La "théologie vécue" de sainte Thérèse d'Avila, saint Jean de la Croix  et sainte Thérèse de Lisieux

Docteurs de l'Eglise

(Tananarive, octobre 2005)

fr François-Marie Léthel ocd

 

Introduction

 

            Notre Ordre du Carmel thérésien a la grâce d'avoir trois Docteurs de l'Eglise également importants, complémentaires, inséparables entre eux et inséparables des autres saints, dans la "ronde des saints" (mon expérience personnelle, depuis 1966).

            L'actualité ecclésiale de nos trois Docteurs a été particulièrement affirmée par Jean-Paul II dans la Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte (n° 27, 33 et 42). Il convient de partir de ce texte (Document 1) qui interprète nos Docteurs dans les grandes perspectives de Vatican II.

            Dans le même sens, Thérèse de Lisieux nous donne une des meilleures clefs pour interpréter cette "théologie des saints" à la fin du Manuscrit C (Document 1), celle de Jean de la Croix et de Thérèse d'Avila, mais aussi celle des Pères de l'Eglise (Augustin), des Docteurs Médiévaux (Thomas d'Aquin) et des autres Mystiques (François d'Assise) (Document 2 A). Pour la carmélite, le "lieu théologique" de cette science est l'Oraison.  Il faut privilégier nos Saints du Carmel, mais non pas les absolutiser (le danger de "l'esprit de chapelle"). Ils ont leurs limites et ils ont besoin d'être complétés par d'autres saints (donner quelques exemples).  La vraie fidélité à nos Saints ne doit pas être un simple "conservatisme",  mais plutôt une "fidélité créative" qui fait fructifier les talents reçus.

            Cette science des saints du Carmel est une théologie mystique, symbolique et pratique, qui complète harmonieusement la théologie intellectuelle et universitaire (illustrée par St Thomas).  Ses moyens sont essentiellement la Foi, l'Espérance et l'Amour. Elle est théologie dans le sens le plus fort comme connaissance profonde et expérimentale des plus grands Mystères de la Foi (Document 2 B,  illustré par le texte de St François sur la Charité, Doc 1).

            Il conviendra de se rappeler la chronologie de nos trois Docteurs du Carmel (Document 3). 

            Une des meilleures synthèse de leur doctrine a été donné par le Serviteur de Dieu, Père Marie-Eugène de l'Enfant-Jésus ocd, dans son grand livre: Je veux voir Dieu. Il convient de considérer son tableau synthétique de la spiritualité thérésienne (Document 4).

            Puisque nous sommes encore dans l'année de l'Eucharistie, on pourra considérer spécialement la doctrine eucharistique de nos saints, surtout chez Thérèse de Lisieux (Document 4a).

            Ensuite, nous essaierons de vivre un parcours et un partage fraternel avec nos trois Docteurs.

 

 

I/ Sainte Thérèse d'Avila

 

            Le Château Intérieur ou Livre des Demeures est le chef-d'oeuvre et la synthèse de la doctrine contenue dans l'ensemble des Oeuvres de la Madre. On y trouve toutes les étapes des la vie spirituelle, depuis la première conversion jusqu'à la sainteté. Il convient d'utiliser le tableau du P. Marie-Eugène (Document 4) qui suit le schéma des 7 Demeures, en y intégrant les doctrines de Jean de la Croix et de Thérèse de Lisieux.

            Nous allons donc prendre ce Château Intérieur comme centre de perspective et clef de lecture des autres Oeuvres de Thérèse d'Avila (Vie, Chemin, Fondations, Pensées sur l'Amour de Dieu, Faveurs de Dieu, etc...).  Il a été écrit en 1577, au moment le plus dramatique, lorsque Jean de la Croix est prisonnier à Tolède et que l'oeuvre de  Thérèse est menacée de destruction.

            Les chapitres 1 et 2 des Premières Demeures sont fondamentaux. Ils nous présentent les plus grandes perspectives du Mystère de la Création et du Salut en Jésus-Christ, dans une synthèse nouvelle et originale à partir de ce symbole du Château Intérieur qui signifie l'âme humaine comme Image de Dieu et Demeure de Dieu.

            Sur ce point, il existe une merveilleuse complémentarité entre la doctrine de Thérèse et celle de Catherine de Sienne,  déclarée elle aussi Docteur de l'Eglise par le Pape Paul VI en la même année 1970 (cf Document 5). Ces deux premiers Docteurs féminins sont les meilleurs Docteurs de l'intériorité chrétienne selon la parole de Jésus: "Demeurez en moi, comme moi en vous" (Jn 15,4), mais avec des accents différents et complémentaires. Alors que Catherine a surtout montré le premier aspect: nous en lui; Thérèse a davantage mis en lumière le second: lui en nous. Cette intériorité réciproque de la communion avec Jésus est inséparablement corporelle et spirituelle. Catherine a mis davantage l'accent sur son aspect corporel, et Thérèse sur son aspect spirituel. Ainsi, Catherine illustre tout spécialement la parole de Jésus concernant l'Eucharistie: "celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi comme moi en lui" (Jn 6,56), tandis que Thérèse illustre davantage la parole de Jésus concernant son habitation spirituelle en nous: "Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure" (Jn 14,23). Catherine met l'accent sur notre présence en Lui, dans le "Temple de son Corps" (cf Jn 2,21), tandis que Thérèse met l'accent sur sa présence en nous, dans la "Demeure de notre âme".  De même que Thérèse explore les "sept demeures" de notre âme, de même Catherine explore les "trois échelons" du Corps de Jésus Crucifié et Ressuscité (les Pieds,  le Côté ouvert et la Bouche qui donne la Paix en soufflant l'Esprit-Saint).  Catherine est par excellence Docteur de l'Humanité du Christ, de son Corps et de son Sang.

            Dans ces premiers chapitres du Château Intérieur Thérèse rappelle le drame du péché et la nécessité de la Grâce du Christ, ce qui était au coeur de la discussion entre l'Eglise Catholique et le Protestantisme,  en rapport avec la doctrine paulinienne de la Justification (spécialement dans la Lettre aux Romains).  Dans une perspective oecuménique (essentielle à Madagascar), il conviendra d'étudier attentivement le très beau texte dans lequel l'Eglise Catholique et les Eglises Luthériennes ont exprimé récemment leur accord sur cette doctrine de la Justification.

            Ennemie de toute étroitesse spirituelle, Thérèse insiste beaucoup sur la liberté intérieure, sur la grandeur de ce Château Intérieur, sur ses innombrables demeures. C'est un immense espace de liberté, paradoxalement en rapport avec l'étroitesse de la clôture (cf Epilogue).

            Comme toujours, Thérèse écrit sur l'Oraison, qui est ici présentée comme "la porte du Château". Elle est absolument nécessaire pour ne pas rester dans les "ténèbres extérieures", elle est le lieu privilégié du cheminement de sainteté. Elle est la vie intérieure.  Ici, il convient de relire d'autres textes essentiels sur l'Oraison: le chapitre 8 de la Vie et le chapitre 26 du Chemin de la Perfection. L'Oraison est nécessaire, il ne faut jamais l'abandonner. Elle est cette amitié avec Jésus, dans la joie comme dans la peine. A travers ses Mystères douloureux et joyeux, Jésus se fait proche de nous dans toutes les situations de notre vie.

            En relation avec ces deux premier chapitres du Château Intérieur, il convient aussi de relire le chapitre 32 de la  Vie: Après avoir vu sa propre place en enfer, Thérèse entend l'appel de Jésus à un nouvel engagement pour le salut des pécheurs, et c'est alors que va naître le projet de la Réforme du Carmel. Le nouveau monastère sera consacré à saint Joseph: Jésus sera au centre, tandis que Marie et Joseph en garderont les deux portes. Concernant saint Joseph, il faut relire le chapitre 6 de la Vie.  C'est beaucoup plus qu'une "dévotion". C'est le "style évangélique" de Thérèse et de sa Réforme: une communauté christocentrique qui vit dans le climat de la Sainte Famille de Nazareth.  On retrouvera tout cela chez Thérèse de Lisieux: la passion du salut des plus grands pécheurs, depuis le criminel Pranzini "son premier enfant" ("je voulus à tout prix l'empêcher de tomber en enfer"), jusqu'à ses" frères" les athées du monde moderne, avec une espérance nouvelle pour le salut de tous les hommes ("que pas une seule âme ne soit damnée aujourd'hui", Pri 2).  Le climat de la Sainte Famille se retrouve spécialement dans sa pièce de théâtre sur La Fuite en Egypte (RP 6).

            Les Troisièmes Demeures représentent un point critique: La situation du "bon chrétien" qui risque de s'arrêter comme le jeune homme riche de l'Evangile. Une nouvelle conversion est nécessaire pour entrer dans les Demeures suivantes: il faut tout donner, tout quitter pour suivre Jésus.  Le Père Marie-Eugène a particulièrement insisté sur cette nécessité du Don de soi pour recevoir le Don de Dieu (la vie mystique et la contemplation).  Les formulations simples et essentielles de ce Don de soi à Jésus dans l'Esprit par les mains de Marie, chez Thérèse de Lisieux et Louis-Marie de Montfort (L'Offrande à l'Amour Miséricordieux et le "Totus Tuus").

            Les Quatrièmes Demeures ont comme thème central cette nouvelle expérience de l'Esprit-Saint, de cette Eau Vive qui jaillit avec une nouvelle abondance à l'intérieur de l'âme et qui l'agrandit: "Tu as dilaté mon coeur".

            Les Cinquièmes Demeures proposent principalement une parabole pascale: la métamorphose du ver à soie qui devient un gracieux papillon blanc. Dans le Christ Jésus mort et ressuscité, nous sommes appelés à une transformation radicale: mourir à la vie de l'homme ancien et ressusciter à la vie de l'Homme Nouveau.

            Les Sixièmes Demeures constituent la partie la plus développée (11 chapitres). Thérèse y évoque les "fiançailles spirituelles" à l'ombre de la Croix. Elle y évoque en même temps de grandes épreuves et des grâces extraordinaires (qui sont "facultatives", comme le montre l'expérience de Thérèse de Lisieux).  Les thèmes précédents de l'eau vive et de la métamorphose restent présents.  Le chapitre 7 est très important, il concerne l'Humanité du Christ dont il ne faut jamais s'éloigner. Il correspond exactement au chapitre 22 de la Vie. Dans l'expérience personnelle de Thérèse, l'Humanité du Christ "s'imprime" à travers des visions: "intellectuelles", c'est à dire sans image (ch 8), et "imaginaires", c'est à dire avec une image intérieure (ch 9), à laquelle s'applique la théologie de l'icône du Christ (ces chapitres correspondent exactement aux ch. 27 et 28-29 de la Vie).

            La "théologie vécue" de Thérèse atteint son sommet dans les Septièmes Demeures, avec la contemplation de la Trinité (1/6) et de la Sainte Humanité du Christ (2/1). Exactement comme saint Thomas d'Aquin, Thérèse illustre le schéma occidental (augustinien) qui contemple successivement Dieu Trinité et le Christ comme Homme. Tel est exactement le symbole "Quicumque" qui était présent comme un psaume dans la liturgie de l'Eglise au temps de Thérèse, et qui est le point d'appui d'une de ses premières expériences trinitaires (cf Vie, 39/25). Thérèse de Lisieux illustrera le schéma oriental plus ancien, celui du Symbole de Nicée-Constantinople qui contemple le Christ dans la Trinité, au centre de la Trinité (cf Document 2, B et C).  Ici, il faut relire les Faveurs de Dieu des années 1571-1572 qui racontent les expériences trinitaires et aussi la grâce du mariage spirituel, lorsque Thérèse reçoit la communion des mains de Jean de la Croix.  Le chapitre 4 des Septièmes Demeures montre comment tout cela s'épanouit dans une nouvelle fécondité pour l'Eglise et sa Mission, lorsque Marthe et Marie sont parfaitement unies.  le "vrai spirituel" est alors défini comme "esclave de Dieu", dans sa pleine configuration au Christ qui a pris "la condition d'esclave" (4/8.  Le même symbole de "l'esclavage d'amour" sera développé par le Cardinal de Bérulle et saint Louis-Marie Grignion de Montfort).

            Ici, on pourrait relire des textes de Thérèse concernant le service de Jésus et de son Eglise: Le problème de l'unité des chrétiens (Chemin, ch 1), les Missions en Amérique Latine (Fondations, ch 1), en relation avec les nouvelles fondations et l'extension de la Réforme aux Carmes (la rencontre avec Jean de la Croix, ch 3 et la fondation de Duruelo, ch 13).  Le même esprit trouvera son plein épanouissement chez Thérèse de Lisieux, patronne des Missions.

 

 

II/ Saint Jean de la Croix

 

            Introduction: La théologie mystique (comme expérience), la théologie symbolique (exprimée à travers la poésie) et la théologie intellectuelle ("noétique" et universitaire: "scolastique"). Cf le Prologue du Cantique Spirituel.  Sur ce point, une des sources majeures de Jean de la Croix est Denys l'Aréopagite (cf document 6).

 

A/  L'Amour du Christ Epoux, dans les Romances sur la Trinité et l'Incarnation et dans le Cantique Spirituel

 

            Ce sont les deux plus longs poèmes composés par saint Jean de la Croix lorsqu'il était prisonnier à Tolède (plus tard, il complètera et commentera le Cantique: Cant A et B). Les Romances et le  Cantique sont comme les deux "phares" qui éclairent  ce grand symbole de l'Epoux et de l'Epouse, fondamental dans toutes les oeuvres de St Jean de la Croix (cf les poèmes de la Nuit, du Pastoureau, etc...). 

Dans les Romances ce symbole est contemplé dans les plus grandes dimensions de l'Histoire de la Création et du Salut: fondé dans le Coeur de Dieu Trinité, il trouve son accomplissement dans le Mystère de l'Incarnation. Dans le Cantique, ce même symbole est contemplé dans l'histoire de la personne (ou histoire d'une "âme"), et il trouve son fondement dans le Mystère de la Croix.  L'Epoux, c'est toujours le Christ; l'Epouse, c'est l'Eglise, dilatée aux dimensions de l'Histoire de la Création et du Salut (les Romances), et concentrée dans l'Histoire de chaque personne (le Cantique). Il convient donc de lire attentivement les deux poèmes. Dans le Commentaire du Cantique B, il faudra considérer spécialement les strophes suivantes: 1 (la recherche), 5 (la Création, l'Incarnation et la Résurrection), 12 (la Foi), 14-15 (les fiançailles spirituelles), 22 et 23 (le mariage spirituel, réalisé une fois pour toutes par Jésus sur la Croix, et réalisé progressivement dans la vie de la personne). Enfin, les strophes 36, 37, 38 et 39 sont l'expression de la plus haute connaissance du Mystère de Dieu Trinité dans le Christ Jésus.

            Ce symbole de l'Epoux et de l'Epouse a été "éclipsé" par la crise de 1968 (le "soupçon"), et il est très important de le redécouvrir aujourd'hui, en insistant particulièrement sur son caractère virginal.  Il est d'une importance vitale pour aimer en vérité (et spécialement pour bien vivre la chasteté). Il faut le retrouver à partir de l'Ecriture et des Saints qui l'ont abondamment utilisé.  Dans l'Ancien Testament, on le trouve chez les prophètes (Osée, Isaïe, Ezéchiel, etc...) et surtout dans le Cantique des Cantiques (le livre le plus aimé de saint Jean de la Croix, au point qu'il en demande la lecture au moment de sa mort).  Dans le Nouveau Testament,  il est présent dans les Evangiles, chez saint Paul et dans l'Apocalypse.  Dans les écrits des saints, il est présent depuis les Pères de l'Eglise jusqu'à Thérèse de Lisieux. Jean- Paul II a beaucoup approfondi ce thème de l'Amour Sponsal dans sa "théologie du corps", du point de vue du mariage comme du point de vue de la vie consacrée.  Ici, la théologie doit dialoguer avec la philosophie et la psychologie (la dimension de l'eros à l'intérieur de l'agapè, la place de la sexualité dans le mariage et la virginité consacrée, etc...).

            Il importe de préciser théologiquement le sens de ce symbole biblique de l'Alliance entre le Dieu Epoux et la créature son Epouse.  Dans les écrits des saints, le Nom Divin d'Epoux est le plus souvent "approprié" au Fils à cause de l'Incarnation, mais il peut aussi être "approprié" au Père et à l'Esprit (ainsi, l'expression patristique de Marie "Epouse de Dieu" est interprétée  par saint Louis-Marie Grignion comme "Epouse de l'Esprit-Saint", tandis qu'elle est interprétée par le Cardinal de Bérulle comme "Epouse du Père"). Toutes ces expressions sont exactes du point de vue théologique, car le Nom d'Epoux est commun à toute la Trinité, à la différence des Noms de Père et de Fils qui expriment les "propriétés" exclusives des Personnes (ainsi l'expression "Marie Mère de Dieu" signifie exclusivement Mère du Fils de Dieu). Le titre d'Epouse est attribué au Peuple, à l'Eglise, à Marie et à chaque personne humaine qui vit dans l'Alliance ("l'âme").

 

B/ La Foi, l'Espérance et l'Amour, dans la Montée du Carmel et la Nuit Obscure

 

            Selon l'enseignement de saint Paul (cf I Cor 13), les principaux dons de l'Esprit-Saint dans l'Eglise en cette vie sont la Foi, l'Espérance et la Charité (ou Amour: agapè), la plus grande des trois étant la Charité.  Ce sont les trois modalités essentielles de la grâce reçue au Baptême, les moyens de la sainteté, de l'union à Dieu et de la connaissance de Dieu en Jésus-Christ.  Saint Thomas d'Aquin les appelle Virtutes Theologicae, c'est à dire: "Vertus Théologiques", ou "Théologales" (cf Document 5).

            Pour saint Jean de la Croix elles sont l'unique fondement et l'âme de toute vie spirituelle authentique, le lieu de l'expérience mystique, l'unique moyen de l'union à Dieu, de la sainteté. Dans la Foi, l'Espérance et la Charité, la Grâce de Dieu "épouse" pleinement notre liberté humaine; c'est comme le point d'intersection entre l'action de Dieu et l'action de l'homme. Saint Jean de la Croix les considère du point de vue actif dans la Montée du Carmel, car elles mettent en jeu tout l'engagement de notre liberté, de notre effort (c'est le vrai sens de l'ascèse).  Dans la Nuit Obscure, il les considère du point de vue passif, car c'est Dieu qui est l'Acteur principal, et l'âme doit s'abandonner librement à son action purifiante et transformante.  Seules la Foi, l'Espérance et la Charité peuvent nous remplir de Dieu en nous vidant de tout ce qui n'est pas Dieu. Il faudra lire avec la plus grande attention les chapitres 6, 7 et 22 du livre II de la Montée du Carmel et le chapitre 21 du livre II de la Nuit Obscure.  La personne humaine a besoin de cette purification dans sa dimension sensible, corporelle, comme dans sa dimension spirituelle (les "cordes" du coeur dont parle Thérèse de Lisieux ont besoin d'être "réaccordées").  On trouvera chez Thérèse de Lisieux la plus belle illustration et l'approfondissement de cet enseignement sur la Foi, l'Espérance et l'Amour.

 

C/ L'embrassement de l'Amour Trinitaire,  dans la Vive Flamme d'Amour

           

            La Vive Flamme d'Amour exprime la plus haute expérience mystique de Dieu Trinité, toujours par le Christ dans l'Esprit-Saint. Selon la belle image de saint Irénée, on pourrait dire que la personne humaine est alors pleinement livrée aux "deux Mains du Père" qui sont le Fils et l'Esprit.

            Le commentaire de la strophe 2 concerne la connaissance amoureuse des Trois Personnes, tandis que le début de la strophe 3 décrit la même connaissance expérimentale de leur Unique Divinité à travers les "lampes de feu" des attributs divins (3/1-17). Ce texte est très important pour redécouvrir l'importance de cette contemplation de l'Unité dans la Trinité (la "Mystique de l'Essence"), à la lumière de l'Ecriture, en dialogue avec les Pères de l'Eglise (spécialement Denys) et les grands Docteurs médiévaux (spécialement saint Anselme et saint Thomas). Cette connaissance mystique de l'Unité de Dieu peut aussi être un élément dans le dialogue inter-religieux avec nos frères juifs et musulmans.  Thérèse de Lisieux retrouve cela de façon simple et essentielle lorsqu'elle affirme: "A moi Il a donné sa Miséricorde Infinie, et c'est à travers elle que je contemple et adore les autres perfections divines! Alors toute m'apparaissent rayonnantes d'Amour, la Justice même (et peut-être encore plus que toute autre) me semble revêtue d'amour" (Ms A, 83v).

 

 

III/ Sainte Thérèse de Lisieux

 

            Le Pape saint Pie X avait appelé Thérèse "la plus grande sainte des temps modernes".  Il convient donc de la situer dans ce contexte nouveau de la modernité.  L'Eglise doit alors faire face à de nouveau défis, dont le plus caractéristique est sans doute la confrontation avec l'athéisme militant qui s'est développé et organisé après la Révolution Française (surtout dans la Franc-Maçonnerie).  L'athéisme est sans doute le fruit le plus négatif de la modernité occidentale, ensuite exporté dans le monde entier (surtout par le communisme).  Thérèse va vivre intensément cette confrontation dans la dernière période de sa vie: sa grande épreuve contre la foi fera d'elle la soeur des athées, assise à leur table et priant intensément et douloureusement pour eux (cf la très belle thèse du P. Joseph Nguyen Thuong).  

Si l'Europe connaît déjà un fort mouvement de déchristianisation (spécialement en France), le XIX siècle est en même temps le grand siècle des Missions (catholiques et protestantes), dont les principaux champs sont d'une part l'Afrique et Madagascar, et d'autre part l'Extrême-Orient (Chine, Viet-Nam, Corée, Japon...). Thérèse reçoit deux frères spirituels missionnaires: Maurice Bellière,  futur Père Blanc (Missionnaire de Notre-Dame d'Afrique), et Adolphe Roulland,  missionnaire en Chine (des Missions Etrangères de Paris). Elle sera proclamée Patronne des Missions. Elle est particulièrement la soeur des saints missionnaires et martyrs du XIX siècle.

Du point de vue spirituel, l'Eglise est encore fortement marquée par l'influence du jansénisme avec ses conséquences négatives: déformation du visage de Dieu (une Justice sans Miséricorde) qui entraîne une crainte excessive du péché, du sacrilège, de l'enfer en produisant chez de nombreux fidèles "la maladie des scrupules" (Thérèse en fera la douloureuse expérience dans son enfance). Cette tendance s'oppose évidemment à la communion fréquente. 

Thérèse s'inscrit dans le grand courant spirituel qui s'oppose diamétralement au jansénisme et qui est une forte spiritualité christocentrique, mariale et ecclésiale. C'est d'abord la forte dévotion au Sacré-Coeur, qui suscite la confiance et l'amour, et qui s'épanouit dans la dévotion eucharistique, avec un mouvement irréversible vers la communion quotidienne (qui trouvera son aboutissement avec le pontificat de saint Pie X, dans les premières années du XX siècle), la participation à la Messe étant prolongée dans l'adoration eucharistique.  Ensuite, le XIX siècle est un grand siècle marial, marqué par la définition dogmatique de l'Immaculée Conception (1854), la découverte du Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge de saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1842) et les apparitions mariales de la Médaille Miraculeuse (Rue du Bac, à Paris en 1830) et de Lourdes (1858).  La spiritualité ecclésiale est caractérisée par un nouvel attachement à la personne du Pape, surtout après le Concile Vatican I (1870).  Dans la piété populaire, tout cela sera synthétisé sous la forme des "trois blancheurs" (l'Hostie, Marie, le Pape)!

            Il faut encore rappeler que Thérèse est une carmélite française, vraie fille de Thérèse d'Avila et de Jean de la Croix, mais dans le contexte particulier du Carmel féminin en France, "inculturé" au début du XVII siècle par le Cardinal Pierre de Bérulle, fondateur de "L'Ecole Française de Spiritualité". Cette "inculturation" a comporté des aspects positifs et négatifs.  En positif, Bérulle a enrichi le charisme thérésien par son admirable christocentrisme, sa doctrine de l'Incarnation et sa forte spiritualité mariale. En négatif, il a perdu quelque chose du style simple et fraternel de la communauté thérésienne. Mais l'aspect le plus négatif a été la séparation totale entre les carmes et les carmélites de France pendant plus de trois siècles (Thérèse n'a jamais connu d'autre carme que saint Jean de la Croix).

            Cette influence de Bérulle et de l'Ecole Française est évidente chez Thérèse (comme chez Elisabeth de la Trinité).  L'Acte d'Offrande à l'Amour Miséricordieux de Thérèse (comme l'Elévation à la Trinité d'Elisabeth) doit être interprété dans la perspective bérullienne (tout comme la Consécration à Jésus par Marie de saint Louis-Marie Grignion de Montfort).  C'est dans cette lumière qu'il convient de découvrir le formidable christocentrisme de Thérèse, en remarquant d'abord que dans ses écrits (à la différence des écrits de Thérèse d'Avila et de Jean de la Croix), le Nom de Jésus est deux fois plus fréquent que le Nom de Dieu (environ 1600 fois le Nom de Jésus, et environ 800 fois le Nom de Dieu). De plus, le Nom de Dieu désigne le plus souvent la Personne de Jésus.  Cette grande nouveauté vient de Bérulle qui, entre le théocentrisme du Moyen-âge et l'anthropocentrisme de la Renaissance, avait proposé cette nouvelle forme de christocentrisme comme "théo-anthropocentrisme", avec la conscience d'opérer une véritable "révolution copernicienne", caractérisée précisément par cette primauté du Nom de Jésus par rapport au Nom de Dieu. Alors que Thérèse d'Avila illustrait le schéma du Symbole "Quicumque" qui contemple successivement Dieu Trinité et le Christ comme Homme (la "Sainte Humanité"), Thérèse de Lisieux illustre le schéma du Symbole de Nicée-Constantinople qui contemple Jésus dans la Trinité, "Un de la Trinité", au centre de la Trinité comme Fils Incarné, vrai Dieu et vrai Homme, entre le Père et l'Esprit-Saint (cf Document 2, B et C).  Le christocentrisme de Thérèse de Lisieux est trinitaire, même si elle nomme rarement les deux autres Personnes, le Père et l'Esprit, toujours présentes en Jésus. 

            On peut rappeler à ce propos trois expressions essentielles de Thérèse. D'abord, sa dernière parole, qui est: "Mon Dieu, je vous aime"! Elle parlait à Jésus, en regardant le Crucifix qu'elle serrait dans ses mains.  La deuxième expression est la simple phrase que Thérèse avait gravé "clandestinement" sur le mur de sa cellule: "Jésus est mon Unique Amour".  La troisième expression est la définition de sa mission, sur la terre comme au Ciel: "Aimer Jésus et le faire aimer" (LT 220).

 

A/ Une théologie narrative et symbolique

 

            Ici, on utilisera les Documents 7 e 8 qui présentent l'ensemble des écrits de Thérèse en proposant une clef de lecture symbolique. Il conviendra d'étudier avec une particulière attention les deux principaux symboles anthropologiques de Thérèse: celui de la fleur et celui de la lyre. La fleur est le symbole thérésien par excellence, pour signifier notre humanité dans la condition terrestre, avec les aspects essentiels de petitesse, de pauvreté, et aussi de beauté. La lyre (ou la harpe) est le symbole du coeur humain considéré dans toute sa capacité d'amour et de relation, selon ses quatre "cordes" qui sont l'amour de l'épouse et de la mère, de l'enfant et de la soeur (pour la femme).  A travers l'expérience de son propre coeur, Thérèse illustre une vérité anthropologique fondamentale: toute femme a un coeur d'épouse e de mère, d'enfant et de soeur, comme tout homme a un coeur d'époux et de père, d'enfant et de frère. Et tout être humain est appelé à "aimer de tout son coeur"!  Dans la "théologie vécue" de Thérèse, il y a une merveilleuse "adéquation" entre les "quatre cordes" de son coeur e les "quatre dimensions" du Mystère de Jésus Verbe Incarné et Rédempteur: Grandeur et Petitesse, Lumière et Ténèbres.

            Son interprétation de l'Amour Sponsal est particulièrement importante. Pour elle, le "mariage spirituel" est essentiellement la définitive consécration du coeur dans le célibat. La "corde sponsale" du coeur est alors consacrée à l'unique Amour de Jésus et la personne devient réellement épouse de Jésus. Thérèse le vit comme femme (cf Pri 2), mais elle le dit également à un homme (LT 220).  Jésus désire "un coeur d'enfant, un coeur d'épouse" (LT 144), et Thérèse contemple en Marie toute la beauté d'un "coeur de mère" (RP 6).  Son propre "coeur de soeur" sera pleinement manifeste dans les pages Manuscrit C sur la charité fraternelle. Il importe donc de remettre "l'enfance spirituelle" à sa juste place, comme l'une des quatre dimensions de l'amour (la "corde filiale"), sans la privilégier de façon exclusive et unilatérale (ce qui aboutit à un "infantilisme spirituel").

 

B/ Dans le Coeur de l'Eglise, avec Marie

 

            Dans les perspectives du Concile Vatican II, l'Eglise en Pélèrinage chemine avec Marie, en devenant toujours plus semblable à Elle dans la pureté de sa Foi, de son Espérance et de son Amour (cf LG VIII).  Ici, Thérèse prolonge, approfondit et actualise l'enseignement de saint Jean de la Croix.

 

1/ La "confiance" thérésienne comme Espérance sans limite en la Miséricorde Infinie de Jésus, jusqu'à "espérer pour tous" (Baltahasar). Thérèse comme Docteur de la Miséricorde et de l'Espérance.

 

            Les principaux textes à méditer et étudier sont: Le récit du salut de Pranzini (Ms A, 45v-46v),  la Prière au jour de la Profession (Pri 2) et la Fuite en Egypte (RP 6,  deuxième acte, scène 6).  A cette espérance pour les autres est essentiellement liée son espérance pour elle-même comme "confiance audacieuse de devenir une grande sainte" (Ms A, 32r). C'est là un des aspects les plus importants de la doctrine thérésienne pour toute l'Eglise, son apport essentiel comme Docteur.

 

2/ La "kénose de la foi" de Thérèse: l'image mariale de l'Eglise dans sa confrontation avec l'athéisme moderne.

 

            Jean-Paul II a employé cette expression très forte de la "kénose de la foi" pour caractériser l'épreuve la plus profonde de Marie près de la Croix de Jésus, sa participation à "l'anéantissement" de son Fils (Redemptoris Mater, n° 18).  Pour Marie, comme pour Thérèse, il ne s'agit évidemment pas de la perte de la Foi, mais au contraire de la Foi la plus forte et la plus héroïque au coeur de la plus grande épreuve.           

            Le texte essentiel est le récit du Manuscrit C (4v-7v), lu en relation avec RP 7: Le triomphe de l'humilité. Les récentes recherches historiques nous ont révélé  l'importance de l'affaire de Léo Taxil et de Diana Vaughan. Le début de l'épreuve de la foi correspond en effet au moment où Thérèse lit les écrits du franc-maçon Léo Taxil, attribués par lui au personnage inexistant qu'il a inventé: Diana Vaughan. Apparemment édifiants, ces textes sont en réalité vénéneux et ténébreux.  On en trouve la preuve dans l'avant-dernière "Récréation Pieuse": Le triomphe de l'humilité (RP 7), écrite par Thérèse et représentée par elle le 21 juin 1896 pour la fête de la prieure Mère Marie de Gonzague.  Cette petite pièce de théâtre, dont l'objet est précisément l'histoire de Diana, est comme l'unique fleur vénéneuse parmi tous les écrits thérésiens, mais elle est importante pour comprendre à quelle profondeur le poison avait pénétré dans l'âme de notre sainte. Comme la plupart des catholiques de son temps, Thérèse a été victime de cette mystification. Elle a cru de toute son âme à l'histoire émouvante de Diana, cette jeune américaine, convertie de la franc-maçonnerie à l'Eglise Catholique grâce à Jeanne d'Arc (Taxil était un des meilleurs connaisseurs des sources historiques de Jeanne). Comme franc-maçonne, Diana avait été l'enfant chérie de Lucifer, fiancée par lui au démon Asmodée; comme catholique, elle devenait l'enfant chérie du Père et l'Epouse de Jésus (elle pensait à la vie consacrée). Thérèse a non seulement prié pour Diana, mais elle lui a écrit en lui envoyant sa propre photo dans le rôle de Jeanne d'Arc, en espérant son entrée au Carmel. Elle a même reçu une réponse de Diana, évidemment écrite par Taxil. Finalement, dans une conférence de presse tenue à Paris en avril 1897, Taxil a révélé l'inexistence de Diana, fille du Néant et épouse du Néant. Par dérision, il a même projeté la photo de Thérèse en Jeanne d'Arc. Notre sainte connaît toute cette douloureuse vérité lorsqu'elle écrit le Manuscrit C.  Les textes de Taxil étaient un jeu pervers qui mettait sur le même plan le bien et le mal,  la vérité et le mensonge, l'être et le néant, Dieu et le diable, le ciel et l'enfer, l'amour virginal envers Dieu ou le diable, comme enfant et épouse (deux "cordes" essentielles du coeur de Thérèse). C'est ce venin du "néant" (l'expression caractéristique du récit de Thérèse) qui a pénétré dans l'âme si sensible de notre sainte, en provoquant comme un changement "climatique" de sa vie, tout comme les ténèbres  ont recouvert la terre au moment de la Passion de Jésus. En effet, notre monde qui était décrit dans les premières pages du Manuscrit A comme le "jardin de Jésus", illuminé par le Soleil de son Amour, est devenu maintenant "le triste pays des ténèbres", mais toujours visité par la Lumière de son Amour. Dans sa très belle poésie: Une Rose effeuillée (PN 51),  Thérèse transforme ce vertige du néant en un acte d'Amour pour Jésus.

 

3/ la Splendeur de l'Amour

 

            Les textes essentiels sont le Manuscrit B et le Manuscrit C. Au moment où Thérèse est plongée dans les ténèbres de son épreuve de la foi, son Amour s'épanouit pleinement. C'est l'Amour Infini que Jésus a communiqué pleinement à son Eglise dans le Don de l'Esprit-Saint. Thérèse découvre ce "Coeur brûlant d'Amour" qui embrasse toute les vocations, tous les temps et tous les lieux, et elle y trouve sa place et sa vocation: "Dans le Coeur de l'Eglise, je serai l'Amour, ainsi je serai tout" (Ms B).  C'est le plein épanouissement de son Amour fraternel (envers ses soeurs, ses frère missionnaires, mais aussi les athées qu'elle appelle "ses frères": Ms C).  A la fin du Ms C, Thérèse exprime le maximum de l'Amour Sponsal en commentant la parole du Cantique des Cantiques: "Attire-moi, nous courrons", en articulant merveilleusement les deux dimensions du "pour moi" et du "pour nous".

            On pourra lire avec une particulière attention certaines poésies de Thérèse qui montrent sa manière de lire l'Evangile avec le continuel "je t'aime" adressé à Jésus et aussi à Marie.  Ainsi, la Poésie 24: Jésus mon Bien-Aimé, Rappelle-toi!, contient un des meilleurs exposés de sa christologie, et en particulier de sa perception de la "conscience du Christ", sa certitude d'avoir été connue et aimée personnellement par Jésus Enfant et Agonisant. La poésie 54: Pourquoi je t'aime, ô Marie, est sa synthèse mariologique,  dans la simple lecture de l'Evangile.