La prière pour l’unité
au cœur de la Prière Chrétienne
-Courrier Oecuménique du Moyen Orient 19 (I-1993)7-11
Jean Corbon
Partons d’une constatation: nous ne savons pas prier et l’Esprit Saint doit nous l’apprendre sans cesse. Durant cette semaine de Prière universelle pour l’unité des Eglises, cette constatation est encore plus urgente: Jésus prie sans cesse le Père pour cette unité (Jean 17) mais nous ne savons pas être unis à lui dans cette Prière. Si nous reconnaissons humblement cela, nous pouvons entendre trois questions et nous décider à y répondre:
Pourquoi prier pour l’unité ?
Quelle est la Prière de Jésus pour l’unité ?
Comment prier avec lui?
I. Pourquoi prier pour l’unité?
Afin d'aider l’Esprit Saint à purifier nos coeurs, soyons attentifs aux trois mots de cette question:
"pour l’unité", mais quelle est cette unité recherchée?
"Prier", mais que vient faire la Prière dans cette recherche de l’unité ?
Enfin "pourquoi", c'est-à-dire pour quels motifs prions-nous, on ne prions-nous pas pour l’unité?
1. L’unité à laquelle nous aspirons est celle du "Paradis perdu" que le Christ nous donne dans "le Royaume qui vient". Elle touche le drame le plus profond de L’homme. Un rabbin, à qui son enfant demandait: "Pourquoi les hommes sont-ils tous différents?", répondit: "Parce qu'ils sont tous à l’image de Dieu". Le drame de l’humanité est le refus de la différence. Le péché est une relation manquée (Khata'a: manquer le but visé). Là ou la différence est méconnue ou refusée se dresse la division, parce que "je" n'accepte pas "l’autre" tel qu'il est, mais seulement en fonction de mon "moi". Cette tragédie se joue tous les jours et à tous les niveaux: les parents, les enfants, la profession, la nation et les relations internationales.
Or dans ce drame Dieu est engagé. Le Dieu vivant et vrai est Père, Fils et Saint Esprit: un dans sa nature, différent dans les Personnes. Son unité n’est pas une pauvreté arithmétique (la moitié de deux ou le tiers de trois), ni une fusion impersonnelle (tawhid), mais une plénitude de Communion: "Gloire à la sainte, vivifiante, consubstantielle et indivisible Trinité, en tout temps, maintenant et à jamais dans les siècles des siècles! Amen." C'est à son image que tous les êtres humains sont créés, d’une seule et même humanité, différente dans chaque personne. Mais comment parvenir "à sa ressemblance", alors que le virus de la division est tapi dans nos coeurs? Nous aspirons à l’unité mais nous ne la trouvons pas tant que nous la confondons avec la disparition des différences ou l’absorption de "l’autre" en "moi". Il y faut une guérison, un salut, une libération.
Ce salut emplit toute l’histoire, il est le "dessein d'amour" de notre Père qui veut "ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ" (Ephésiens 1, 9-10). En assumant notre humanité, le Fils unique du Père a pris sur lui notre mort, notre division. "pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu disperses" (Jean 11, 52). Le Christ ressuscité est "la Tête du Corps, c'est-à-dire de l’Eglise... Par lui, Dieu vent se réconcilier tous les êtres, en faisant la paix par le sang de sa croix" (Colossiens 1, 18-20). L'Eglise est ce grand don de l’unité donné par le Père à ceux qui croient en son Fils: dans l’Esprit Saint les baptises sont en "Communion avec le Père et son Fils, Jésus-Christ" (1 Jean 1,3). Alors, comment répondons-nous à ce don merveilleux?
Parce que nous sommes encore pécheurs et capables de division, nous avons à nous "appliquer à conserver l’unité de l’Esprit" (Ephesiens 4.3) à trois niveaux: 1) entre baptisés, dans chaque Eglise locale (famille, paroisse, diocèse): c'est le combat quotidien de l’amour; 2) entre Eglises qui ne sont pas en pleine communion de foi: c'est le sens du mouvement œcuménique; 3) mais "afin que le monde croie" (Jn 17, 21), car l’Eglise est "dans le Christ, comme le sacrement qui opère l’union intime avec Dieu et l’unité de tout le genre humain" (Lumen Gentium n. 1). Voilà le mystère d'unité qui nous est confié afin que tous les hommes soient sauvés.
2. La Prière est essentiellement liée au drame de l’unité pour trois raisons principales qui valent spécialement pour le service oecuménique:
• parce que la Prière, vie du coeur de l’homme nouveau, peut seule guérir la division qui est l’œuvre du "vieil homme". Entre personnes comme entre Eglises, la division provient de la recherche de l’intérêt et du prestige, de la volonté de dominer, de la méconnaissance et du mépris de "l'autre". Or seule la Prière peut guérir la division parce qu’elle est Communion vivante à notre Père et à ses enfants.
• parce que tout le travail pour L’unité dont nous parle le Décret de Vatican II sur l’oecuménisme (U.R. nn. 6-12) reste stérile s'il n’est pas fécondé par l’Esprit Saint. Or la Prière est l’adhésion du coeur à l’action de l’Esprit Saint dans l’Eglise.
• parce que le travail fondamental pour L’unité des Eglises consiste dans la conversion du coeur des membres de chaque Eglise et dans le retournement de leur mentalité. L’ignorance peut être guérie par l’information et le dialogue, la méfiance par des preuves de confiance. L'autosuffisance par une collaboration sincère, mais les blessures issues du passé sont telles que les meilleures psychothérapies ne peuvent les guérir. Devant de telles situations, seule la Prière obtient tout, espérant contre toute espérance, parce qu'elle adhère à la volonté aimante de notre Père.
3. Ont peut alors comprendre pourquoi nous prions on ne prions pas pour L’unité des Eglises.
• Il est évident que la Prière oecuménique concerne directement l’unité des Eglises entre elles, c'est-à-dire le progrès de leur Communion dans la foi (et, à la mesure de celle-ci, dans les sacrements de la foi), dans la charité, dans la réconciliation, dans le témoignage du Christ et dans le service commun de tous les hommes. Cette Prière pour l’unité des Eglises va plus loin que la Prière pour l’unité des chrétiens, puisque celle-ci serait toujours nécessaire même si toutes les Eglises retrouvaient leur Communion plénière.
Il est aussi évident que l’unité des Eglises, demandée dans la Prière, ne signifie nullement un front commun, offensif ou défensif, contre qui que ce soit. Elle est au contraire tout ouverte vers le service et le salut de tous les hommes.
* Alors, pourquoi prions-nous si peu (ou pas du tout) pour L’unité des Eglises? Pour nous aider à examiner notre conscience devant le Seigneur voici quelques motifs qui nous font omettre de prier pour l’unité:
a. nous ne sommes pas convaincus qu'être chrétien c'est "être d'Eglise" et pas seulement "dans l’Eglise". Ma main est "de" mon corps et pas seulement "dans" mon corps. La division entre Eglises est une blessure du Corps du Christ. Si je vis réellement "de" son Corps, je ne peux pas ne pas en souffrir et ne pas tout faire pour guérir cette blessure. D'abord et toujours en étant uni à la Prière de Jésus pour cette unité.
b. nous ignorons cette merveille de l’Esprit Saint qu'est le mouvement œcuménique au 20ème siècle. Si nous en avons entendu parler et que cela semble ne pas nous concerner, voir le motif précédent (a).
c. nous ne connaissons pas le renouveau suscité par le IIème Concile du Vatican, en particulier l’engagement de l’Eglise catholique dans le mouvement œcuménique et les exigences qu'il implique, spécialement pour la conversion du cœur et la Prière.
d. nous avons oublié que l’un des motifs fondateurs de l’Islam a été la division des Eglises dans notre région, ce qui confirme bien la Prière du Seigneur: "Qu'ils soient un, afin que le monde croie que tu m'as envoyé" (Jean 17, 21), mais par la preuve du contraire.
e. certains cessent de prier pour L’unité sous prétexte que rien n'avance. Ils ont travaillé à l’unité avec des vues humaines, alors que le service de l’unité, comme de l’Evangile, "n'est pas à mesure humaine" (Galates 1. 11).
II. Quelle est la Prière de Jésus pour l’unité?
Nous pouvons prier notre Père parce qu'il a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils qui crie ‘Père’ (Galates 4,7). Dès lors, quand nous prions du fond du coeur, c'est Jésus qui prie avec nous et nous avec lui. Mais avons-nous cherché à entrer vraiment dans "sa" Prière? Celle qu'il nous a enseignée (Notre Père) ne peut devenir notre Prière (et pas seulement "ma" Prière) que si nous écoutons "sa" Prière, celle que nous rapporte s. Jean au chapitre 17 et qui dilate les mouvements de fond du sermon sur la montagne (Matthieu 5-7): le saint Nom, le Règne, la Volonté ou l'oeuvre d'amour du Père, l’aujourd'hui de Dieu, le pardon, le combat contre la tentation, la libération du Mal, la Gloire de Dieu qu’est la Béatitude de l’homme...
Jésus prie ainsi après nous avoir donne le sacrement de sa Paque et avant de la vivre dans sa chair. C'est la Prière de son Heure, cette Heure ou est advenu, une fois pour Toutes, l’Evènement de notre saint. Cet Evènement ou Jésus est vainqueur de la mort ne passe pas, il demeure et agit dans notre monde: "sa Prière qui nous en révèle le mystère ne passe pas non plus, Jésus la prie sans cesse, au-delà des mots, devant le Père, pour nous tous et pour tous les humains. Or cette Prière, à travers différentes expressions, est une action de grâces et une imploration pour l’unité plénière dans la Communion avec la Trinité Sainte.
Comprenons bien ceci: par sa Mort et sa Résurrection, son Ascension et l’effusion de l’Esprit Saint, Jésus accomplit en lui-même le retour à l’unité de tous les enfants de Dieu; le Royaume est ouvert, aimer devient possible, l'Eglise est l’icône de la Communion à la Trinité Sainte... mais tout commence pour nous par notre réponse à ce don d'unité, et cette réponse concerne chaque baptise et chaque Eglise locale. C'est de notre coté, unis au Christ, que l’accomplissement de cette grande Pâque est à réaliser. C'est le sens de chaque liturgie eucharistique: la Paque de la Tête y devient celle de tout le Corps, parce que "célébrer" la Paque du Seigneur signifie pour nous "l’accomplir", l'actualiser dans notre vie pour les "autres". Cet Evénement unique qui porte toute l’histoire devient événement de salut pour nous, non seulement durant la liturgie eucharistique mais doit se poursuivre sur l’autel du cœur par la Prière. Or c'est la Prière de Jésus pour l’unité, la Prière de son Heure, qui passe alors en nous pour que nous vivions avec lui l’Evénement de cette Heure: aimer comme Lui nous aime et que nous sommes aimés du Père, afin que tous soient vivifiés par ce même amour. C'est le coeur de la Prière de Jésus.
III. Comment prier avec Jésus pour l’unité?
Si nous avons un peu compris par le cœur ce qu'est le désir passionne du Christ pour que tous ses disciples soient un, afin que tous les hommes vivent de son amour, il est évident qu'une semaine de Prière pour l’unité ne peut être qu'un rappel et un stimulant. On ne peut pas se limiter à huit jours par an. Il y a aussi chaque dimanche, Jour du Seigneur et de l’assemblée ecclésiale: chaque Eglise y vit le sacrement de l’unité, comment ne pas l’actualiser ensuite dans la Prière? Nous pourrions être davantage attentifs, dans la liturgie eucharistique du dimanche et des autres jours, au moment de l'épiclèse: c'est alors que tout ce que nous proclamons dans l'anamnèse - tout ce que le Christ a accompli pour nous - est actualisé par l’Esprit Saint afin que nous y participions. Les intercessions qui suivent étendent cette effusion de l’Esprit Saint sur le monde entier, à commencer par l'Eglise locale et le désir ardent de l’unité plénière entre toutes les Eglises locales. C'est en effet dans la mesure ou nos Eglises se préparent à recevoir le don plénier de l’unité qu'elles seront transparentes à l’Amour dont le Christ aime tous les hommes pour qu'ils en vivent.
Jésus nous demande souvent de prier sans nous lasser. La Prière du coeur est toute simple, toujours possible puisque l’Esprit Saint est là, toujours en nous, il suffit de le vouloir, humblement et dans la confiance. Des que notre coeur (pas nos idées ni nos émotions, mais notre coeur) se décide à répondre à l’Esprit Saint, celui-ci nous fait entrer dans le saint Nom du Seigneur Jésus. Invoquer "Jésus", aussi souvent que l’on respire, ne nous distrait pas de nos occupations mais anime tout ce que nous faisons. On est alors uni à Lui: "ce n’est plus 'moi’ qui vis, mais Lui qui vit en 'moi’" (Galates 2,20). On est avec lui devant le Père et pour les autres.
Nous sommes "d'Eglise", ici au Liban, co-responsables de la Communion des Eglises et de leur mission auprès de tous. Dans la Prière du coeur, répétons souvent avec Jésus: "Père, garde en ton Nom ceux que tu m'as donnes... Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi... Que l’amour dont tu m'as aimé soit en eux" (Jean 17, 11, 21, 26).
Enfin, soyons unis à la sainte Mère de Dieu, notre Mère, aux noces de Cana et au pied de la Croix: "Ils n’ont plus de vin" (Jean 2,3). Le vrai vin, le fruit de la vigne, nous est donné dans le Sang du Christ afin que nous portions pour nos frères et nos soeurs en humanité "le fruit de l’Esprit: amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi" (Galates 5, 22-23). C'est le thème de cette semaine, cette année: que cette Prière anime tous les jours de notre année et nous serons de fidèles serviteurs de l’Unité.