LE PERE MARCEL DE NOTRE-DAME DU MONT CARMEL (1887-1966)
par Marie-Thérèse de Dombora, o.c.d.s.
(Revue « Carmel » / 1999 - 4)
Le 29 mai 1966, seize ans après la dispersion de l’Ordre par les communistes, mourait à Budapest en odeur de sainteté un carme de la province Saint-Etienne de Hongrie, le Père Marcel de Notre-Dame du Mont Carmel.
Une vie sous le signe de Marie
Comme tous les carmes de sa Province, comme tous les religieux et religieuses de Hongrie, depuis seize ans le Père Marcel marchait sur la route du Calvaire. En entrant dans l’Ordre, il avait « abandonné la plume de l’écrivain pour suivre la Croix du Christ » et celle-ci ne lui avait pas manqué, comme le rappela monseigneur Bánk, évêque auxiliaire de Győr, à la foule venue assister aux obsèques du Père Marcel. Depuis lors, sa tombe dans la crypte de l’église des carmes de Győr n’a cessé d’être un lieu de pèlerinage et le Père Marcel de combler de grâces ceux qui viennent implorer son secours.
Qui était donc ce Carme qui, dès avant sa mort, jouissait d’une telle réputation de sainteté ? Comment avait-il trouvé le chemin du Carmel ? C’est une longue histoire, celle de toute une vie marquée par la présence - parfois cachée - de celle qui est la Reine du Carmel, celle à qui Saint Etienne mourant avait confié son royaume.
Boldizsár (Balthazar) Marton naquit dans un village du sud-ouest de la Hongrie le 9 septembre 1887, au lendemain de la fête de la Nativité de Notre-Dame.
Dans l’autobiographie écrite en 1950 sur ordre de ses supérieurs, le Père Marcel nous parle de ses origines. L’époque de sa naissance était marquée par l’athéisme (c’était le temps où Petite Thérèse « mangeait le pain des pécheurs ») : dans son village natal, nous dit-il, « les hommes adoraient la terre, l’argent, la fortune… ». Son grand-père maternel, homme à la forte personnalité et ancien combattant des armées de Garibaldi, propageait au village les idées de l’athéisme moderne et avait été surnommé « le vieux Renan ».
Par chance, le petit Boldizsár n’eut guère de contact avec ce grand-père qui « jetait un froid dans son coeur d’enfant ». Ses parents surent l’élever avec sagesse. Ils n’étaient pas irréligieux et son père - qui avait de lointaines origines pyrénéennes - était même « un homme de prière ».
Après avoir fréquente l’école de son village, il entre en 1897 au Collège des prémontrés de Keszthely[1], où il va achever ses classes primaires. Face à la beauté du Balaton, il sent une présence qui « s’insinue en lui et saisit son âme » : c’est là que va s’éveiller sa vocation contemplative.
Puis, un jésuite, ami intime de ses parents (il l’appelait son « oncle »), le fit admettre au célèbre collège des jésuites de Nagyszombat[2] qui date du XVIle siècle. Là, il entre dans la congrégation des Enfants de Marie. Pour lui, c’est une véritable révélation ! « La Vierge immaculée (…) me révéla sa beauté : je m’épris d’elle pour l’éternité ».
Ces années à Nagyszombat sont pour lui des années bénies. Tous les matins, il va servir la messe de son « oncle » dans la petite église des ursulines, voisines du Collège. Après la messe, il reste prier longuement, seul devant le tabernacle, et à plusieurs reprises, il a une vision de Marie et de l’Enfant Jésus.
Mais quand il entre à la Faculté des Lettres en 1905, tout change. Dans le milieu étudiant très tapageur de 1‘époque, il se sent « comme un poisson hors de l’eau », ce qui ne l’empêche pas de suivre le mouvement ! En outre, il réussit brillamment dans ses études, ses professeurs louent ses « qualités d’écrivain ». L’art, la science, les voyages l’intéressent passionnément : en troisième année de Faculté, il a déjà voyagé en Suisse, en Italie, en Allemagne. Au milieu de tous ces plaisirs, « l’Immaculée, l’Etoile de la Mer s’était bien éclipsée » : elle était cependant toujours là et veillait sur son enfant.
Son diplôme de professeur obtenu, on le nomme dans une petite ville de Transylvanie (encore hongroise à l’époque). Auparavant, il doit accomplir son service militaire dans l’armée austro-hongroise à Salzbourg. Dans cette ville de garnison, il va trouver une « planche de salut » : chaque fois qu’il le peut, il part en excursion dans les montagnes avoisinantes.
Cette montagne qu’il aime « à la folie », il va la retrouver en Transylvanie, où il arrive en octobre 1911. La société hongroise de la ville de Petrozsény fait fête au jeune et élégant professeur. Par chance, il trouve une seconde « planche de salut » pour échapper à ce tourbillon : ses élèves qui sont fous de leur professeur et à défaut de foi (puisqu’il ne l’a plus), il leur communique son amour de la Nature.
Pendant les vacances, ce sont des voyages à Paris, Rome. Naples... Mais il ne voit que la beauté culturelle : « je n’avais que le Baedecker en mains, mon âme ne voyait plus le tabernacle ».
Quand la guerre éclate en août 1914, il se trouve à Berlin. Il mettra trois jours pour regagner sa patrie.
Avant les vacances, il avait été muté à Zalaegerszeg, dans sa province natale. En tant qu’enseignant « indispensable », il n’est pas mobilisé, mais versé dans les « réserves ».
À Zalaegerszeg, il est le seul célibataire du corps professoral : c’est dire s’il a du succès ! Heureusement, il a ses élèves et aussi sa mère qui est tout près : il s’en va chez lui à toutes les vacances.
Puis, un jour, il reçoit un télégramme : sa mère se meurt. Il part aussitôt, mais ne peut arriver à temps. Il en est inconsolable et le chagrin le pousse à prendre la place d’un père de famille quand, en 1916, commence l’appel des réservistes. Quand il rejoint son régiment en novembre, un de ses élèves lui offre une médaille de Marie pour le protéger des dangers de la guerre.
Il est désigné pour le front des Balkans et part pour l’Albanie. Cette guerre au « pays de la malaria », il la décrira dans un roman autobiographique, dont la traduction française a paru en 1999 aux Editions Pierre Téqui sous le titre «Árpád le Hongrois sur le front albanais ». Ce sont les aventures, à peine romancées, vécues par le sous-lieutenant Marton, depuis le départ enthousiaste jusqu’au terrible retour dans la patrie avec l’armée austro-hongroise en déroute.
Quand il arrive enfin en Hongrie, il a tout perdu, sauf... la médaille de Marie. Il ne s’en séparait jamais et quand il se sentait envahi par le découragement, il la pressait dans sa main et reprenait confiance.
En Hongrie, vaincue et bientôt mutilée des deux tiers de son territoire, c’est la misère et le désarroi, en cette fin 1918. Il va chercher à s’étourdir et se lance dans un tourbillon de plaisirs. La médaille gît oubliée au fond de sa poche et Marie, elle aussi, est bien oubliée ! Il ne pense plus qu’à la gloire littéraire : il est très recherché, donne des conférences. Mais peu à peu la lassitude le prend et aussi un désir de pureté, de retrouver son coeur d’enfant. C’est alors que va arriver dans sa vie « l’autobiographie d’une certaine Soeur Thérèse de l’Enfant Jésus ». Il commence par refuser de lire l’Histoire d’une âme : il « n’aime pas les écrits féminins » !! Mais on le lui laisse sur sa table : le livre est là devant ses yeux et l’attire comme un aimant. Une fois sa lecture commencée, il ne pourra l’abandonner. Il ira d’un trait jusqu’au bout : Petite Thérèse l’avait « conquis ».
A partir de ce jour, c’est une vraie conversion. Durant l’été 1922, plutôt que de partir à l’étranger, il va assister à la représentation du « Mystère de la Passion » dans un village. Il est complètement « pris » : il oublie les acteurs paysans pour vivre lui-même le mystère de la Passion, seul avec Jésus et la Mère des Douleurs.
Il entame alors comme une nouvelle vie : dans le train qui le ramène chez lui, il se sent « filer dans l’éternité ». Son père l’accueille : « Je t’attendais, mon fils ! Je ne voulais pas m’en aller avant que tu ne viennes ». Et le lendemain, ce vieillard de quatre-vingt-sept ans s’éteint dans la paix de Dieu, comme il avait toujours vécu.
Après la mort de son père, un désir de fuite le pousse vers la ville de Pécs qu’il ne connaît pas encore et où, plus tard, il viendra si souvent prêcher dans l’ancienne mosquée devenue église et dédiée à Marie. Le 8 septembre 1922, la veille de ses 35 ans, il va fêter la fête de la Nativité de Notre-Dame dans la magnifique cathédrale de Pécs, complètement abîmé en Dieu.
L’année scolaire 1922-23 va se passer « dans une contemplation presque continuelle ». Il se détache peu à peu de toutes ses « passions » : la danse, la littérature... Mais ce qui lui sera le plus difficile sera la confession : il y a seize ans qu’il ne s’est pas confessé ! Il s’y décide enfin « par un beau jour de mai » et se sent « l’homme le plus heureux de la terre ».
Aux grandes vacances, il part passer un mois en Autriche, près du monastère des bénédictines de Seckau. C’est là, dans leur église, qu’il reçoit l’appel : « Que celui qui veut être mon disciple, se renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et me suive » (Mt. 16, 24). Sans qu’il en ait conscience encore, c’est le premier pas sur la route du Carmel.
Marie réapparaît entièrement dans le ciel de son âme et y resplendit comme « un pur rayon de lumière », si profondément qu’il se sent appelé à un don total. La lecture d’une Vie de Saint Ignace lui donne le désir de « faire les exercices de trente jours » pendant les prochaines grandes vacances.
Il décide donc de partir pour Mödling (Autriche), chez les verbites. L’avant-veille de son départ, 16 juillet 1924, il rend visite près de Cyőr à un ami religieux et pour la première fois il entend parler des carmes. Intrigué, il harcèle son ami de questions.
À Mödling, il passe non pas trente, mais quarante jours, comme Jésus dans le désert. Et il dira lui-même plus tard : Mödling fut pour lui la « fournaise » dont il sortit... carme !
À la bibliothèque du couvent, il trouve deux « boussoles » : les prophéties d’Isaïe et les oeuvres de Sainte Thérèse d’Avila. Pourtant, la Grande Thérèse, comme jadis la Petite, il ne l’accepte qu’à contrecoeur (encore une femme qui se mêle d’écrire !). Mais cette fois aussi, il est « conquis » et il se sent si proche d’elle : la prière du Carmel, c’est bien là sa prière !
À Mödling, il renonce enfin à ses deux dernières « passions » : la nature et la musique. Mais il y vit une « nuit » si obscure que lui, le brillant intellectuel, il n’est plus capable de penser à rien. Dans ces ténèbres, une seule planche de salut : Marie ! Et quand il sort de cette nuit, il est sûr de sa vocation : il sera carme, fils de la grande sainte Thérèse. Il décide alors de se donner à lui-même six mois d’épreuve, puis il sollicitera son admission chez les carmes déchaux.
Cette période de six mois, il va la vivre « en beauté ». Ses lectures : la Bible, Thomas de Kempis, sainte Thérèse d’Avila. Jamais son enseignement n’a été aussi brillant, jamais ses élèves ne l’ont autant aimé : il rayonne d’amour ! Et en octobre 1924, il s’en va à Lourdes avec le pèlerinage des jésuites de Budapest et trouve auprès de Marie la confirmation de sa vocation.
Après Noël, il suit une retraite fermée chez les jésuites de Budapest et confie au prédicateur l’histoire de sa vocation. Lors de la clôture, le 4 janvier 1925, celui-ci lui remet une lettre de recommandation pour le provincial des carmes.
Il se rend séance tenante au couvent des carmes et au sacristain qui s’apprête à fermer l’église, il demande à parler au Père provincial « pour affaire urgente ». Le frère lui répond que les Pères sont on oraison, on ne peut les déranger ! Devant son insistance, le frère le fait entrer au parloir et emporte la lettre pour la remettre au provincial. Celui-ci arrive peu après, rayonnant et, vu l’heure tardive, lui propose de revenir le lendemain : il lui remettra une lettre pour le R.P. Ernő Szeghi, maître des novices au couvent de Győr.
Le lendemain, il arrive à Győr à la nuit tombée et va aussitôt sonner à la sacristie de l’église des carmes, sans se douter que le frère qui lui ouvre et le conquiert par sa gentillesse et sa simplicité, n’est autre que le prieur du couvent. Celui-ci le fait entrer et va porter la lettre au maître des novices.
Mais le Père Szeghi qui est « un savant renommé et très considéré dans l’Ordre et même au-delà », va soumettre « monsieur le professeur » à une rude épreuve. À chaque argument présenté, il répond : « Non, vous n’avez pas la vocation ! » et, en conclusion, laisse tomber : « Retournez dans le monde, monsieur le professeur : Dieu ne vous appelle pas ici ! »
Il est au désespoir. Il erre longuement dans les rues glaciales avant de rentrer à son hôtel. Mais soudain, « à l’heure la plus sombre de la nuit », il lui semble que la Sainte Vierge lui murmure à l’oreille : « Ne perds pas courage ! » et il s’endort paisiblement.
Au matin, il s’en retourne chez les carmes. Quelle joie quand Il peut dire au Père maître : « Vous vous trompez, mon Père, j’ai bien la vocation ». Et celui-ci de lui tendre les bras : « Bien sûr, mon fils, vous l’avez, puisque vous êtes revenu ».
En ce 6 janvier, c’est justement la saint Balthazar. On en profite pour fêter le futur postulant. Le Père prieur réunit le chapitre qui vote à l’unanimité l’admission de Boldizsár Marton : il peut entrer quand il veut. Tout de suite, même ! Mais il y a encore bien des problèmes à régler, ne serait-ce que son remplacement comme professeur. La date d’entrée est donc fixée au 3 juillet, dernier jour de la l’année scolaire.
En cette « année bénie » (qui verra en mai la canonisation de Petite Thérèse), il vit dans sa ville de Zalaegerszeg « seul avec son amour, la Vierge du Carmel ». Mais il est assailli de tentations : la pensée qu’à trente-huit ans, il va « devoir retourner sur les bancs de l’école » et surtout perdre sa « sacro-sainte liberté ». Il triomphe de tout, car il confie tout à Marie.
À la Pentecôte, il prend ses dernières dispositions : il distribue ses vêtements, ses livres... et jette sa production littéraire au feu en signe de don total. Maintenant, il n’a plus rien, il peut partir : Dieu seul lui suffit...
Au matin du 3 juillet, il prend congé du directeur de l’école et de ses collègues, mais ne dit à personne où il va. Puis, il prend le train pour Győr, où dès son arrivée il va frapper à la porte du Carmel qui se referme derrière lui pour toujours. Moins de deux semaines plus tard, en la vigile de la Fête de Notre-Dame du Mont Carmel, il reçoit l’habit et prend le nom de Frère Marcel de Notre-Dame du Mont Carmel.
Sous la direction du Père Szeghi, frère Marcel va gravir en beauté la montagne du Carmel. Le 16 juillet 1929, il prononce ses voeux perpétuels et le 14 juin 1930, il est ordonné prêtre par monseigneur Grősz, évêque auxiliaire de Győr. Il dira sa première messe le lendemain, en la fête de la Sainte Trinité. Peu après, il est nommé maître des novices et gardera la charge jusqu’à son départ pour le couvent de Budapest en 1943.
Il met son don d’écrivain et d’orateur entièrement au service de l’Ordre et se fait l’apôtre infatigable de Marie. Il a pris pour devise : « Tout avec Marie, rien sans elle ». Il est très recherché cornue prédicateur et aussi comme directeur spirituel. Le curé-doyen de Zalaegerszeg, le futur cardinal Mindszenty, le choisit pour confesseur et lui restera fidèle, même quand il aura accédé à l’évêché de Veszprém et au primatiat d’Esztergom. Plus tard, quand le Cardinal sera réfugié à l’ambassade des Etats-Unis à Budapest après la révolte de 1956, les autorités américaines n’admettront que deux personnes étrangères à l’ambassade auprès du cardinal : sa mère et le Père Marcel.
Mais il subit aussi bien des épreuves : épreuves de santé, d’incompréhension (même au sein du Carmel). Celles-ci ne lui manqueront pas non plus au couvent de Budapest où il se retrouve en 1943. Chaque matin, il dit sa messe à l’autel de la Mère des Douleurs. Pendant ces années terribles de guerre et d’après-guerre, il est toujours prêt à accorder son secours spirituel à ceux qui le lui demandent, malgré la maladie qui ne lui laisse guère de répit.
Puis, arrive la plus terrible des épreuves : la dispersion. Les religieux et religieuses doivent quitter leurs couvents. Ils sont internés et menacés d’être envoyés en Sibérie. L’épiscopat hongrois est contraint de signer un contrat avec les autorités communistes pour les faire libérer[3].
Vu son âge et son état de santé, le Père Marcel est dispensé d’aller « travailler en usine ». D’abord recueilli par une famille amie, il sera en 1958 autorisé à rester au couvent des carmes de Budapest dans une petite pièce attenante aux cuisines, tout en faisant de fréquents séjours à l’hôpital. Il continue cependant son action jusqu’à la mort : sa bonté et son sourire sont proverbiaux. Il est « isolé de se communauté, mais tout près de Dieu ». Il est devenu sourd, mais « quand tu parles, Seigneur - écrit-il - je comprends tout et je grave toutes tes paroles dans mon cœur »[4].
La dévotion mariale du Père Marcel
Parler de la dévotion à Marie d’un carme hongrois, cela s’entend tout seul. Le Carmel est l’Ordre de Marie, la Hongrie est le pays de Marie, son héritage depuis que saint Etienne, premier roi hongrois, a consacré son royaume à la « Grande Dame ».
Ceci est peut-être important à rappeler, car la dévotion du Père Marcel à Marie a certainement pour point de départ cette dévotion à la « Grande Dame des Hongrois » qui était inculquée à leurs élèves par les jésuites du Collège de Nagyszombat. Le Père Marcel nous dit lui-même dans son autobiographie que c’est là qu’il la trouva, que « la Vierge immaculée se dégagea de l’ombre et lui découvrit sa beauté ».
Mais au cours des années - après une longue pénombre - sa dévotion à Marie en viendra à prendre une forme plus personnelle, elle sera pour lui « la Mère du Bel Amour », car comme le vieillard Siméon, ce sera des mains de Marie qu’il recevra Jésus.
Depuis sa vision de jeune collégien, où il voit Marie et l’Enfant Jésus dans une prairie de lys, jusqu’à sa messe « des catacombes » à l’autel de la Mère des Douleurs dans l’église des carmes de Budapest à l’époque tragique de la dispersion des ordres religieux en Hongrie, c'est un long chemin qu’il va parcourir en compagnie de la Mère du Bel Amour.
« Tout avec Marie, rien sans Elle », telle sera la devise de sa vie.
Même aux heures noires d’infidélité de sa vie d’étudiant, de jeune professeur et de soldat, il sait qu’elle est toujours là et qu’elle ne l’abandonne pas.
Quand il part sur le front d’Albanie durant la guerre de 1914, c’est sous la forme matérialisée d’une petite médaille donnée par l’un de ses petits élèves - et que malgré lui il porte avec piété -, qu’elle va le protéger de tous les dangers de la guerre. Au début, peut-être ne s’en doute-t-il pas, mais bientôt - après une éclipse presque totale -, c’est en pleine lumière qu’il va la retrouver.
En effet, après les années de guerre, quand il rentre dans son pays, vaincu, meurtri, humilié, mais miraculeusement protégé par la petite médaille représentant celle dont il n’ose prononcer le nom, il va se laisser prendre au mirage de la gloire littéraire et oublier toute pratique religieuse. Mais la conversion se fera peu à peu et l’Immaculée va se manifester, nous dit-il lui-même, sous la forme d’un « pur rayon de lumière ».
Il existe un cantique français tout simple, pendant du cantique hongrois où il avait trouvé ce « pur rayon de lumière », qui résume parfaitement ce que fut à l’époque le cheminement marial de celui qui devait devenir le Père Marcel :
« Sainte Vierge, ma mère, laisse-moi te contempler
Dans la douce lumière de ton coeur immaculé.
Viens éclairer ma route, toi, l’étoile du matin,
Et si jamais je doute, montre-moi le vrai chemin.
Que ta douce présence nous protège à tout jamais.
Ô Vierge du silence, donne-moi ta grande paix. »
Et c’est cette « Mère immaculée » qu’il voit dans la blancheur et une « douce et pure lumière », cette « étoile du matin » qui se met à resplendir et le guide, qui va le conduire dans le silence et la grande paix du Carmel.
Après une période d’attente durant laquelle il vit comme « caché sous le manteau virginal de Marie », il entre au couvent des carmes de Győr (où Saint Raphaël Kalinowski avait lui-même effectué son noviciat bien des année auparavant) et prend l’habit à la veille de la fête de Notre-Dame du Mont Carmel de l’année 1925. Sa piété mariale va alors non pas vraiment évoluer (elle gardera toujours le caractère d’abandon confiant d’un tout petit enfant dans les bras de sa mère), mais s’approfondir.
En 1930, peu après son ordination, il sera nommé maître des novices. Dans cette tâche, ses dons et son expérience pédagogique vont faire merveille : sa piété mariale, son charisme propre si typiquement carmélitain, il va les inculquer à ses novices et à tous ceux dont il aura la « direction ».
En 1942, Père Marcel fait éditer ses conférences à ses novices dans un ouvrage intitulé À l’école du Carmel. Un second volume paraîtra en 1946. Ces deux recueils sont pour nous une mine d’or sur sa dévotion mariale, car même en dehors des chapitres qui lui sont spécialement consacrés, Marie y est présente partout, comme il se doit au Carmel.
« La couronne de la vie carmélitaine, c’est Marie », enseigne-t-il à ses jeunes novices. Il veut leur apprendre à l’aimer comme personne ne l’a encore jamais aimée. C’est avec celle qui a été conçue sans péché qu’ils doivent glorifier la Trinité. Il faut aimer Dieu avec le coeur immaculé de Marie. « Tout faire avec les mérites de Marie », avait-il appris jadis lui-même de Saint Louis-Marie Grignon de Montfort.
Ce qu’il veut surtout, c’est qu’ils deviennent comme des petits enfants et leur seul guide vers la simplicité de l’enfance, c’est Marie. Le Carmel, leur dit-il, ne peut se vivre qu’en présence de Marie. Comme la Petite Thérèse, il les lance sur une voie de confiance absolue et d’abandon, car Marie leur prend la main et veille sur ses enfants. La vocation de Marie, née dès le jour de l’Annonciation, renouvelée au pied de la Croix, c’est d’être notre mère, notre mère à tous, bien sûr, mais encore plus celle de ses enfants du Carmel et surtout celle de ses prêtres.
Comme notre père Saint Jean de la Croix, Père Marcel est non seulement un carme, mais aussi un poète. Il a une idée poétique merveilleuse : il compare le Carmel à un bateau qui vogue sur les grandes eaux de l’infini. Bien sûr, c'est le bateau de Marie : elle en est la propriétaire, la reine et souveraine. Jésus lui-même se tient au gouvernail et pilote le bateau, tandis que l’Esprit-Saint souffle sur les voiles. C’est un bateau tout blanc, il n’est pas noirci par la fumée : pour le faire marcher, on n’a besoin ni d’essence, ni de pétrole, ni de charbon, mais uniquement de confiance et d’amour. Ceux qui embarquent sur ce bateau, ce sont les jeunes regardants, les postulants. Ils ne deviendront pas tous des marins aguerris, beaucoup s’enfuiront, prendront un petit canot de sauvetage et s’ils ne se perdent pas corps et biens, ils pourront se faire prendre en charge par un autre bateau ou rejoindre la terre ferme. Mais les autres, les fidèles, fileront dans l’éternité sous le regard vigilant de Marie et sauveront l’honneur du bateau. « Heureux, nous dit-il, sont les carmes qui savent qu’ils sont sur le bateau de Marie ».
Le second volume fut préfacé dans le plus pur esprit du Carmel par le plus célèbre pénitent du Père Marcel, à savoir le cardinal Joseph Mindszenty. Il contient encore de très beaux chapitres consacrés à la dévotion à Marie, à sa gloire, à sa place au Carmel. Le Père Marcel nous rappelle qu’une seule fête centralise toute la vie du Carmel : la fête de Notre-Dame du Mont Carmel, le 16 juillet. « C’est l’alpha et l’oméga de la vie carmélitaine », explique-t-il à ses novices. Les trois derniers chapitres placés en annexe résument les principes de la vie spirituelle mariale du Carmel. Parmi toutes les conditions qui sont le signe d’une vocation carmélitaine, il en est une d’une importance capitale : aimer Marie!
Devenu conventuel de Budapest, le Père Marcel recevra en avril 1950 l’ordre de ses supérieurs de rédiger son autobiographie jusqu’à son entrée au Carmel « en insistant tout particulièrement sur l’influence que Marie avait exercée sur son cheminement ». C’est l’époque où les orages menaçants s’amoncellent sur les ordres religieux en Hongrie et le temps qu’on lui laisse pour cette rédaction est fort mesuré : à peine un mois. Dans son désarroi, le Père Marcel fait appel à Marie et cet appel se concrétisera dans une préface intitulée : « Simple prière d’un enfant », ainsi conçue :
« Ma douce Mère ! Mère du Bel Amour ! Mère de Miséricorde ! Puisque tu as jeté un regard par Ton Fils en Son Père sur ma misérable bassesse et que par eux tu as fait de grandes choses en moi durant toute ma vie, viens à mon secours dans ma détresse, car je n’ai ni force, ni courage pour mettre mon pauvre coeur à nu par stricte obéissance et surtout pour dévoiler mon amour qui fut tantôt brûlant, tantôt tiède, parfois même moribond, avant de se mettre tout à coup à flamber à jamais pour le Père, le Fils et le Saint Esprit, aussi pour toi, ma Mère :
Marie !
Toi, qui vis tout entière en Dieu et que le Verbe incarné a remplie de la plénitude la plus parfaite, vis en moi, le plus petit de tes enfants, pour que cette main qui tient la plume, ne puisse écrire autre chose que la volonté du Père et ta propre louange :
Ave Maria !
Amen ! »
Achevé dans les délais prescrits et intitulé Le Bel Amour, ce récit autobiographique se termine par un véritable hymne d’amour et de reconnaissance à la Mère de Dieu, dont nous tenons à citer de larges extraits qui nous résumeront plus que tout ce que fut la dévotion mariale du Père Marcel :
« Mère immaculée ! Ma fiancée et mon unique amour !
Je dépose la plume, car je le sens : l’oeil ne peut voir, l’oreille ne peut entendre ce que tu prépares déjà sur cette terre pour ceux que tu aimes. Non ! Ma plume n’est pas capable de décrire ce que tu as fait, depuis que tu as conclu une alliance avec moi et que tu m’as conduit sur la terre du Carmel.
Accepte donc ces lignes comme l’aveu de mon ardent amour qui s'est épanché en faibles mots humains. Car je t’ai cherchée, je t’ai aimée depuis ma jeunesse... toujours, partout, en tout, jusqu’à devenir tien pour toujours, captif éternel de ton amour.
C’est Toi, en effet, qui m’as aimé la première. Tu as brillé sur moi du haut des cieux, pur rayon de lumière ! Tu m’as souri sur les cimes couvertes de neige, Marie blanche comme neige ! Pour moi tu as répandu le parfum des lys des vallées, lys des lys! J’ai couru à l’odeur de tes parfums, car tu m’attirais et je t’ai trouvée, car tu me pressais sur ton coeur, Je t’ai choisie pour fiancée, mais toi tu m’avais choisi la première. Tu as blessé mon coeur, c’est pourquoi j’ai eu soif de toi. Ton amour est un sceau sur mon coeur et sur mes bras et il me serait impossible d’en aimer une autre. Tu es venue à moi du Liban céleste, tu m’as montré ton visage, j’ai entendu ta voix et tu m’as caché dans les abîmes de ton coeur immaculé.
Ma Reine, ma Mère, ma Fiancée, je chante avec Toi le chant que Tu m’as appris : « Magnificat anima mea Dominum... »
Que te donnerai-je, ma Mère, pour tout ce que tu m’as donné ? Me donnerai-je moi-même ?! Te donnerai-je mon amour ?! Oh, Mère du Bel Amour ! Ma Mère à moi ! Ce n’est ni mon amour, ni moi-même que je te donnerai, mais le Bel Amour lui-même, Jésus ! Oui, Jésus, celui qui vit en moi : je t’aime par lui, avec lui, en lui. Qu’il en soit entièrement comme il le veut, lui : « Demeurez en moi comme je demeure en vous » (Jean, 15,4).
Comme ton coeur maternel ne cesse de me le répéter, Mère, fais que je devienne Jésus, ton Jésus, puisque c’est dans ce but que tout a été fait. Tu m’as appelé, tu m’as attiré pour que je trouve Jésus qui est la Vie. Tu me l’as donné. Et sa volonté, la volonté du Père est que tu sois ma Mère et que je sois ton fils, que je devienne Jésus, ton Jésus !
Mère, c’est l’accomplissement : cela aussi, c’est toi qui me le donnes. Oui, tout est accompli. Tu ne peux me donner plus : Jésus est le Tout, et à présent il est entièrement mien. Il vit en moi. Je te donne mon coeur pour t’aimer comme personne ne t’a encore jamais aimée... Car c’est Jésus qui t’aime en moi, ton Jésus !
J’ai fait connaître ton nom, ton amour immaculé à ceux que tu m’as confiés... C’est pour eux que je t’implore, car ils sont à toi et ceux qui sont à moi sont tous à toi, comme ceux qui sont à toi sont à moi... pour que tous ils soient uns. Comme toi, ma Mère, tu es en moi et moi en toi, ainsi ils seront uns, eux aussi... et le monde reconnaîtra que tu m as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé moi-même.
Oh, ma Mère, donne-leur le Bel Amour et le fruit du Bel Amour, la Paix, qui n’est rien d’autre que le baiser du Père et du Fils, le Saint Esprit lui-même.
Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître encore... Je t’ai cherchée depuis ma jeunesse, je t’ai aimée et je t’aime. À mon dernier soupir, je te saluerai encore :
Ave Maria !
Mais ce n’est déjà plus moi qui vis en moi, mais le Bel Amour. Oui, c'est le Bel Amour qui vit en moi, Jésus, celui qui t’a donné à moi et que tu m’as donné, l’amour en personne, l’Epoux éternel, le Saint-Esprit.
Mère Immaculée, la Trinité tout entière te glorifie et t’aime en moi : glorifie en moi la Sainte Trinité !
Gloire soit au Père, au Fils et au Saint-Esprit en toi, ma Mère et mon unique amour, comme au commencement, maintenant et toujours pour les siècles des siècles ! Amen ! »
Désormais, le Père Marcel est prêt pour la montée du Calvaire. Il va le gravir pendant seize ans en compagnie de Marie et c’est avec tous les carmes hongrois, avec tous les novices qu’il avait formés, avec tous les religieux et religieuses de Hongrie qu’il va se tenir au pied de la Croix près de la Mère des Douleurs. Pour tous, la « Grande Dame » sera leur seul soutien, leur seul réconfort.
Dans son petit « réduit » près des cuisines du couvent des carmes, où il avait été relégué, ou à l’hôpital où dans ses dernières années il passe la plus grande partie de son temps, le Père Marcel continue à « tenir la plume » pour la gloire de Marie. Ses « notes de journal » ne seront publiées que bien plus tard, en 1987. Ce « journal » est un précieux document : il nous permet de suivre l’évolution spirituelle « flamboyante » du Père Marcel dans sa vie des « catacombes ».
Ces « notes » sont datées et classées en ordre chronologique depuis mars 1953. La dernière fut écrite en mai 1966, trois semaines avant sa mort, le jour de la fête des Mères en Hongrie (c’est-à-dire le premier dimanche de mai). C’est un chant de reconnaissance qu’il élève à Marie, sa Mère :
« Ave Maria ! Mundi Regina !
La Mère !
L’enfant errait et s’égarait en terrain défendu.
Qui l’a trouvé ? Qui l’a ramené ? -Sa Mère.
Un jour, il s’est même perdu, corps et esprit.
Qui l’a sauvé ? -Sa Mère.
Tant de fois, ses larmes ont jailli :
il avait froid, il avait faim.
Qui a séché ses pleurs ? - Sa Mère.
Si souvent, il a perdu sa joie, sa gaieté, sa bonne humeur.
Qui a ramené sur son visage le sourire de jadis ? -Sa Mère.
Il s’est heurté à ce monde fou, la tête contre le mur.
Qui a réparé son vêtement déchiré
et, après une bonne semonce,
l’a remis dans le droit chemin ? - Sa Mère.
Et quand l’ont attaqué les trois fauves sauvages :
le lion de l’orgueil,
la panthère de la volupté,
la louve de la cupidité,
Qui l’a aidé à vaincre dans le terrible combat ? -Sa Mère.
Qui a surveillé ses habits partant en lambeaux
et la compagnie douteuse de ses amis ?
Qui a sauvé sa réputation attaquée
et préservé de la corruption ce fils jadis si fort ?
Sur le roc de la Foi, elle a placé son unique enfant :
oui, c’était bien elle… -Sa Mère.
Qui a prié pour la réussite de son avenir ?
Qui de coeur et d’esprit fut toujours près de lui ?
Qui a veillé au chevet de son lit de malade
en attente de la mort ?
Oui, c’était elle encore… Sa Mère.
Qui l’a toujours aimé, pour le meilleur et pour le pire?
Qui ne l’a jamais condamné ?
Qui ne lui a jamais voulu que du bien
et n’a jamais su rien faire d’autre
que de lui donner, toujours lui donner,
sans jamais rien attendre en retour !
C’était toujours elle, sa Mère !
Elle n’avait qu’un seul bonheur, oui, un seul bonheur,
même si c’était dans la douleur,
c'était de pouvoir aimer Son fils,
Et, en effet, comme elle a su l’aimer ! »
Le 29 mai 1966, trois semaines après avoir entonné son « chant du cygne » marial, le Père Marcel s’éteignait dans la souffrance, mais en paix comme un tout petit enfant dans les bras de sa Mère.
Marie-Thérèse de Dombora, o.c.d.s.
(Revue « Carmel » / 1999 - 4)
[1] Keszthely : jolie ville au bord du lac Balaton. Les carmes y possèdent un couvent et une belle église dédiée à sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Le noviciat y est maintenant installé.
[2] Nagyszombat : ville du nord-ouest de la Hongrie (aujourd’hui en Slovaquie).
[3] Beaucoup cependant resteront en prison et seront même tués. Il faut pouvoir lire les ouvrages qui ont été publiés en Hongrie sur les souffrances du Catholicisme hongrois pour comprendre ce qu’on a appelé les « compromissions » des évêques hongrois. En français, voir le livre publié par les PP. Bozsóky et Lukács aux éditions Beauchesne.
[4] Extrait du « Journal » de la fin de sa vie (« L'Étoile de la Petite Vierge Marie ») qui n’a pas encore été traduit en français.