LA THEOLOGIE DE THERESE (Deusième Partie)
LA THEOLOGIE DE THERESE DE LISIEUX (première Partie)
INTRODUCTION: LA THEOLOGIE DE THERESE COMME "SCIENCE D'AMOUR"
"Attirez-moi, nous courrons"
La Science des Saints
PREMIERE SECTION: LE MYSTERE DE JESUS
Introduction: Le christocentrisme thérésien
Le Nom de Jésus
Un christocentrisme théocentrique et trinitaire
I/ Jésus: "Un de la Trinité"
A/ Jésus en sa Divinité: "La miséricorde infinie et les autres perfections divines".
B/ Jésus dans la Trinité: Fils du Père et Source de l'Esprit (la prière d'Offrande à l'Amour Miséricordieux, Pri 6)
II/ Jésus Créateur et Sauveur
A/ "Tout a été créé par Lui et pour Lui, Il est avant toutes choses et tout subsiste en Lui" (Col 1/16-17).
B/ Au coeur de l'anthropologie christologique de Thérèse: les symboles de la fleur et de la lyre
1/ Le symbole de la fleur
La fleur et le corps humain
Le coeur humain "capax christi"
2/ Le symbole de la lyre et de ses cordes.
Le coeur humain blessé par le péché
C/ "Pourquoi Dieu s'est fait homme"
III/ Jésus dans les Mystères de sa petitesse et pauvreté: l'incarnation, la vie terrestre, la croix et l'eucharistie.
A/ La petitesse évangélique
1/ Petitesse thérésienne et pauvreté franciscaine
2/ La Chair de Jésus
3/ Jésus "Divine Fleur", dans tous les Mystères de sa vie terrestre
4/ Thérèse de l'Enfant Jésus de la Sainte Face
B/ De la crèche à la Croix: une double grâce fondatrice (la "grâce de Noël et le salut du criminel Pranzini)
1/ La "Grâce de Noël" (25 décembre 1886). Thérèse près de la crèche
2/ Le Salut de Pranzini (Juillet-Août 1886): Thérèse près de la Croix.
C/ L'Incarnation
1/ La contemplation thérésienne de l'Incarnation
2/ Les Mystères de l'Enfant Jésus
D/ La Passion
1/ La Sainte Face
2/ La Passion de Thérèse
E/ La Vierge Marie
LA THEOLOGIE DE THERESE DE LISIEUX
La théologie de Thérèse de Lisieux est "science d'Amour", selon ses propres paroles: "La science d'Amour... je ne désire que cette science-là" (Ms B 1r°). Elle consiste essentiellement dans la connaissance de Jésus et de Jésus Crucifié (cf I Cor 2/2), de son Amour qui "surpasse toute connaissance" (cf Eph 3/19), en toute sa réalité divine et humaine. Les moyens de cette connaissance sont les plus grands dons de l'Esprit-Saint, reçus dans l'Eglise par la grâce du baptême: la Foi, l'Espérance, et par-dessus tout l'Amour, la Charité qui est "la plus grande des trois" (cf I Cor 13/13).
Ainsi, après une brève introduction concernant la Théologie de Thérèse comme "Science d'Amour", il conviendra de synthétiser, dans une Première section, l'inépuisable enseignement de Thérèse sur le Mystère de Jésus. La deuxième section aura pour objet l'Eglise de Jésus animée par l'Esprit. C'est en effet du point de vue de la Christologie et de l'Ecclésiologie qu'il est possible de synthétiser toute la théologie de Thérèse, tout son enseignement sur Dieu et sur l'homme, sur les Mystères de la Trinité, de la Création et du Salut en Jésus-Christ. On peut ainsi présenter la doctrine thérésienne dans sa propre dynamique, dans sa beauté, selon sa manière propre et originale d'articuler les plus grands Mystères de la Foi.
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INTRODUCTION
LA THEOLOGIE DE THERESE COMME "SCIENCE D'AMOUR"
Thérèse est morte en disant: "Mon Dieu je vous aime" (CJ 30/9). Elle parlait à Jésus, en regardant le crucifix qu'elle serrait dans ses mains. L'Amour de Jésus comme amour de Dieu en Jésus, est la grande réalité dont elle témoigne sans cesse, l'unique réalité qui contient toutes les autres, tout le mystère de Dieu et de l'homme. Elle a défini sa mission, sur la terre comme au Ciel, par ces mots: "Aimer Jésus et le faire aimer" (LT 220). Ainsi, dans l'Église, la sainte de Lisieux apparaît comme étant par excellence le Docteur de l'Amour de Jésus, inséparablement en l'aimant et en le faisant aimer, en rappelant à l'homme de notre temps sa plus haute vocation: la sainteté qui consiste à "Vivre d'Amour" dans la vérité, dans la plénitude. Par avance, Thérèse a ainsi illustré le plus important de tous les enseignements du Concile Vatican ll: l'appel universel à la sainteté (Lumen Gentium ch V). Cet homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, blessé par le péché et sauvé par Jésus, c'est tout homme; car "le Christ s'est uni à tout homme".
"Attirez-moi, nous courrons"
Jésus lui‑même avait annoncé toute la puissance salvifique de sa mort et de sa résurrection en déclarant: "Lorsque je serai élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes" (Jn 12/33). Cette attraction que Jésus exerce sur tous les hommes par son Esprit qui remplit tous les temps et tous les lieux, Thérèse la comprend comme étant l'attraction de l'Amour. Elle en parle avec splendeur à la fin de son dernier Manuscrit en s'appropriant les paroles que l'Épouse du Cantique des Cantiques adresse à son Époux: "Attirez‑moi, nous courrons" (Ct 1/4; Ms C 34r°). Ces paroles "épousent" en effet la promesse de Jésus: "J'attirerai à moi tous les hommes".
Pour exprimer cette dynamique d'attraction qui anime toute sa vie, Thérèse utilise les deux symboles de l'eau et du feu, symboles de l'Esprit-Saint.
C'est d'abord avec le symbole de l'eau qu'elle exprime tout le dynamisme de la grâce du baptême dans sa vie:
"O Jésus, il n'est donc pas même nécessaire de dire : En m'attirant, attirez les âmes que j'aime ! Cette simple parole "Attirez-moi" suffit. Seigneur, je le comprends, lorsqu'une âme s'est laissée captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous. De même qu'un torrent, se jetant avec impétuosité dans l'océan, entraîne après lui tout ce qu'il a rencontré sur son passage, de même, ô mon Jésus, l'âme qui se plonge dans l'océan sans rivage de votre amour, attire avec elle tous les trésors qu'elle possède... Seigneur, vous le savez, je n'ai point d'autres trésors que les âmes qu'il vous a plu d'unir à la mienne" (Ms C 34v°).
Parvenue à la plus haute sainteté, Thérèse vit simplement la réalité de son baptême, par laquelle elle a été "plongée" une fois pour toutes dans le Christ, dans les fleuves d'Eau vive qui jaillissent de son coeur transpercé (cf Jn 7/38; 19/34). Par le baptême, cette même eau vive qu'elle a reçue de Jésus est devenue dans son propre coeur "une source d'eau jaillissant en vie éternelle" (Jn 4/14). Mais le jaillissement de cette source baptismale est finalement devenu comme ce fleuve infranchissable contemplé par le prophète Ézéchiel (Ez 47/5), comme "ce torrent qui se jette avec impétuosité dans l'océan" et qui "entraîne après lui tout ce qu'il a rencontré sur son passage". L'Eau vive de l'Esprit Saint qui vient de Jésus avec une puissance infinie, retourne à Lui avec la même puissance, dans ce mouvement de retour par lequel le Sauveur du monde attire à Lui tous les hommes.
Thérèse utilise ensuite le symbole du feu pour décrire la même attraction de l'Amour. Elle l'utilise à la manière des Pères, comme symbole de la divinisation: l'humanité divinisée est comme le fer rendu incandescent par le feu. Ce feu, c'est l'Esprit Saint donné à la Pentecôte, Amour éternel du Père et du Fils, Amour de Jésus, Fils incarné, donné à toute l'Église et à chacun dans l'Église. Comme les premiers disciples réunis au Cénacle "avec Marie, Mère de Jésus" (Ac 1/14), c'est dans la prière que Thérèse demande et reçoit ce Feu qui "la pénètre et l'imbibe de sa brûlante substance":
"Voici ma prière, je demande à Jésus de m'attirer dans les flammes de son amour, de m'unir si étroitement à Lui, qu'Il vive et agisse en moi. Je sens que plus le feu de l'amour embrasera mon coeur, plus je dirai : Attirez-moi, plus les âmes qui s'approcheront de moi (pauvre petit débris de fer inutile, si je m'éloignais du brasier divin), plus ces âmes courront avec vitesse à l'odeur des parfums du Bien-Aimé, car une âme embrasée d'amour ne peut rester inactive" (Ms C 36r°).
Ces paroles de Thérèse jettent la plus vive lumière sur toute sa vie et expliquent son extraordinaire rayonnement. C'est en étant elle‑même si totalement attirée dans les flammes de l'Amour de Jésus - au point d'en être incandescente - qu'elle est devenue si attirante, attirant à Jésus. Elle ne cesse d'attirer vers Lui tant d'hommes et de femmes dans le monde entier, au‑delà de toutes les frontières. C'est simplement en l'aimant qu'elle le fait aimer, en manifestant à travers sa vie, comme à travers un pur miroir, toute la beauté fascinante et attirante de l'Amour de Jésus. Car, en définitive, le coeur humain ne peut être attiré librement et irrésistiblement que par l'Amour, comme le dit si bien sainte Catherine de Sienne[1], montrant en particulier comment le coeur endurci de l'homme pécheur ne peut être touché et sauvé que par cet Amour infini que Dieu nous a révélé et donné en son Fils. Créé par cet amour et pour cet amour, le coeur humain en a toujours soif, il a infiniment soif d'aimer et d'être aimé. Et parce que le message de Thérèse vient de cette profondeur essentielle du coeur humain, il le rejoint à la même profondeur. C'est un message qui va droit au coeur, qui parle à ce coeur profond qui est toujours le même à travers les époques et les cultures les plus différentes.
La Science des Saints
Cette incandescence lumineuse et rayonnante de l'Amour de Jésus, est aussi la plus haute "science", que Thérèse a conscience de la partager avec tous les saints:
"Tous les saints l'ont compris et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l'univers de l'illumination de la doctrine évangélique. N'est-ce point dans l'oraison que les Sts Paul, Augustin, Jean de la Croix, Thomas d'Aquin, François, Dominique et tant d'autres illustres Amis de Dieu ont puisé cette science Divine qui ravit les plus grands génies ? Un savant a dit : 'Donnez-moi un levier, un point d'appui, et je soulèverai le monde'. Ce qu'Archimède n'a pu obtenir, parce que sa demande ne s'adressait point à Dieu et qu'elle n'était faite qu'au point de vue matériel, les Saints l'ont obtenu [36 v°] dans toute sa plénitude. Le Tout-Puissant leur a donné pour point d'appui : lui-même et lui seul ; pour levier : L'oraison, qui embrase d'un feu d'amour, et c'est ainsi qu'ils ont soulevé le monde ; c'est ainsi que les Saints encore militants le soulèvent et que, jusqu'à la fin du monde, les Saints à venir le soulèveront aussi" (Ms C 36 r°- v°).
Parce qu'elle est une sainte, Thérèse est capable de saisir de l'intérieur l'unité de la "science" de tous les saints, cette "science divine", plus que géniale, qui est proprement "connaissance de Dieu", théologie. Elle dépend essentiellement de l'Amour, puisque "celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu, tandis que celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est Amour" (I Jn 4/7-8). C'est la même et unique "science" que tous ces "connaisseurs de Dieu" ont puisé à la même source de la prière, la seule science qui soit capable de "soulever le monde" parce que seule elle est "science d'amour", parce qu'elle est la lumière de l'Amour de Jésus.
La liste des saints donnée par Thérèse est remarquable: après l'Apôtre Paul, théologien inspiré, elle réunit un Père de l 'Eglise, Augustin, un Docteur médiéval, Thomas d'Aquin, et ces Mystiques que sont François d'Assise, Dominique et Jean de la Croix. Après la clôture de la Révélation, en effet, c'est à‑dire après l'époque apostolique, dans l'histoire de l'Église depuis les origines jusqu'à nos jours, la lumière la plus complète de cette commune théologie des saints se manifeste à travers les Pères, les Docteurs et les mystiques comme à travers les trois faces inséparables d'un prisme. Entre les uns et les autres, il y a certes la plus grande diversité, mais ce pluralisme est la plus merveilleuse complémentarité. C'est ainsi que les autres saints éclairent Thérèse, et qu'elle les éclaire en retour. Parmi tous ceux qu'elle cite ici, seuls saint Paul et saint Jean de la Croix sont à proprement parler ses sources. Toulefois, la mention des autres saints n'est pas moins significative, en particulier celle de saint François et de saint Thomas.
En effet, Thérèse réunit spontanément François le "poverello" d'Assise et Thomas, le grand Docteur, fils de saint Dominique, comme représentants de cette même science divine. Déjà Dante, dans son Paradis[2], avait opéré le même paradoxal rapprochement, en faisant prononcer l'éloge de saint François par saint Thomas, et cela afin de montrer non seulement leur accord, mais plus profondément encore l'hommage de la science de saint Thomas s'inclinant devant la science encore plus haute de saint François. La même vérité avait déjà été exprimée par saint Bonaventure, le grand Docteur franciscain, contemporain de saint Thomas et avec lui représentant éminent de la théologie universitaire. Bonaventure, en effet, n'hésitait pas à parler de la "science" et de la "théologie" de François comme étant bien au‑dessus de la "science" et de la "théologie" des Maîtres de l'université[3].
Tout ceci montre comment François, le plus grand saint du Moyen Age a été aussi reconnu comme le plus grand théologien du Moyen Age. Il en va de même pour Thérèse: celle que saint Pie X avait appelée "la plus grande sainte des temps modernes" ne sera-t-elle pas reconnue comme étant aussi la plus grande théologienne des temps modernes?
Le rapprochement entre François et Thérèse est très éclairant, entre la pauvreté de François el la petitesse de Thérèse qui sont le plus pur miroir de Jésus et de son Amour, la pure transparence de l'Évangile. Le "petit pauvre" ct la "petite sainte" sont les témoins de la plus haute "réflexion théologique" qui n'est pas d'abord réflexion sur le mystère, mais réflexion du Mystère. C'est ainsi que François et Thérèse "réfléchissent" le mystère de Jésus par le pur miroir de leur vie. A travers François comme à travers Thérèse, on ne voit rien d'autre que Jésus, l'Évangile de Jésus, I'Amour de Jésus. Telle est la même caractéristique fondamentale de leur sainteté, de leur incomparable rayonnement dans le monde entier, au delà de toute frontière culturelle et même religieuse.
François et Thérèse illustrent ensemble le grand paradoxe de l'Évangile selon lequel les plus petits sont les plus grands dans le Royaume des Cieux (cf Mt 18/4). Leur suprême grandeur est à la mesure de leur extrême petitesse et pauvreté. François et Thérèse ont fondamentalement la même manière d'interpréter l'Évangile, en le vivant pleinement dans la plus intime communion avec Jésus, dans une parfaite imitation de Jésus. Bien loin d'être naïve, une telle interprétation de l'Évangile dans l'Amour de Jésus représente le maximum de l'herméneutique ecclésiale; elle ne s'oppose nullement à l'étude scientifique du texte sacré, puisque Thérèse elle‑même aurait voulu connaître le grec et l'hébreu pour mieux pénétrer l'Écriture Sainte[4]. En interprétant ainsi l'Évangile dans son "plein", c'est‑à‑dire inséparablement dans l'Esprit et dans la lettre, François et Thérèse donnent comme une "représentation" vivante de Jésus, non pas de l'extérieur comme pourraient le faire des acteurs, mais de l'intérieur, dans l'Esprit même de Jésus. C'est ainsi qu'en lisant l'Évangile, Thérèse "respire les parfums de la vie de Jésus" (Ms C 36v°).
Ainsi pour Thérèse comme pour François, c'est toute la vie qui devient théologie, en s'inscrivant dans l'Évangile, de telle sorte que leurs écrits sont un pur reflet du texte de l'Évangile, dont ils prennent même la forme narrative. C'est vrai pour les brefs écrits de François et ses premières biographies; c'est vrai aussi pour les écrits plus abondants de Thérèse qui, rayonnant autour des trois Manuscrits, ont un caractère essentiellement autobiographique. La théologie de Thérèse est une Théologie narrative. A ce niveau, il n'y a plus aucune opposition entre objectivité et subjectivité. On pourrait même dire que Thérèse est d'autant plus objective qu'elle est plus subjective. Elle est tellement en Jésus et Jésus est tellement en elle, qu'elle ne peut pas parler de Jésus sans parler d'elle‑même, ni parler d'elle‑même sans parler de Jésus.
Ce paradoxe évangélique de la petitesse qui est la vraie grandeur, de la pauvreté qui est la vraie richesse, se reflète particulièrement dans la forme littéraire des écrits de Thérèse. La forme littéraire de ces écrits est pauvre, toutefois cette pauvreté littéraire ne doit pas être considérée comme un défaut, mais comme une qualité, comme la manifestation de la pauvreté spirituelle, de la pauvreté évangélique dc Thérèse. Il faut accepter pleinement la pauvreté littéraire de Thérèse et alors, au coeur de cette pauvreté, on peut découvrir l'infinie richesse de son amour, de l'amour de Jésus qui remplit sa vie. Selon l'expression si juste du Père Marie‑Eugène de l'Enfant‑Jésus, les écrits de Thérèse sont "sursaturés de divin"[5]; en cela, ils s'approchent des Évangiles: dans leur extrême simplicité et pauvreté, ce sont de grands textes, et il faut les lire comme on doit toujours lire les grands textes, "dans leur plein" (Ch. Péguy). D'ailleurs, plus on lit les écrits de Thérèse, plus on est frappé par la profondeur et la cohérence qu'ils révèlent. La langue est simple mais elle est extrêmement précise.
Ainsi, malgré les apparences, dans les écrits de Thérèse, il n'y a pas de décalage entre la forme et le fond. Une très grande sainteté, vécue dans la plus grande pauvreté et la plus extrême petitesse, s'exprime dans une forme pauvre. Si l'on accepte les écrits de Thérèse tels qu'ils sont, on doit reconnaître que Thérèse a trouvé exactement l'expression qui lui convenait, elle a trouvé le langage le plus adéquat pour dire tout son amour, avec la plus grande fraîcheur, de façon vivante, simple et spontanée. L'extraordinaire succès de l'Histoire d'une Ame a été la meilleure de toutes les approbations, celle de l'Eglise représentée par l'ensemble du Peuple de Dieu.
Cette théologie narrative de Thérèse est aussi une Théologie symbolique. Plus que les concepts, elle utilise les symboles, des symboles qui viennent principalement de l'Ecriture Sainte. Ainsi Thérèse exprime fondamentalement l'amour de Jésus en utilisant la symbolique de l'amour sponsal; de même, pour parler de cet amour, elle utilise souvent les grands symboles du feu et de l'eau, symboles qui évoquent l'Esprit Saint. Pour exprimer la petitesse, Thérèse utilise spécialement le symboles de la fleur. Ajoutons enfin que, dans ses écrits, Thérèse utilise fréquemment la forme de la prière, en s'adressant le plus souvent à Jésus.
Enfin, il convient de souligner le caractère essentiellement féminin de la théologie de Thérèse. Dans cette "connaissance de l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance", la théologie féminine des saintes va encore plus loin que la théologie masculine des saints, au point qu'on pourrait parler d'un "privilège de la féminité dans l'Amour de Jésus". Le plus grand amour et la plus profonde connaissance de Jésus ont été vécus par une femme, la Vierge Marie. Jésus Fils de Dieu est vrai homme, Nouvel Adam, il est né d'une vraie femme, Marie, la Vierge-Mère, et il a donné naissance à l'Eglise, la Vierge-Epouse, qui est une personnification féminine de l'humanité. En relation avec le coeur masculin de Jésus qui est toujours coeur du Fils et de l'Epoux, le coeur féminin est dans une situation privilégiée pour recevoir cet Amour et y correspondre avec tout l'amour de la mère pour son Fils et de l'épouse pour son Époux. Les saintes partagent ainsi le privilège du coeur qui a le plus aimé Jésus, le coeur féminin de Marie, de même qu'elles représentent de façon privilégiée l'Église, symbolisée au féminin comme Épouse de Jésus. Sans doute, des hommes tels que François d'Assise et Jean de la Croix ont été capables d'exprimer eux aussi ces deux grandes harmoniques, maternelle et sponsale, de la communion avec Jésus. Mais il est évident que des femmes telles que Claire d'Assise et Thérèse de Lisieux le font d'une façon incomparablement supérieure, avec une indépassable plénitude, montrant comment toute la beauté du coeur féminin se révèle dans l'amour de Jésus.
PREMIERE SECTION
LE MYSTERE DE JESUS
Introduction: Le christocentrisme thérésien
On pourrait dire que chez Thérèse de Lisieux, tout est christologique. Toute sa théologie est contenue dans sa christologie: tous les mystères de Dieu et de l'Homme, de la création et de l'histoire du salut.
Par ce puissant christocentrisme, Thérèse est particulièrement proche de saint Jean de la Croix dont elle dépend, et elle est aussi en profonde harmonie avec la spiritualité de l'Ecole française (le carmel de Lisieux était "bérullien").
Le Nom de Jésus
Le Nom de Jésus, omniprésent dans les écrits de Thérèse (plus de 1600 emplois) dit tout, contient tout. Il est comme le soleil qui éclaire tout. Il désigne toujours la Personne Divine du Verbe Incarné, "Dieu dans les langes", "Dieu qui s'est fait tout petit". Avant d'être un Nom humain, "économique", c'est d'abord un Nom divin, "théologique"; il ne désigne pas d'abord "la sainte Humanité", mais la Personne Divine qui a pris cette humanité et qui subsiste toujours en la Divinité et qui est réellement identique à la Divinité. "Qui a Jésus a tout" (PN 18bis), qui dit Jésus dit tout: tout le Mystère de Dieu, de la Divinité, de la Trinité, et tout le Mystère de l'homme, toute la création, le salut, l'Eglise.
La christologie de Thérèse offre comme une splendide "vérification" de tous les mystères de la foi chrétienne dans l'Amour, comme une "démonstration de l'existence du Dieu-Homme" du point de vue de l'Amour. L'Amour postule le Mystère de Jésus. Seul le Mystère de Jésus répond à toutes les exigences du coeur humain dans son besoin infini d'aimer et d'être aimé, dans sa soif de la "Beauté Suprême".
Un christocentrisme théocentrique et trinitaire
Devant le fait impressionnant que Thérèse dans ses écrits emploie le Nom de Jésus deux fois plus que le Nom de Dieu (employé environ 800 fois), on pourrait objecter qu'elle est plus christocentrique que théocentrique, trop christocentrique et pas assez théocentrique. De même, elle parle beaucoup plus de Jésus que du Père, de l'Esprit, de la Trinité. Pour répondre à cette objection, il faut remarquer que pour Thérèse, Jésus est toujours le Fils et la Parole du Père, toujours source de l'Esprit avec le Père. En Jésus, elle trouve le Père, l'Esprit et toute la Trinité. Le Nom de Jésus est dans ses écrits le Nom Divin par excellence, employé le plus souvent comme synonyme du Nom de Dieu, avec la fréquente alternance et le parallélisme des expressions: "Mon Dieu/ Mon Jésus". Certes, le Nom de Dieu désigne parfois toute la Trinité, ou la Personne du Père ou celle de l'Esprit, mais toujours dans une perspective christologique, christocentrique.
Le coeur de la Révélation de Dieu en Jésus-Christ est que "Dieu est Amour" (I Jn 4/8). Ce texte central de l'Ecriture n'est jamais cité littéralement par Thérèse, ce qui est de prime abord tout-à-fait surprenant car il correspond au contenu central de sa théologie. En réalité, ce texte est interprété christologiquement. Tel est le sens du plus important de tous ses "écrits": l'inscription qu'elle avait gravée avec une épingle sur la cloison de sa cellule, lorsqu'elle vivait le drame de son épreuve contre la foi: "Jésus est mon unique Amour"[6]. Cette inscription est le symbole et la synthèse de tout ce que l'Esprit-Saint a écrit dans le coeur et dans la vie de Thérèse, elle est le résumé de tout ses écrits. C'est son interprétation de l'affirmation biblique "Dieu est Amour", interprétation christologique, et aussi personnelle, intégrant toute la dimension de la subjectivité, du "pour moi". Cette affirmation "Jésus est mon Unique Amour" exprime une réalité dynamique: la réciprocité de l'Amour entre Jésus et elle, ce qu'elle appelle: "un véritable échange d'amour"(Ms A 46 v°).
Le caractère trinitaire du christocentrime thérésien apparaît de la façon la plus belle et la plus simple dans trois vers de la poésie Vivre d'Amour. Pour elle l'Amour de Jésus est la réalité trinitaire par excellence:
"Ah! tu le sais, Divin Jésus je t'aime
L'Esprit d'Amour m'embrase de son feu
C'est en t'aimant que j'attire le Père"[7].
On remarque comment la Personne de Jésus reste comme le point d'application central de l'acte d'amour, avec la répétition: "Jésus je t'aime... en t'aimant", mais en référence aux deux autres Personnes divines, le Père et l'Esprit. Animé par la charité, le christocentrisme de Thérèse est donc parfaitement trinitaire: c'est en aimant Jésus qu'elle vit dans la communion des Trois Personnes. Ce "Jésus je t'aime" n'est donc pas l'expression d'un sentiment, mais de l'Esprit-Saint présent à l'intime du coeur. De même que personne ne peut faire le fondamental acte de foi christocentrique: "Jésus est Seigneur" sans l'Esprit-Saint (cf. I Cor. 12/3); de même personne ne peut faire le fondamental acte de charité christocentrique: "Jésus je t'aime", sans être embrasé du feu de ce même "Esprit d'Amour". En utilisant cette dernière expression, Thérèse résume et ressaisit le grand apport de saint Augustin qu'elle avait reçu à travers saint Jean de la Croix: l'Esprit-Saint comme étant personnellement l'Amour dans la Trinité, procédant éternellement comme Amour mutuel du Père et du Fils. C'est donc en aimant Jésus dans l'Esprit-Saint que Thérèse "attire le Père"; faisant ainsi écho à la parole de Jésus: "Le Père lui-même vous aime parce que vous m'aimez" (Jn. 16/27).
Sur ce point, il convient de noter la différence d'expression entre Thérèse de Lisieux et Thérèse d'Avila. Alors que Thérèse d'Avila contemple la Trinité et le Christ, c'est-à-dire Dieu Trinité et le Christ comme homme, ou la "sainte Humanité"[8], selon le schéma augustinien repris dans le Symbole "Quicumque" et illustré par saint Thomas dans la Somme Théologique; Thérèse de Lisieux contemple le Christ dans la Trinité, "Un de la Trinité", selon le schéma grec plus ancien du Symbole de Nicée-Constantinople, où Jésus est présenté au centre de la Trinité, entre le Père et l'Esprit-Saint. Carmélite française, comme sa contemporaine Elisabeth de la Trinité, la petite Thérèse est sur ce point l'héritière du Cardinal de Bérulle, qui avait implanté et "inculturé" le Carmel thérésien en France; il en avait fort heureusement renforcé le christocentrisme grâce à sa profonde connaissance des Pères grecs, base dogmatique de sa propre spiritualité de l'Incarnation. Ainsi, alors que dans la perspective occidentale, illustrée par Augustin, Thomas d'Aquin et Thérèse d'Avila, il convient de distinguer théologie et christologie et de conjuguer harmonieusememnt le théocentrisme et le christocentrisme, la perspective orientale reprise par Bérulle identifie pratiquement la théologie avec la christologie, avec un christocentrisme qui est théocentrique et trinitaire. Le même mot "christologie" n'a donc pas exactement la même extension dans les deux perspectives. La christologie a un sens plus large dans la perspective orientale, puisqu'elle a pour objet la Personne du Verbe Incarné, considéré en sa Divinité et en son Humanité, elle inclut à la fois la théologie et l'économie. Elle a un sens plus restreint dans la perspective occidentale, puisque son objet est la même Personne du Verbe, mais en tant qu'homme, du point de vue de son humanité, de l'économie. Il n'y a pas d'opposition entre les deux perspectives, mais il est nécessaire de bien les distinguer, en particulier pour bien comprendre les deux Thérèse. La christologie contient toute la théologie de Thérèse de Lisieux, ce qui n'est pas le cas pour Thérèse d'Avila.
I/ Jésus: "Un de la Trinité"
A/ Jésus en sa Divinité: "La miséricorde infinie et les autres perfections divines".
Dans les dernières pages du Manuscrit A, La carmélite donne comme un résumé de sa doctrine concernant la Divinité et la Divinisation, dans cette perspective toujours christocentrique. En Jésus "habite corporellement toute la plénitude de la Divinité" (Col 2/9), et c'est donc dans la communion avec Lui que nous pouvons devenir participants de cette même Nature divine (cf II P 1/4) qu'Il a en commun avec le Père et l'Esprit-Saint. Thérèse parle d'abord de "la Miséricorde Infinie" comme attribut de la Divinité.
Il est remarquable que, spontanément, Thérèse, comme saint Anselme et saint Thomas, exprime d'abord ce point de vue de l'Unique Divinité (De Deo Uno), et elle le fait à partir d'une citation de l'Ancien Testament (Ps 117/1):
"O ma Mère chérie ! après tant de grâces ne puis-je pas chanter avec le psalmiste : "Que le Seigneur est bon, que sa miséricorde est éternelle." Il me semble que si toutes les créatures avaient les mêmes grâces que moi, le Bon Dieu ne serait craint de personne, mais aimé jusqu'à la folie, et que par amour, et non pas en tremblant, jamais aucune âme ne consentirait à Lui faire de la peine... Je comprends cependant que toutes les âmes ne peuvent pas se ressembler, il faut qu'il y en ait de différentes familles afin d'honorer spécialement chacune des perfections du Bon Dieu. A moi Il a donné sa Miséricorde infinie et c'est à travers elle que je contemple et adore les autres perfections Divines !... Alors toutes m'apparaissent rayonnantes d'amour, la Justice même (et peut-être encore plus que toute autre) me semble revêtue d'amour" (Ms A 83v°).
Dans ce texte, nous trouvons le meilleur résumé de la doctrine thérésienne de la Divinité. C'est l'aspect si important de la "mystique de l'Essence" dont les saints témoignent de façon infiniment variée. Pour comprendre la signification profonde de ce texte, il convient de rappeler l'enseignement de saint Jean de la Croix sur les "lampes de feu" des attributs divins, dans la Vive Flamme d'Amour. Commentant le premier vers de la troisième strophe, le Docteur Mystique écrit:
"O lampes de feu très ardent!
Disons d'abord que les lampes ont deux propriétés: elle éclairent et elles échauffent. Pour bien comprendre ce que sont ces lampes dont parle l'âme, il faut savoir que Dieu, en son unique et simple Etre est toutes les vertus et grandeurs de ses attributs. Il est Tout-puissant, il est Sage, il est Bon, il est Miséricordieux, il est Juste, il est fort, il est Amoureux,etc... et les autres attributs et vertus infinis que nous ne connaissons pas. Comme Il est toutes ces choses en son simple Etre, étant Lui-même uni à l'âme, quand Il trouve bon de lui en ouvrir la connaissance, elle voit distinctement en Lui toutes ces vertus et grandeurs, à savoir: la Toute-puissance, la Sagesse, la Bonté, la Miséricorde etc... Et comme chacune de ces choses est l'Etre-même de Dieu en un seul suppôt: soit le Père, soit le Fils, soit le Saint-Esprit, chacun de ces attributs étant le même Dieu, et Dieu étant infinie lumière et infini feu divin, comme nous l'avons dit, il s'ensuit qu'en chacun de ces innombrables attributs, il illumine et donne chaleur comme Dieu, et ainsi, chacun de ces attributs est une lampe qui illumine l'âme et lui donne la chaleur de l'amour"[9]
En parlant de l'Etre unique et simple de Dieu, saint Jean de la Croix se réfère particulièrement à saint Thomas (I q. 2-12). Tous ces attributs divins ne sont réellement rien d'autre que l'unique Divinité, absolument simple; ils sont substantiellement identiques entre eux. Ainsi, en Dieu, la Justice n'est réellement rien d'autre que la Miséricorde; si la Justice est si misericordieuse et si la Miséricorde est si juste, c'est parce que la Justice est identique à la Miséricorde. Et pourtant, I'homme perçoit les attributs de façon multiple comme les lumières d'une multitude de lampes de feu. Souvent, dans la théologie des saints, ces lampes de feu resplendissent différemment et de façon complémentaire; mais, à travers un attribut divin, ce sont aussi les autres qui sont contemplés, et ils prennent alors une "couleur" particulière, qui est celle de cet attribut. Dans l'expérience des saints, Dieu projette la lumière des attributs qu'il a révélés dans l'Ecriture.
A travers la première lampe de feu qui lui a été donnée, chaque saint contemple les autres, sans jamais les exclure. Ainsi, à travers la Bonlé, Denys (le Pseudo‑Aréopagite) contemple l'Etre, tandis que saint Thomas à travers l'Etre, contemple la Bonté. De même, à travers la Justice, saint Anselme contemple la Miséricorde, tandis qu'à travers la Miséricorde, Thérèse contemple la Justice. En tout cela, il n'y a aucune contradiction, mais un pluralisme symphonique, une merveilleuse complémentarité dans laquelle Thérèse trouve toute sa place.
Cette "lampe de feu" de la Miséricorde caractérise donc la lumière de la Divinité telle qu'elle rayonne dans toute la théologie de Thérèse. Elle lui donne un climat, une "couleur" qui est celle de la confiance. La fondamentale espérance en la Miséricorde dont témoignent les autres saints, devient chez elle la plus étonnante confiance. Telle était déjà sa "confiance en la Miséricorde Infinie de Jésus" qui lui donnait la certitude du salut de Pranzini. Telle est également sa propre "confiance audacieuse de devenir une grande Sainte" (Ms A 32r°), cette confiance qu'elle désire communiquer aux autres: "Ah! si toutes les âmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petite de toutes les âmes (elle même), pas une seule ne désespérerait d'arriver au sommet de la montagne de l'amour" (Ms B 1v°). Cette confiance est pour elle le plus grand moyen pour parvenir à la plénitude de l'Amour qui est la sainteté: "C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour" (LT 197. Bien loin d'etre présomption ou quiétisme, une telle confiance est au contraire le plus puissant moyen de conversion. Elle comporte en effet la plus radicale exigence de cette justice, de cette perfection qui consiste à aimer "le Bon Dieu à la folie", à "ne jamais consentir à lui faire de la peine".
Ici il faut dire que Thérèse est particulièrement proche de Denys qui avait reçu, comme première lampe de feu, la Bonté: c'est elle qu'il contemple à la première place, et c'est à travers la Bonté qu'il contemple les autres lampes de feu, I'Etre, la Sagesse, etc. Denys a reçu la Bonté, et c'est à travers elle qu'il contemple et adore toutes les perfections divines[10]. Et lorsque Denys contemple la Bonté divine en Jésus, cette Bonté se révèle alors au maximum et elle prend la "couleur" de l'Amour miséricordieux envers les pécheurs[11].
Saint Anselme et saint Thomas ont reçu comme première lampe de feu, l'Etre divin, dans le climat du chapitre 3 de l'Exode, climat du Buisson ardent, climat de la transcendance et de la sainteté de Dieu; c'est à travers cet attribut divin qu'ils contemplent et adorent les autres, et spécialement la Bonté. Mais chez saint Anselme la Bonté divine est contemplée et adorée comme la Justice et la Miséricorde, pleinement révélées en Jésus le Dieu-Homme Crucifié[12]. Anselme a reçu la Justice, comme Thérèse a reçu la Miséricorde. Cela donne deux climats très différents, apparemment opposés, mais en réalité complémentaires, car chez l'un comme chez l'autre, la Miséricorde et la Justice ne sont jamais séparés. La Justice contemplée par Anselme est infiniment miséricordieuse, et la Miséricorde contemplée par Thérèse est infiniment juste. En Jésus, la Justice de Dieu est infiniment miséricordieuse puisqu'elle justifie le pécheur, et la Miséricorde est infiniment juste puisqu'elle s'exerce à travers la Justice du Rédempteur, du Dieu-Homme qui par son obéissance rétablit l'alliance brisée par la désobéissance de l'homme. De même qu'Anselme s'opposait à la fausse conception d'une miséricorde divine qui ne serait pas juste, de même Thérèse s'oppose à une fausse conception de la justice divine qui n'est pas miséricordieuse. La Miséricorde sans la Justice et la Justice sans la Miséricorde sont également indignes de Dieu.
Le climat thérésien a comme principale caractéristique un Amour qui exclut la crainte et le tremblement, alors que dans le climat anselmien, le même amour inclut la crainte et le tremblement. La même fidélité au Seigneur qui est vécue "par amour et non pas en tremblant", en climat thérésien, est vécue "par amour et aussi en tremblant" en climat anselmien. A l'époque de Thérèse, ce climat anselmien est admirablement représenté par sainte Gemma Galgani. Les deux jeunes saintes, si différentes, se retrouvent profondément dans le même Amour brûlant et passionné pour Jésus Crucifié, dans la même passion du salut de tous les pécheurs.
A travers la Miséricorde, Thérèse contemple d'abord la Justice, mais aussi tous les autres attributs divins: l'Infinie Grandeur, la Toute Puissance, l'Eternité, l'Omniscience, la Sagesse, etc... Parmi tous ces attributs, la Beauté tient une grande place: Jésus est la "Beauté Suprême".
B/ Jésus dans la Trinité: Fils du Père et Source de l'Esprit (la prière d'Offrande à l'Amour Miséricordieux, Pri 6)
La Prière de Thérèse, que nous devons examiner maintenant, est intitulée: "Offrande de moi-même comme Victime d'Holocauste à l'Amour Miséricordieux du Bon Dieu. Elle porte la date du 9 Juin 1895. C'est un texte à la fois trinitaire et christocentrique, l'expression la plus complète du christocentrisme trinitaire de Thérèse, comme la dilatation de la brève prière écrite en Février 95:
"Ah tu le sais, Divin Jésus je t'aime
L'Esprit d'Amour m'embrase de son Feu
C'est en t'aimant que j'attire le Père" (PN 17/2).
Thérèse expérimente à présent l'Amour de Jésus dans toute sa réalité trinitaire. Cet épanouissement trinitaire de l'Amour de Jésus est la principale caractéristique de l'Union Transformante, c'est-à-dire de la pleine réalisation de la sainteté. Le saint vit alors pleinement la réalité de son baptême, "baptisé dans le Christ Jésus", "baptisé au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit".
Dans les premiers mots de la Prière d'offrande, l'expression "ô mon Dieu" se réfère d'abord à toute la Trinité:
"O mon Dieu ! Trinité Bienheureuse, je désire vous Aimer et vous faire Aimer, travailler à la glorification de la Sainte Eglise en sauvant les âmes qui sont sur la terre et [en] délivrant celles qui souffrent dans le purgatoire. Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au degré de gloire que vous m'avez préparé dans votre royaume, en un mot, je désire être Sainte, mais je sens mon impuissance et je vous demande, ô mon Dieu d'être vous-même ma Sainteté".
Dans cette invocation initiale à la Trinité, Thérèse exprime son plus grand désir, qui est inséparablement le désir de la sainteté et du salut de tous ses frères, et cela dans le même mouvement de l'Amour qui consiste à "aimer et faire aimer" le Seigneur. La mention de la "Sainte Eglise" est importante, car la carmélite va s'approprier personnellement tout ce que le Symbole de Nicée-Constantinople manifeste à propos de l'Eglise.
Dans le bref paragraphe suivant, Thérèse ne parle plus à toute la Trinité, mais à la Personne du Père, source éternelle de la Divinité pour le Fils et l'Esprit-Saint, source des missions du Fils et de l'Esprit-Saint. En effet, sans employer le mot "Père", elle parle à Dieu de "son Fils":
"Puisque vous m'avez aimée jusqu'à me donner votre Fils unique pour être mon Sauveur et mon Epoux, les trésors infinis de ses mérites sont à moi, je vous les offre avec bonheur, vous suppliant de ne me regarder qu'à travers la Face de Jésus et dans son Coeur brûlant d'Amour".
A présent, tout l'amour est contemplé dans le Père comme dans sa source: cet amour est don, don du Fils unique. Telle est exactement la dynamique du Symbole de Nicée‑Constantinople: c'est du Père que part la longue contemplation de Jésus, son Fils, puis de l'Esprit et de l'Eglise. On remarque toute la concentration thérésienne sur la Personne de Jésus, avec cette admirable succession des titres christologiques: "votre Fils unique, mon Sauveur et mon Epoux". En parlant ainsi au Père, Thérèse résume le contenu des articles suivants du Symbole sur Jésus, l'Esprit-Saint et l'Eglise: le Fils unique de Dieu est Sauveur par les Mystères de son Humanité, il est Epoux de l'Eglise dans la Communion de l'Esprit.
Dans ce texte, Thérèse parle explicitement du Fils Jésus envoyé par le Père, et implicitement de l'Esprit-Saint, feu d'amour qui brûle dans le coeur du Fils et que le Père nous donne par son Fils. On voit ici comment le langage de la prière "épouse" de la façon la plus parfaite le langage de la Révélation, de Jésus, Parole du Père déclarant: "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique". La prière de Thérèse "épouse" merveilleusement cette parole de Jésus en se l'appropriant dans la dimension personnelle du "pour moi". Si, en effet, "le Fils de Dieu m'a aimé et s'est livré pour moi", c'est parce que, à la source, le Père m'a aimé et me l'a donné.
Tout l'amour dont Thérèse est l'objet vient donc du Père qui lui a donné son Fils et qui l'aime toujours par son Fils, dans l'Esprit Saint, "à travers la Face de Jésus et dans son Coeur brûlant d'Amour". L'Offrande de Thérèse est la réponse à l'amour du Père, toujours selon la même définition de l'amour: "aimer c'est tout donner et se donner soi-même" (PN 54/22). Au don total que le Père fait en donnant son Fils et l'Esprit de son Fils, Thérèse répond en s'offrant tout entière au feu de I'amour comme "holocauste", c'est‑à‑dire pour être brûlée tout entière. Dans l'Esprit Saint qui est lui‑même ce Feu d'Amour, Thérèse se donne à Jésus, à "son Coeur brûlant d'Amour", et par Jésus, c'est au Père, source du même amour qu'elle se donne. L'Offrande à l'Amour Miséricordieux est donc offrande à toute la Trinité, mais le centre de cette offrande est toujours Jésus. Et de fait, c'est de Jésus qu'il s'agit ensuite, dans la partie la plus longue de l'Acte d'Offrande. Enfin, l'Offrande elle-même correspond plus particulièrement au Mystère de l'Esprit, Feu d'Amour et Fleuve d'Eau vive. Il est remarquable que cette brève prière adressée au Père contient déjà tout ce que Thérèse va développer ensuite. Le Père est véritablement la source de tout, de toute la théologie (la génération du Fils et la procession de l'Esprit), et de toute l'économie (les missions du Fils et de l'Esprit du Fils).
Devant le Père, Thérèse est à la fois radicalement pauvre et impuissante, en même temps infiniment riche, possédant véritablement les mérites infinis de Jésus. Comme épouse, Thérèse a la certitude de posséder tous les trésors de son Epoux, puisqu'elle le possède Lui-même. Ainsi, à la fin du Manuscrit C, elle osera s'approprier les paroles de Jésus à son Père dans la Prière Sacerdotale (Jn 17): "Vos paroles, ô Jésus, sont donc à moi et je peux m'en servir pour attirer sur les âmes qui me sont unies les faveurs du Père céleste" (Ms C 34v°).
Dans le paragraphe suivant, Thérèse parle de nouveau à toute la Trinité, mais son attention se concentre de nouveau sur la Personne de Jésus, à tel point que c'est à Lui qu'elle parle finalement, en faisant allusion à sa présence dans l'Eucharistie:
"Je vous offre encore tous les mérites des Saints (qui sont au Ciel et sur la terre) leurs actes d'Amour et ceux des Saints Anges ; enfin je vous offre, ô Bienheureuse Trinité ! L'Amour et les mérites de la Sainte Vierge, ma Mère chérie, c'est à elle que j'abandonne mon offrande la priant de vous la présenter. Son Divin Fils, mon Epoux Bien-Aimé, aux jours de sa vie mortelle, nous a dit : « Tout ce que vous demanderez à mon Père, en mon nom, il vous le donnera ! » Je suis donc certaine que vous exaucerez mes désirs ; je le sais, ô mon Dieu ! (plus vous voulez donner, plus vous faites désirer). Je sens en mon coeur des désirs immenses [infinis] et c'est avec confiance que je vous demande de venir prendre possession de mon âme. Ah ! je ne puis recevoir la Sainte Communion aussi souvent que je le désire, mais, Seigneur, n'êtes-vous pas Tout-Puissant ?... Restez en moi, comme au tabernacle, ne vous éloignez jamais de votre petite hostie".
Même si elle est mentionnée brièvement, la Vierge Marie tient une place essentielle dans l'offrande à l'Amour Miséricordieux: Thérèse la lui "abandonne". Et c'est précisément devant la statue de la Vierge du Sourire que Thérèse lira cette prière en compagnie de Céline le 11 juin[13]. "Ce geste exprime une réalité constante de la vie de Thérèse qui remet tout à Dieu par les mains de Marie"[14]Il est remarquable que la carmélite parle de Marie en relation avec le Père et avec Jésus. De même qu'elle disait précédemment au Père: "votre Fils unique.. et mon Epoux", de même, en parlant de Marie, elle nomme immédiatement: "son Divin Fils, mon Epoux Bien-Aimé". L'unique Epoux de Thérèse est le Fils unique du Père et de Marie. Et Thérèse cite alors la parole de Jésus nommant son Père. Marie est présente dans le texte de Thérèse comme dans le Symbole de la Foi, comme Mère du Fils de Dieu. C'est par elle que le Père nous a donné son Fils, et c'est par elle que Thérèse se donne toute entière à la Trinité, c'est à dire au Père, par Jésus, dans l'Esprit-Saint. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort exprime la même réalité, mais en explicitant davantage la place de Marie dans cette offrande christocentrique et trinitaire.
Dans ce texte, Thérèse avait d'abord écrit les mots "désirs infinis", mais le mot "infinis" a malheureusement été censuré par un "théologien" consulté par Mère Agnès, et remplacé par le mot "immenses".
A partir de cette allusion à l'Eucharistie, la prière d'Offrande s'adresse clairement à la Personne de Jésus, comme on le voit dans les paragraphes suivants, où il est question de la Croix, de la Passion, de la Résurrection et du Sacré Coeur:
"Je voudrais vous consoler de l'ingratitude des méchants et je vous supplie de m'ôter la liberté de vous déplaire, si par faiblesse je tombe quelquefois qu'aussitôt votre Divin Regard purifie mon âme consumant toutes mes imperfections, comme le feu qui transforme toute chose en lui-même.
Je vous remercie, ô mon Dieu ! de toutes les grâces que vous m'avez accordées, en particulier de m'avoir fait passer par le creuset de la souffrance. C'est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour portant le sceptre de la Croix ; puisque vous [avez] daigné me donner en partage cette Croix si précieuse, j'espère au Ciel vous ressembler et voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre Passion...
Après l'exil de la terre, j'espère aller jouir de vous dans la Patrie, mais je ne veux pas amasser de mérites pour le Ciel, je veux travailler pour votre seul Amour, dans l'unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Coeur Sacré et de sauver des âmes qui vous aimeront éternellement.
Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes oeuvres. Toutes nos justices ont des taches à vos yeux. Je veux donc me revêtir de votre propre Justice et recevoir de votre Amour la possession éternelle de Vous-même. Je ne veux point d'autre Trône et d'autre Couronne que Vous, ô mon Bien-Aimé !
A vos yeux le temps n'est rien, un seul jour est comme mille ans, vous pouvez donc en un instant me préparer à paraître devant vous".
Configurée à son Bien-Aimé dans la souffrance, l'épouse lui sera configurée dans la gloire, dans l'ultime glorification de son corps, semblable à celui du Ressuscité qui garde les marques de la Passion. On remarque toujours le même désir de Thérèse "d'aimer Jésus et de le faire aimer" (LT 220), en "consolant" son Coeur et en sauvant les âmes. La conception thérésienne du mérite, de la justice et des oeuvres apparaît ici dans toute son exactitude. Thérèse ne s'appuie jamais sur ses oeuvres, mais seulement sur l'Oeuvre de Jésus. Possédant les mérites infinis de son Epoux, elle ne cherche pas à "amasser des mérites" en "comptant ses oeuvres". Ainsi, elle reste toujours radicalement pauvre, "les mains vides" d'elle-même mais pleines de Lui. La vraie Justice apparaît alors en lien avec l'Amour, avec la Miséricorde. C'est la Justice toute miséricordieuse de Jésus qui "justifie" le pécheur en le revêtant.
Enfin, la dernière partie de la prière est l'offrande propremement dite: inséparablement don total de soi-même au feu de l'Amour comme holocauste et accueil en soi de la surabondance du même Amour comme "flots d'infinies tendresses". En commentant le récit du Manuscrit A, nous avons insisté sur le caractère pneumatologique de ces symboles. Ici le feu et l'eau signifient l'Esprit-Saint dans lequel nous est offerte la communion d'Amour, l'échange d'Amour avec Jésus, avec le Père, avec toute la Trinité. Cette dernière partie de la prière thérésienne correspond donc à l'article du Symbole sur l'Esprit-Saint, en lien avec les deux articles précédents sur Jésus et le Père, en lien avec l'article suivant sur l'Eglise:
"Afin de vivre dans un acte de parfait Amour, je m'offre comme victime d'holocauste à votre Amour miséricordieux, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous et qu'ainsi je devienne Martyre de votre Amour, ô mon Dieu !...
Que ce martyre après m'avoir préparée à paraître devant vous me fasse enfin mourir et que mon âme s'élance sans retard dans l'éternel embrassement de Votre Miséricordieux Amour...
Je veux, ô mon Bien-Aimé, à chaque battement de mon coeur vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu'à ce que les ombres s'étant évanouies je puisse vous redire mon Amour dans un Face à Face Eternel!"
L'Esprit-Saint est en Personne l'Amour de Jésus et de son Père; il est le feu communiqué par Jésus à son Église, l'eau vive qui jaillit de son coeur. Ainsi, après avoir contemplé le Père qui est la source, après avoir longuement contemplé Jésus, le Fils incarné, Thérèse s'offre maintenant au feu de son Amour qui est l'Esprit Saint. Tout vient du Père, par Jésus, dans l'Esprit Saint, et tout retourne au Père par Jésus dans l'Esprit-Saint. Aussi est-ce dans le feu de l'Esprit que Thérèse s'offre finalement à l'Amour miséricordieux. L'offrande de Thérèse est une offrande à toute la Trinité. Elle s'offre au Feu qui est l'Esprit-Saint. En Lui, elle s'offre à Jésus, à son Coeur brûlant d'Amour pour consoler ce Coeur en lui donnant la joie de ne pas comprimer ces flots d'infinies tendresses qui sont renfermés en lui. Par le Coeur de Jésus, elle s'offre au Père; elle répond à l'Amour du Père qui lui a donné Jésus et l'Esprit de Jésus par ce même Coeur. En s'offrant à l'Amour, Thérèse s'offre au Père par Jésus dans l'Esprit-Saint, selon ce rythme trinitaire qui est celui de la vie divine et de la divinisation, de la théologie et de l'économie.
II/ Jésus Créateur et Sauveur
Dans la théologie de Thérèse comme dans celle de François, il y a une harmonie très profonde entre les Mystères de la Création et du Salut parce qu'ils sont contemplés centralement en Jésus. C'est le même Jésus qui est le créateur de toutes choses par sa Divinité et le sauveur de l'homme par son humanité unie à sa Divinité. Dans cette perspective si fortement christocentrique, la création, l'incarnation, le péché et la rédemption sont des réalités absolument inséparables. La création de l'homme à l'image et ressemblance de Dieu appelle l'Incarnation comme manifestation visible de Celui qui est l'Image du Dieu invisible (cf Col 1/ ). Cette doctrine avait déjà été développée par saint Irénée. Quant au péché, il est "l'heureuse faute" qui appelle la Rédemption dans le Sang du Fils de Dieu. Pour Thérèse comme pour Paul, l'homme est impensable sans Jésus, Adam étant la figure de Celui qui devait venir (Rm 5/ ).
A/ "Tout a été créé par Lui et pour Lui, Il est avant toutes choses et tout subsiste en Lui" (Col 1/16-17).
Pour Thérèse, Jésus est le Verbe divin par lequel le Père a tout créé (cf Jn1/ ). "C'est en Lui qu'ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles... tout a été créé par Lui et pour Lui. Il est avant toutes choses et tout subsiste en Lui" (Col 1/16-17).
Cette absolue primauté de Jésus dans l'ordre de la création est constamment affirmée par Thérèse. Dans la petitesse et la faiblesse de son enfance, il reste le créateur, le Tout-Puissant:
"Le Dieu dont la toute-puissance
Arrête le flot qui mugit
Empruntant les traits de l'enfance
Veut devenir faible et petit" (PN 13/11).
De même, la carmélite dit à Jésus:
"De ta petite main qui caressait Marie
Tu soutenais le monde et lui donnais la vie" (PN 24/6).
Le monde invisible des anges, qui tient une grande place dans la théologie de Thérèse, est toujours présenté dans cette perspective christocentrique. On en trouve le plus bel exemple dans Les Anges à la Crèche de Jésus (RP 2), où les anges sont tous des créatures et des serviteurs de Jésus dans ses principaux Mystères. Cette oeuvre illustre l'affirmation de la Lettre aux Hébreux: "Lorque Dieu introduit le Premier-né dans le monde, il dit: Que tous les anges de Dieu l'adorent" (Hb 1/6). Le ton est donné dès le début avec ces paroles de "l'Ange de l'Enfant-Jésus":
"O Verbe Dieu, gloire du Père,
Je te contemplais dans le Ciel
Maintenant je vois sur la terre
Le Très-haut devenu mortel.
Enfant dont la lumière inonde
Les anges du brillant séjour
Jésus, tu viens sauver le monde
Qui donc comprendra ton amour ?...
O Dieu ! dans les langes
Tu ravis les anges
Verbe fait Enfant
Vers toi je m'incline en tremblant.
Qui donc comprendra ce mystère
Un Dieu se fait petit enfant ?...
Il vient s'exiler sur la terre
Lui l'Eternel... Le Tout-Puissant!" (RP 2, 1r°).
Les Epîtres de Paul et la Lettre aux Hébreux montrent comment dès les origines, l'Eglise a dû insister sur cet aspect du christocentrisme: l'intégration christologique de l'angélologie. Face à la gnose et à tous les courants néo-gnostiques, cette absolue primauté de Jésus par rapport aux anges a eu souvent besoin d'être réaffirmée[15].
Pour Thérèse comme pour les plus anciens Pères de l'Eglise, le Dieu qui se révèle dans l'Ancien Testament est principalement le Verbe. Ainsi, le Dieu qui parle à son peuple dans les Psaumes, c'est Lui, Jésus:
"Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l'abandon et la reconnaissance, puisqu'il a dit dans le Ps XLIX 'Je n'ai nul besoin des boucs de vos troupeaux, parce que toutes les bêtes des forêts m'appartiennent et les milliers d'animaux qui paissent sur les collines, je connais tous les oiseaux des montagnes... Si j'avais faim, ce n'est pas à vous que je le dirais : car la terre et tout ce qu'elle contient est à moi. Est-ce que je dois manger la chair des taureaux et boire le sang des boucs ?... immolez à Dieu des sacrifices de louanges et d'actions de grâces. Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous, il n'a point besoin de nos oeuvres, mais seulement de notre amour, car ce même Dieu qui déclare n'avoir point besoin de nous dire s'il a faim, n'a pas craint de mendier un peu d'eau à la Samaritaine. Il avait soif... mais en disant : donne-moi à boire, c'était l'amour de sa pauvre créature que le Créateur de l'univers réclamait. Il avait soif d'amour...(Ms B 1v°).
Dans l'Ancien Testament, ce même Dieu Créateur de l'univers se révèle comme l'Epoux de son Peuple. Pour Thérèse ce Dieu créateur et Epoux est évidemment Jésus. C'est Lui le Dieu Epoux du Cantique des Cantiques et des prophètes. Telle est son interprétation du chapitre 16 du livre d'Ezéchiel: