(Ce texte est tiré du site : www.ocd.pcn.net\)
LES GRANDES LIGNES DE LA SPIRITUALITÉ SANJUANISTE
José Vicente Rodríguez ocd
Salut et Introduction
Bonjour à vous, Père Général, et à vous tous, mes Frères dans le Carmel!
Je viens à cette assemblée pour y accompagner saint Jean de la Croix, qui avait envie d'y venir pour vous saluer, et aussi pour vous rappeler, en tant que Père et Frère aïné, quelques éléments importants de sa vie et de sa doctrine, dans l'intention de vous aider à mieux réussir ce retour à l'essentiel que l'Ordre étudie actuellement, sur la base de l'Instrumentum Laboris que nous connaissons, et qui va demander votre travail au cours des prochaines journées capitulaires. Aussi notre Saint a-t-il le droit - je dirais même: le devoir - d'assister au Chapitre Général, étant donné que "quand N.Ste Mère a voulu réaliser son projet, la divine Providence lui a donné St Jean de la Croix pour compagnon" (CC 11) (1). Et d'ailleurs il a déjà l'expérience du Chapitre Général,ayant assisté lui-même aux trois premiers Chapitres du Carmel Déchaussé, en 1588, 1590 et 1591, après être intervenu personnellement dans tous les Chapitres de la Réforme: 1581,1583, 1585, 1587, et dans les deux assemblées carmélitaines moins officielles de 1576 et 1578.
Dans les Constitutions de l'Ordre, il nous est rappelé que: "La vie et l'expérience spirituelle de notre sainte Mère ont été ordonnées par Dieu pour faire d'elle la maîtresse et le modèle lumineux de notre vie. Par ailleurs, il nous faut regarder notre Père saint Jean de la Croix comme la vivante image du vrai Carme; il peut nous redire la parole de l'Apôtre: "Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ" (1 Co 4,16; 11,1); car dans sa vie sa conduite et son enseignement, la vocation du Carmel rénové brille d'un vif éclat (CC n.11).
Partant de cette donnée fondamentale où nous voyons en
lui l'image vivante, l'icône et le modèle de notre identification, nous
pouvons préciser les lignes maîtresses de sa spiritualité; puis à partir de
ces lignes bien dessinées, nous pourrons répéter l'invitation qu'il nous
adresse à l'imiter, ou si nous préférons, à lui ressembler comme des fils
qui doivent ressembler à leur père. Et je dis bien: ressembler, et non pas
copier servilement, ce qui serait tout autre chose.
I. LIGNES MAÎTRESSES DE LA SPIRITUALITÉ SANJUANISTE
Nous découvrons les lignes maîtresses de sa spiritualité, si nous scrutons sa vie et si nous parcourons son magistère oral et écrit. A partir des éléments et des évènements de sa vie, sa doctrine peut s'éclairer, tandis qu'en revanche sa doctrine éclaire sa vie, nous ouvrant par là un chemin qui permet de connaître plus amplement et plus sûrement sa biographie intime.
La vie de Jean de la Croix ne fut pas bien longue: 49 ans. Une vie peu conditionnée par la géographie, bien qu'il ait parcouru quelques 27 000 kilomètres dans le cadre de la péninsule ibérique. Or, si les kilomètres de ce temps comptaient autant de mètres que ceux d'aujourd'hui, ils s'avéraient plus longs et plus fatigants, vu l'état des chemins et la qualité des moyens de transport. Peu de géographie donc, mais beaucoup d'histoire et de doctrine, dont l'Ordre peut maintenant faire son profit, et le fera de plus en plus à l'avenir, j'en suis persuadé.
Quel doit être notre critère pour aborder la vie de Jean de la Croix?
Personnellement, j'aime considérer la vie de notre saint à partir d'un grand principe formulé par N.M. Ste Thérèse. Dans une lettre adressée à Marie de St Joseph, la célèbre Prieure de Séville et de Lisbonne:"Vous devez être maintenant une personne accomplie, avec tous vos travaux" (= avec les souffrances endurées) (Lettre du 1er février 1580, n.5). Un tel jugement de valeur au sujet de la souffrance, des épreuves et des travaux pour ce qui touche à la formation de la personnalité atteint un grand sommet dans le cas de Jean de la Croix, et s'applique bien à sa personne, surtout aux yeux de la sainte, et spécialement quand son premier Déchaux a dû affronter la prison de Tolède de dècembre 1577 à août 1578. - Et elle n'a rien su de la dernière persécution endurée par le saint; sinon, je me demande ce qu'elle aurait dit - Le fait est qu'après s'être tant préoccupée pour le faire localiser, puis libérer de son cachot, quand elle le retrouve libre et qu'elle apprend ce qu'il a pu souffrir, Thérèse en arrive à avouer: " Je ne mérite pas assez pour pouvoir souffrir autant que Fray Jean" (Lettre à Roque de Huerta, fin octobre 1578).
La prison a marqué un sommet. Mais l'apprentissage voulu
pour la formation de cette grande personne que nous connaissance a dû se
commencer dès la plus tendre enfance et se poursuivre jusqu'à la mort. Pour
nous en tenir aux souffrances qui ont marqué la vie du saint, signalons:
- son enfance d'orphelin, après la mort de son père;
- la pauvreté en famille, pour ne pas dire la misère:
- l'errance à travers sa région, en compagnie de sa mère, pour chercher un
moyen de subsistance digne.
- une fois admis au collège "los
Doctrinos" de Medina
del Campo, après avoir travaillé comme infirmier
à l'hôpital de "las bubas" qui était tout
simplement un établissement pour syphilitiques et malades en phase
terminale, il doit ajouter à son attention aux malades son propre travail
d'étude, plus une nouvelle épreuve assez spéciale: aller par les rues
demander l'aumône aux clients de la foire et aux gens de la ville: ceci pour
son collège d'abord, pour ses malades ensuite. Or cette mission de demander,
de mendier "pour l'amour de Dieu", est toujours désagréable, et nous savons
comme elle est exposée aux mépris et aux paroles dures, même quand sa raison
est justifiée.
- devenu Carme Déchaux, c'est alors qu'il voit les épreuves se multiplier pour lui, et c'est à la mesure de ces épreuves qu'il fait de plus en plus sa personne, qu'il s'enrichit de plus en plus en expérience et en sainteté. nous connaissons tous l'aventure de la prison, à laquelle nous avons déjà fait allusion. Neuf mois de cachot, avec tout ce que peut comporter une solitude aussi solitaire. Et rappelez-vous sa dernière maladie, avec l'ignoble persécution de Diego Evangéliste en 1591. En fait, c'est constamment qu'il a vécu la science de la croix, celle-là qui chez lui devait se convertir en théologie, en sagesse, en mystique de la croix, comme l'a vu avec perspicacité Edith Stein. Dès le prologue de son ouvrage La science de la Croix, en effet, Edith note clairement que le message de la croix constitue la clé pour "comprendre St Jean de la Croix dans l'unité de son être, tel qu'il se manifeste dans sa vie et dans ses écrits, et ceci d'un point de vue qui permet de saisir pleinement" cette unité et cette personnalité.
L'aspect le plus positif de cette situation existentielle marquée d'épreuves et de croix s'éclaire magnifiquement à partir de la strophe 36 de son Cantique Spirituel. Pour commenter le vers: Entrons plus avant dans l'épaisseur, le saint signale que cette épaisseur est la vie même de Dieu, gonflée de richesses incompréhensibles. où la sagesse et la science de Dieu sont immenses et profondes (n.10). Mais par cette épaisseur où l'on désire entrer, il faut aussi entendre, et avec justesse, "l'épaisseur et la multitude des travaux et des tribulations où l'âme est avide d'entrer, dans un sens où la souffrance lui devient très savoureuse et très profitable; car la souffrance est le moyen d'entrer plus profondément dans l'épaisseur de la délectable sagesse de Dieu (n.12)
Jean de la Croix s'est enfoncé dans l'épaisseur de la sagesse divine en même temps qu'il s'avançait dans l'épaisseur de la croix, parce que, comme il le dira lui-même, "une souffrance plus pure attire une connaissance plus intime et plus pure" (CB 36,13). Ayant expérimenté lui-même ces deux épaisseurs, il est en mesure de nous léguer le patrimoine de sa doctrine spirituelle dans toute sa richesse.
Quelles seront donc les lignes maîtresses de cette spiritualité sanjuaniste?
Il n'est pas difficile d'établir la liste ou le résumé des éléments les plus significatifs et les plus constamment présents dans les livres du saint, car il sont, chacun à sa façon, à la base de la doctrine, de l'exposé et du message qu'ils nous transmettent.
J'énumère les suivants.
1.- Spiritualité de l'amour et du théologal
2.- Spiritualité ecclésiale
3.- Spiritualité christologale
4.- Spiritualité nuptiale
5.- Spiritualité biblique
6.- Spiritualité anthropologique
7.- Spiritualité humaniste
8,- Spiritualité apostolique
9.- Spiritualité de libération et de liberté
10-Spiritualité de transcendance et d'immanence
11-Spiritualité du quotidien.
Il est clair que je ne vais pas vous fatiguer en vous exposant tous ces points. Je vais seulement en choisir quelques-uns, mais en commençant par vous dire qu'entre tous les aspects mentionnés on trouve un peu de ce qui se produit entre les vases communiquants; et c'est ainsi que les enseignements recueillis de chacun de ces points en arrivent à se fondre en un seul message, une exhortation unique.
1. Spiritualité de l'amour et du théologal.
Jean de la Croix connaissait très bien la dispersion psychologique et morale qui affecte la personne humaine.A travers ses enseignements, il voudrait réunifier toutes les énergies mises par Dieu dans la nature humaine. Il sait que la plus grande force intégrante sur laquelle l'homme peut compter, c'est l'amour. Aussi n'hésite-t-il pas à orienter tout son magistère vers la conquête et la possession de l'amour. Voilà pourquoi, dans son désir de simplifier le cheminement spirituel vers Dieu, il veut devenir essentiellement un maître et un guide pratique en matière d'amour.
Aussi, quand il commence à parler de la nuit active de la volonté, il nous surprend par sa prise de position: tout ce que je peux enseigner, tout ce que l'homme spirituel doit faire et vivre, se trouve écrit dans le Deutéronome, au chap.6, v.5: "Tu aimeras ton Seigneur Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force" (3 M,16,1). Et ici, de même que dans les autres occasions où il citera ce texte du précepte de l'amour, il appelle immédiatement le texte biblique du Psaume 50, tel qu'il le lisait dans la Vulgate: "Fortitudinem meam ad te custodiam", qu'il traduit: "je garderai ma force pour toi". Et s'il s'y appuie, c'est pour souligner énergiquement (quoique l'orientation biblique ne porte pas sur la force de l'âme, mais sur Dieu qui est sa force) comment "la force de l'âme consiste dans ses puissances, ses passions et ses appétits, et tout cet ensemble est soumis à la volonté". Quand donc la volonté sait orienter à Dieu tout ce potentiel humain en le détournant de tout ce qui n'est pas Dieu, "alors elle garde la force de l'âme pour Dieu, et en arrive ainsi à aimer Dieu de toute sa force" (ibid,2).
Si déjà, en nous parlant de la nuit active de la volonté, il réduit tout à la charité, à l'amour, il n'est pas moins explicite sur la même réduction quand il parle de la nuit passive de l'esprit. Car cette nuit passive de l'esprit, où se réalise en plénitude la notion de nuit obscure, est envoyée par Dieu, pour que l'âme, se centrant et se concentrant en Dieu avec un amour total et absolu, "emploie toutes ses forces et sa vigueur en cet amour, et en arrive ainsi à observer vraiment le premier commandement. Or celui-ci, sans rien mépriser de ce qui est humain, sans rien exclure de cet amour, nous dit: tu aimeras Dieu de tout ton coeur, de tout ton esprit, de toute ton âme, et de toutes tes forces (Dt 6,5)".
C'est ici l'un des textes les plus riches de Jean de la Croix, où il exalte le mieux la dignité de l'homme. Il y souligne, en effet, comment l'union à Dieu s'obtient sans rien mépriser de ce qui est de l'homme, sans rien exclure de son amour. Autrement dit: il ne sera jamais question de sous-estimer, de détruire ou d'exclure quoi que ce soit d'humain, mais de tout assumer, et entièrement. Ce qui donc est exclu de cet accueil et de cette sublimation est uniquement ce qui n'est pas humain, ce qu'en un mot nous appelons le péché. Le péché qui ne peut contribuer à faire l'homme ni à le définir en son être, alors qu'il en a tant commis et qu'il en commet encore,avec tant d'erreurs et de maladresses (cf. "Florecillas de S.Juan de la Cruz,p.183).
Pour donner toute sa force à cette spiritualité de l'amour, et pour saisir la dynamique que doit maintenir l'amour de Dieu dans le cheminement spirituel dessiné par Jean de la Croix, il nous faut y ajouter ce quelque chose, ce je ne sais quoi qui lui est assuré par l'intervention, la réalisation de ce que nous désignons sous le nom de enamoramiento (passion d'amour); comme le dit notre saint, la personne humaine, doit avoir l'âme enflammée de ses amours. Ceci devient une clé pour lire, non seulement le Cantique Spirituel, mais toute la doctrine sanjuaniste. C'est clairement dit dans la Montée du Carmel I,14,1: "...l'âme a besoin, non seulement d'avoir l'amour de son Epoux, mais d'être enflammée d'amour"; et enflammée d'amour veut dire : amoureuse. Il sera donc besoin, ajoutera-t-on "d'une autre inflammation d'un meilleur amour, qui sera celui de l'Epoux".
Dans le titre de ce paragraphe, j'ai ajouté l'adjectif théologal, dans l'intention de préciser que l'itinéraire de l'amour n'est pas fait seulement de charité, mais aussi de foi et d'espèrance, comme on peut le voir dans la synthèse faite de ces trois vertus en II M.ch.6 et II N ch.21; et l'entendre affirmer de façon catégorique: "ces trois vertus théologales vont ensemble" (II M 24,8; cf II M 29,6). Ceci veut dire qu'elles agissent de concert dans la vie spirituelle; par conséquent, là où cette vie existe, un acte de foi est en même temps un acte d'espérance et de charité, un acte d'espérance est en même temps un acte de foi et de charité, comme un acte de charité est en même temps un acte de foi et d'espérance. On est impressionné par le programme théologal de la lettre où l'auteur invite "à marcher par le chemin tout clair de la loi de Dieu et de l'Eglise, à y rester en foi obscure et vraie, en espérance assurée, en charité totale, attendant tous nos biens uniquement par là, et vivant ici-bas comme des pélerins, des pauvres, des exilés, des orphelins qui restent à sec, sans chemin et sans rien, espérant tout de l'au-delà" (Lettre du 12 octobre 1589, à Dona Juan de Pedraza).
Et si quelqu'un ne voit pas clairement comment Jean de la Croix, loin de se cantonner dans un précepte d'amour à Dieu, exige également l'amour du prochain, Il pourra lire la strophe 13ème du Cantique B, où il est parlé des fiançailles spirituelles, pour se demander finalement comment il est possible d'atteindre à cette perfection dans l'amour. La réponse est la suivante: "Et pour continuer (c'est-à-dire: pour parvenir à une si grande charité), il faut s'exercer dans ce que dit l'Apôtre: la charité est patiente, elle est bienveillante, etc.." c'est tout le texte de l'hymne à la charité de 1 Cor 13, 4-7 que nous retrouvons. Voilà comment notre saint parle de la charité, de l'amour fraternel que nous devons avoir les uns pour les autres; c'est l'amour même avec lequel nous aimons le Christ, notre frère.
Cette ligne de l'amour et du théologal est la première, la plus importante. Les autres orientations ne seront pratiquement que des variations ou des modulations sur cette mélodie. Et puisqu'en ce Chapitre Général on désire revenir à l'essentiel, voici bien ici le plus essentiel, déjà pour la vie de chaque chrétien, mais combien plus pour la vie de chaque religieux, de tout Carme Déchaussé.
2. Spiritualité ecclésiale
L'objectif primordial et total de tout le magistère sanjuaniste est dans l'union à Dieu. Dès les premières lignes de la Montée du Carmel, là où il choisit et précise son langage, on le voit échanger le mot perfection contre celui de union de l'âme avec Dieu (Montée, argument de l'ouvrage), comme pour faire comprendre à son lecteur que l'union à Dieu est quelque chose de bien plus personnel, plus relationnel, que la simple perfection. C'est ainsi que sont identifiés dès le départ les deux protagonistes de toute la doctrine, comme ils le sont de toute la vie spirituelle: Dieu et l'homme, les deux amants dont il sera ajouté bien clairement: l'amant principal est DIEU (CB 31,2).
C'est en approfondissant cette réalité relationnelle que l'auteur a découvert le plus profond de l'Eglise de Dieu. Comme Paul VI l'a souligné avec force, "la réalité de l'Eglise ne s'épuise pas dans sa structure hiérarchique, dans la sainte liturgie, dans les sacrements, dans l'articulation de ses institutions; son essence intime, la source originelle de l'efficacité avec laquelle elle sanctifie les hommes, se situe dans son union mystique avec le Christ" (Paul VI, séance de clôture de la 3ème session du Concile; 21 nov.1964. AAS,56 (1964) 1014).
Si l'union parfaite avec Dieu constitue d'une part le noyau central , l'essence intime de l'Eglise, et d'autre part l'aspiration la plus haute de la vie spirituelle, on comprendra que Jean de la Croix,quand il traite de l'union avec Dieu, parle équivalemment de l'Eglise. De cette Eglise qui, selon le Concile, "est dans le Christ comme un sacrement, c'est-à-dire comme un signe et un instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain" (LG 1). Constituée par Dieu "afin d'être pour tous et pour chacun le sacrement de cette unité salvifique des hommes dans le Christ, l'Eglise est le sacrement universel du salut" (LG 48) "qui manifeste en même temps qu'elle réalise le mystère de l'amour de Dieu pour l'homme" GS 45). De l'efficacité ecclésiale qui naît d'un tel amour, c'est-à-dire de cette substance, cette essence,cette raison d'être de l'Eglise, Jean de la Croix parle merveilleusement dans une remarquable strophe de son Cantique B, la 29ème: que si donc au pré public..., et c'est pour proclamer:" à quel point un tout petit peu de cet amour est profitable et important pour l'Eglise", quand il est pur et parfait (CB 29,2). Et l'auteur ajoute que toute activité apostolique, même chez ceux qui ne seraient pas arrivés aux grandes hauteurs, sera toujours profitable à l'Eglise dans la mesure où elle jaillira d'une rencontre avec Dieu et donc de la vie d'oraison de ceux qui sont chargés de distribuer la parole et les mystères divins (ibid 3).Pour entrevoir les richesses intérieures enserrées dans les écrits sanjuanistes et les applications pratiques qui découlent de ce magistère, rien de meilleur que de se fixer sur l'identification proposée: union de l'âme avec Dieu comme principal sujet sanjuaniste, et union mystique au Christ comme essence intime de l'Eglise. Je vous propose un exemple éclairant: quand Jean de la Croix dénonce les désastres causés dans la vie spirituelle des personnes, autrement dit dans leur vie d'union à Dieu, par des directeurs incapables, il n'en reste pas au dommage souffert par telle ou telle personne, mais il y voit un dommage ecclésial, un préjudice pour toute la société ecclésiale. Quand on voit encore des gens penser que la doctrine de Jean de la Croix est trop individualiste, trop personnaliste, on peut répondre que rien n'est plus faux. On remarque plutôt largement le contraire, quand on voit comme il commente la vers de sa strophe 30ème Nous ferons les guirlandes en expliquant:" ce vers s'applique très bien à l'Eglise et au Christ à qui l'Eglise, comme son Epouse, est en mesure de dire: nous ferons les guirlandes; entendant par ces guirlandes toutes les âmes saintes engendrées par le Christ dans l'Eglise" (CB 30, 7). C'est ainsi qu'il applique tout son langage d'âme épouse à l'Eglise Epouse, en donnant à sa doctrine sa dimension ecclésiale la plus pure, montrant comment les joies des âmes sont des joies ecclésiales, tout comme les dommages des âmes sont les dommages et les désastres de l'Eglise. Et quand il évoque la joie du Christ: "cet amoureux Pasteur et Epoux de l'âme, il est admirable de voir le plaisir qu'il éprouve et la joie qu'il a quand il trouve une âme conquise et perfectionnée à ce point, posée sur ses épaules et saisie de ses mains en cette rencontre et cette union si désirable". Mais ce Bon Pasteur ne garde pas cette joie pour lui seul; il convoque l'Eglise entière pour faire "les anges et les âmes saintes partager sa joie" (CB 22, 1). Dans ces perspectives, on comprendra parfaitement que tout notre apostolat, toutes les attentions spirituelles que nous pouvons accorder à une âme, aient une dimension ecclésiale; et voilà bien pourquoi nous devons y appliquer le plus grand soin.
Pour terminer ce paragraphe, je veux encore souligner quelque chose d'important. Si la doctrine de jean de la Croix en matière d'union à Dieu est si excellente, son magistère ecclésial l'est tout autant et pour la même raison. L'ecclésiologie la plus profonde qui se préparait à naître des enseignements du Concile Vatican II se trouvait déjà écrite ante litteram par le Docteur mystique qui, plus encore qu'un enseignant qualifié, a été un témoin expérimenté de cette réalité ecclésiale tellement vitale et existentielle. Et comme le disait une fois pour toutes Paul VI le 2 octobre 1974: "l'homme contemporain ècoute plus volontiers les témoins que les maîtres; et s'il écoute les maîtres, c'est parce qu'ils sont témoins". C'est ainsi qu'il faut écouter Jean de la Croix: maître parce que témoin (cf,José Vicente, Rev. De Espiritualidad 49 (1990), 495).
3. Spiritualité christologale
J'emploie le mot christologal, et non christologique. Christologique garde une tonalité abstraite, tandis que christologal apparaît plus vital, plus concret, tout comme théologal s'avère plus concret que théologique, plus personnel. Je dis ceci, sans oublier que certaines langues ignorent ces différentes nuances dans leur vocabulaire.
Pour préciser ce type de spiritualité, outre ce que nous avons trouvé dans la spiritualité ecclésiale où le Christ se présente comme l'Epoux de l'Eglise, tandis que cette Eglise et les âmes qui la composent deviennent les épouses, il nous faut maintenant prêter attention à certains chapitres sanjuanistes sur la mission du Christ dans la vie du monde, des hommes et de l'Eglise. La doctrine qu'on y trouve sur le mystère du Christ dans ses diverses dimensions (cf. CB 36, 10-13; CB 37, 3-5) occupe un éventail tellement vaste que tout ce qui se réfère à lui devient la clé d'interprétation totale de tout ce magistère. Et c'est ici que nous avons la pierre de touche pour les applications et les réalisations pratiques qui vont configurer la vie spirituelle du chrétien. nous savons tous avec quelle vigueur a été rédigé le chapitre 22 du second livre de la Montée, où le début de la Lettre aux Hébreux :"multifariam multisque modis olim Deus loquens...etc." reçoit un commentaire si nerveux: " L'Apôtre donne à entendre que Dieu est devenu comme muet et n'a plus rien à dire car ce qu'il disait auparavant en partie par les prophètes, il l'a dit totalement en donnant son Fils qui est toute sa Parole" (II M 22,4). Puis l'auteur s'attaque aux prétension de ceux qui veulent encore questionner Dieu, de ceux qui réclament encore plus de révélation, comme si nous n'avions pas tout le nécessaire et le suffisant dans la personne du Christ. Or un tel comportement implique une double insulte, au Père Eternel en même temps qu'au Christ Jésus.La force expressive de ces pages est énorme, quand l'auteur, pour y exprimer sa pensée avec plus de fermeté et de précision, en arrive à rappeler que "En nous donnant son Fils comme il l'a fait, son Fils qui est son unique Parole - car il n'en a pas d'autre - Dieu nous a tout dit en une fois par cette seule Parole, et il n'a plus rien à dire" (II M 22,3). Et plus loin, malgré ce qu'il nous a dit du Père Céleste demeuré comme muet, voici qu'il le fait parler longuement, citant même les paroles du Père à St Paul. Mais c'est encore à mode de réprimande à l'adresse de quiconque prétendrait checher quelque chose en dehors du Christ. "Je vous ai tout répondu, dit-il, tout dit, tout manifesté et tout révélé, en vous le donnant pour frère, pour compagnon, pour maître, pour héritage et pour récompense (ibid, 5). C'est ce chapitre qui fut cité, avec quelques commentaires, au Concile Vatican II, au cours de la session 92 du 1er octobre 1964, par les 67 Pères conciliaires africains encouragés par leur archevêque, le futur cardinal Zoungrana; il s'agissait de corriger et enrichir le schéma de la Constitution DEI VERBUM.
4. Spiritualité biblique
La Bible est l'une des sources de ses écrits, comme Jean de la Croix le signale lui-même dans l'introduction à ses grands livres (Montée, prologue 2; CB, prologue 4; CA, prologue 4; Vive Flamme B, prologue 1; Vive Flamme A, prologue 1). C'était son livre de chevet; c'était son viatique sur les longs chemins qu'il eut à parcourir. A Lisbonne, en 1585, tandis que les Pères capitulants s'empressaient d'aller voir une trop fameuse moniale aux stigmates, le P.Jean, ouvertement sceptique à ces prodiges et les disant même frauduleux, s'en allait au bord de la mer avec sa Bible, et là se mettait à lire et méditer la Parole de Dieu.
Dans ses écrits, la présence de la Sainte Ecriture (jamais il n'emploie le mot Bible) est tellement abondante qu'il y recourt, non seulement pour forger ses grandes idées, mais aussi pour y puiser des exemples et des images qui viennent enrichir son exposé. Son Cantique Spirituel est le Cantique Spirituel d'un mystique. Certaines strophes y collent pratiquement à la lettre du Cantique des Cantiques. Ainsi, par exemple, dans la strophe 23: Ce fut à l'ombre du pommier que tu devins ma fiancée, etc...il affirme: "ce qui se trouve en ce chant, c'est à la lettre ce que l'Epoux dit à l'Epouse dans les Cantiques" (CB 23,5).
Mais bien plus que la lettre, et à travers tant de citations biblique, ce qui triomphe dans le magistère sanjuaniste, c'est l'esprit de la Parole inspirée.
Si nous prêtons attention à l'usage que Jean faisait de la Parole de Dieu en communauté, pour animer la vie de ses communautés, nous comprendrons mieux l'importance de cette même Parole biblique dans ses écrits. Ecoutons plutôt le témoignage de Fr.Jean Evangéliste, qui fut compagnon, ami et confesseur du saint: "Il était surprenant dans sa manière de parler de Dieu et d'expliquer des passages de l'Ecriture. Il n'en laissait pas un dont il ne donnât d'abondantes explications; même en récréation, il lui arrivait de passer l'heure entière et parfois bien davantage, à exposer les passages qu'on lui demandait. Sur ce sujet, on n'en finirait jamais" (BMC 10, 341). Et Fernand de la Mère de Dieu qui, après avoir vécu avec le saint dans plusieurs couvents, se trouvait être Supérieur à Ubeda quand le P.Jean y mourut, affirme: "Il avait reçu du ciel un don particulier et une autorité remarquable pour résoudre tout genre de difficulté qui surgissait dans la Sainte Ecriture" (BMC 14,144). Et le même témoin de renchérir sur l'art avec lequel le P.Jean savait éclairer "n'importe quel Psaume ou texte de la Semaine-Sainte" (BMC 14, 325). Ce que ces témoins oculaires et plusieurs autres qualifient de "don particulier" ou "art" de l'exégèse, c'est ce que nous appellerions aujourd'hui, ou appelons charisme.
5. Spiritualité du quotidien
Ici, nous retrouvons ce que prétend Juan de la Croix quand il rédige les "Précautions", où il enseigne comment vivre les vertus théologales dans la vie communautaire, avec la foi à la base de l'obéissance, l'espérance fondant la vie de pauvreté, et la charité comme idéal de chasteté.
Sous cette rubrique du quotidien, nous voyons également:
: son style d'organisation communautaire
: sa façon d'éduquer à la simplicité évangélique
: sa conception du travail
: son sens de la joie, pour mettre en fuite la mélancolie, cette ancêtre de
nos actuelles dépressions
: son attention délicate pour les malades de sa communauté, auxquels il
racontait des histoires, faisait entendre de la musique, avec une charité
jamais à court d'inventions, pratiquant ainsi ce que nous appellerions une
gélothérapie (guérison par le
rire) et une mélothérapie (guérison par
la musique)
: sa manière d'enseigner à lire et étudier la Bible comme école et chemin
pour tout amoureux de Dieu qui doit y trouver "édification.
exhortation et consolation" (1 Cor 14, 3).
: son art de corriger dans l'esprit de l'Evangile
: sa méthode pour accompagner ses religieux dans l'exercice de l'oraison,
éclairant pour chacun les difficultés personnelles qui pouvaient être les
siennes dans sa vie et son cheminement d'oraison
: sa pédagogie pour enseigner comment lire la présence de Dieu dans la
nature, etc...
etc...
: les exhortations qu'il adressait à ses Frères, surtout aux derniers moments de la journée, ne manquant jamais de donner quelque bon conseil ou de livrer quelque bonne considération. Il accordait une telle importance à cette pratique qu'il lui arrivait, après avoir dû garder le lit toute la journée pour raison de maladie, de se présenter au réfectoire à la fin de la collation ou du souper, pour assurer l'exhortation attendue. Un peu comme cette coutume des bonsoirs que St Jean Bosco a voulu pour sa Congrégation salésienne. Si bien que, sans vouloir nier les erreurs que Jean de la Croix a pu commettre et dont il était le premier conscient, nous pouvons dire que son secret pédagogique est du plus pur style thérésien, en parfaite harmonie avec le conseil que la Sainte donnait aux Prieures de ses monastères: "tâchez de vous faire aimer, afin de vous faire obéir"(Constitutions 1567-68,n.34). Le fait est que Jean fut "autant aimé de ses religieux que s'il avait été le père de chacun" (BMC 14, 12-13), déclare Martin de S.Joseph. Ainsi s'exprime l'un de ses Frère, tandis qu'un autre, Innocent de S.André, ajoute: "il traitait ses religieux comme des frères, avec une grande simplicité"; et lorsqu'il demandait quelque chose aux Frères de la communauté, il était le premier à s'y mettre (BMC 14, 64). Nous pourrions nous étendre sur bien des aspects de la vie communautaire, de la vie de chaque jour, pour voir comment le saint la concevait et l'organisait. Pensons, par exemple, au domaine de la liturgie et de l'oraison, auquel il accordait un soin tout particulier; à celui du travail; aux deux heures de récréation quotidiennes et aux détentes extraordinaires...bref, à tout ce style de vie auquel l'avait initié Ste Thérèse, quand elle l'avait entraîné, presque sequestré, pour sa fondation de Valladolid, et que là elle l'avait éduqué comme un novice tout docile, mais particulièrement "pour le genre de vie fraternelle et de récréation que nous pratiquons ensemble" (Fond. 13,5).
Tout ce que nous pourrions retrouver ici, à propos des enseignements de Jean de la Croix au sujet du quotidien, soit en paroles, soit en actes, me renvoie à N.Mère Ste Thérèse, quand on la voit elle-même, après avoir écrit des pages sublimes sur le mariage spirituel, dans les premiers chapitres de ses septièmes Demeures, atterrir au quatrième et dernier chapitre, en plein coeur de la tâche de chaque jour et de chaque instant, pour y retrouver les vertus communautaires: charité, humilité, prière des unes pour les autres, exemple mutuel, apostolat rèciproque, etc...Ainsi faisait Jean de la Croix, montrant comment garder les pieds fermement appuyés sur le sol, surtout quand le coeur s'en va vers le ciel. Dans cette ligne d'un quotidien vécu avec amour, avec fidélité, avec esprit, tous les apports de la spiritualité sanjuaniste sont appelés à se retrouver pour vivifier cette fidélité et se faire vivifier par elle. En matière de liturgie, par exemple, chacun sait comme il importe que l'activité extérieure soit une expression de l'ontérieur, en même temps qu'un chemin et un espace où la richesse intérieure est à même de s'épanouir.
II. Un modèle d'identification carmélitaine
Si nous voulons que les lignes maîtresses de sa spiritualité aient une incidence claire sur notre vie pratique personnelle et sur celle de nos communautés, il nous reste à considérer Jean de la Croix comme le type de notre identité sous de nombreux aspects. Enumérons les suivants:
1,- Modèle d'identification dans son amour de la
Parole de Dieu, de la Bible. Outre ce que nous avons vu, il suffit de
l'évoquer marchant sur les routes en récitant le chapitre 17 de
S.Jean. C'était alors sa prière préférée, pour
suivre le chemin de la prière sacerdotale du Christ. Dans la Règle du
Carmel, il retrouvait nombre de textes bibliques explicites et beaucoup
d'autres implicites qu'il commentait à ses religieux, conformément à ce qui
était demandé au Prieur par les Constitutions: "Les Prieurs des couvents
sont dans l'obligation d'exhorter et de corriger leurs religieux; ils leur
feront lire la Règle chaque vendredi, la commenteront et la feront
commenter" (Pars II,cap.5, début). Nous avons vu
comment le saint expliquait lui-même les textes bibliques à ses Frères en
récréation, laissant parfois le temps passer. Rien d'étonnant par conséquent
si certains pouvaient dire qu'ils retiraient de leurs récréations avec le
P.Jean plus de fruit que de leurs heures
d'oraison personnelle. D'ailleurs, à ces explications de Bible en récréation
s'ajoutaient encore celles du réfectoire et du chapitre conventuel.
2,- Modèle d'identification par son amour du travail,
par ce sens du labeur si fortement recommandé par la Règle
carmélitaine, qu'il s'agisse de travail intellectuel, apostolique ou manuel.
Il était exemplaire dans le travail manuel ordinaire de ses communautés,
mais aussi dans les occasions extraordinaires comme par exemple
l'aménagement d'une maison conventuelle. Pensons à
Duruelo, où on l'a vu travailler du matin au soir, à la construction
du nouveau couvent de Ségovie, pour laquelle il se fit maçon. Un des
religieux qui se trouvait alors avec lui ne cache pas son admiration en
voyant son ardeur à la tâche: "...Au plus fort de l'hiver et par une forte
neige, il s'en allait, sans même se protéger les pieds, jusqu'à la carrière
où l'on tirait la pierre pour les maçons. Qu'il neigeât ou grêlât sur son
crâne chauve et nu, c'est lui qui semblait enflammer tous les autres. Et
malgré son âge il lui arrivait, à bien des jours, de manger à une heure de
l'après-midi sans avoir déjeûné...On l'aurait
cru de bronze, plus que de chair" (Paul de Ste Marie: déclaration à
Villanueva de la Jara, 8 novembre 1614; BMC 13,
375).
3.- Modèle d'identification dans son amour de la nature et sa façon d'en user pour s'élever vers Dieu, afin de le louer et le glorifier dans un meilleur esprit d'oraison. Jean de la Croix peut en certifier sur la base d'une riche expérience: "il est des âmes qui se meuvent très fort en Dieu (entendons: dans leur cheminement vers Dieu) par les objets sensibles" (III M 24,4). L'une de ces âmes était Jean de la Croix lui-même, en tant qu'artiste et que saint; à partir du sensible, il savait monter vers Dieu, vers ce Dieu dont la transcendance, l'immanence et la condescendance devaient remplir ses livres. C'est ce même chemin d'ascension qu'il aimait enseigner à ses Frères et à bien d'autres personnes.
4,- Modèle par son engagement dans l'oraison et la contemplation. Voici une tâche tellement carmélitaine qu'il a dû s'y livrer, j'en suis sûr, et bien plus que tous ces zélotes qui commençaient alors à tirer gloire de leur retraite contemplative, leur amour de la solitude et du silence.. Pour estimer à son juste prix cet engagement au dialogue avec Dieu, rien n'est meilleur que la merveilleuse notion de contemplation définie par Paul VI au Concile, évoquant l'image même du Seigneur telle que le Concile avait voulu la retrouver: " Oui, Dieu existe, il est réel, il est vivant, il est personnel, il est providence, il est infiniment bon. Bien plus,il n'est pas seulement bon en lui-même, il est immensément bon pour nous, lui notre créateur. notre vérité, notre félicité".Puis le pape ajoutait: "de telle sorte que l'effort de fixer en Lui le regard et le coeur, que nous appelons contemplation, en arrive à être l'acte le plus élevé et le plus plénier de l'esprit, l'acte qui peut et doit toujours équilibrer l'immense pyramide de l'activité humaine" (Discours pour la session de clôture du Concile, le 7 octobre 1965).
Toute la vie de Jean de la Croix est sillonnée par cet effort contemplatif. Il en vivait lui-même, il en illuminait sa relation avec les autres, avec toutes les créatures de l'univers entier.
5.- Modèle d'identification dans l'exercice du
ministère apostolique. Apostolat envers toute sorte de personnes:
direction spirituelle de religieux, de religieuses, de prêtres séculiers
diocésains, de laïcs dans le monde, d'abord à Alcala, puis beaucoup plus à
Baeza, Ségovie et Grenade. Enseignement du
catéchisme aux paysans simples de Duruelo, puis
aux enfants du quartier de l'Ajates, près du
monastère de l'Incarnation d'Avila. Apostolat très vaste, mais souvent
spécialisé auprès des religieux et religieuses de l'Ordre, ou des membres de
divers instituts de vie consacrée. La devise qui l'orientait dans le domaine
de son apostolat était toujours: servir les personnes comme des âmes
rachetées par le sang de Jésus-Christ Notre-Seigneur,
et comme des âmes crées pour le ciel. Ceux qui ont vécu avec lui et
l'ont vu travailler dans l'apostolat affirment que "il était universel pour
tous et particulier pour personne".
6.- Modèle d'identification dans son amour pour ses
frères de communauté, dans son attention spéciale aux malades, aux
anciens, aux plus nécessiteux.A ce que nous
avons dit tout à l'heure sur ce point, je voudrais ajouter un exemple de
charité fraternelle qu'il donna peu avant sa mort. Accompagné d'un Frère, il
était en train de brûler une à une toutes les lettres qu'il avait reçues et
qui le renseignaient sur la persécution déchaînée contre lui par le P. Diego
Evangéliste. Comme son compagnon lui demandait pourquoi il agissait ainsi,
il eut cette simple réponse: "c'est pour sauver l'honneur et la
réputation de tout le monde", et pour que la charité fraternelle n'ait pas à
en souffrir.
III. Comment Jean de la Croix concevait-il
l'assistance aux réunions: Chapitres provinciaux, Chapitres généraux ?
Je me permettrai d'ajouter, en guise de conclusion, encore une référence historique aux conseils de saint. Pour nous parler sur ce sujet, Jean de la Croix préférait partir de très loin. de la formation à donner aux religieux. Sa pensée nous est transmise par le P.Elisée des Martyrs, premier Provincial du Mexique, en un texte qu'il intitule "DICTAMENES", ou "Consignes pour l'esprit". D'après son témoignage, "le P.Frère Jean de la Croix disait que, lorsqu'on forme les religieux avec une rigueur déraisonnable, ils deviennent pusillanimes et incapables d'entreprendre de grandes choses en fait de vertu, tout comme s'ils avaient été nourris parmi les bêtes fauves...Il assurait que cette formation religieuse basée sur la crainte pouvait provenir d'une ruse du démon, parce qu'alors il ne se trouvait plus personne qui osât donner un avis aux supérieurs et les contredire quand ils s'égaraient. Supposez, disait-il, que par cette voie ou par toute autre l'Ordre tombe en un tel état que, par faiblesse, par pusillanimité ou par crainte de déplaire aux supérieurs, et par suite de sortir du chapitre sans aucune charge - ce qui est une ambition manifeste - les plus graves de ses membres n'osent plus dire dans les chapitres, assemblées ou autres occasions, ce que la justice et la charité leur font un devoir de dire: tenez alors l'Ordre pour perdu et entièrement relâché". Et c'est pour renchérir: "Il vaudrait mieux, affirmait le bon P.Jean de la Croix, que des religieux qui en sont là n'eussent point fait profession dans l'Ordre, parce que dans la suite, ce ne serait plus la charité et la justice, mais le vice de l'ambition qui régirait l'Ordre". Et le voici plus dur encore: "Le mal apparaîtra dans tout son jour quand, dans le chapitre, personne ne répliquera et que tout sera concédé et accepté, chacun ne songeant qu'à emporter son morceau: ce qui est une grave atteinte au bien commun et un encouragement au vice de l'ambition. Il est donc nécessaire, disait le P.Jean, de dénoncer un pareil mal sans compassion (je crois qu'il faut lire ainsi, sans atténuer), parce que c'est un vice pernicieux et funeste à l'intéret général". Et le P.Elisée des Martyrs de nous faire remarquer: "chaque fois qu'il parlait de ces choses, c'était après avoir passé de longs moments d'oraison et d'entretien avec Notre-Seigneur".
***
Comme nous avons aujourd'hui la chance de n'être plus formés avec ces rigueurs et ces terreurs déraisonnables, il est évident qu'en suivant les bons conseils et les désirs de Jean de la Croix ici et aujourd'hui, on cherchera dans ce Chapitre Général le bien de l'Eglise et celui de l'Ordre, et la gloire de Dieu en toute honnêteté, sincérité, liberté (ou "parrésie"), en tout cela dont Jean de la Croix nous a laissé des exemples extraordinaires dans les salles capitulaires, et en dehors d'elles.
Et pour qu'aucun des capitulants, à voir les déficiences ou carences qui pourraient se rèvéler dans le monde, dans l'Eglise ou dans l'Ordre, ne cède à la tentation du découragement, nous terminerons sur une dernière parole de Jean de la Croix, concrètement sur la première "Parole de lumière et d'amour" qui nous est conservée autographe de sa main; une remarque pleine de réalisme chrétien, en même temps qu'ouverte à l'optimisme et à l'espérance. La voici: "En tous temps le Seigneur a révélé aux mortels les trésors de sa sagesse et de son esprit; mais à présent que la malice marche à visage découvert, il les révèle plus abondamment". A ce Dieu si généreux " que soit honneur et gloire in saecula saeculorum. Amen" (fin de la Vive Flamme 4,17).