(deuxième partie)
MISSION DE SAINTE THERESE DE L’ENFANT JESUS
DE LA Ste. FACE OCD
Soeur Marie Thérèse de la Nativité,
CARMEL SAINT JOSEPH
Soeur Marie Thérèse de la Nativité (Thérèse Descamps).
Née à St André -les - Lille, en 1921, entrée au Carmel St Joseph en août 1945, elle fait sa première profession religieuse à St. Martin Belle Roche (Seine et Loire), le 21 février 1948, et prononce ses vœux perpétuels à Casablanca, le 11 février 1951.
Après avoir enseigné la littérature française et la philosophie (de 1948 à 1954 et de 1962 à 1965), elle obtient un magistère en sciences sacrées (Regina Mundi/ Rome, 1954 -1957).
Elue prieure à Casablanca (1957 – 1958 ; 1966 – 1968), à Rome (1958 – 1961 ; 1968 – 1971) et à Chaville (1987 – 1996), elle fait partie pendant plusieurs années du Conseil Général de la Congrégation du Carmel Saint Joseph (1968 – 1974 ; 1986 – 1992) et sera élue Prieure Générale de 1974 à 1986.
Depuis 1997, Sr Marie -Thérèse se trouve dans la communauté du Carmel Saint Joseph à Mechref, au Liban.
Ce texte est extrait d’un cours sur sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, carmélite et docteur de l’Eglise, donné au Centre carmélitain de spiritualité, à Hazmieh, Beyrouth- Liban, en 2004-2005.
Si vous souhaitez communiquer avec Sr Marie-Thérèse, nous serions heureux de lui faire parvenir vos messages ou questions concernant son travail sur Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.
Notre adresse : ndcarmel@yahoo.com
Introduction:
COMMUNICATION DE LA « PETITE VOIE »
AUX PLUS PROCHES...
« O Jésus ! que ne puis-je dire à toutes les petites âmes combien ta condescendance est ineffable » (ms B, fin)
Thérèse a un grand désir, elle a soif de partager avec d’autres sa découverte du Visage de Miséricorde infinie de notre Dieu... soif de partager sa petite voie comme aussi l’offrande de soi que l’Amour miséricordieux appelle en retour.
1 / Elle le fait oralement avec les soeurs qui lui sont proches, en particulier les novices comme en témoignent les « Conseils et Souvenirs » de sœur Geneviève et ceux de sœur Marie de la Trinité...ainsi que le « Carnet Rouge » de cette dernière. Sœur Geneviève commence son explication sur le sens exact de l’Offrande par l’affirmation suivante : « Ste Thérèse de l’Enfant Jésus avait un sens profond de la Paternité divine. Elle ne se lassait pas de souligner à ses novices les richesses ineffables de l’Amour Miséricordieux, le besoin essentiel au cœur paternel, de pardonner, d’aider, de combler, en attirant à soi le cœur de ses enfants, pourvu qu’ils se livrent à Lui dans une confiance totale en sa bonté ».
C’est aussi par le moyen de la petite voie qu’elle aide certaines soeurs de la communauté à cheminer, comme par exemple sœur Marie de Saint Joseph qui souffre de son caractère difficile..., Sœur Marthe, triste et craintive, que Thérèse entraîne à l’oubli d’elle-même pour l’amour de Jésus et qu’elle invite à rester « petite »[1]... Sœur Marie du Sacré Cœur était certainement déjà avertie de la « petite doctrine » avant septembre 96 puisqu’elle désirait en savoir davantage. (ce qui nous a valu le ms B et la LT 197)...
2 / Thérèse partage également son enseignement par écrit à l’aide de billets ou même de véritables lettres à ses soeurs du Carmel et par un courrier de plus en plus suivi avec ses 2 frères missionnaires. Sa sœur Léonie bénéficiera aussi de son enseignement, Thérèse lui montre discrètement comment vivre de confiance et d’abandon.[2]
Elle désire très fortement partager sa doctrine à ses frères missionnaires :
Dans la LT 226 du 9/5/97 au P. Roulland, elle expose sa conception de la justice divine... ainsi que la voie suivie par elle : « Ma voie est toute de confiance et d’amour, je ne comprends pas les âmes qui ont peur d’un si tendre Ami... Je prends l’Ecriture Ste... la perfection me semble facile, je vois qu’il suffit de reconnaître son néant et de s’abandonner comme un enfant dans les bras du Bon Dieu... ».
A l’Abbé Bellière, plus fragile..., Thérèse écrira jusqu'à ce que l’épuisement ne le lui permette absolument plus... On peut suivre les progrès dans l’engagement du jeune séminariste par rapport à la petite voie :
LT 247 du 21/6/97 : «...J’espère qu’un jour Jésus vous fera marcher par la même voie que moi ».
LT 258 du 18/7/97 : Thérèse est plus catégorique : « Je le sens, nous devons aller au ciel par la même voie... Quand je serai au port, je vous enseignerai...comment vous devez naviguer sur la mer orageuse du monde avec l’abandon et l’amour d’un enfant qui sait que son Père le chérit... ». ( elle présente le cas de 2 enfants espiègles et désobéissants... l’un fuit, l’autre se jette dans les bras de son père... qui ne résiste pas à la confiance filiale de son enfant).
LT 261 du 26/7/97 : « J’ai constaté, plus encore que dans vos autres lettres, qu’il vous est interdit d’aller au ciel par une autre voie que celle de votre pauvre petite sœur ».
LT 266 du 25/8/97 : tout petit message fraternel si touchant sur une image faite par Thérèse, la dernière qu’elle ait peinte, comme le billet est le dernier qu’elle ait écrit..., témoignage de foi en l’amour, la miséricorde, l’humilité infinis de notre Dieu : « Je ne puis craindre un Dieu qui s’est fait pour moi si petit... je l’aime... car il n’est qu’amour et miséricorde
« A ce soldat-là qui a l’air si fringant, je donne des conseils tout comme à une petite fille. Je lui indique la voie de l’amour et de la confiance » dans le C.J. au 12/8. Thérèse disait cela en regardant la photo du P. Bellière en soldat.
3 / Pour toutes ses soeurs ( communauté et noviciat), pour celles qui ne voient encore que la justice de Dieu et non sa miséricorde, Thérèse utilise un moyen de les atteindre qui est à sa disposition depuis le priorat de M. Agnès : les Poésies et les Pièces récréatives.
Les poésies permettent à Thérèse d’exprimer son expérience de Dieu, la forme poétique favorisant l’expression des pensées et des sentiments profonds. Elle les compose parfois spontanément mais le plus souvent à l’occasion de fêtes : fête de la prieure, prises d’habit, professions..., ou encore en réponse à une demande de l’une ou l’autre sœur : Sr Thérèse de St Augustin, Sr St Vincent de Paul, Sr Marie de St Joseph, Sr Jean de la Croix, Sr Marie du S.C., Sr Geneviève... ou encore à l’occasion de la fête de l’une ou de l’autre... Poésies qui sont donc assez souvent personnalisées.
Elle avait envoyé son poème PN 17 « Vivre d’amour », à l’Abbé Bellière. Il avait apprécié, aussi M. M. de Gonzague demanda-t-elle à Thérèse de lui en envoyer d’autres. Celle-ci en profite pour préciser le but de ses poésies où elle ne cherche pas à faire œuvre littéraire mais à exprimer les sentiments et les désirs de son coeur : « Ces pauvres poésies vous révéleront non pas ce que je suis mais ce que je voudrais ou devrais être...En les composant, j’ai regardé plus au fond qu’à la forme, aussi les règles de la versification ne sont-elles pas toujours respectées, mon but étant de traduire mes sentiments ( ou plutôt les sentiments de la carmélite) afin de répondre aux désirs de mes soeurs ». ( LT 220 du 24/2/97)
Ce poème « Vivre d’amour », fut composé (le 26/2/95) avec grande facilité pendant l’adoration des « 40 heures » qui précèdent l’entrée en carême, comme elle en témoigne le 5 Août 97 (C.J. 5/8/7) :
«... Oh ! que cette Ste Face[3]m’a fait de bien dans ma vie ! Pendant que je composais mon cantique : « Vivre d’amour » elle m’a aidée à le faire avec grande facilité. J’ai écrit de mémoire, pendant mon silence du soir les 15 couplets que j’avais composés, sans brouillon, dans la journée... »
Vivre d’amour, c’est laisser l’amour pénétrer chaque instant de notre vie. Thérèse donne en quelque sorte un programme pour vivre cette vie d’amour. Comme elle le dit à l’Abbé Bellière, ce qu’elle fait percevoir dans ce poème c’est la distance entre l’idéal de sainteté et la faiblesse de celle qui voudrait le vivre, distance que Dieu peut seul combler : nous voilà pleinement dans la dynamique de la petite voie.
La dernière année de sa vie, malgré son épuisement, Thérèse compose encore un certain nombre de poésies, parmi ses plus belles et en chacune elle exprime quelque chose de ce qui est au cœur de sa vie :
PN 45 « Ma Joie » pour la fête de M. Agnès le 21 janvier. En remettant le texte à sa sœur, Thérèse lui dit : « Toute mon âme est là ».
En mai, elle écrit sa longue et belle poésie à la Vierge : Pourquoi je t’aime, ô Marie » PN 54.
Elle répond à une demande de Sr Thérèse de St Augustin par PN 52 : « L’abandon est le fruit délicieux de l’amour ».
Elle écrit une poésie sur Jeanne d’Arc -PN 50- évocation de Jeanne en prison, de Jeanne trahie...[4]
Toujours au mois de mai, le 19, elle compose « Une rose effeuillée » PN 51, sur la demande cette fois d’une carmélite de Paris, Mère Henriette qui avait entendu parler de Thérèse par M. M. de Gonzague et par Marie de la Trinité. Un peu moins d’un an auparavant, en juin 1896, elle évoquait dans PN 34 « Jeter des fleurs » le geste symbolique des novices et d’elle-même, de jeter des pétales au crucifix du cloître les soirs du mois de juin. En mai 97, Thérèse est trop malade pour accomplir ce geste et c’est elle-même qui devient « Une rose effeuillée ». Elle va jusqu’au bout du don et de l’abandon.[5]
Pendant la nuit du 12 au 13 juillet 1897, Thérèse compose son dernier poème, un couplet pour la communion PS 8.
« Je l’ai composé bien facilement, c’est extraordinaire ; je croyais que je ne pouvais plus faire de vers :
« Toi qui connais ma petitesse extrême
Tu ne crains pas de t’abaisser vers moi !
Viens en mon cœur, ô blanche hostie que j’aime,
Viens en mon cœur, il aspire vers toi !
Ah ! je voudrais que ta bonté me laisse
Mourir d’amour après cette faveur.
Jésus, entends le cri de ma tendresse.
Viens en mon cœur ! »
Devant ce poème « on a le sentiment de pouvoir toucher du doigt l’expérience de la petite voie : de devenir tout simple dans l’amour de Jésus ».(A. Wollbold).
Marie de l’Eucharistie chanta le couplet ainsi que la 14ème strophe de PN 17 « Mourir d’amour » pendant la communion de Thérèse, le 16 juillet 1897.[6]
Les pièces récréatives :
Elles sont de tradition au Carmel, moyen de distraction, moyen d’édification...Thérèse va les composer dans un triple but : obéir, faire plaisir, faire du bien.
« Sa fonction au noviciat se prolonge sur la scène. Après la découverte de la voie de l’amour et de la confiance, elle aura de plus en plus quelque chose à dire et même une mission. Jamais elle ne profitera de sa situation pour faire passer « ses idées », mais jamais non plus elle ne renoncera à faire découvrir la Miséricorde de Dieu ». [7]
Revue rapide des pièces composées par Thérèse ( à l’exception de la dernière RP 8 « St Stanislas Kostka » dont on parlera plus loin)
RP 2 : « Les Anges à la Crèche de Jésus » (Noël 94) La pièce se présente comme « une contemplation émerveillée » du mystère global de l’Incarnation qui manifeste l’infinie miséricorde divine par le triple anéantissement du Verbe depuis la naissance à Bethléem jusqu'à la Croix et jusqu'à l’Eucharistie. Elle chante le triomphe de la miséricorde sur la justice sévère, l’ange du jugement s’inclinant devant la douceur de l’Enfant et admirant, éperdu, son « ineffable amour ». Mais RP 2 ne se résume pas dans l’alternative : miséricorde ou justice. Elle a été composée au moment où Thérèse découvrait la petite voie et l’infini de la Miséricorde divine et elle est comme un écho direct de cette découverte : « Les anges de la crèche témoignent des lignes de force indissociables de la « petite voie » en son jaillissement : enfance et miséricorde dont la vie carmélitaine de Thérèse va se trouver renouvelée ».[8].
Les deux pièces RP 1 et RP 3 sur Jeanne d’Arc (21/01/94 et 21/01/95), les plus belles de Thérèse, ont été écrites en totalité (ou presque pour RP 3) avant la découverte de la petite voie. Néanmoins... : dans RP 1 on assiste à la conversion de Jeanne passant de la crainte à la confiance, quant à RP 3, il présente « l’holocauste » de la prière de l’Offrande. Plus tard, le 5 juin 97, Thérèse dira à sa sœur Agnès : « J’ai relu la pièce de Jeanne d’Arc que j’ai composée. Vous verrez là mes sentiments sur la mort, ils sont tous exprimés... ».(C.J. 5/6/2)
Avec RP 4, (29/07/95), nous sommes à Béthanie. Si pour Marie,[9] le repentir qui la replie sur elle-même doit se transformer en confiance et en « amour extrême », Marthe doit finalement comprendre que Jésus attend bien davantage le don de son cœur que celui de son activité et de ses services dont elle se glorifiait.
RP 5 « Le Petit Mendiant de la Crèche » (Noël 95) est une sorte de paraliturgie de dimensions et de style modestes.
Le titre seul nous dit déjà suffisamment l’humilité de Jésus : le propre de l’amour est de s’abaisser. Depuis longtemps Thérèse avait été frappée par ce visage d’un Dieu mendiant... « J’ai soif », « donne-moi à boire » ![10]
RP 6 « La fuite en Egypte » (21/01/96) : Le choix du sujet pose un double point d’interrogation :
1 - La fuite en Egypte peut-elle avoir une signification actuelle pour la communauté du carmel ?
2 - Comment Thérèse si soucieuse de vérité a-t-elle pu puiser son sujet dans les apocryphes ?
A la 1ère question, on peut répondre que le contexte politique français de la fin du 19ème siècle risquait bien de renouveler l’actualité du sujet. Les carmélites ne vont-elles pas devoir s’exiler comme l’ont déjà fait certaines congrégations ? La possibilité en est évoquée dans le chant final de la pièce... toutefois, rien ne pourra empêcher les carmélites d’aimer Jésus ni de le faire aimer. « La force de l’Amour Miséricordieux peut retourner l’exil en mission et la persécution en rédemption ».[11]
Quant à la 2ème question, Thérèse a bien puisé son sujet dans les évangiles apocryphes, à travers le livre du P. Faber « Le pied de la Croix ou les douleurs de Marie »... mais elle l’a exploité selon ses convictions profondes : il manifeste, en effet, le triomphe de la miséricorde, miséricorde envers les saints Innocents, miséricorde envers Dimas, le futur « bon larron ». « Jésus a usé d’une grande miséricorde en retirant du monde la phalange enfantine qui jouit maintenant du repos éternel » affirme Marie, sa Mère. (9r°) - Et elle rassure la mère de Dimas : « Ayez confiance en la miséricorde infinie du Bon Dieu ; elle est assez grande pour effacer les plus grands crimes lorsqu’elle trouve un cœur de mère qui met en elle toute sa confiance... Jésus mourra pour donner la vie à Dimas et celui-ci entrera le même jour que le Fils de Dieu dans son Royaume céleste » (10r°)
Marie, conformément aux apocryphes, joue ici un rôle de prophète qui ne correspond pas à la manière dont Thérèse voit la Vierge dans ses « derniers Entretiens » ou dans son poème PN 54 : Marie suit la voie commune, elle vit de foi...
On est en face de deux hypothèses : Ou bien Thérèse a simplement suivi le texte du P. Faber sans y engager ses propres convictions... ou bien elle a évolué dans sa perception de la Vierge, ce qui est possible : l’épreuve des ténèbres spirituelles dans les derniers mois de sa vie déplace certaines de ses positions et particulièrement celles concernant la foi.
RP 7 « Le triomphe de l’humilité »
Le 21/6/96, c’est la fête de M. M. de Gonzague, difficilement élue prieure le 21/3 de la même année. Il est bon de détendre l’atmosphère communautaire et le noviciat est prêt à « y mettre le paquet ».
« C’est Diana Vaughan qui nous a donné l’idée de composer cette pièce », écrit Marie de l’Eucharistie à sa mère le 17/6/96. La conversion de Diana agrémentée de quelques « diableries », merveilleux sujet de pièce pour le noviciat et pour fêter la nouvelle prieure ! Thérèse est d’accord mais elle a « des choses graves »à dire à la Communauté. « J’ai des choses graves à vous communiquer » hurle Lucifer à ses démons. Elle sait les tensions qui existent en communauté depuis l’élection de M. M. de Gonzague, elle y reconnaît le combat de toujours depuis la Genèse jusqu'à l’Apocalypse, entre les partisans de Dieu et ceux de Satan.
Lucifer donne son programme à ses anges et la stratégie des démons explique la totalité du message : « je vous recommande d’envahir les communautés, c’est là surtout que vous devez dresser vos batteries de guerre... Faites donc tous vos efforts pour les distraire par le bruit du monde, suggérez-leur surtout de s’occuper d’elles-mêmes ; l’amour-propre est le faible de tous les humains... je vous le confie à vous, mes amis, c’est mon arme la plus sûre pour ralentir l’amour d’Adonaï dans le cœur de toutes ses nonnes... ». (3v°). L’amour-propre, c’est le contraire de la petite voie qui exige de le combattre sans merci.
Thérèse aussi donnera son programme «...nous savons maintenant le moyen de vaincre le démon et... désormais nous n’avons qu’un désir, celui de pratiquer l’humilité... ».
Programme repris en finale par les anges dans un chant :
« Vous désirez, ferventes carmélites
Gagner des coeurs à Jésus, votre Epoux
Eh bien, pour Lui restez toujours petites
L’Humilité met l’enfer en courroux !... ».
III / DERNIERES ETAPES
A / L’authentification de la « petite voie » par la vie de Thérèse
L’œuvre de Dieu dans un cœur confiant et livré à son action
Nous en sommes aux 18 derniers mois de la vie de Thérèse...
Le 3 juin 1897, elle reçoit l’ordre de sa prieure, M. Marie de Gonzague, de continuer le récit de sa vie. (Au procès de l’Ordinaire, M. Agnès explique comment, à minuit, elle est allée trouver sa prieure pour lui suggérer de faire cette demande à Thérèse)[12].
En un mois ou un peu plus, Thérèse écrira le Ms C qu’elle ne terminera pas. Après avoir laissé la plume pour le crayon, celui-ci aussi lui tombera de la main.
Thérèse commence ainsi son manuscrit : « Ma Mère bien-aimée, vous m’avez témoigné le désir que j’achève avec vous de Chanter les Miséricordes du Seigneur... ». Thérèse va faire mémoire : son manuscrit est un mémorial où sa vie nous est donnée en partage, c’est un chant où elle nous dit l’œuvre du Seigneur jusque dans les détails de sa vie ; elle en fait mémoire maintenant dans la maturité de sa vie spirituelle quasi à la veille de sa mort. Récapitulant aujourd’hui le passé, elle ouvre un avenir où la grâce reçue peut encore s’actualiser : « je me souviens parfois de certains détails qui sont pour mon âme comme une brise printanière... ».[13]
Elle aurait demandé à M. de Gonzague : « Sur quoi dois-je écrire ? », celle-ci lui aurait répondu : « les novices, les frères missionnaires ». Agnès, dans le Procès Apostolique, nous transmet l’intention de Thérèse : « je vais parler de la charité fraternelle, j’y tiens, car j’ai reçu de trop grandes lumières à ce sujet, je ne veux pas les garder pour moi seule, je vous assure que la charité n’est pas comprise sur la terre et pourtant c’est la principale des vertus ». D’après M. de la Trinité, elle aurait souhaité commenter le Cantique des Cantiques. De fait Thérèse abordera tous ces sujets, mais surtout elle se livre elle-même à travers toutes les pages du manuscrit, elle-même, ou plutôt l’œuvre du Tout-Puissant en elle.
D’autre part, depuis avril 97, Agnès commence à noter les paroles de sa petite sœur, et à partir du 4 juin, elle se sent en mission officielle. Le 5 juin, elle commence son office de garde-malade... A partir du transfert de Thérèse à l’infirmerie, le 8 juillet, elle s’installe à son chevet pendant les heures d’Office, les récréations, et chaque fois que les infirmières (Sr Stanislas et Sr Geneviève) sont requises pour d’autres services. Les notes d’Agnès constitueront « Les Derniers Entretiens » qui ont connu des transcriptions successives...Nous nous servirons de la dernière transcription de Mère Agnès, qu’elle a faite pour son usage personnel : « Le Cahier Jaune « (C.J.)
A travers le Ms C et les « Derniers Entretiens » nous sommes informés par Thérèse elle-même sur la fin de sa vie.
Les 18 derniers mois, et surtout les 4 derniers, si marqués par la souffrance, sont en quelque sorte une mise à l’épreuve, un test, pour la petite voie dans laquelle Thérèse chemine pour parvenir à la sainteté, « au sommet de l’amour ». Ils en seront vraiment l’authentification, l’épreuve n’ayant pas changé la voie de Thérèse : « Sans changer ma voie, il (le Bon Dieu) m’envoya l’épreuve qui devait mêler une salutaire amertume à toutes mes joies » (C 31r°).- Il s’agit des ténèbres spirituelles où elle est entrée à Pâques 1896 - La maladie non plus ne la fera pas changer de voie : Début septembre 97, devant les contradictions des docteurs (de Cornière et La Néele) qui, un jour, la voient à l’article de la mort et qui, le lendemain, lui disent qu’elle en a peut-être encore pour longtemps..., Thérèse déclare à Agnès : « Vous voyez comme ça change ! mais moi, je ne veux pas changer, je veux continuer de m’abandonner au Bon Dieu entièrement ». (5 sept. 97)
Non seulement Thérèse ne change pas de voie, mais c’est pour elle la seule façon de supporter l’épreuve qui est extrême et qui la conduit à vivre sa petite voie de manière également extrême. Les derniers mois de Thérèse témoignent à l’évidence de la valeur de cette voie : voie sûre que Thérèse pourra enseigner, transmettre à ceux qui sont proches comme à ceux qui sont loin, à sa génération comme aux générations suivantes.
Nous allons voir, particulièrement à travers le Ms C et les Derniers Entretiens (C.J.) :
I - Comment tout ce que vit Thérèse est de plus en plus vécu dans la ligne de la petite voie... Autrement dit le progrès en extension de la petite voie dans la vie de Thérèse.
II - Comment ce progrès en extension s’accompagne d’un progrès en profondeur. Thérèse vit sa petite voie de façon de plus en plus profonde et radicale.
III - Et quels sont les facteurs principaux qui ont favorisé ce progrès...
I - Comment tout ce que vit Thérèse est de plus en plus vécu dans la ligne de la petite voie.
Nous pourrons le constater en relevant certains aspects de la vie de Thérèse décrits dans le Ms C et le C.J. Nous y retrouverons une constante : Thérèse, active, mais consciente de sa faiblesse, de ses limites, s’abandonne totalement à l’action du Seigneur. Elle compte sur lui, elle sait qu’il ne trahira pas sa confiance, qu’il fera en elle ce qu’elle-même ne peut faire. Nous allons ainsi considérer quelques-unes des dimensions principales de sa vie : la charité fraternelle, son rôle de maîtresse des novices, son travail d’écriture, sa prière, sa souffrance, son amour de Jésus...
1 - Nous avons vu son désir de parler de la charité fraternelle dans son Ms C... elle le fait assez vite et longuement. Il s’agit d’un aspect essentiel non seulement de la vie de Thérèse mais de celle de tout chrétien puisque c’est le signe du disciple de Jésus. (Jn 13,34-35)
Après l’élection de M. M. de Gonzague (le 21/3/96), Thérèse, bien que suffisamment occupée déjà par son rôle de maîtresse des novices et par d’autres emplois, se présente comme volontaire pour aider à la lingerie Sr Marie de St Joseph dont les accès de colère avaient découragé toutes les bonnes volontés qui avaient essayé de travailler avec elle. A ce propos le P. Descouvemont écrit : « Elle sait parfaitement à quoi elle s’expose, mais ce qu’elle ignore, c’est le progrès fantastique que la sœur va lui donner de faire à son contact. Tout au long des 14 mois qu’elle va passer avec elle à la lingerie, Thérèse va découvrir de façon toute nouvelle les exigences de l’Evangile en matière de charité fraternelle ».[14]
Lorsqu’elle écrit : « Ah ! je comprends maintenant que la charité parfaite consiste à supporter les défauts des autres, à ne point s’étonner de leurs faiblesses, à s’édifier des plus petits actes de vertus qu’on leur voit pratiquer, mais surtout j’ai compris que la charité ne doit point rester enfermée dans le fond du cœur », elle pense peut-être à son expérience auprès de Sœur Marie de St Joseph dont elle dira un jour à Sœur M. du Sacré Cœur : « Ah ! si vous saviez comme il faut lui pardonner... c’est une pauvre horloge qu’il faut remonter tous les ¼ d’heure ».
Il est évident que Thérèse n’avait pas attendu la fin de sa vie pour aimer son prochain, ses soeurs, et le leur manifester. A la fin de sa vie, elle peut certes manifester plus librement sa tendresse n’ayant rien accordé à la nature dès son entrée au postulat[15]. Mais dès son entrée ou presque avec quelle gentillesse et délicatesse, elle conduisait Sœur St Pierre au réfectoire. Jamais, non plus, elle n’avait laissé deviner son antipathie pour Sœur Thérèse de St Augustin...Toutefois, comme elle le dit elle-même, elle s’était surtout appliquée « à aimer Dieu ». Sa lecture du jugement dernier (Mt 25,31 sq ) dans sa LT 145 à Céline est assez significative : elle n’y voit que Jésus qui mendie notre amour. Ce qu’elle veut surtout, c’est « consoler Jésus », c’est « le faire aimer ».
Au Ms C, Thérèse n’hésite pas à affirmer qu’en la dernière année de sa vie, le Bon Dieu l’a fait progresser dans la compréhension de la charité fraternelle.[16]A la lecture de la Parole de Dieu, une lumière nouvelle jaillit en elle qui l’ouvre davantage aux autres.
Le mot « semblable » en Mt 22,39 ( « le 2nd commandement est semblable au 1er ») a retenu son attention et lui a fait prendre conscience de l’importance de ce 2nd commandement : important comme le 1er puisqu’il lui est semblable. Elle cite d’autres textes évangéliques[17], surtout Jn 13,34-35 pour mieux souligner cette importance. En Jn 13,34-35, Jésus nous demande de nous aimer les uns les autres comme Il nous a aimés. Comment nous a-t-IL aimés ! et pourquoi nous a-t-Il aimés ? Rien en nous ne méritait son amour. Il n’est qu’une seule façon possible d’aimer comme Jésus nous a aimés, c’est que lui-même vienne aimer en nous. Thérèse, certaine que Jésus ne nous commande rien d’impossible, en tire cette magnifique conclusion : « C’est parce que vous vouliez m’accorder cette grâce (d’aimer en moi) que vous avez fait un commandement nouveau. Oh ! que je l’aime puisqu’il me donne l’assurance que votre volonté est d’aimer en moi tous ceux que vous me commandez d’aimer !... ».
Après avoir fondé la charité sur la Parole de Dieu, Thérèse expose sa conception de la charité fraternelle en communauté et la manière radicale de vivre l’amour fraternel : donner à qui demande sans faire valoir le prix de ce que l’on donne... mieux, laisser prendre sans redemander...elle avoue « Je vois que dans les occasions, je suis bien imparfaite... je dois prendre mon courage à deux mains pour ne pas réclamer avec amertume les objets qui me manquent... ».(C 16v°). « Prêter sans en rien espérer, cela paraît dur à la nature, on aimerait mieux donner, car une chose donnée n’appartient plus ». Citant ensuite la parole de l’Evangile « A celui qui prend ta tunique, donne aussi le manteau... et à celui qui te requiert pour une course d’un mille, fais-en deux milles avec lui » (Mt 5,41), elle commente « ce n’est pas assez de donner à quiconque me demande, il faut aller au-devant des désirs... et si l’on prend une chose à mon usage, je ne dois pas avoir l’air de la regretter mais au contraire paraître heureuse d’en être débarrassée ».
Thérèse donne sans compter ce que nous considérons souvent comme le plus précieux : son temps, ses droits, ses idées et inspirations, les biens mis à sa disposition et nécessaires pour son travail... Toutefois, elle conclut : « Je suis bien loin de pratiquer ce que je comprends et cependant le seul désir que j’en ai me donne la paix ». Elle a confiance qu’un jour ce désir, un vrai désir, Jésus le réalisera en elle... Déjà elle s’écrie avec le psalmiste : « J’ai couru dans la voie de vos commandements depuis que vous avez dilaté mon cœur », et elle continue : « Il n’y a que la charité qui puisse dilater mon cœur, ô Jésus, depuis que cette douce flamme le consume, je cours avec joie dans la voie de votre commandement nouveau... Je veux y courir jusqu’au jour bienheureux où, m’unissant au cortège virginal, je pourrai vous suivre dans les espaces infinis, chantant votre cantique nouveau qui doit être celui de l’Amour ». (C 16r°). Deux folios plus loin, elle peut confesser : « Ma Mère, Jésus a fait cette grâce à votre enfant de lui faire pénétrer les mystérieuses profondeurs de la charité ; si elle pouvait exprimer ce qu’elle comprend, vous entendriez une mélodie du ciel... » (C 18v°). L’explication, elle l’a donnée plus haut : « Lorsque je suis charitable, c’est Jésus seul qui agit en moi ; plus je suis unie à Lui, plus aussi j’aime toutes mes soeurs». C’est bien à Lui qu’elle s’abandonne pour vivre la charité, nous sommes en pleine petite voie.
2 - Si nous poursuivons la lecture du Ms C, nous rencontrons Thérèse dans sa fonction de maîtresse des novices. (elle n’en avait pas le titre mais bien la charge).
« Mon inexpérience, ma jeunesse (elle avait 23 ans quand elle reçu la charge) ne vous ont pas effrayée », écrit-elle à M. de Gonzague et elle ajoute « Peut-être, vous êtes-vous souvenue que souvent le Seigneur se plaît à accorder la Sagesse aux petits et qu’un jour, transporté de joie, il a béni son Père d’avoir caché ses secrets aux prudents et de les avoir révélés aux plus petits ». ( C,4r°)
A la fois sincère, habile et délicate, Thérèse compare son rôle et celui de M. de Gonzague à ceux de 2 pinceaux : le grand et le petit. M. de Gonzague est le grand pinceau qui donne les teintes générales...Le petit, Thérèse, sert pour les détails... Cependant le travail du petit pinceau lui-même est au-dessus des forces de Thérèse : « Lorsqu’il me fut donné de pénétrer dans le sanctuaire des âmes, je vis tout de suite que la tâche était au-dessus de mes forces, alors je me suis mise dans les bras du Bon Dieu... je lui ai dit : Seigneur, je suis trop petite pour nourrir vos enfants ; si vous voulez leur donner par moi ce qui convient à chacune, emplissez ma petite main et sans quitter vos bras... je donnerai vos trésors à l’âme qui viendra me demander sa nourriture. Si elle la trouve à son goût, je saurai que ce n’est pas à moi, mais à vous qu’elle la doit ; au contraire, si elle se plaint et trouve amer ce que je lui présente, ma paix ne sera pas troublée, je tâcherai de la persuader que cette nourriture vient de vous et me garderai bien d’en chercher une autre pour elle.
Ma Mère, depuis que j’ai compris qu’il m’était impossible de rien faire par moi-même, la tâche que vous m’avez imposée ne me parut plus difficile, j’ai senti que l’unique chose nécessaire était de m’unir de plus en plus à Jésus et que le reste me serait donné par surcroît. En effet, jamais mon espérance n’a été trompée, le Bon Dieu a daigné remplir ma petite main autant de fois qu’il a été nécessaire pour que je nourrisse l’âme de mes soeurs. Je vous avoue, Mère bien-aimée, que si je m’étais appuyée le moins du monde sur mes propres forces, je vous aurais bientôt rendu les armes... ». (C 22r°/v°).
Comme toujours, Thérèse fera tout ce qui lui est possible de faire : « Le Bon Dieu m’a fait la grâce de ne pas craindre la guerre, à tout prix il faut que je fasse mon devoir » (C 23v°). Mais si la vérité finit toujours par triompher dans le cœur des novices, si l’action et la parole de Thérèse ont de l’efficacité, c’est par l’intervention du Seigneur. Elle s’écrie « Ah ! c’est la prière, c’est le sacrifice qui font toute ma force, ce sont les armes invincibles que Jésus m’a données ». (C 24v°). « Armes invincibles », parce que précisément ce sont elles qui font intervenir Jésus.
3 - Son travail d’écriture : « Son petit devoir » comme elle l’appelle.
Petit devoir qui n’est pas sans difficultés pour elle. Elle est déjà très malade... Elle répétera qu’elle écrit mal, qu’elle griffonne, qu’elle perd le fil de ce qu’elle a commencé à écrire... qu’elle part en digressions... qu’elle est incapable d’exprimer ce qu’elle sent et voudrait dire... et encore qu’elle est bien souvent interrompue :
« Ma Mère bien-aimée, ce que je vous écris, n’a pas de suite... je ne sais quel intérêt vous pourrez trouver à lire toutes ces pensées confuses et mal exprimées ». ( C 6r°)
« Ma Mère chérie, je suis tout étonnée en voyant ce que je vous ai écrit hier, quel griffonnage !... ma main tremblait de telle sorte qu’il m’a été impossible de continuer... ». (8r°)
« Plus encore que les autres jours, je sens que je me suis mal expliquée » (17r°).
Elle en donne la raison en écrivant une page savoureuse sur les multiples interruptions dans son travail, dues à la charité des soeurs... « Je ne sais pas si j’ai pu écrire 10 lignes sans être dérangée... ».
« Si elle (Thérèse) pouvait exprimer ce qu’elle comprend, vous entendriez une mélodie du Ciel, mais hélas ! je n’ai que des bégaiements enfantins à vous faire entendre... ». (18v°)
« Ma Mère bien-aimée, je m’aperçois que je ne me corrigerai jamais, me voici encore partie bien loin de mon sujet, avec toutes mes dissertations... ». ( 32v°)
« Ma Mère chérie, enfin je reviens à vous, je suis tout étonnée de ce que je viens d’écrire[18], car je n’en avais pas l’intention, puisque c’est écrit, il faut que ça reste ». (35 r°)
Thérèse ne se trouble pas devant ces constatations car elle écrit par obéissance :
« Enfin, ma Mère, je n’écris pas pour faire œuvre littéraire mais par obéissance. Si je vous ennuie, du moins vous verrez que votre enfant a fait preuve de bonne volonté ». (6r°)
« Je ne puis m’empêcher de rire en pensant que je vous écris scrupuleusement tant de choses que vous savez aussi bien que moi. Enfin, Mère chérie, je vous obéis, et si maintenant vous ne trouvez pas d’intérêt à lire ces pages, peut-être qu’elles vous distrairont dans vos vieux jours et serviront ensuite pour allumer votre feu, ainsi je n’aurai pas perdu mon temps...Ne croyez pas, ma Mère, que je recherche quelle utilité peut avoir mon pauvre travail, puisque je le fais par obéissance, cela me suffit et je n’éprouverais aucune peine si vous le brûliez avant de l’avoir lu ». (33r°)
Thérèse fait son travail en toute liberté intérieure sans aucune ambition littéraire ou autre. Elle dit à sa sœur Agnès : « Pour écrire ma petite vie, je ne me casse pas la tête, c’est comme si je pêchais à la ligne, j’écris ce qui vient au bout ». (C.J. 10/7/2)
Et puisqu’elle écrit par obéissance, elle sait qu’elle peut s’appuyer sur l’aide de Jésus et de son Esprit.
« Si les paroles mêmes de Jésus ne me servaient pas d’appui, je serais tentée de vous demander grâce et de laisser la plume...Mais non, il faut que je continue par obéissance ce que j’ai commencé par obéissance ». (C 18v°)
Lorsqu’elle s’étonne d’avoir écrit ce qu’elle a écrit, c’est bien l’Esprit Saint qui l’a inspirée et guidée parfois hors du chemin où elle s’était engagée... pour y revenir ensuite. C’est manifeste, semble-t-il, lorsque son récit se change tout à coup en prière comme c’est le cas pour l’évocation de son épreuve de la foi. (C 6r°) ou lorsqu’elle abandonne le commentaire du verset du Cantique « Attirez-moi, nous courrons » pour emprunter le testament de Jésus (Jn 17) en faveur de ses novices et de ses frères missionnaires et nous révéler ensuite les abîmes d’amour de Jésus pour elle. Elle s’étonne alors de ce qu’elle vient d’écrire et souligne qu’elle n’en avait pas l’intention.
4 - La prière de Thérèse : « Mère bien-aimée, voici ma prière : je demande à Jésus de m’attirer dans les flammes de son amour, de m’unir si étroitement à Lui qu’Il vive et agisse en moi ».(C 36r°). La formule sous une forme un peu différente, rejoint celle de l’offrande « vous suppliant de me consumer sans cesse... » Précédemment ( C 25r°), elle s’était exclamée : « qu’elle est donc grande la puissance de la prière, on dirait une reine ayant à chaque instant libre accès auprès du Roi et pouvant obtenir tout ce qu’elle demande ». Et elle avait continué par une sorte d’énumération des formes de sa prière : « Pour moi, la prière c’est un élan du cœur, c’est un simple regard jeté vers le ciel, c’est un cri de reconnaissance et d’amour au sein de l’épreuve comme au sein de la joie, enfin c’est quelque chose de grand, de surnaturel qui me dilate l’âme et m’unit à Jésus ».
Sa prière prend toutes les formes, surtout elle est constante, en toute occasion. Quand elle écrit, elle transforme soudain son récit en prière et elle en est elle-même tout étonnée. Elle vit son épreuve dans la prière comme Jésus qui livre son combat à Gethsémani dans la prière. Prière qui est amour, qui est abandon à la volonté du Père, un oui d’où jaillit la paix, sinon la joie, en même temps qu’une supplication pour les pécheurs et un chant d’action de grâces.
Tout à la fin de son Ms C elle revient sur la puissance de la prière : l’oraison embrasée d’un feu d’amour devient levier qui soulève le monde.
Mais où la prière puise-t-elle cette toute-puissance ? De même que Thérèse reconnaît son désir comme désir de Jésus en elle, et donc désir appelé à se réaliser, de même elle reconnaît sa prière comme prière en elle de Jésus et de son Esprit. Là encore Thérèse est fidèle à sa petite voie. Elle s’appuie sur Jésus pour qu’il assume sa pauvre prière à elle et lui donne le poids de sa prière à lui.
5 - La souffrance (on y reviendra plus loin) : encore et toujours, Thérèse s’appuie sur la force de Dieu et non sur la sienne, qu’il s’agisse de ses souffrances physiques qui augmenteront jusqu'au paroxysme, de ses ténèbres spirituelles ou d’autres souffrances comme celles qui lui viendront de l’incompréhension des soeurs etc... « Si je demandais des souffrances, ce seraient mes souffrances à moi, il faudrait que je les supporte seule, et je n’ai jamais rien pu faire seule ». ( C.J. 11/8/3)
6 - L’amour de Thérèse pour Jésus.
Au cœur de tout ce qu’elle vit, il y a l’amour de Jésus pour Thérèse comme il y a l’amour de Thérèse pour Jésus. « Depuis longtemps, je ne m’appartiens plus, je me suis livrée totalement à Jésus. Il est donc libre de faire de moi ce qui lui plaira ». (C 10v°). A la fin de son testament, elle résume tout en une seule phrase, typique de la petite voie : « Pour vous aimer comme vous m’aimez ( et c’est ce que veut Thérèse), il me faut emprunter votre propre amour, alors je trouve le repos ». (C 34v°/35r°). Pour aimer, elle emprunte l’amour divin, les ailes de l’Aigle, les bras de Jésus, l’ascenseur divin..., elle l’emprunte pour tout ce qui fait sa vie, n’ayant plus désormais « d’autre œuvre que celle d’aimer ».[19]
On peut conclure cette 1ère partie en affirmant que tout le champ de la vie de Thérèse est travaillé par la petite voie. Celle-ci est devenue comme un réflexe en elle, une réponse spontanée à toute situation. Nous verrons dans la 2ème partie que cette extension à toute la vie de Thérèse s’accompagne, et s’accompagne nécessairement, d’un progrès en profondeur. En effet que signifie l’emprise de la petite voie dans sa vie si ce n’est l’emprise de plus en plus grande de Jésus et de son Esprit au fond de son être. Vivre la petite voie, c’est faire place à l’action de Jésus. De plus en plus, Thérèse est conduite par l’Esprit de Jésus comme elle le désire et le demande.
II - Le progrès en extension s’accompagne d’un progrès en profondeur
Il s’agit donc de mettre en lumière combien Thérèse s’est de plus en plus enfoncée dans ce qui caractérise la petite voie : conscience de plus en plus grande de la présence de l’Amour Miséricordieux dans sa vie, petitesse et pauvreté spirituelle, confiance et abandon, simplicité et refus de l’exceptionnel...
1 - Une première constatation s’impose à la lecture du Ms C : Thérèse elle-même reconnaît ses progrès, c’est-à-dire l’œuvre du Seigneur en elle. Dans le sillage de l’humble Vierge Marie, elle reconnaît « les grandes choses » que le Tout - Puissant a faites en elle « et la plus grande c’est de lui avoir montré sa petitesse, son impuissance ». ( C 4r°). Dans une lettre du 24 avril 1897 à l’Abbé Bellière (LT 224), elle écrit « Ne croyez pas que ce soit l’humilité qui m’empêche de reconnaître les dons du Bon Dieu, je sais qu’il a fait en moi de grandes choses et je le chante chaque jour avec bonheur ».
Elle reconnaît la confiance éperdue et contagieuse qui l’habite. On se trouve devant un achèvement, une plénitude, une surabondance : « O mon Dieu, vous avez dépassé mon attente » (C 3r°) - « Les timides rayons de l’aurore ont fait place aux brûlantes ardeurs de midi » (début du Ms C 1r°). Dans le Cahier Jaune au 4 août 97 : « Ma Mère, cet épi est l’image de mon âme : Le Bon Dieu m’a chargée de grâces pour moi et pour bien d’autres... » et encore le même jour « Non, je ne me crois pas une grande sainte, je me crois une toute petite sainte, mais je pense que le Bon Dieu s’est plu à mettre en moi des choses qui font du bien à moi et aux autres ». Cinq jours plus tard, fidèle à son idée que les grands saints ont fait des choses héroïques, elle dit encore : « Non, je ne suis pas une sainte ; je n’ai jamais fait les actions des saints. Je suis une toute petite âme que le Bon Dieu a comblée de grâces, voilà ce que je suis. Ce que je dis, c’est la vérité, vous le verrez au ciel ». (C.J. 9/8/4)
Un mot très significatif que Thérèse multiplie dans le Ms C, c’est l’adverbe « maintenant ». Il est souvent utilisé pour marquer le chemin parcouru entre un « autrefois » et un « aujourd’hui » : « Jésus savait bien qu’il fallait à sa petite fleur l’eau vivifiante de l’humiliation...maintenant c’est le soleil qui la fait grandir » (C 1v°). « Je suis trop petite pour avoir de la vanité maintenant » (C 4r°). « Si dans mon enfance j’ai souffert avec tristesse, ce n’est plus ainsi que je souffre maintenant, c’est dans la joie et la paix » (C 4v°). « Quand je me reporte au temps de mon noviciat, comme je vois combien j’étais imparfaite, je me faisais des peines pour si peu de choses que j’en ris maintenant. Ah ! que le Seigneur est bon d’avoir fait grandir mon âme, de lui avoir donné des ailes... » (C 15r°).
2 - Concernant la pauvreté spirituelle et la petitesse, on pourrait multiplier les citations prises aussi bien dans le Ms C et le Cahier Jaune que dans les lettres de 1896-97. Elles montrent la marche de Thérèse. En voici une où nous retrouvons le « maintenant » : « Maintenant, je ne m’étonne plus de rien, je ne me fais pas de peine en voyant que je suis la faiblesse même, au contraire c’est en elle que je me glorifie et je m’attends chaque jour à découvrir en moi de nouvelles imperfections ». (C 15r°) « C’est si doux de se sentir faible et petit ». (C.J. 5/7/1)
Un lieu où elle peut particulièrement exercer sa pauvreté spirituelle et son humilité, c’est dans sa responsabilité auprès des novices : «...Aux novices tout est permis, il faut qu’elles puissent dire ce qu’elles pensent sans aucune restriction, le bien comme le mal... Mon âme...se fatigue d’une nourriture trop sucrée et Jésus permet alors qu’on lui serve une bonne petite salade, bien vinaigrée, bien épicée, rien n’y manque excepté l’huile, ce qui lui donne une saveur de plus...Cette bonne petite salade m’est servie par les novices au moment où je m’y attends le moins. Le Bon Dieu soulève le voile qui cache mes imperfections, alors mes chères petites soeurs me voyant telle que je suis ne me trouvent plus tout à fait à leur goût.. Un jour que j’avais particulièrement désiré être humiliée, il arriva qu’une novice se chargea si bien de me satisfaire qu’aussitôt je pensai à Séméï maudissant David et je me disais : oui, c’est bien le Seigneur qui lui ordonne de me dire toutes ces choses...Et mon âme savourait délicieusement la nourriture amère qui lui était servie avec tant d’abondance ». (C 26v°/27r°).
Plus d’une fois elle exprime sa joie de se voir imparfaite, ainsi Dieu pourra exercer son Amour Miséricordieux envers elle.
Déjà très gravement malade, Thérèse avait laissé paraître un moment d’émotion sur son visage devant l’insistance de Sr St Jean Baptiste qui lui demandait une aide immédiate pour un travail de peinture. Le soir, dans une lettre à M. Agnès (LT 230 du 28/5/97), elle écrit : «...Je suis bien plus heureuse d’avoir été imparfaite que si soutenue par la grâce, j’avais été un modèle de douceur... Cela me fait tant de bien de voir que Jésus est toujours aussi doux, aussi tendre envers moi !... ».
Les 4 citations qui suivent sont prises dans le Cahier Jaune :
29/7/3 - « Oh ! que je suis heureuse de me voir imparfaite et d’avoir tant besoin de la miséricorde du Bon Dieu au moment de la mort ». (elle avait montré un peu de mécontentement... et avait demandé pardon avec larmes...).
2/8/6 - « J’éprouve une joie très vive non seulement lorsqu’on me trouve imparfaite, mais surtout de m’y sentir moi-même. Cela surpasse tous les compliments qui m’ennuient ».
13/8 - « Pour moi, je n’ai que des lumières pour voir mon petit néant. Cela me fait plus de bien que des lumières sur la foi ». Sa sœur Agnès lui avait dit une pensée sur le ciel qu’elle avait eue à complies...
22/8/3 - Une sœur lui rapporte qu’on l’a trouvée imparfaite dans telle occasion. Elle répond « Oh bien ! tant mieux ».
Dans les dernières lignes du Ms C elle écrit que, jetant les yeux sur l’évangile, elle peut repérer les traces de Jésus, « traces embaumées ». Respirant les parfums de sa vie, elle sait de « quel côté courir » : « Ce n’est pas à la 1ère place, mais à la dernière que je m’élance... je répète, remplie de confiance, l’humble prière du publicain... » (C 36v°). Elle conseillait cette même dernière place à sa sœur Céline : « Prenons-nous par la main, petite sœur chérie, et courons à la dernière place » (LT 243 du 7/6/97).
Thérèse ne met la main sur rien, elle n’est propriétaire de rien :
Pas plus qu’elle n’est propriétaire de son temps..., des objets - nécessaires - qui sont à sa disposition, elle n’est propriétaire de ses idées, de ses inspirations, de ses lumières. « S’il m’arrive de penser et de dire une chose qui plaise à mes soeurs, je trouve tout naturel qu’elles s’en emparent comme d’un bien à elles. Cette pensée appartient à l’Esprit Saint, non à moi ». (C 19v°).
On lui dit qu’elle doit être heureuse d’être choisie pour montrer la voie de confiance :
« Qu’est-ce que cela me fait que ce soit moi ou une autre qui donne cette voie aux âmes. Pourvu qu’elle soit montrée, qu’importe l’instrument ». ( C.J. 21/7/5)
On lui dit qu’arrivée au degré d’amour parfait, elle doit voir sa beauté.
« Quelle beauté ?... je ne vois pas du tout ma beauté, je ne vois que les grâces que j’ai reçues du Bon Dieu. Vous vous méprenez toujours, vous ne savez donc pas que je ne suis qu’un tout petit noyau...une petite amande ? » ( C.J. 10/8/2). Dans une lettre à Céline (LT 147 du 13/8/93) elle s’était déjà comparée au noyau d’une pêche.
Agnès lui disait qu’elle était bien patiente, elle reçoit cette réponse :
« Je n’ai pas encore eu une minute de patience. Ce n’est pas ma patience à moi...on se trompe toujours ». (C.J. 18/8/4)[20]
Elle se situe dans la vérité. « L’humilité, c’est la vérité » avait-elle lu chez sa Mère, Ste Thérèse de Jésus. Le jour de sa mort, elle répondra à sa prieure qui lui disait qu’elle avait toujours pratiqué l’humilité : « Oui, il me semble que je n’ai jamais cherché que la vérité ; oui, j’ai comrpis l’humilité du cœur... il me semble que je suis humble ».
Elle est vraiment pauvre : « Je ne puis m’appuyer sur rien, sur aucune de mes oeuvres pour avoir confiance. Ainsi j’aurais bien voulu pouvoir me dire : je suis quitte de tous mes offices des morts. Mais cette pauvreté a été pour moi une vraie lumière, une vraie grâce. J’ai pensé que je n’avais jamais pu dans ma vie acquitter une seule de mes dettes envers le Bon Dieu, mais que c’était pour moi comme une véritable richesse et une force, si je le voulais. Alors j’ai fait cette prière : O mon Dieu, je vous en supplie, acquittez la dette que j’ai contractée envers les âmes du Purgatoire, mais faites-le en Dieu, pour que ce soit infiniment mieux que si j’avais dit mes offices des morts. Et je me suis souvenu avec une grande douceur de ces paroles du cantique de St Jean de la Croix : « Acquittez toutes dettes ». J’avais toujours appliqué cela à l’Amour... Je sens que cette grâce ne peut se rendre...C’était trop doux ! On éprouve une si grande paix d’être absolument pauvre, de ne compter que sur le Bon Dieu ». (C.J. 6/8/4)[21]
Si jamais elle quittait cette ligne de pauvreté et d’humilité pour s’attribuer quelque bien, quelque vertu, quelque force, elle sent que cela entraînerait sa perte : « Oh ! si j’étais infidèle, si je commettais seulement la moindre infidélité, je sens que le paierais par des troubles épouvantables, et je ne pourrais plus accepter la mort. Aussi je ne cesse de dire au Bon Dieu : « O mon Dieu, je vous en prie, préservez-moi du malheur d’être infidèle ».
« De quelle infidélité voulez-vous parler ? »
« D’une pensée d’orgueil entretenue volontairement. Si je me disais, par exemple : j’ai acquis telle vertu, je suis certaine de pouvoir la pratiquer. Car alors ce serait s’appuyer sur ses propres forces, et quand on en est là, on risque de tomber dans l’abîme. Mais j’aurai le droit sans offenser le Bon Dieu de faire de petites sottises jusqu'à ma mort, si je suis humble, si je reste toute petite. Voyez les petits enfants : ils ne cessent de casser, de déchirer, de tomber, tout en aimant beaucoup, beaucoup leurs parents. Quand je tombe ainsi, cela me fait voir encore plus mon néant et je me dis : qu’est-ce que je ferais, qu’est-ce que je deviendrais, si je m’appuyais sur mes propres forces ? !... ». (C.J. 7/8/4).
Il n’y a aucune suffisance en elle, jamais elle ne dit : je vais savoir, je vais pouvoir...mais plutôt : comment vais-je pouvoir ? « Comment vais-je faire pour mourir ?, jamais je ne vais savoir mourir » (Le 29 sept. 97 à midi, la veille de sa mort).
Le 6/6/3 (C.J.) elle avait dit : « je me demande comment je ferai pour mourir - je voudrais pourtant m’en tirer avec honneur ».
3 - Dans la nuit de l’âme et la souffrance du corps, Thérèse grandit dans la confiance et l’abandon :
« Le Bon Dieu veut que je m’abandonne comme un petit enfant qui ne s’inquiète pas de ce que l’on fera de lui » (C.J. 15/6/1)
Le 7 juillet (C.J. 7/7/3) elle déclare - et cela suffirait pour montrer à quel degré d’abandon elle est parvenue : « Cette parole de Job : quand même Dieu me tuerait, j’espérerais encore en lui, m’a ravie dès mon enfance - mais j’ai été longtemps avant de m’établir à ce degré d’abandon. Maintenant j’y suis, le Bon Dieu m’y a mise, il m’a prise dans ses bras et m’a posée là... »
Et c’est bien cette confiance-là, ce degré d’abandon qu’elle a à vivre !
La mort qu’elle attend ne vient pas, sans cesse ajournée...à tel point qu’au milieu même de sa dernière agonie, elle craint encore « Non, je ne vais pas mourir ! j’en ai encore pour des mois, peut-être des années ».
Le 22 sept. 97, parlant des saints : « Ils veulent voir...jusqu’où je vais pousser ma confiance ». Elle les avait priés de venir la chercher pour le ciel. (C.J. 22/9/3).
Quatre mois auparavant, elle affirmait « je pourrai bien n’en plus pouvoir, mais je n’en aurai jamais trop, j’en suis sûre » (C.J. 27/5/2). C’est l’acte volontaire d’une confiance poussée le plus loin possible...
Un peu comme un écho de l’angoisse de Gethsémani et du Calvaire, elle répète sous la forme affirmative comme pour se conforter elle-même : « il ne m’abandonnera jamais » - « il ne m’abandonnera pas » - et le jour de sa mort, dans la terrible agonie : « O ma Mère, je vous assure que le calice est plein jusqu’au bord, mais le Bon Dieu ne va pas m’abandonner, bien sûr... Il ne m’a jamais abandonnée... ».
Le Bon Dieu ne l’abandonnera pas - et Thérèse s’abandonne à lui totalement.
« Si mon âme n’était pas toute remplie... par l’abandon à la volonté du Bon Dieu... »
Et parce que son âme est toute abandonnée à la volonté de Dieu, elle ne peut vouloir que ce qu’il veut. Sa confiance, son abandon se traduisent par une totale conformité à la volonté divine. Son amour de Jésus est si total que sa volonté est transformée en la volonté de Jésus.
« C’est ce qu’il fait que j’aime » (C.J. 27/5/4)
« Je l’aime tant que je suis toujours contente de ce qu’il fait » (C.J. 6/7/3)
« Mon cœur est plein de la volonté du Bon Dieu » (C.J. 14/7/9)
Elle promet à ses 3 soeurs de leur obtenir la grâce d’une joyeuse conformité à la volonté divine : « Ne croyez pas lorsque je serai au ciel que je vous ferai tomber des alouettes rôties dans le bec...vous aurez peut-être de grandes épreuves, mais je vous enverrai des lumières qui vous les feront apprécier et aimer. Vous serez obligées de dire comme moi : Seigneur, vous me comblez de joie par tout ce que vous faites ». ( C.J. 13/7/16).
Toujours dans le Cahier Jaune :
Le 14/8 « J’aime tout ce que le Bon Dieu me donne ».
Le 30/8 « Ce qui me contente uniquement, c’est de faire la volonté du Bon Dieu ».
Le 4/9 « Ce que le Bon Dieu aime mieux et choisit pour moi, voilà ce qui me plaît davantage ». C’est bien dans la logique de sa foi en l’Amour Miséricordieux qui ne peut vouloir que le meilleur pour nous quelles que soient les apparences.
4 - Fidèle toujours à sa petite voie, elle veut la simplicité, la vie de foi obscure, elle refuse pour elle-même ce qui est extraordinaire, exceptionnel... comme par exemple, mourir un jour de grande fête, mourir dans une extase, faire des signes extraordinaires après sa mort... On lui avait dit, le 15 juillet, veille de la fête de N.D. du Mont Carmel : « vous mourrez peut-être demain » - réponse : « Oh ! cela ne ressemblerait pas à ma petite voie. J’en sortirais donc pour mourir ? Mourir d’amour après la communion, cela est trop beau pour moi, les petites âmes ne pourraient imiter cela ». (C.J. 15/7/1).
Elle ne veut pas d’exceptions, mais la voie ordinaire...
« Pourquoi serais-je plus à l’abri qu’une autre d’avoir peur de la mort ? ». (C.J.9/7/6)
« Puisqu’on dit que toutes les âmes sont tentées par le démon au moment de la mort, il faudra que j’y passe. Mais pourtant non, je suis trop petite. Avec les tout-petits, il ne peut pas ». (C.J. 18/8/5).
Elle refuse les imaginations pieuses de son entourage « Toutes ces images ne me font aucun bien...je ne puis me nourrir que de la vérité » (C.J.5/8/4)
Elle ne veut pas de visions...
« J’ai plus désiré ne pas voir le Bon Dieu et les saints et rester dans la nuit de la foi que d’autres désirent voir et comprendre » (C.J. 11/8/5).
Elle avait dit dans son adieu à ses trois soeurs le 4 juin : « Vous vous rappellerez que c’est ma petite voie de ne rien désirer voir ».
Elle a systématiquement ignoré chez Ste Thérèse de Jésus comme chez Jean de la Croix, non seulement ce qui était phénomènes extraordinaires, mais aussi l’évocation des étapes du cheminement mystique. On trouve seulement chez elle, des mots ou expressions comme : union, ressemblance, Tu veux « me transformer en toi »... et la parole de St Paul : « Ce n’est plus moi qui vis... ».
Ses modèles sont les saints qui ont vécu une vie tout ordinaire comme Théophane Vénard « c’est un petit saint ; sa vie est tout ordinaire ». C’est bien dans la trame de notre vie la plus quotidienne que, selon Thérèse, la sainteté doit tisser ses fils. Nous avons plus d’une fois constaté combien elle est présente à sa vie, attentive à ce qui lui est donné de vivre, si petit soit-il.
Le modèle par excellence est la Vierge Marie. Thérèse affirme : « je suis sûre que sa vie réelle devait être toute simple. On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable » ( C.J. 21/8/3)
« C’est par la vie commune, incomparable Mère,
Qu’il te plaît de marcher... »
dans « Pourquoi je t’aime, ô Marie »
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III - Les facteurs qui ont joué dans cette progression et dans la conscience de l’importance de la petite voie
Trois facteurs, semble-t-il, sont principalement intervenus dans cette progression :
1 - D’abord ce que vit Thérèse depuis Pâques 1896 jusqu'à sa mort le 30 sept. 97, et particulièrement dans les derniers mois.
2 - Ensuite les exigences de sa fonction de formatrice.
3 - Enfin la prise de conscience de sa mission posthume. ( dont il sera question dans la synthèse finale).
1 - Les jeudi et vendredi saints 1896, Thérèse a eu ses premières hémoptysies ; à partir d’avril 97, elle devient une grande malade et en juillet commencent les terribles souffrances. Les deux docteurs qui la soignent sont formels : « c’est affreux ce qu’elle endure ». « Sachez, ma Mère, que cette pauvre petite sœur souffre un vrai martyre ». Fin août, il ne lui reste qu’un demi poumon, les intestins sont pris aussi par la tuberculose et on craint la gangrène.
Thérèse se dit « broyée » par la souffrance (C.J. 10/8/5) ; « épuisée »(18/8/2) ; « harassée comme un voyageur qui tombe » (15/9/2) ; « accablée » (26/9/1)... Le 19/8, elle dit en pleurant à sa sœur Agnès : « je vais peut-être perdre mes idées. Oh ! si l’on savait ce que c’est la faiblesse que j’éprouve... Cette nuit, je n’en pouvais plus, j’ai demandé à la Ste Vierge de me prendre la tête dans ses mains pour que je puisse la supporter ».
« Oh ! ma petite Mère, qu’est-ce que je deviendrais si le Bon Dieu ne me donnait pas la force ? Il n’y a plus que les mains... (qui soient libres)...On ne sait pas ce que c’est que de souffrir comme cela. Non, il faut le sentir ». (C.J. 22/8).
Et le jour suivant : « je n’avais pas encore passé une aussi mauvaise nuit. Oh ! qu’il faut que le Bon Dieu soit bon pour que je puisse supporter tout ce que je souffre, jamais je n’aurais cru pouvoir souffrir autant. Et pourtant je crois que je ne suis pas au bout de mes peines, mais il ne m’abandonnera pas ».
« Oh ! comme il faut prier pour les agonisants, si l’on savait, je crois que le démon a demandé au bon Dieu la permission de me tenter par une extrême souffrance, pour me faire manquer de patience et de foi ». (C.J. 25/8/6).
« Ah ! si je n’avais pas la foi, je ne pourrais jamais supporter tant de souffrances, je suis étonnée qu’il n’y en ait pas davantage parmi les athées qui se donnent la mort ». (témoignage de Sr Marie de la Trinité au procès de l’Ordinaire).
Thérèse connaît la tentation du suicide... et elle recommande de ne pas laisser des médicaments qui peuvent être dangereux au chevet des grands malades.
La souffrance physique n’est pas la seule et l’épreuve spirituelle est plus lourde encore. Depuis Pâques 96, elle est dans les plus épaisses ténèbres spirituelles... « Si je n’avais pas cette épreuve d’âme qu’il est impossible de comprendre... » ( C.J. 21-26/5/10). En août 97 : «Si vous saviez quelles affreuses pensées m’obsèdent...le raisonnement des pires matérialistes s’impose à mon esprit ».
Il y a aussi la méconnaissance de certaines soeurs de sa communauté : « Si vous saviez comme vous êtes peu aimée et appréciée ici », lui confie une sœur.
« Mon âme est exilée, le ciel est fermé pour moi et du côté de la terre c’est l’épreuve aussi » et elle continue : « Je vois bien qu’on ne me croit pas malade mais c’est le Bon Dieu qui permet cela ». (C.J. 29/6/3)
Déjà le 12/6, elle avait dit : « on ne me croit pas aussi malade que je le suis. C’est plus pénible alors d’être privée de la communion, de l’Office. Mais tant mieux que personne ne se tourmente plus... Pour moi, qu’est-ce que cela me fait qu’on pense et qu’on dise n’importe quoi. Je ne vois pas pourquoi je m’en affligerais ». (C.J. 12/6/1)
Elle compare sa vie à un verre de remède très mauvais mais de très belle apparence comme celle d’une délicieuse liqueur de groseilles... « Voilà ce qui a paru aux yeux des créatures. Il leur a toujours semblé que je buvais des liqueurs exquises et c’était de l’amertume »... pourtant elle se reprend « je dis : de l’amertume, mais non, car ma vie n’a pas été amère, parce que j’ai toujours su faire ma joie et ma douceur de toute amertume ». ( C.J. 30/7/9).
Fin août, le 28, elle dit à sa sœur Agnès : « Tenez, voyez-vous là-bas le trou noir où l’on ne distingue plus rien, c’est dans un trou comme cela que je suis pour l’âme et pour le corps. Ah ! oui, quelles ténèbres ! mais j’y suis dans la paix ».
« J’ai toujours su faire ma joie et ma douceur de toute amertume ». Par sa petite voie, elle apprend à retourner « toutes les négativités en espérance et en ouverture de sens » (P. Bro). L’alchimie de Thérèse est très simple. Sa confiance dans l’Amour miséricordieux et infini du Bon Dieu lui fait tout recevoir de sa main... et de la main du Père, ne peuvent venir que de bonnes choses pour son enfant quelles que soient leurs apparences. « C’est ce qu’il fait que j’aime ».
Elle écrit à Léonie (LT 257, du 17/7/97) : « L’unique bonheur sur la terre, c’est de s’appliquer à toujours trouver délicieuse la part que Jésus nous donne » : écho du ps. 15 « La part qui me revient fait mes délices, j’ai même le plus bel héritage ».
« Je vois toujours le bon côté des choses. Il y en a qui prennent tout de manière à se faire le plus de peine. Pour moi, c’est le contraire : si je n’ai que la pure souffrance, si le ciel est tellement noir que je ne voie aucune éclaircie, eh bien, j’en fais ma joie... » (C.J. 27/5/6).
« J’en fais ma joie »...car pour Thérèse, « c’est alors le moment de la joie parfaite » comme le dit le petit oiseau du Ms B, c’est la grâce offerte de partager la croix si précieuse de Jésus. Grâce pour laquelle elle rend grâces dans son offrande à l’Amour Miséricordieux.
Parlant dans son Ms C de son épreuve contre la foi, elle décrit son combat, les actes de foi qu’elle multiplie : « je crois avoir fait plus d’actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie » ; elle fait cette déclaration à Jésus : je lui dis que je suis heureuse de ne pas jouir de ce beau ciel sur la terre afin qu’il l’ouvre pour l’éternité aux pauvres incrédules. Aussi malgré cette épreuve qui m’enlève toute jouissance, je puis cependant m’écrier « Seigneur, vous me comblez de joie par tout ce que vous faites » (C 7r°)
Thérèse n’en demeure pas moins très humble en face de la réalité, en face de la souffrance... elle n’a rien d’une stoïcienne, elle sait si bien que la force n’est pas sienne, qu’elle n’a pour elle que sa faiblesse.
« Le Bon Dieu me donne juste ce que je peux supporter... Il me donne du courage en proportion de mes souffrances. Je sens que pour le moment, je ne pourrais en supporter davantage, mais je n’ai pas peur, puisque si elles augmentent, Il augmentera mon courage en même temps ».
Physiquement, elle souffre au jour le jour, instant par instant : « je ne m’attendais pas à souffrir comme cela ; je souffre comme un petit enfant » ( C.J. 11/8/3).
« Ah ! souffrir de l’âme, oui, je puis beaucoup...mais pour la souffrance du corps, je suis comme un petit enfant, tout petit, je suis sans pensée, je souffre de minute en minute » (C.J. 26/8/3).
La souffrance décuple, chez Thérèse, la conscience de sa faiblesse et l’accule en quelque sorte mais avec un entier consentement de sa part, à une plongée totale dans la foi nue, la confiance, l’abandon en la main du Seigneur. Cette confiance et cet abandon sont un appel constant vers le Seigneur...Et Thérèse sait qu’il répond, elle le croit, même s’il ne fait pas sentir ni entendre sa réponse.
2 - La fonction pédagogique de Thérèse et les exigences de l’écriture auprès de ses novices, de ses frères missionnaires, de sa sœur Léonie, de quelques soeurs de sa communauté...contribuèrent à un progrès dans la petite voie sur un double plan :
n Un progrès dans la pratique de la petite voie car il faut vivre ce que l’on enseigne... « J’ai beaucoup appris en remplissant la mission que vous m’avez confiée, surtout je me suis trouvée forcée de pratiquer ce que j’enseignais aux autres » ( C 19r°)
n Un progrès également dans sa formulation : Il faut qu’elle puisse l’exposer clairement à ses novices et dans les lettres aux PP Roulland et Bellière. Formulation qui est d’ailleurs restée souple, elle n’est pas entrée dans le cadre d’une définition, mais plutôt une énumération de composantes. « Voie toute de confiance et d’amour, je ne comprends pas les âmes qui ont peur d’un si tendre Ami...,...il suffit de reconnaître son néant et de s’abandonner comme un enfant dans les bras du Bon Dieu » (LT 226 à l’abbé Bellière du 9/5/97). Elle n’ajoute rien d’essentiel à ce qui nous a été donné dans le Ms B et la LT 197, mais le seul fait de redire avec nuances, précise et confirme la pensée. C’est seulement dans le ms C, donc probablement au moins 18 mois après l’événement de la découverte que nous en aurons le récit - avec une comparaison nouvelle, celle de l’ascenseur.
Surtout Thérèse est de plus en plus sûre de la valeur de sa petite voie.
A l’Abbé Bellière, elle interdit de prendre une autre voie « Il vous est interdit d’aller au ciel par une autre voie que celle de votre petite sœur ».
Thérèse écrit cela le 26 juillet 97 (LT 261) c’est-à-dire très peu de temps après la rédaction de son Ms C où elle affirme à propos de ce que nous appellerions l’accompagnement spirituel : « On sent qu’il faut absolument oublier ses goûts, ses conceptions personnelles et guider les âmes par le chemin que Jésus leur a tracé, sans essayer de les faire marcher par sa propre voie ».( C 22v°). C’est donc en toute lucidité et assurance qu’elle a posé un interdit au P. Bellière, elle est à la fois sûre de son discernement et de sa petite voie.
A Marie de la Trinité qui en témoigne dans le Procès de l’Ordinaire, elle avait dit : « Si en arrivant au ciel, j’apprends que je vous ai induite en erreur, j’obtiendrai du Bon Dieu la permission de venir immédiatement vous en avertir. D’ici là croyez que ma voie est sûre ». Marie de la Trinité a été fidèle à la petite voie jusqu'à sa mort...elle aussi a connu de grandes souffrances...
Conclusion
Thérèse a porté à l’extrême son engagement dans la petite voie et elle a ainsi témoigné de la valeur de cette voie qu’elle aura mission de transmettre. « Son existence est la preuve de la vérité de sa théologie ».[22]
Etant donné ce qu’elle avait à vivre : d’un côté, une excessive souffrance physique ; de l’autre, des épaisses ténèbres qui occultaient ce qui donnait sens à sa vie : le ciel, la rencontre divine dans le face à face..., si elle n’avait pu se resituer sans cesse dans la confiance et l’abandon ou plutôt demeurer dans cette confiance et cet abandon (« le Seigneur m’a posée là »), elle aurait été menacée de sombrer dans le désespoir...Agnès l’a craint au moment de la dernière agonie ! Déjà, devant les hésitations des docteurs..., elle confiait à Agnès « Si mon âme n’était pas toute remplie d’avance par l’abandon à la volonté du Bon Dieu, s’il fallait qu’elle se laisse submerger par les sentiments de joie ou de tristesse qui se succèdent si vite sur la terre, ce serait un flot de douleur bien amer et je ne pourrais le supporter. Mais ces alternatives ne touchent que la surface de mon âme... ah ! ce sont pourtant de grandes épreuves ». (C.J. 11/7/13).
Sans la petite voie, Thérèse risquait le désespoir ; avec la petite voie elle a accéléré sa « course de géant ». Sa foi, son espérance, son amour ont été purifiés et portés à l’incandescence au point que Thérèse était toute de foi, d’espérance et d’amour.
On peut dire de cette petite voie
· qu’elle est dans la ligne contemplative de la vocation de Thérèse
· qu’elle est théologale
· qu’elle est biblique
· qu’elle nous donne de vivre en enfants du Père, en union au Christ.
· Elle est dans la ligne contemplative de la vocation de Thérèse :
Son origine est contemplative : Thérèse, toujours en quête de mieux connaître le Visage du Bon Dieu, a reçu une lumière plus profonde sur son Amour et sa Miséricorde insondables envers ses enfants de la terre. La Parole divine a été le lieu de la découverte.
Sa nature est contemplative : c’est la reconnaissance de l’incessante présence de l’Amour Miséricordieux en notre vie... reconnaissance qui engendre confiance et abandon envers le Seigneur... reconnaissance qui demande une présence en retour, une présence à la présence divine. Thérèse qui « colle » à sa vie, fait ainsi de chaque instant le lieu d’une rencontre possible avec Jésus. L’Offrande parfait ce mouvement par l’état d’oblation dans lequel elle a établi Thérèse afin qu’à chaque instant son cœur soit livré à l’envahissement de l’Amour consumant et transformant.
C’est encore et aussi la reconnaissance paisible de ce que nous sommes en vérité : pauvres, faibles, pécheurs... néant (c’est à dire ayant tout reçu), reconnaissance unie à la certitude que cette pauvreté reconnue et accueillie attire l’infinie tendresse de l’Amour Miséricordieux. « On éprouve une si grande paix d’être absolument pauvre, de ne compter que sur le Bon Dieu ». (C.J. 6/8/4)
· La petite voie est vie théologale de foi, d’espérance-confiance, d’amour :
Depuis la découverte de sa petite voie, plus encore qu’auparavant, tout prend sens dans la vie de Thérèse, rien ne peut lui paraître in-signifiant (non-signifiant). Tout prend sens de message, d’action, de présence de l’Amour Miséricordieux. Tout événement, qu’il soit heureux ou douloureux, très douloureux, qu’il lui vienne de l’extérieur ou monte du profond de son cœur, tout devient avènement de l’amoureuse présence divine dans sa vie. Les relectures de sa vie que sont les ms A et C (écrits après la découverte de la petite voie), le montrent à l’évidence.
Citant une phrase de l’avant-dernier mois de sa vie : « Je n’avais pas encore passé une aussi mauvaise nuit, oh ! comme il faut que le Bon Dieu soit bon pour que je puisse supporter tout ce que je souffre » (C.J. 23/8/1), le Père von Balthasar fait remarquer « sa merveilleuse façon de conclure de la souffrance à la bonté de Dieu ».
Vie de foi, mais aussi de confiance et d’espérance. Thérèse est comme l’enfant dans les bras de son père : son Père du Ciel ne l’abandonnera pas.
La vertu théologale d’espérance a 2 objets : Dieu comme béatitude de l’homme : c’est le Ciel, le terme.
Dieu comme promesse d’alliance : chemin vers le terme
Vivre la petite « voie », comme le mot l’indique, c’est être en chemin, c’est s’appuyer uniquement sur le Seigneur pour parcourir ce chemin quelle que soit l’épaisseur des ténèbres[23].
Dieu n’est plus d’abord envisagé comme le but, la plénitude du bonheur à venir,[24] mais comme le rocher qui accompagne la traversée du désert, la nuée qui protège, comme le père qui porte son enfant sur les bras et l’aigle qui porte ses petits sur ses ailes. Notion très biblique de l’espérance où l’objet de l’espérance c’est la promesse de Dieu qui s’accomplit dès ici-bas dans la dynamique de l’alliance.
En réalité, si par la petite voie, Thérèse paraît donner priorité au Dieu de l’Alliance sur le Dieu de la Béatitude, déjà ici-bas s’opère pour elle une sorte de synthèse : « Après tout, dit-elle à Agnès le 17 mai 97, cela m’est égal de vivre ou de mourir. Je ne vois pas bien ce que j’aurais de plus après la mort que je n’aie déjà en cette vie. Je verrai le Bon Dieu, c’est vrai ! mais pour être avec Lui, j’y suis déjà sur la terre »[25]. Le Dieu de l’Alliance c’est bien le Dieu-avec-elle, « l’ Emmanuel », qui déjà la rend heureuse.
Espérer pour Thérèse, c’est vivre son Offrande, « ma folie à moi, c’est d’espérer que ton Amour m’acce