Saint Thomas sur le Liban

Dominicains et Carmes

Par un étudiants carme libanais

(le 7 Mars 1914) Archive des Pères Carmes – Hazmieh Liban

 

Comme notre premier et petit Collège de Théologie à Bicharri (Haut Liban) vient de célébrer la fête de son glorieux protecteur, Le Docteur Angélique S.Thomas d’Aquin , et comme d’autre part c’est pour la première fois que les cimes neigeuses de notre Liban voient une pareille solennité, j’ai cru pouvoir écrire à cette occasion la présente notice pour faire connaître les antiques et étroites relations, qui ont toujours existé entre Dominicains et Carmes.

Personne n’ignore l’étroite et sincère affection, qui a toujours uni, et qui unit encore  notre saint ordre avec celui des Frères Prêcheurs; aussi les trouvons nous partant et toujours dans des rapports de parfaite union, accomplissant leur mission commune dans l’Eglise et y réalisant chacun sa destinée spécial, ayant pour étendard l’un le S.Rosaire et l’autre le S.Scapulaire. Mais si on recherche l’origine de cette grande amitié, on n’en peut trouver, comme cause, que l’affinité toute particulière, qui existe entre les deux Ordres, et dont ils se glorifient l’un et l’autre : c’est qu’ils sont plus spécialement, tous les deux, les Hérauts de la Très Sainte Vierge, par ce que c’est à eux q’Elle a plus largement prodigué ses faveurs et qui, par conséquent, doivent lui être attachés davantage.

Ce fut, sans doute, cette même affinité, qui détermina jadis S. Dominique à contracter son intimité avec notre Ordre en la personne de S. Ange, qui le représentait quant ils se rencontrèrent à Rome.

Cependant cette amitié de S. Dominique contractée avec notre Ordre ne devait lui survivre, et devenir de jour en jour plus étroite en la personne de ses fils. C’est donc le souvenir de l’amitié de S. Dominique et de S. Ange, qui formerait dans la suite cette légion célèbre, composée d’hommes illustres tant par la sainteté que par la science, cette légion dis-je qui se chargera de défendre l’honneur et les intérêts de notre Ordre du Carmel, cette légion, qui lui rendra une suite non interrompue de services signalés. L’histoire, en effet, nous apprend, que lorsque après la ruine du royaume latin de Jérusalem, les Carmes durent abandonner la terre Sainte et la Syrie pour passer en Europe, ce fut à deux Cardinaux Dominicains, que le S. Siége  confia l’examen de leur manière de vivre ainsi que de leur règle que firent les Deux prélats ?

Eh bien ! Au lieu de partager l’opinion de plusieurs qui, étaient contre ce nouvel ordre, qui venait des régions lointaines de l’orient, ils firent tout leur possible pour aider nos religieux.

C’est pourquoi, chargés d’examiner et de modifier notre règle, ils en respectèrent tout ce qui devait maintenir à l’Ordre du Carmel son caractère plus spécialement contemplatif.

Ses rares modifications qu’ils y introduisirent avaient uniquement pour objet de rendre possible aux Carmes la part de vie active à laquelle ils allaient être tenus en prenant place dans l’Eglise à coté des ordres mendiants.

Plus tard lorsque, dans les desseins de Dieu l’heure approchait où l’Ordre du Carmel, souche antique mais toujours vénérable de la vie religieuse, allait tout à coup reverdir, c’est un dominicain, encore, S. Vincent Ferrier, qui prophétise ce renouvellement. De même après, lorsque le conseil de la ville d’Avila, eut été réuni dans le but de ruiner la réforme à son berceau, c’est encore un dominicain, le P. Bagnès, qui la défend, et c’est grâce à lui ; après son confrère le P. Hagnès, que la réforme a dû de pouvoir commencer et se constituer. C’est un Pape dominicain, S. Pie V, qui favorise la reforme et qui confie ses intérêts à deux religieux éminents de son ordre, avec le titre de visiteurs apostoliques. C’est un autre Saint dominicain, S. Louis Bertrand, qui anime N. Mère à poursuivre son entreprise, lui affirmant qu’elle est agréable au Seigneur, et qu’avant 50 ans son ordre sera, un des plus illustres de l’Eglise.

 Il y a plus, si les démarches faites à Rome pour obtenir du S. Siège les autorisations relatives à la réforme aboutirent enfin, malgré toutes les influences contraires, c’est que la réforme avait acquis dans la personne de Philippe II un protecteur puissant. Or c’était encore un dominicain, le P. Chaves, confesseur du roi, qui s’était employer à concilier à S. Thérèse et à son œuvre la faveur du Souverain. Enfin pour donner une idée de ce que firent les fils de S. Dominique pour la réforme, je citerai ces deux lignes que le Nonce du S. Siège écrivait dans un rapport à Philippe II : « où il disait que les Carmes – Déchaussés avait pu être fondés grâce au concours et à l’appui des visiteurs apostoliques; or, à l’exception du P. Gratien, ils étaient tous de l’ordre de

S. Dominique.

Peut – on s’étonner encore, de ce que N. S. Mère se montra depuis lors si affectionnée et si reconnaissante envers le dominicains, puisque comme nous venons de le voir, elle trouva toujours en eux des soutiens, des directeurs, des défenseurs et des amis.

Voyons maintenant ce que fit l’ordre du Carmel, pour prouver aux dominicains ses frères, et son amitié et son reconnaissance pour tant de bon services, à lui rendus par ces derniers.

Mais, pour ne pas être trop long, j’ai résolu de passer sous silence tout ce qu’on peut dire sur ce sujet, et d’envisager seulement les relations de notre S. Ordre avec le Grand et S. Docteur dont nous célébrons la fête en ce jour.

Lisez tous les ouvrages de nos auteurs, aussi bien mystiques que scientifiques, vos les trouvez toujours et partout suivre S. Thomas, s’appuyer sur sa doctrine, relevez sa gloire et ses mérites ; au contraire lisez les auteurs des autres ordres religieux, vous les trouvez pour la grande partie, s’écarter de Lui, et cherchant à Le contredire et à embrasser l’opinion contraire ; et tandis que les autres semblaient dédaigner S. Thomas et les siens, les nôtres au contraire les chérissaient et les vénéraient tous deux. En outre, nous trouvons que le Docteur Angélique a été toujours chez les Carmes eu aussi grand honneur que chez les Dominicains ; qu’il a était dans tout l’Ordre le maître préféré, le sel que nos lecteurs de philosophie et de théologie soient autorisés à enseigner et dont, parmi nous, l’opinion doit faire loi ; à tel point que toujours, comme l’a dit un savant dominicain, Carmes et Thomistes ne furent pas moins synonymes que Thomiste et Dominicain. De plus, de même que nous avons le droit de nous glorifier de ce que notre Ordre seul possédât  déjà et depuis longtemps le patronage de S. Joseph, quand le S. Siège l’a introduit dans l’Eglise, de même encore nous pouvons nous glorifier et avec raison du titre, que Léon XIII discerna à S. Thomas comme patron de toutes les écoles chrétiennes, mais, dont le Grand docteur du moyen âge jouissait déjà, et depuis toujours dans nos collèges.

Mais comment décrire l’acharnement avec lequel nos pères défendaient leur S. Thomas dans les assemblées publiques ? Que dire de leur grand amour pour Lui ? Thomas les poussa à composer, soit pour défendre et pour propager sa doctrine, soit pour relever, pour ranimer et pour immortaliser dans les cœurs son amour et sa gloire ?

Il me suffira de vous citer, Cher Lecteur, le grand cours de philosophie de notre collège d’Alcala, qui a été, à tel point, renommé que les Dominicains eux-mêmes, ainsi que d’autres ordres religieux l’adoptèrent dans plusieurs de leurs collèges ; il vous suffira de lire la dédicace de leur ouvrage à S. Thomas, d’examiner avec quel scrupule ils le suivent dans leur traité, comment ils exposent et combattent les opinions contraires à sa doctrine.

Que dire encore de nos théologiens si célèbres de Salamanque et dont, la seul opinion faisait autorité de S. Alphonse de Liguori ? Que dire de leur grand cours de Théologie dogmatique et morale, si connu sous le nom de Salmanticenses, et toujours si apprécié malgré les efforts de quelques esprits chagrins, et qui valut à ses auteurs, cet éloge admiratif adressé par les supérieurs, et par le personnel enseignant d’un collège dominicain : « D’autres peuvent peut – être, lutter ou de pitié ou de savoir avec vos R., mais vous réunissez à un degré si éminent la sainteté et la science, qu’ils sont rares ceux qui possèdent à la fois, l’une et l’autre au même degré que vous, et qu’il n’y en a point dans toute l’Eglise Catholique qui les réunisse de manière à vous surpasser. »

Enfin, pour prouver l’attachement et l’amour de notre Ordre pour S. Thomas, je citerai, avant de terminer, un exemple, que j’emprunte à nos auteurs de Salamanque, et qui est rapporté au commencement de leur ouvrage. Ils racontent, en effet : Tandis qu’un nouveau provincial de notre Ordre faisait la visite canonique dans un couvent de sa province, arriva enfin le tour de son prédécesseur. Celui – ci entre chez le provincial ; mais voilà que ce dernier, tout silencieux d’abord, promène sur lui ; longtemps, un regard grave et indigné, puis il lui dit à haute voix : durant tout le temps de votre charge, je n’ai remarqué qu’une seule chose dans votre manière de gouverner, qui ne m’a point plu, et par laquelle nous avez gravement manqué à votre office. Quelle était, croyez – vous Cher Lecteur, cette seule et grave faute, dont le pauvre ex – provincial était accusé ? C’est qu’au lieu de priver, tout de suite, de sa charge, il avait toléré un lecteur de philosophie, qui avait enseigné à ses élèves une seule opinion, laquelle n’était pas même directement contraire à la doctrine de S. Thomas, mais qu’elle était seulement contre les Thomistes.

On comprend, maintenant, comment plusieurs Dominicains graves, qui après avoir constaté dans nos religieux ce scrupule pour S. Thomas purent écrire des Carmes : qu’ils étaient plus Thomistes que les Thomistes eux – mêmes.

Maintenant, O Thomas, gloire et lumière du monde chrétien, ces collèges si célèbres et si florissants autrefois, qui procuraient toujours cette troupe d’élite, laquelle, ensemble avec l’illustre Ordre auquel Vous appartenez, formait votre avant – garde, ces collèges dis – je ne sont plus ; jetez un regard sur cet Ordre dont, la gloire a été toujours la vôtre ; rendez-lui cette prospérité dont il jouissait jadis, pour qu’il puisse, de nouveau, remplir ce vide, qui a commencé à se faire voir dans vos rangs, depuis que la révolution, fille de l’ennemi de notre salut, et par conséquent de toute vraie science, parvint à y accomplir son œuvre.

 

 

(le 7 Mars 1914)

Frère …étudiant de Théologie.