plus dépouillée. Comme Louis-Marie (Vraie Dévotion, n° 214),  Thérèse a particulièrement insisté sur la foi de Marie. Jésus lui-même a voulu que Marie soit « l’exemple/ De l’âme qui le cherche en la nuit de la foi » (PN 54/15). Thérèse écrit ces mots lorsqu’elle vit sa grande « épreuve contre la foi » (Ms C, 31r), en intercédant pour « ses frères », les athées du monde moderne.  A la suite de Louis-Marie, qui comparait la foi de Marie avec celle d’Abraham dans le sacrifice du Fils Unique ( Vraie Dévotion, n°  18),  Jean-Paul II nous invite, dans l’Encyclique Redemptoris Mater,  à contempler ce « pèlerinage de foi » dont la Croix représente le moment culminant. « Le propre de l’Amour étant de s’abaisser » (Ms A, 2v), c’est dans l’absolu « dépouillement » du Fils de Dieu jusqu’à la mort de la Croix (la kénose dont parle St Paul en Ph 2,6-8), que se révèle pleinement l’Amour de Jésus.  « Au pied de la Croix,  Marie participe par la foi au bouleversant mystère de ce dépouillement. C’est sans doute la plus profonde « kénose » de la foi dans l’histoire de l’humanité. Par la foi, la Mère participe à la mort du Fils, à sa mort rédemptrice » (Redemptoris Mater, n° 18).  

2/ Notes personnelles écrites le 29 avril, en la fête de Sainte Catherine de Sienne :

 

Benoît XVI

Souvenir du 19 avril 2005

 

            L’élection de notre nouveau Pape Benoît XVI a été pour moi illuminée par Sainte Catherine de Sienne, et en particulier par la partie de son  Dialogue sur le Mystère de l’Eglise (chapitres 110 à 134). Depuis plusieurs jours, je méditais ces textes pour préparer une conférence au centre catherinien de Rome sur « Eucharistie et Sacerdoce chez sainte Catherine de Sienne ». J’étais imprégné par sa vision christologique et eucharistique de l’Eglise, du Sacerdoce ministériel en en particulier de sa compréhension mystique de la mission du Pape : « le doux Christ sur la terre ». J’ai donné cette conférence le 20 avril, le lendemain de l’élection de Benoît XVI. J’ai commencé en citant deux textes de Catherine, dont l’un s’appliquait au Pape défunt, et l’autre au nouveau Pape (cf texte joint)

            Le 19, jour de l’élection, je faisais ma journée de solitude à Subiaco. J’avais emporté un petit poste de radio pour écouter les nouvelles du conclave. A midi, la fumée était noire. Puis, comme je le fais toujours,  je suis resté une heure en prière au monastère de saint Benoît, le « Sacro Speco », la sainte grotte où Benoît a commencé sa vie monastique. C’est un des lieux que j’aime le plus et où j’ai tant prié depuis plus de 20 ans. Cette grotte est pour moi le symbole du Sein Virginal et Maternel de Marie, et juste à côté de la grotte, il y a cette merveilleuse chapelle de Marie où je me mets toujours pour prier. C’était au moment même où il a été élu, mais je ne le savais pas encore. Je priais pour les Cardinaux, pour le conclave, en redisant mon « oui » à Jésus par Marie : « Totus Tuus ».

Puis, je suis descendu jusqu’à l’arrêt des cars pour rentrer à Rome et là, j’ai allumé de nouveau ma radio, vers 18h,  pour entendre que la fumée était blanche !  Et c’est donc pendant le voyage de retour que j’ai reçu la nouvelle. Je me suis vraiment plongé dans le Coeur et le Sein de Marie en disant « Oui » d’avance à celui dont le nom allait être révélé, en promettant de l’accueillir, de l’aimer et de vivre en totale communion avec lui.

Quand j’ai entendu le nom du Cardinal Ratzinger, j’ai ressenti comme une décharge électrique, mais qui est passée toute entière dans ce « Oui » déjà prononcé. Je l’ai confié à Marie, j’ai prié intensément pour lui. Ensuite, la joie m’a inondé. Mais ce n’était plus le Cardinal Ratzinger ; c’était le Saint Père Benoît, le « doux Christ en terre ». Je n’ai eu aucune crainte, aucune déception, aucune amertume (même pour le Doctorat de St Louis-Marie de Montfort, auquel je continue de croire et pour lequel je continuerai de travailler paisiblement).

J’ai particulièrement remercié le Seigneur et la Vierge Marie pour ma dernière rencontre, si belle,  avec le Cardinal Ratzinger, en Décembre 2004 lors de la remise du « Prix Henri de Lubac » (cf ma présentation de la thèse qui a remporté le prix).  Le climat si confiant, et je dirais si amical, m’a poussé à lui donner dans les jours qui ont suivi deux documents importants en faveur du Doctorat de Montfort, avec une lettre d’explication, qui était aussi un signe de profonde communion (cf texte ci-joint). Déjà dans ses premières paroles, il a montré son amour pour Marie, mais il faut prier Jean-Paul II pour qu’il développe en lui cette dimension déjà présente ! Nous devons l’aider et le soutenir dans ce sens. Pour moi, le « Totus Tuus » de Jean-Paul II est le principal héritage spirituel que j’ai reçu de lui, que de dois vivre et enseigner, en l’approfondissant dans la grâce de la théologie des saints. C’est le « voeu » que j’ai formulé au moment de la mort de Jean-Paul II, lorsque j’ai pu prier devant son corps exposé à Saint Pierre.

            En 1978,  le voyage en Pologne avec Notre-Dame de Vie m’avait préparé à accueillir plus profondément l’élection de Jean-Paul II. De même, il y a eu cette belle rencontre avec le Cardinal Ratzinger quelques mois avant qu’il ne devienne le Pape Benoît XVI. Vraiment, le Seigneur fait bien les choses !

            Dans les jours qui ont suivi son élection, j’ai eu la joie d’aider mes frères et mes soeurs à accueillir du fond du coeur cette élection, en priant particulièrement pour tous ceux et toutes celles qui ont encore du mal à l’accepter.

            Mais surtout, c’est le Pape lui-même, qui en quelques jours, a touché tant de coeurs par son témoignage si lumineux, humble et évangélique, tout centré sur la Personne de Jésus, le Bon Pasteur.

 

3/ Documents annexes :

 

a/ Prix « Henri de Lubac » 2004

(attribué à la meilleure thèse de théologie en langue française à Rome)

Présentation de la thèse qui a reçu le prix, donné par les Cardinaux Ratzinger et Poupard :

 

Jean-Charles Nault osb : LA SAVEUR DE DIEU  l’acédie dans le dynamisme de l’agir

(Lateran University Press, Roma, 2002)

 

            Nous sommes en présence d’une thèse magistrale, d’une qualité exceptionnelle, qui s’inscrit dans la tradition des grandes thèses écrites en langue française. Le travail est impeccable, dans la forme comme dans le fond. Remarquablement construit, dans l’architecture de ses trois parties, il est aussi très bien écrit, dans un style simple et clair. Il met en jeu une étonnante érudition, mais d’une manière qui n’est jamais pesante, en conjuguant harmonieusement l’analyse et la synthèse. La même harmonie se vérifie dans le rapport toujours bien équilibré entre le texte et les notes. On peut encore remarquer la qualité de la bibliographie et de l’index.

 

Une théologie morale et spirituelle

 

Les introductions, transitions et conclusions, qui sont très soignées, permettent au lecteur de suivre constamment le fil de la pensée, une pensée forte, vivante e dynamique, aussi bien du point de vue intellectuel que du point de vue spirituel. Car cette thèse de théologie morale, soutenue à l’Université du Latran dans le cadre de l’Institut Jean-Paul II, est en même temps une véritable thèse de théologie spirituelle. La question qu’elle étudie, celle de l’acédie,  est précisément un point névralgique de l’existence, qui se trouve à l’articulation de la morale et de la spiritualité, et qui va permettre de mettre en lumière le caractère essentiel d’une telle articulation.

            La qualité de la thèse est bien caractérisée par son modérateur, le P. Livio Melina, dans sa présentation : 

 

«Il s’agit certainement d’un travail extrêmement soigné du point de vue de l’apparat critique, très riche en érudition dans les sources consultées de première main (surtout les sources monastiques, patristiques et modernes), utilisant de façon critique l’abondante littérature secondaire, la choisissant et l’évaluant avec sagesse. Mais nous sommes aussi, et surtout, en face d’une étude qui montre la capacité d’affronter de façon systématique une question particulière (celle de l’acédie), en la situant dans le contexte structurel global de la théologie morale et spirituelle de saint Thomas et des auteurs examinés tout a long du texte. La valeur de l’ouvrage apparaît donc tant au niveau historique que systématique »(p. 15-16). 

 

Une approche “monastique” des Pères de l’Eglise et de saint Thomas d’Aquin,

ouverte sur l’actualité

 

Dans l’Introduction générale, l’Auteur, qui est un jeune moine bénédictin (né en 1970), nous permet de voir quelle est sa démarche de fond, inséparablement spirituelle et intellectuelle. A partir d’un aspect de l’expérience spirituelle monastique, la perspective s’ouvre sur toute l’existence chrétienne, dans ce dialogue vivant et intérieur avec les Pères de l’Eglise et saint Thomas d’Aquin qui est l’axe porteur de la thèse :

 

« L’acédie fut, à l’origine un péché typiquement monastique. Nous avons voulu monter à quel point elle concernait cependant tout chrétien, appelé à devenir « participant de la nature divine » (2 P 1, 4).  Il demeure certain, cependant, que cette étude fut l’occasion d’un réel approfondissement de notre vie monastique bénédictine.  Mais celle-ci n’est-elle pas, en réalité, la vie chrétienne vécue dans son intégralité et sa radicalité ?  La fréquentation des Pères de l’Eglise et de saint Thomas d’Aquin est une grâce particulière, qui nous a permis de faire de ce travail une occasion de contemplation et de prière » (p. 24).

 

            Ainsi, à partir de ce problème de l’acédie, qui va apparaître comme un point « stratégique » de l’existence chrétienne (comme une sorte de négatif de la charité), l’Auteur va nous partager sa « découverte »:

 

« Nous avons découvert que c’était surtout un péché qui atteignait le coeur de l’agir humain  et en brisait l’élan vers la fin ultime, la béatitude. Une telle découverte nous a amené à entreprendre alors le présent travail selon un point de vue bien spécifique : il ne s’agissait pas tant d’étudier l’acédie pour elle-même, que de la considérer à l’intérieur du dynamisme de l’agir. Notre travail ne se veut donc pas une histoire de l’acédie, mais une étude sur le sens de l’acédie par rapport au dynamisme de l’agir et à sa compréhension théologique. C’est vraiment ce point de vue du dynamisme de l’agir qui fut le fil conducteur de tout notre travail. Nous l’avons redécouvert chez les Pères, pour lesquels il n’y avait pas de séparation entre agir moral et vie spirituelle, nous l’avons rencontré bien sûr chez saint Thomas,  pour qui l’agir est fondamentalement en tension vers une fin ultime, la béatitude, nous avons enfin proposé à la morale moderne de le retrouver, elle qui l’avait hélas un peu perdu de vue, à cause d’une néfaste séparation entre morale et spiritualité. C’est cette perspective qui nous a convaincu de l’utilité d’une reprise en compte de l’acédie dans la morale actuelle, pour une meilleure connaissance, non seulement de l’agir humain, mais encore de Dieu lui-même qui est à l’oeuvre dans l’agir de l’homme » (p. 22-23).

 

            Cette “découverte” va se révéler singulièrement féconde tout au long de la thèse, en faisant apparaître d’une manière nouvelle et originale l’unité foncière de la morale et de la spiritualité, dans une démarche théologique vivante qui, écoutant en écho les Pères et saint Thomas, s’ouvre à un dialogue constructif avec la théologie contemporaine, dans les grandes perspectives du Concile Vatican II. Il y a là quelque chose d’exemplaire, car une telle démarche embrasse l’ensemble de la grande Tradition de l’Eglise, éminemment représentée par les saints.

 

 

La dynamique des trois parties de la thèse

            Cette unité organique de la recherche s’exprime dans la succession des trois parties. La première partie (p. 25-170), met en lumière la conception patristique de l’acédie , en considérant attentivement les doctrines d’Evagre (ch 1), de Cassien (ch 2) e de saint Grégoire le Grand (ch 3). En rapport avec ces auteurs principaux, d’autres aussi sont pris en considération : Les Pères du Désert,  Saint Jean Damascène, saint Benoît de Nursie, et saint Isidore de Séville. Cette première partie s’achève avec un chapitre (ch 4) sur les auteurs médiévaux antérieurs à saint Thomas, d’abord  les auteurs monastiques (Alcuin, Raban Maur, saint Pierre Damien et saint Bernard de Clairvaux), puis les théologiens de l’Ecole (Hugues de Saint-Victor, Pierre Lombard, Alain de Lille, Alexandre de Halès et Guillaume Peyraut).

            La deuxième partie,  plus développée (p. 171-364), a pour objet la doctrine de saint Thomas. Elle comprend trois longs chapitres qui considèrent successivement l’acédie comme « tristesse du bien divin » (ch 5), « dégoût de l’action » (ch 6), et finalement dans son rapport antithétique avec la vie théologale (ch 7).  Cette seconde partie est essentiellement liée à la première, selon les paroles de l’Auteur : « Pour pouvoir bien comprendre la pensée du Docteur Angélique, il nous a semblé indispensable de l’éclairer par la doctrine des Pères dont saint Thomas est l’héritier » (p. 23).  En présentant la doctrine de saint Thomas à la lumière de ces sources, la thèse s’applique à « mettre en relief tant sa grande fidélité à la tradition patristique que l’indéniable originalité de sa synthèse » (ibid). Il en résulte une admirable redécouverte de l’ensemble de la synthèse de saint Thomas, du point de vue de son dynamisme existentiel qui est celui de l’Amour, car « l’amour est à l’origine de l’action » (p. 212).  Ainsi, s’éclaire la splendide architecture de la Somme de Théologie. Toute la morale de la Deuxième partie est illuminée par le « double primat » de la béatitude et de la charité, puisque « le traité de la béatitude a été construit par saint Thomas en relation directe avec le traité de la charité » (p. 271). C’est dans cette perspective que le traité des passions est justement compris : « Si les passions s’inscrivent dans une morale du bonheur et de la béatitude, il est nécessaire de ne pas oublier que celle-ci est une vocation surnaturelle, et qu’elle dépasse infiniment les capacités de l’homme.  Voilà pourquoi les passions sont un élément constitutif d’un agir qui tend vers le Bien suprême, Dieu lui-même.  Le traité des passions est donc la préparation de celui des vertus, et l’étude de l’amour est la préparation de l’étude de la charité, en vue d’atteindre la communion intime avec l’Aimé » (p. 212).

            Comme « mère et forme des vertus » (p. 267), la charité est comme le point d’intersection de la théologie morale et de la théologie spirituelle, et aussi de la théologie dogmatique, car la perspective de fond est toujours trinitaire et christocentrique (Dans la Somme de Théologie, la morale développée dans la Deuxième Partie est comme « encadrée » entre les grands traités de Dieu Trinité dans la Première Partie et du Christ Rédempteur dans la Troisième Partie).  Ainsi, un des grands mérites de cette thèse est de bien montrer les deux grands points de vue pneumatologique et christologique qui caractérisent la synthèse de saint Thomas et qui sont toujours inséparables. On peut citer à ce propos de belles affirmations de notre auteur concernant la place de l’Esprit-Saint et du Christ :

 

« Le premier fruit de l’Esprit Saint, c’est la charité, comme sa propre ressemblance. Mais l’amour de charité entraîne nécessairement la joie à sa suite. Car celui qui aime se réjouit toujours d’être uni à l’être aimé. Voilà pourquoi la joie spirituelle est véritablement le deuxième fruit de l’Esprit Saint (...) Si la spiritualité chrétienne est une éducation à l’amitié avec le Christ sous la direction de l’Esprit Saint, on comprend l’importance du colloque amoureux avec l’Hôte intérieur qui nous appelle à vivre toujours plus en intimité avec lui, avant la communion totale, corps et âme, dans la béatitude » (p. 278).

 

 « Bien que la référence au Christ ait été en arrière-fond permanent de notre étude jusqu’à présent, nous voudrions approfondir encore un aspect vraiment fondamental de la doctrine morale de saint Thomas: il s’agit de la place du Christ dans l’agir du chrétien. En effet, après avoir longuement développé le rapport de l’acédie avec la Personne de l’Esprit-Saint, il nous faut maintenant réfléchir sur celui de l’acédie avec la Personne du Christ » (p. 343). « L’acédie est véritablement un vice théologal, mais la rencontre avec le Christ devient une amitié qui nous délivre du repli sur soi. L’Esprit-Saint rend le Christ contemporain à tout homme et fait du chrétien un autre Christ, le rendant participant du même amour par lequel le Christ agissait » (p. 359).

 En tout cela, l’étude de l’acédie est comme une « radiographie » de ce  péché si profond  dont le Christ nous sauve ! Alors, par le don de son Esprit, l’homme peut retrouver le vrai amour et la vraie joie.

            La troisième et dernière partie de la thèse, plus brève (p. 365-446), a pour objet « L’acédie dans la théologie morale après saint Thomas d’Aquin et jusqu’à nos jours ». Notre Auteur rejoint et confirme, par un biais original, le jugement critique communément accepté aujourd’hui par les moralistes catholiques concernant l’évolution de la morale à partir de la fin du Moyen-Age et dans la culture moderne. Sous l’influence du nominalisme, la morale est devenue « une morale de l’obligation » (p. 375), séparée de l’Ecriture (p. 382) et de la spiritualité (p. 381), l’ascétique étant elle-même séparée de la mystique (p. 384), et cela dans un contexte général de fragmentation des disciplines théologiques (p. 382). Oubliée dans la morale moderne (ch 8), l’acédie se réduira à la mélancolie et à la tiédeur dans l’ascétique et la mystique (ch 9).  Cette dernière partie montre de façon lumineuse comment l’étude attentive des Pères et de saint Thomas rend possible un dialogue à la fois constructif et critique avec la modernité :

 « Les Pères et la grande scolastique, nous l’avons vu, avaient au contraire une vision globale, totale, de l’Ecriture : pour eux, celle-ci présentait l’histoire de l’alliance de Dieu avec son peuple, dans laquelle l’homme est invité à entrer, s’il accepte de l’écouter. La parole de Dieu est vivante et efficace (He 4, 12) e elle transforme le coeur de celui qui est prêt à l’accueillir » (p. 382).

 Dans les grandes perspectives de Vatican II

           Telles sont exactement les perspectives du Concile Vatican II, que notre Auteur retrouve joyeusement dans sa Conclusion Générale (p. 447-466).  Au terme de ce long parcours de la Tradition de l’Eglise, il rejoint plusieurs théologiens contemporains (dont les Cardinaux Ratzinger et Schönborn), en synthétisant leurs positions :

« Ces auteurs rappellent tout d’abord que l’acédie  - comme le désespoir dont elle est la racine -  est le péché contre le grand Amour, le blasphème contre l’Esprit Saint qui se refuse à accueillir l’Amour et le pardon.  Ils montrent aussi que la nature de l’acédie est une fuite de Dieu et de l’infini ; de même qu’Israël avait trouvé trop exigeant d’être le peuple choisi par Dieu et aurait voulu retourner en Egypte, l’acédiaque préfère cesser d’être l’élu de Dieu et retourner à la normalité. Selon ces auteurs, l’acédie est donc en fin de compte une incapacité de croire à la grandeur de la vocation à laquelle Dieu nous appelle, à savoir devenir participants de la nature divine (...) L’acédie est donc péché contre l’amour, mais elle aussi péché contre l’espérance, et même contre la foi. En cela ces auteurs rejoignent l’idée que l’acédie est véritablement un vice « théologal », atteignant Dieu directement.  Face à ce mal, c’est seulement le don de la rencontre avec le Christ qui peut nous libérer définitivement du désespoir de rejoindre l’infini » (p. 457-459).

            L’horizon final de la thèse est celui du Mystère de l’Eglise dans la lumière du Concile. En effet,  « le lieu propre à ne pas quitter, c’est l’Eglise, véritable « demeure » de l’agir... Car l’Eglise est le lieu où commence la conformation de l’humanité à la personne et à l’événement de Jésus-Christ » ((p. 461).  « Si l’acédie est tentation de sortir de la demeure ecclésiale de l’agir, on peut dire aussi qu‘elle est tentation de sortir de la demeure trinitaire de l’agir, puisque c’est en Dieu que nous nous mouvons et que nous agissons » (p. 463).  Tout être humain est appelé à la vie en plénitude qui est Vie en Christ , vie dans l’Esprit, vie en Eglise.  Finalement , « l’appel universel à la sainteté permet alors de saisir comment l’agir moral de chaque chrétien s’intègre dans un agir saint qui est celui de l’Eglise comme tel » (p. 465).

            Après avoir essayé de présenter cette très belle thèse,  je dois dire ma conviction qu’il s’agit d’un travail très important et d’une grande actualité, qui mérite d’être couronné par le « Prix Henri de Lubac ».  Au moment où notre société occidentale est tentée de succomber à la tentation d’une acédie collective, de se résigner tristement au « pensiero debole »,  cette belle étude est l’exemple d’une pensée intellectuellement et spirituellement forte, joyeuse et jeune de la jeunesse de l’Esprit de Jésus.  Cette thèse est sûrement une contribution précieuse pour aider nos contemporains  à retrouver le vrai sens de l’homme et de sa vocation dans le Christ Jésus, pour retrouver l’unité du Mystère qui se reflète dans l’unité de la science théologique, qui est inséparablement science de la foi et science de l’amour, dans l’unité de la morale, de la spiritualité et de la dogmatique et aussi dans l’unité de l’Eglise, en sa vivante Tradition, dans cette écoute respectueuse et intelligente des Pères de l’Eglise, des grands Docteurs médiévaux (spécialement St Thomas) et du Magistère contemporain (Telle était l’attitude que le P. M. J. Le Guillou nous enseignait déjà il y a 30 ans).  A ce haut niveau d’une pensée transfigurée par la sainteté, il n’y a plus d’opposition entre « théologie monastique » et « théologie scolastique », mais on vérifie cette complémentarité dont Jean-Paul II a parlé dans sa Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte, la complémentarité entre « la recherche théologique » et la « théologie vécue des saints » (n° 27).

             Rome, le 17 décembre 2004

                                                fr François-Marie Léthel ocd

                                                Professeur de théologie dogmatique et spirituelle au Teresianum

                                                Membre de l’Académie Pontificale de Théologie

 b/ Lettre adressée au Cardinal Ratzinger le 22 décembre 2004 :

 

Eminence et Cher Père,

             Je remercie le Seigneur pour notre rencontre de Vendredi dernier à l’ambassade de France. Pour moi, cela a été un moment de vraie joie spirituelle, une nouvelle expérience de communion ecclésiale et un grand encouragement pour continuer notre travail théologique dans cette dynamique de la théologie des saints.

            Oui, je me suis senti en très profonde communion avec vous lorsque nous avons parlé de cette très belle thèse de Jean-Charles Nault, à laquelle vous avez donné le prix « Henri de Lubac ».  Je pensais aussi à nos amis communs, le P. Le Guillou et le Card. Schönborn !

            Dans le sillage de cette grâce, je voudrais vous communiquer deux textes concernant la doctrine de saint Louis-Marie Grignion de Montfort : d’une part une excellente thèse que j’ai eu la joie de diriger récemment au Teresianum, et d’autre part un article que je viens de publier dans notre revue PATH.  L’auteur de la thèse, le P. Etienne Richer,  est un prêtre français d’une quarantaine d’années, membre de la Communauté des Béatitudes (il vient d’être élu Assistant Général de la Communauté). Je compte bien présenter cette thèse pour le prochain prix « Henri de Lubac » !  Mon article est un long commentaire de la récente Lettre de Jean-Paul II aux familles montfortaines.  Vous savez combien je m’intéresse à la doctrine de ce saint qui a eu une telle influence sur notre Pape, en m’efforçant toujours de répondre aux objections et de dissiper les malentendus qui ne manquent pas à son sujet. Je suis toujours plus convaincu de la valeur et de l’actualité de cette doctrine concernant le Don que Jésus nous a fait de sa Sainte Mère. Je crois vraiment que c’est une des clefs du Pontificat de Jean-Paul II.  Avec Thérèse de Lisieux, c’est sans doute le saint que j’ai le plus étudié, car leurs doctrines me semblent également importantes pour le Peuple de Dieu.

            A ces deux textes, je joins celui d’une récente conférence donnée en Espagne pour une rencontre entre évêques et théologiens, organisée par la Conférence Episcopale. J’avais été invité par le P. Demetrio Fernandez Gonzalez, prêtre de Tolède, qui vient juste d’être nommé évêque : un bon théologien et un bon pasteur !

            Enfin, très Cher Père, je vous souhaite un saint Noël et une bonne Nouvelle Année, en confiant spécialement à Marie votre si important service de Jésus et de son Eglise auprès de notre Pape Jean-Paul II.

            Très filialement et respectueusement, dans le Christ Jésus.

 fr François-Marie Léthel ocd

 

 c/ Textes de saint Catherine de Sienne

 

SANTA CATERINA DA SIENA

L’Amore di Gesù Buon Pastore come sorgente per i Pastori della Chiesa;

Due testi scelti all’occasione della morte del Papa Giovanni Paolo II

e dell’elezione del Papa Benedetto XVI

(Roma, Aprile 2005)

 Nel Dialogo,Caterina ascolta  la voce di Dio Padre che parla al Santo Pastore defunto, già entrato nella Beatitudine:

 “O angelo terrestro! beato te che non se' stato ingrato dei benefizi ricevuti da me e non ài commessa negligenzia né ignoranzia; ma sollicito, con vero lume, tenesti l'occhio tuo aperto sopra i sudditi tuoi, e come fedele e virile pastore ài seguitata la dottrina del vero e buono Pastore, Cristo dolce Iesu unigenito mio Figliuolo. E però realmente tu passi per lui bagnato e annegato nel sangue suo con la torma delle tue pecorelle, le quali, per la santa dottrina e vita tua, n'ài molte condotte alla vita durabile, e molte n'ài lassate in stato di grazia” (D 131)

                

 

 

In una Lettera al Papa Gregorio XI, Caterina parla “al Dolce Cristo in terra da parte di Cristo in Cielo”

 

Al nostro signore lo papa Gregorio XI Al nome di Gesù Cristo crucifisso e di Maria dolce.

Santissimo e reverendissimo padre mio in Cristo dolce Gesù, io Caterina, indegna e miserabile vostra figliuola, serva e schiava de' servi di Gesù Cristo, scrivo a voi nel prezioso sangue suo, con desiderio di vedervi pastore buono, considerando me, babbo mio dolce, che el lupo infernale ne porta le pecorelle vostre e non si truova chi le remedisca.

Ricorro dunque a voi, padre e pastore nostro, pregandovi da parte di Cristo crucifisso che voi impariate da lui, el quale con tanto fuoco d'amore si dié alla obbrobiosa morte della santissima croce per trare la pecorella smarrita de l'umana generazione delle mani delle demonia, però che, per la rebellione che l'uomo fece a Dio, la possedeva per sua possessione. Viene dunque la infinita bontà di Dio e vede el male, la dannazione e la ruina di questa pecorella, e vede che con ira e con guerra non ne la può trare. Unde, none obstante che sia ingiuriato da essa - però che per la rebellione che l' uomo fece disobbediendo a Dio meritava pena infinita - la somma e etterna sapienzia non vuole fare così, ma truova uno modo piacevole - el più dolce e amoroso che trovare possa - però che vede che in neuno modo si trae tanto el cuore de l'uomo quanto per amore, però che elli è fatto d'amore; e questa pare che sia la cagione che tanto ama, perché non è fatto altro che d'amore, secondo l'anima e secondo el corpo: però che per amore Dio el creò alla imagine e similitudine sua {Gn1/26}, e per amore el padre e la madre gli dié della sua sustanzia, concependo e generando el figliuolo. E però Dio, vedendo che elli è tanto atto ad amare, drittamente elli gitta ell'amo dell'amore, donandoci el Verbo dell'unigenito suo Figliuolo, prendendo la nostra umanità per fare una grande pace.

Ma la giustizia vuole che si faccia vendetta della ingiuria che è stata fatta a Dio. Viene la divina misericordia e ineffabile carità e, per satisfare alla giustizia e alla misericordia, condanna el Figliuolo suo alla morte, avendolo vestito della nostra umanità, cioè della massa di Adam che offese: sì che per la morte sua è placata l'ira del Padre, avendo fatta giustizia sopra la persona del Figliuolo; e così à satisfatto alla giustizia, e à satisfatto alla misericordia, traendo delle mani delle demonia l'umana generazione. È giocato questo Verbo alle braccia in su el legno della santissima croce - facendo uno torniello la morte con la vita e la vita con la morte -, sì che per la morte sua distrusse la morte nostra, e per darci la vita consumò la vita del corpo suo. Sì che con l'amore ci à tratti e con la sua benignità à vinta la nostra malizia, in tanto che ogni cuore doverebbe essere tratto, però che maggiore amore non poteva mostrare, e così disse elli, che dare la vita per l'amico suo. E se elli commenda l'amore che dà la vita per l'amico, che dunque diremo dell'ardentissimo e consumato amore che dié la vita per lo nemico suo? però che per lo peccato eravamo fatti nemici di Dio. O dolce e amoroso Verbo, con l'amore ài ritrovata la pecorella, e con la morte l'ài data la vita, e à'la rimessa ne l'ovile, cioè rendendole la grazia la quale aveva perduta.

O santissimo babbo mio dolce, io non ci veggo altro modo né altro remedio a riavere le vostre pecorelle, le quali come ribelle si sono partite da l'ovile della santa Chiesa, non obedienti né subiecte a voi, padre.

Unde io vi prego, da parte di Cristo crucifisso, e voglio che mi facciate questa misericordia, cioè che con la vostra benignità vinciate la loro malizia. Vostri siamo, padre, e io cognosco e so che a tutti in comune lo' pare avere male fatto. E poniamo che scusa non abbi nel male adoperare, non di meno - per le molte pene e cose ingiuste e inique che sostenevano per cagione de' mali pastori e governatori - lo' pareva non potere fare altro, però che, sentendo el puzzo della vita de' mali rettori - e' quali sapete che sono dimoni incarnati -, vennero in tanto pessimo timore che fecero come Pilato, el quale, per non perdere la signoria, uccise Cristo: e così fecero essi, che, per non perdere lo stato, v'ànno perseguitato.

Misericordia, dunque, padre, v'adimando per loro; e non raguardate all'ignoranzia e superbia de' vostri figliuoli, ma con l'esca dell' amore e della vostra benignità, dando quella dolce disciplina e benigna reprensione che piaciarà alla santità vostra, rendete pace a noi miseri figliuoli, che aviamo offeso. Io vi dico, dolce Cristo in terra, da parte di Cristo in cielo, che facendo così, senza briga e tempesta, essi verranno tutti con dolore dell'offesa fatta e mettarannovi el capo in grembo. Allora godarete e noi godaremo, perché con l'amore avarete rimessa la pecorella smarrita nell'ovile della santa Chiesa.

E allora, babbo mio dolce, adempirete el vostro santo desiderio e la volontà di Dio, cioè di fare el santo passaggio, al quale io vi invito, per parte sua, a tosto farlo e senza negligenzia; e essi si disporranno con grande affetto, e disposti sono a dare la vita per Cristo. Oimé, - Dio amore dolce! - rizzate, babbo, tosto el gonfalone della santissima croce, e vedarete e' lupi diventare agnelli. Pace pace pace! a ciò che non v'abbi la guerra a prolungare questo dolce tempo. Ma se volete fare vendetta e giustizia, pigliatela sopra di me, misera miserabile, e datemi a ogni pena e tormento che piace a voi, infine alla morte. Credo che per la puzza de le mie iniquità sieno venuti molti defetti e grandi inconvenienti e discordie. Dunque sopra me, misera vostra figliuola, prendete ogni vendetta che volete.

Oimé, padre, io muoio di dolore e non posso morire. Venite venite, e non fate più resistenzia a la volontà di Dio che vi chiama; e l'affamate pecorelle v'aspettano che veniate a tenere e possedere el luogo del vostro antecessore e campione appostolo Pietro: voi, come vicario di Cristo, dovete riposarvi nel luogo vostro proprio. Venite dunque, venite e non più indugiate, e confortatevi e non temete d'alcuna cosa che avenire potesse, però che Dio sarà con voi. Dimandovi umilemente la vostra benedizione, e per me e per tutti e' miei figliuoli; e pregovi che perdoniate alla mia presunzione. Altro non dico.

Permanete nella santa e dolce dilezione di Dio. Gesù dolce, Gesù amore (L 196)


[1] En Octobre 1993, j’avais donné à Lisieux une conférence sur Thérèse de Lisieux et Louis-Marie Grignion de Montfort : Deux Docteurs pour notre temps (publiée dans Vie Thérésienne, 1994, n° 134)

 

 

« Voici ta Mère » Le témoignage du Pape Jean-Paul II

 

fr François-Marie Léthel ocd

 

« Maintenant et à l’heure de notre mort... »

 

            Vivant à Rome depuis 23 ans, j’ai eu la grande grâce d’être présent sur la Place Saint Pierre le soir du 2 avril, au moment de la mort de notre cher Jean-Paul II. Avec mes jeunes étudiants carmes, nous étions dans cette immense foule qui priait les Mystères Joyeux du Rosaire.  Et c’est pendant cette prière, dans le Mystère de la Naissance de Jésus, que notre Saint Père est né à la vie du Ciel. Alors que le Peuple de Dieu demandait à la Mère de Jésus d’intercéder pour lui « maintenant et à l’heure de notre mort »,  Jean-Paul II a prononcé son dernier « Amen ».   Pour lui se sont réalisées les paroles de Thérèse : « Je ne meurs pas, j’entre dans la Vie » (LT 244), avec la même intention: « Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l’Eglise et les âmes » (LT 254).  Cela, nous l’avons expérimenté de façon extraordinaire à Rome en ces jours qui ont suivi la mort du Saint Père. La parole qu’il n’avait pas pu prononcer le Jour de Pâques, il l’a prononcée silencieusement depuis cette « fenêtre du Ciel » (selon la belle image du Cardinal Ratzinger dans son homélie), elle a touché le monde entier et elle a pénétré profondément dans les coeurs. Comme les reliques de Thérèse, son pauvre corps, si marqué par la souffrance, a attiré des foules immenses.  Ces interminables heures d’attente pour entrer dans la Basilique et le voir un bref instant ont été pour chacun d’entre nous un moment de grâce.

 

Les armoiries de Jean-Paul II et de Thérèse

 

            Pendant la Messe des obsèques, le monde entier a pu voir sur le cercueil l’image la plus simple et la plus dépouillée de ses armoiries pontificales représentant symboliquement Jésus Rédempteur de l’Homme, avec Marie Mère du Rédempteur et de l’Homme racheté, selon le récit de l’Evangile de Jean (Jn 19, 25-27).  Comment ne pas faire le rapprochement avec les armoiries de Thérèse (Ms A, 85rv)  représentant le Mystère de Jésus (avec les symboles de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face) et de Marie (avec le symbole de l’Etoile) !  Comme les armoiries de Thérèse, celles de Jean-Paul II sont une véritable clef pour comprendre le sens de sa mission qui est exactement la même : « Aimer Jésus et le faire aimer » (LT 220).  Telle est la mission que toute l’Eglise vit avec Marie, comme l’a si bien montré le Concile Vatican II. Jésus Rédempteur est vraiment « Centre du Cosmos et de l’Histoire » (Redemptor Hominis, n° 1), tout vient de lui et tout retourne à lui. C’est ainsi que Thérèse disait à Marie : « O Vierge Immaculée ! c’est toi ma Douce Etoile/ Qui me donne Jésus et qui m’unit à Lui » (PN 5/11) ; dans le même sens elle invitait sa cousine a dépasser tout scrupule en lui disant : « Ne crains pas d’aimer trop la Ste Vierge, jamais tu ne l’aimeras assez, et Jésus sera bien content parce que la Ste Vierge est sa Mère » (LT 92). 

 

Totus Tuus : L’Amour comme don total de soi-même à Jésus par les mains de Marie

 

            La même dynamique christocentrique et mariale était exprimée dans la devise « Totus Tuus », expliquée par Jean-Paul II lui-même : « La devise Totus Tuus s’inspire de la doctrine de saint Louis-Marie Grignion de Montfort. Ces deux mots expriment l’appartenance totale à Jésus par Marie : « Tuus totus ego sum, et omnia mea tua sunt », écrit saint Louis-Marie ; et il traduit : « Je suis tout à vous, et tout ce que j’ai vous appartient, ô mon aimable Jésus, par Marie, votre sainte Mère » (Traité de la Vraie Dévotion, n° 233). La doctrine de ce saint a exercé une profonde influence sur la dévotion mariale de nombreux fidèles et sur ma propre vie » (Lettre de Jean-Paul II aux Familles Montfortaines, 8 Décembre 2003, n° 1). Le Pape a souvent raconté comment la découverte du Traité de saint Louis-Marie avait illuminé son cheminement en lui montrant le caractère profondément christocentrique de la vraie dévotion mariale : « A Jésus par Marie ».  En effet, « La dévotion à la Sainte Vierge est un moyen privilégié ‘pour trouver Jésus-Christ parfaitement et l’aimer tendrement et le servir fidèlement’ » (Lettre aux Familles Monfortaines, n°  2, citant le n° 62 du Traité de la Vraie Dévotion).  Ce Traité était devenu le livre de chevet de Jean-Paul II ; il en lisait tous les jours un passage. Or, ce Totus Tuus  qui résume la Consécration à Jésus par Marie que Louis-Marie proposait à tous les baptisés, correspond exactement à L’Offrande à l’Amour Miséricordieux qui est le coeur de la spiritualité de Thérèse. Il s’agit du même don total de soi-même à l’Amour de Jésus par les mains de Marie, car « aimer c’est tout donner et se donner soi-même », selon la belle définition donnée par Thérèse dans sa dernière poésie Pourquoi je t’aime, ô Marie  (PN 54/22). « Je t’aime » signifie : « Je me donne tout à toi, je suis tout à toi ». C’est le même chemin marial de la sainteté, « une vraie pédagogie de la sainteté » (Novo Millennio Ineunte, n° 31), que le Concile Vatican II a proposé à tous les baptisés dans l’Eglise, en partageant la charité de Marie, son espérance et sa foi (cf LG n° 65)[1].

 

Un  Coeur de Mère  qui met toute sa confiance en la Miséricorde Infinie pour le salut de tous

 

            Chez Thérèse comme chez Jean-Paul II, on trouve la même insistance sur la Miséricorde Infinie du Rédempteur, source de la même espérance, de cette confiance illimitée pour le salut de tous. Le Pape est mort la veille du Dimanche dans l’Octave de Pâques, spécialement consacré par lui à la célébration de la divine Miséricorde. Sur ce point, on connaît l’influence de sainte Faustine, qui était elle-même disciple de Thérèse, mais il convient d’insister sur le caractère marial d’une telle confiance en la Miséricorde, en rappelant les paroles que Thérèse attribue à la Sainte Vierge dans La Fuite en Egypte. En parlant à la mère du  bon larron , c’est à toute mère et à l’Eglise Mère que Marie déclare : « Ayez confiance en la Miséricorde Infinie du Bon Dieu. Elle est assez grande pour effacer les plus grands crimes lorsqu’elle trouve un coeur de mère qui met en elle toute sa confiance » (RP 6, 10r).  C’est bien ainsi, avec « un coeur de mère », que Thérèse avait espéré contre toute espérance le salut de « son premier enfant », le criminel Pranzini : « Tant j’avais de confiance en la Miséricorde Infinie de Jésus »  (Ms A, 46rv).  Au jour de sa Profession,  elle osera même demander à Jésus « que pas une seule âme ne soit damnée » (Pri 2),  en élargissant son espérance jusqu’à « espérer pour tous » (selon l’expression typique du grand théologien et thérésien Balthasar, nommé Cardinal par Jean-Paul II).  Tel est l’horizon illimité de la Mission pour Thérèse comme pour Jean-Paul II, fondée sur la certitude de l’Amour Miséricordieux du Rédempteur, qui s’est véritablement « uni à tout homme ». Auprès de Lui, Marie apparaît comme la « Mère de la Miséricorde » et « la plus miséricordieuse des mères » (LT  129). « Elle brille comme un signe d’espérance assurée et de consolation pour le Peuple de Dieu en pèlerinage » (Lumen Gentium, n° 68)

 

« Bienheureuse Celle qui a cru » : Le « pèlerinage de foi » de Marie et de l’Eglise

 

            Cette « petite voie de confiance et d’amour » sur laquelle Marie guide tous ses enfants est en même temps le chemin de la foi la plus pure et la plus dépouillée. Comme Louis-Marie (Vraie Dévotion, n° 214),  Thérèse a particulièrement insisté sur la foi de Marie. Jésus lui-même a voulu que Marie soit « l’exemple/ De l’âme qui le cherche en la nuit de la foi » (PN 54/15). Thérèse écrit ces mots lorsqu’elle vit sa grande « épreuve contre la foi » (Ms C, 31r), en intercédant pour « ses frères », les athées du monde moderne.  A la suite de Louis-Marie, qui comparait la foi de Marie avec celle d’Abraham dans le sacrifice du Fils Unique ( Vraie Dévotion, n°  18),  Jean-Paul II nous invite, dans l’Encyclique Redemptoris Mater,  à contempler ce « pèlerinage de foi » dont la Croix représente le moment culminant. « Le propre de l’Amour étant de s’abaisser » (Ms A, 2v), c’est dans l’absolu « dépouillement » du Fils de Dieu jusqu’à la mort de la Croix (la kénose dont parle St Paul en Ph 2,6-8), que se révèle pleinement l’Amour de Jésus.  « Au pied de la Croix,  Marie participe par la foi au bouleversant mystère de ce dépouillement. C’est sans doute la plus profonde « kénose » de la foi dans l’histoire de l’humanité. Par la foi, la Mère participe à la mort du Fils, à sa mort rédemptrice » (Redemptoris Mater, n° 18). (Article écrit le 10 avril 2005 pour la revue « Thérèse de Lisieux »)                                                               


 

[1] En Octobre 1993, j’avais donné à Lisieux une conférence sur Thérèse de Lisieux et Louis-Marie Grignion de Montfort : Deux Docteurs pour notre temps (publiée dans Vie Thérésienne, 1994, n° 134)