"AU SOMMET DE LA MONTAGNE DE L'AMOUR":

Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus.

 

fr François-Marie Léthel ocd

 

 

            "La gloire du Liban lui a été donnée, la splendeur du Carmel et de Saron"(Is.35/2).

            C'est à la Vierge Marie que la liturgie carmélitaine applique ces mots du livre d'Isaïe, associant ainsi les deux saintes montagnes, le Liban et le Carmel: le Liban comme symbole de la gloire et le Carmel comme symbole de la splendeur, gloire et splendeur dont Jésus a revêtu sa Mère.

            Découvrant avec joie pour la première fois la "gloire du Liban", j'ai préféré consacrer mon exposé à l'évocation de la "splendeur du Carmel", en considérant l'une de ses plus belles fleurs: sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus.  "Flos Carmeli", Fleur du Carmel, c'est là encore un des titres que notre liturgie  donne à Marie; et nous savons comment Thérèse a choisi de préférence ce symbole pour se désigner elle-même. Son autobiographie, qui sera connue dans le monde entier sous le titre de l'Histoire d'une âme, Thérèse la présente comme "l'histoire... d'une petite fleur blanche"[1].  De même, selon sa propre expression, elle est "la petite fleur transplantée sur la montagne du Carmel"[2].  Car Thérèse, la petite fleur de Jésus s'est épanouie dans le climat marial du Carmel, selon ce qu'elle écrit: "J'avais compris que c'était au Carmel qu'il me serait possible des trouver véritablement le manteau de la Sainte Vierge, et c'était vers cette montagne fertile que tendaient tous mes désirs"[3].  Ainsi, auprès de Marie, Thérèse est devenue elle-même "fleur du Carmel", cette petite fleur dont la beauté et le parfum devaient rapidement conquérir le monde entier.  Depuis le début de notre siècle, en effet, cette fleur du Carmel a fleuri partout, et tout spécialement ici, sur le Mont Liban.

            La petite Thérèse est la plus universelle des saints du Carmel. Sa figure de simplicité évangélique et son message de confiance et d'amour ont touché non seulement l'ensemble du Peuple chrétien, mais aussi quantité d'hommes et de femmes au delà de toutes les frontières religieuses.  En cela, elle est comparable à saint François d'Assise: il y a de profondes analogies entre le Poverello et la petite sainte, entre la pauvreté franciscaine et la petitesse thérésienne.

            Fille de la grande Thérèse, la carmélite de Lisieux s'est référée de façon toute spéciale à l'autre grand docteur du Carmel, saint Jean de la Croix, dont elle avait lu attentivement les oeuvres lors de la célébration du troisième centenaire de sa mort (1591-1891).  C'est à lui qu'elle reprend le symbole de l'ascension de la montagne du Carmel.  Déjà, à la fin d'Août 1890, quelques jours avant sa Profession religieuse, Thérèse écrivait "qu'elle n'avait qu'un désir, celui de se rendre au sommet de la montagne de l'Amour"[4].  Pour y parvenir, elle découvrira sa petite voie d'enfance spirituelle qui est selon sa propre expression: "une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle"[5], ou encore une voie qui "est toute de confiance et d'amour"[6]. Telle est la voie qu'elle enseignera à ses novices et à ses frères spirituels avant de l'enseigner à l'Eglise tout entière après sa mort. C'est là le grand message qu'elle résume admirablement au début de son second Manuscrit lorsqu'elle écrit à sa soeur Marie:

            "Ah! si toutes les âmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petite de toutes les âmes, l'âme de votre petite Thérèse, pas une seule ne désespérerait de parvenir au sommet de la montagne de l'amour"[7].

            Nous sommes là en présence d'une des expressions les plus caractéristiques de la petite Thérèse, qui veut communiquer à tous les petits sa propre "confiance audacieuse de devenir une grande sainte"[8].  Ainsi, sa doctrine spirituelle rejoint l'enseignement central du Concile Vatican II sur la vocation universelle à la Sainteté (Lumen Gentium, ch. V): la petite voie de confiance et d'amour est le plus sûr chemin pour  parvenir à ce "sommet de la montagne de l'amour".

            Thérèse avait elle-même définit sa mission sur la terre comme au ciel par ces simples mots: "aimer Jésus et le faire aimer"[9]. Le coeur de toute sa doctrine spirituelle, c'est l'Amour de Jésus. On pourrait dire que dans l'Eglise, Thérèse apparaît déjà comme étant Docteur de l'Amour de Jésus[10], en attendant le jour où elle sera officiellement proclamée Docteur de l'Eglise[11]. Maintenant, grâce à la récente publication du texte authentique de tous les écrits, cette doctrine peut être étudiée de façon vraiment scientifique et exactement interprétée[12].

 

            Dans cette conférence, je voudrais évoquer quelques aspects essentiels de cette doctrine de l'Amour de Jésus, en montrant comment l'Esprit-Saint "Doigt de Dieu" a inscrit le Mystère de Jésus dans la vie de Thérèse, au point d'en faire une image vivante de Jésus, une pure transparence de l'Evangile.  Car la doctrine de Thérèse, c'est fondamentalement toute sa vie: elle enseigne en racontant sa vie.  C'est  essentiellement une théologie narrative, autobiographique, qui épouse la forme narrative de l'Evangile.

            Or, cette vie  est  caractérisée par une communion dynamique, toujours plus profonde, avec les deux grands Mystères christologiques qui sont le Mystère de l'Incarnation et le Mystère Pascal de la Rédemption.  Celle qui s'appelle Thérèse de l'Enfant-Jésus de la Sainte Face a spécialement communié aux Mystères de la Crèche et de la Croix, comme saint François d'Assise.

            Pour caractériser cette "christologie mystique" de Thérèse, nous devons retenir quatre mots qui indiquent comme les "quatre points cardinaux" du Mystère: La grandeur et la petitesse, la lumière et les ténèbres. Il convient d'écrire symboliquement ces mots aux extrémités de la Croix: en haut la grandeur et en bas la petitesse, à droite la lumière et à gauche les ténèbres.

            La ligne verticale qui unit la grandeur et la petitesse correspond au Mystère de l'Incarnation: c'est l'union sans confusion entre la grandeur de la divinité et la petitesse de l'humanité dans la Personne de Jésus (selon le dogme du Concile de Chalcédoine en 451).

            La ligne horizontale correspond au Mystère de la Rédemption: c'est la relation dramatique entre la Lumière de l'Amour et les ténèbres du péché dans la Passion et la Résurrection de Jésus.

            Dans le Mystère de l'Incarnation, le Fils de Dieu a épousé la petitesse de notre humanité, puis dans le Mystère de la Rédemption, il s'est abaissé plus encore en épousant la plus grande misére de notre humanité, c'est à dire en se chargeant de notre péché dans sa souffrance et dans sa mort. 

            C'est en réponse à cet Amour que Thérèse a épousé successivement ces deux Mystères de l'Incarnation et de la Rédemption, en embrassant ces extrêmes de petitesse et de grandeur , de lumière et de ténèbres.  Car la petitesse thérésienne est toujours en relation intime avec la grandeur infinie, de même que les profondes ténèbres qui caractérisent sa passion sont en même temps habitées par la plus merveilleuse lumière, la lumière de l'Amour de Jésus.

            Dans cette perspective, nous allons considérer brièvement  trois grandes étapes de la vie de Thérèse:

 

            I/ Thérèse près de la Crèche et près de la Croix: Une double            grâce fondatrice (1886-1887).

            II/ De la Profession à l'Acte d'Offrande (1890-1895).

            III/ La Passion de Thérèse (1896-1897).

 

 

 

I/Thérèse près de la Crèche et près de la Croix: Une double grâce fondatrice (1886-1887).

 

            Le premier Manuscrit autobiographique (Manuscrit A), a comme centre le récit d'une double grâce reçue par Thérèse avant son entrée au Carmel. Cette grâce est d'abord communion au Mystère de l'Incarnation dans la nuit de Noël 1886 et ensuite communion au Mystère de la Rédemption au cours des mois suivants.  Le récit de Thérèse, parfaitement unifié, montre comment l'Esprit-Saint lui donne déjà de trouver sa fondamentale situation christologique: près de la Crèche et près de la Croix.

            D'abord, c'est près de la Crèche, dans le Mystère de Noël que Thérèse reçoit ce qu'elle appelle la grâce de sa "conversion".  Ici, ce mot ne signifie pas le passage d'un état de péché à l'état de grâce, mais plutôt une croissance décisive dans la grâce, qui comporte aussi pour Thérèse un aspect de guérison psychologique.  Or, ce qu'évoque le récit, c'est une communion à l'admirable échange accompli dans le Mystère de l'Incarnation:

                        "Je ne sais comment je me berçais de la douce pensée d'entrer au Carmel, étant encore dans les langes de l'enfance!...  Il fallut que le Bon Dieu fasse un petit miracle pour me faire grandir en un moment et ce miracle  il le fit au jour inoubliable de Noël;  en cette nuit lumineuse qui éclaire les délices de la Trinité Sainte, Jésus, le doux petit Enfant d'une heure, changea la nuit de mon âme en torrents des lumière...  En cette nuit où il se fit faible et souffrant pour mon amour, il me rendit forte et courageuse (...) Ce fut le 25 décembre 1886 que je reçus la grâce de sortir de l'enfance, en un mot la grâce de ma complète conversion.  Nous revenions  de la messe de minuit où j'avais eu le bonheur de recevoir le Dieu fort et puissant"[13]

            Ainsi, Jésus est "le Dieu fort et puissant", infiniment grand, mais dans le mystère de Noël, il est devenu faible et petit, il est devenu ce petit enfant pauvre, enveloppé de langes et couché dans une crèche.  Or, c'est précisément dans ce mystère de son abaissement que Jésus fait grandir définitivement Thérèse.  Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu, disaient les Pères de l'Eglise.  C'est exactement ce qu'expérimente Thérèse.  En prenant sa faiblesse à elle, le Fils de Dieu la rend forte de sa force à lui.  En devenant petit enfant, il la fait grandir.  Il fait sortir Thérèse des langes de l'enfance qui l'emprisonnaient en entrant lui-même dans les langes de l'enfance; en devenant faible, il  lui donne part à sa force toute-puissante. C'est en naissant dans la nuit qu'il l'illumine de sa lumière divine.  La Grâce de Noël est donc une profonde communion à l'admirable échange  de l'Incarnation en ses  aspects antithétiques, de la grandeur et de la petitesse, de l'abaissement et de l'élévation.

 

            Or, Dieu  s'est fait homme pour sauver l'homme. L'Incarnation est pour la Rédemption, la vie terreste de Jésus se déroule de la Crèche à la Croix.  C'est ainsi que l'Amour de Jésus conduit Thérèse de la Crèche à la Croix.  Dans la suite du récit, le point de départ est une simple image de Jésus crucifié qui touche profondément la jeune fille:

            "Je fus frappée par le sang qui tombait d'une de ses mains Divines, j'éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne ne s'empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de la Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu'il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes... Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon coeur: "J'ai soif!"  Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive... Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes..."[14].

            Avec cette fondamentale résolution de se "tenir en esprit au pied de la Croix", d'une part pour recueillir le sang de Jésus et le donner à boire aux âmes, et d'autre part pour donner à boire à Jésus en lui donnant en retour ces âmes, Thérèse entre au coeur de l'autre admirable échange, celui du Mystère de la Rédemption.  En se tenant ainsi au pied de la Croix, elle rejoint la Vierge Marie, Marie-Madeleine et les saintes femmes de l'Evangile, et tant de saintes qui ensuite ont suivi Jésus jusque là.  Or, c'est près de la Croix que Marie est devenue Mère de l'homme racheté par le sang de son Fils; et les saintes femmes qui se tiennent avec elle près de la Croix participent mystérieusement à sa Maternité. Ainsi, la maternité spirituelle de Thérèse commence très précisément avec sa résolution de se tenir en esprit au pied de la Croix.  C'est là que Jésus va lui donner comme son "premier enfant" un pécheur dont le salut semble désespéré, le criminel impénitent Pranzini dont parlent les journaux et qui sera guillotiné le 31 août 1887.  Or, Thérèse exprime "la certitude" de son espérance au sujet du salut de cet homme, et cela avec une force inouïe: "Je le croirais même s'il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de repentir,tant j'avais de confiance en la miséricorde infinie de Jésus"[15]. Rarement l'espérance pour les autres n'a été exprimée avec une telle force[16].

            Pranzini ayant embrassé le Crucifix que lui présentait l'aumônier au moment de son exécution, Thérèse commente:

            "N'était-ce pas devant les plaies de Jésus, en voyant couler son sang Divin que la soif des âmes était entrée dans mon coeur? Je voulais leur donner à boire ce sang immaculé qui devait les purifier de leurs souillures, et les lèvres de "mon premier enfant" allèrent se coller sur les plaies sacrées!!!... Quelle réponse ineffablement douce!...Ah! depuis cette grâce unique, mon désir de sauver les âmes grandit chaque jour, il me semblait entendre Jésus me dire comme à la samaritaine: "Donne-moi à boire!"  C'était un véritable échange d'amour; aux âmes je donnais le sang de Jésus, à Jésus j'offrais ces mêmes âmes rafraîchies par sa rosée divine; ainsi il me semblait le désaltérer et plus je lui donnais à boire, plus la soif de ma pauvre petite âme augmentait et c'était cette soif ardente qu'Il me donnait comme le plus délicieux breuvage de son amour..."[17].

            Ce récit de Thérèse rappelle certaines des plus belles pages de sainte Catherine de Sienne, où la même maternité spirituelle est exprimée en relation avec le sang de Jésus e la soif de Jésus en Croix[18].

 

 

II/ De la Profession à l'Acte d'Offrande (1890-1895).

 

            Au Carmel, soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus de la Sainte Face va communier toujours plus profondément à ces deux grands Mystères de l'Incarnation et de la Rédemption, jusqu'à devenir pleinement l'épouse de Jésus dans ces Mystères.

            Cette symbolique de l'amour sponsal est fondamentale chez Thérèse: l'ayant reçue de saint Jean de la Croix, elle la déploie et l'approfondit de façon personnelle et originale, avec les ressources propres de sa féminité.

            Alors que chez Jean de la Croix, le "mariage spirituel" désigne la pleine réalisation de la sainteté, chez Thérèse il désigne déjà la simple réalité de la Profession religieuse.  C'est par sa Profession, le 8 Septemble 1890, qu'elle devient pour toujours l'Epouse de Jésus[19].  Ce jour-là, elle écrit une prière  dans laquelle elle ose adresser à son Epoux les demandes les plus démesurées: à la fois le plus grand Amour, la plus extrême petitesse et le salut de tous.

            "Jésus [je te demande]... l'amour, l'amour infini sans limite autre que toi.. l'amour qui ne soit plus moi mais toi mon Jésus(...) Que je sois regardée foulée aux pieds oubliée comme un petit grain de sable à toi, Jésus (...) Jésus fais que je sauve baucoup d'âmes, qu'aujourd'hui il n'y en ait pas une seule de damnée (...) Jésus pardonne-moi si je dis des choses qu'il ne faut pas dire, je ne veux que te réjouir et te consoler"[20].

            Toutes ces demandes vont au-delà de la commune mesure; elles expriment bien la démesure qui est le caractère propre de la Charité. Les trois demandes sont inséparables: l'Amour Infini sera vécu dans la petitesse et dans la plus profonde espérance pour le salut de tous. L'espérance pour le salut de Pranzini va s'étendre à tous les pécheurs.

 

 

La lettre du 25 avril 1893 à Céline.

 

            Du point de vue chronologique, le premier grand ensemble des écrits thérésiens est constitué par les Lettres que Thérèse adresse à sa soeur Céline entre 1888 et 1894. C'est un admirable traité de la Virginité dans lequel la jeune carmélite montre toute la beauté de la virginité chrétienne: elle partage avec sa soeur la joie profonde d'être l'épouse de Jésus. Or, le joyau de cette correspondance est une lettre écrite le 25 avril 1893: c'est même le plus beau de tous les textes de Thérèse sur la petitesse évangélique. 

            Dans cette lettre, Thérèse propose à sa soeur une parabole qui lui a été suggérée par le rapprochement de deux textes  de l'Ecriture.  Le premier vient de l'Ancien Testament, c'est une parole de l'Epoux dans le Cantique des Cantiques: "Je suis la fleur des champs et le lys des vallons"(Ct.2/1).  Le second vient de l'Evangile, c'est la parole de Jésus à la Samaritaine: "Donne-moi à boire"(Jn 4/7). Dans la lecture contemplative de Thérèse, les deux textes entrent en résonnance puisque l'Epoux, c'est Jésus.  A partir de ces deux symboles, celui de la fleur des champs et celui de l'eau qui étanche la soif, Thérèse développe sa parabole de la fleur des champs et de la goutte de rosée, de la fleur des champs qui a soif de la goutte de rosée.  La fleur des champs, c'est Jésus dans la petitesse de son humanité en tous les mystères de sa vie terrestre, de sa vie mortelle.  La goutte de rosée, c'est l'épouse de Jésus en cette même condition.  Avec cette parabole, on voit comment Thérèse a épousé la petitesse de Jésus exactement comme saint François avait épousé sa pauvreté (car il s'agit bien de la même réalité).  Ce qui est premier, c'est la petitesse du Fils de Dieu qui s'est fait petit en ce monde et qui appelle son épouse à devenir toute petite par amour pour lui, pour être toute à lui, pour être toute en lui:

            "Heureuse petite goutte de rosée qui n'est connue que de Jésus!... Ne t'arrête pas à considérer le cours des fleuves retentissants qui font l'admiration des créatures.  N'envie pas même le clair ruisseau qui serpente dans la prairie.  Sans doute son murmure est bien doux...  Mais les créatures peuvent l'entendre.. et puis le calice de la fleur des champs ne saurait le contenir.  Il ne peut être pour Jésus seul.  Pour être à Lui il faut être petit, petit comme une goutte de rosée"[21].

            Il convient de remarquer que pour exprimer la petitesse de Jésus, ce symbole de la fleur des champs est beaucoup plus étendu que celui de l'enfance. Car Jésus fleur des champs, ce n'est pas seulement Jésus enfant, mais dans tous les mystères de sa vie terreste.  De même, du côté de l'épouse, le symbole de la goutte de rosée dans le calice de la fleur des champs est supérieur au symbole de l'enfance que Thérèse emploiera plus tard (à partir de 1894): le petit enfant dans les bras de Jésus.  Le symbole de la goutte de rosée montre plus clairement comment la petitesse thérésienne est la plus intime communion à la petitesse de Jésus, appelée et comme exigée par la petitesse de Jésus.  La symbolique des fleurs reste toujours première chez Thérèse, et il importe d'en redécouvrir toute l'importance et le fondement biblique, évangélique[22].  L'épouse doit donc devenir petite comme une goutte de rosée pour être tout entière à Jésus, pour être tout entière en Jésus. La petitesse est le lieu fondamental du mariage spirituel, de cette communion totale, de cette adéquation d'amour entre l'épouse et son Epoux.  Mais alors, ô suprême paradoxe, la petite goutte de rosée est en même temps l'océan de la fleur des champs, "l'océan de Jésus"[23], c'est à dire toute l'eau qu'il peut contenir, qui le comble et qui lui suffit[24].

            La petitesse restera toujours fondamentale chez Thérèse, qui ne s'en éloignera jamais: "La petite goutte de rosée s'enfonce plus avant dans le calice de la fleur des champs"[25]. C'est en s'enfonçant dans la petitesse de Jésus qu'elle va entrer en communion totale avec la grandeur de sa Divinité.  La petitesse thérésienne conduit "au sommet de la montagne de l'amour", mais c'est toujours en Jésus.

 

L'Offrande à l'Amour Miséricordieux

 

            En s'offrant à l'Amour Miséricordieux, le 9 juin 1895, Thérèse épouse la grandeur de Jésus  en sa divinité, c'est-à-dire Jésus dans la Trintié.  L'Acte d'Offrande, et le commentaire que Thérèse en a donné dans les dernières pages du Manuscrit A, révèlent en effet le pint extrême de sa communion au Mystère divin.  Thérèse est rendue "communiante de la nature divine" (2 P.1/4) que Jésus a en commun avec le Père et le Saint-Esprit. Thérèse explicite alors toute la dimension trinitaire de l'Amour de Jésus.

            Car son christocentrisme  est un christocentrisme trinitaire, théocentrique; il correspond exactement au Symbole de Nicée-Constantinople et à la perspective des plus anciens Pères de l'Eglise. Dans le Symbole en effet, le Nom de Jésus recouvre tout ce qui est dit dans le deuxième article concernant le Fils de Dieu, né du Père avant tous les siècles, et né de Marie pour notre salut.  Le même nom de Jésus exprime à la fois le Mystère du Fils dans la Trinité et tous les Mystères de son Humanité, de l'Incarnation au Mystère Pascal.  Le symbole ne nous parle donc pas de la Trinité et du Christ, mais il nous présente le Christ dans la Trinité, au centre de la Trinité, entre le Père (premier article) et l'Esprit-Saint (troisième article). C'est toujours ainsi que Thérèse emploie le nom de Jésus. Aussi le nom de Dieu et le nom de Jésus sont-ils le plus souvents synonymes dans ses écrits. On y remarque en particulier l'alternance et l'équivalence des expressions "ô mon Dieu" et "ô mon Jésus". Il y a bien sûr des exceptions: certaines fois le mot "Dieu" désigne toute la Trinité ou le Père ou l'Esprit, mais c'est beaucoup plus rare[26].

            Dans cette perspective, il suffit d'aimer Jésus pour vivre dans toute la communion trinitaire, ainsi que Thérèse l'affirme dans sa poésie Vivre d'Amour:

            "Ah! tu le sais, Divin Jésus, je t'aime

            L'Esprit d'Amour m'embrase de son feu

            C'est en t'aimant que j'attire le Père"[27].

            De même, l'Offrande à l'Amour Miséricordieux , mise en relation avec la Trinité, a comme centre l'Amour de Jésus. Le récit du Manuscrit A qui la concerne commence solennellement par ces mots: "Cette année, le 9 juin, fête de la Sainte Trinité, j'ai reçu la grâce de comprendre plus que jamais combien Jésus désire être aimé"[28]. Il s'agit toujours pour Thérèse d'aimer Jésus et de le faire aimer: elle n'en sort jamais.

            En épousant ainsi la grandeur divine de Jésus, Thérèse expérimente donc la Communion des Trois Personnes, mais elle expérimente aussi le Mystère de leur adorable Divinité, de cette unique Nature divine qui est unie à notre nature humaine dans la Personne de Jésus. C'est à travers l'attribut divin de la Miséricorde que Thérèse contemple la Nature divine:

            "A moi Il a donné sa Miséricorde infinie et c'est à travers elle que je contemple et adore les autres perfections Divines!... Alors toutes m'apparaissent rayonnantres d'amour, la Justice même (et peut-être encore plus que toute autre) me semble revêtue d'amour"[29].

            Ainsi, Thérèse reçoit le don de la Miséricorde infinie. En s'offrant tout entière, elle demande en même temps de recevoir en elle les "flots de tendresse infinie"[30], c'est à dire la surabondance de l'Esprit-Saint que le Père nous donne "par le Christ Notre-Seigneur".  Thérèse boit à la mesure de sa soif, de ces "désirs infinis"[31] qu'elle sent dans son coeur.  Aussi écrit-elle à sa prieure: "vous savez les fleuves ou plutôt les océans de grâce qui sont venus inonder mon âme"[32].

            Ainsi s'accomplit donc l'admirable échange entre la grandeur et la petitesse: Jésus donne l'infinie grandeur de son Amour, symbolisée par l'océan à celle qui s'est donnée toute à lui en épousant sa petitesse, en devenant  petite comme une goutte de rosée par amour pour lui.  Comme la Vierge Marie, Thérèse reste toujours toute petite, mais c'est précisément dans sa petitesse qu'elle aussi:

            "peut contenir Jésus l'Océan de l'Amour"[33]

 

 

III/ La Passion de Thérèse (1896-1897).

 

            Toujours fidèle à sa résolution de "se tenir en esprit au pied de la Croix", Thérèse ne cesse de communier au Mystère de la Rédemption, à cet admirable échange entre la vie et la mort qui s'est accompli une fois pour toutes dans la Passion et la Résurrection de Jésus: admirable et terrible échange du salut dans lequel Jésus donne la vie à ceux qui lui ont donné la mort; "mort pour nos péchés".

            Cette communion atteint son maximum de profondeur à partir des fêtes pascales de l'anné 1896, lorsque Thérèse entre dans sa propre Passion. L'épouse de Jésus épouse alors pleinement le Mystère de la Rédemption, comme elle avait épousé auparavant le Mystère de l'Incarnation. La passion de Thérèse est une des plus bouleversantes images de la Passion de Jésus[34]. La passion du corps commence dans la nuit du Jeudi-Saint au Vendredi-Saint, avec la première manifestation de la maladie qui va conduire Thérèse a la mort à travers de très grandes souffrances; la passion de l'âme commence quelques jours plus tard, "aux jours si joyeux du temps pascal"[35], avec les terribles souffrances spirituelles de "l'épreuve contre la foi"[36], qui elles aussi dureront jusqu'à l'heure de la mort, au soir du 30 Septembre 1897.

            De même qu'elle a épousé précédement les deux extrêmes du Mystère de l'Incarnation: la petitesse et la grandeur; de même elle épouse maintenant les deux extrêmes du Mystère de la Rédemption: la lumière et les ténèbres. Or, dans la Rédemption comme dans l'Incarnation, il y a entre ces extrêmes non seulement une relation intime, mais encore un admirable échange. Dans l'Incarnation, l'infiniment grand est devenu tout petit pour nous faire grandir; puis, dans la Rédemption, la lumière est venue rencontrer toutes nos ténèbres pour nous illuminer. Le Mystère de la Rédemption est caractérisé par la bouleversante relation entre l'Amour de Jésus et le péché du monde, entre la la lumière de son Amour et les ténèbres de nos péchés. Admirable et terrible échange dans lequel "Celui qui n'avait pas connu le péché est pour nous devenu péché, afin que nous devenions en Lui Justice de Dieu"(cf.II Cor. 5/21).

            Ainsi, à Gethsémani, en acceptant de boire la coupe (cf Mt. 26/42), Jésus a laissé pénétrer dans la profondeur de son coeur, de son âme, la totalité des ténèbres du péché; en rencontrant alors la plénitude de la lumière, les ténèbres ne l'ont pas éteinte, mais elles ont été vaincues par elle.  C'est bien ainsi que Thérèse contemple Jésus en son agonie, vivant la plus grande de toutes les souffrances alors même qu'il possèdait toujours la pleine lumière de la Vision de Dieu[37]. Comme saint Thomas d'Aquin et sainte Catherine de Sienne, la carmélite tient fortement le plus grand de tous les paradoxes: Jésus en sa Passion était en même temps "Bienheureux et Douloureux"[38]. C'est précisément ce clair-obscur de lumière et de ténèbres, de bonheur et de douleur, qui est comme la toile de fond de la passion de Thérèse. En effet, la Croix de Jésus n'est pas seulement ignominieuse, mais elle est aussi glorieuse. La Gloire qui va éclater dans le Corps de Jésus au matin de la Résurrection était auparavant cachée dans la profondeur de son âme. Cette Gloire "prépascale" de Jésus est toujours présente dans les Mystères de sa vie terreste: spécialement dévoilée dans la Transfiguration du Thabor et spécialement voilée dans la Défiguration de Gethsémani[39].

            Dans sa passion, Thérèse se tient en au pied de la Croix, en partageant la plus profonde souffrance de la Vierge Marie, qui a été la suprême épreuve de la Foi. Le Pape Jean-Paul II n'a pas craint d'employer l'expression si forte de "kénose de la foi"[40] pour désigner la participation intérieure de Marie à l'anéantissement de son Fils.  Cette expression ne signfie certes pas l'effondrement de la foi, mais au contraire la foi la plus héroïque, qui continue de tenir dans la plus grande épreuve. Ainsi, on pourrait dire que, dans son épreuve de la foi, Thérèse est comme une image vivante de Marie près de la Croix; sa foi si éprouvée est soutenue par l'espérance et surtout par la charité qui est la plus grande des trois vertus théologales, et qui apparaît alors comme le plus grand amour pour Jésus et pour les pécheurs.

            La foi et l'amour sont comme les deux pôles distincts et inséparables de la passion de Thérèse, la foi comme pôle d'obscurité et de douleur, l'amour comme pôle de lumière et de bonheur. Car si la même passion de Thérèse est est terriblement obscure et douloureuse du point de vue de la foi, elle est en même temps merveilleusement lumineuse et en quelque manière bienheureuse du point de vue de l'amour.  Les nombreux textes écrits pendant cette période reflètent ce paradoxe de la lumière qui brille dans les ténèbres.  Si l'épreuve de la foi, décrite comme la douleureuse expérience des ténèbres, caractérise d'une part toute cette période, en même temps, la lumière de l'Amour de Jésus devient toujours plus pure et plus intense. Chez Thérèse comme chez tous les saints, il n'y a aucun dolorisme, car la plus grande douleur est illuminée par le plus grand bonheur, celui de l'Amour de Jésus. C'est alors que Thérèse écrit, à la fin d'une de ses poésies:

            "Jésus, ma joie, c'est de t'aimer!"[41].

            Tout cela apparaît avec la plus grande intensité dans les deux derniers Manuscrits Autobiographiques.

            La première partie du Manuscrit C contient la plus bouleversante description de l'épreuve de la foi[42]. Sans jamais faire la moindre faute contre la foi, mais au contraire en renouvelant sans cesse l'acte de foi, Thérèse porte alors dans son coeur les ténèbres du péché contre la foi.  Assise à la table des pécheurs [43], elle intercède pour tous ceux qui ont perdu la foi, afin qu'ils soient sauvés.  Dans la pureté de sa foi et de son amour, la petite carmélite de Lisieux se trouve aux avant-postes de l'Eglise dans le monde moderne, confrontée au drame de la déchristianisation, de l'incroyance et de l'athéisme[44]. Elle appelle les incroyants "ses frères", mais ce sont aussi ses enfants. 

            Les dernières pages du Manuscrit C montrent la splendeur de l'Amour vécu dans une telle kénose de la foi, mais l'expression la plus splendide de cet amour se trouve incontestablement dans le Manuscrit B, qui est le chef-d'oeuvre de Thérèse. Alors, dans une longue prière à Jésus écrite le 8 septembre 1896, sixième anniversaire de sa Profession, Thérèse redit à Jésus un "je t'aime" qui se dilate à l'infini, embrassant le ciel et la terre, la sainteté de tous les saints ainsiquetoutes les vocations dans tous les temps et tous les lieux. Tel est l'Amour Infini que Thérèse avait demandé à Jésus six ans plus tôt: elle le découvre et le reçoit maintenant dans le Coeur de l'Eglise, dans ce Coeur toujours brûlant d'Amour, depuis que Jésus Ressuscité lui a communiqué le Feu de l'Esprit-Saint, au jour de la Pentecôte. Mais écoutons Thérèse:

                        "Je compris que l'AMOUR renfermait toutes les vocations, que l'Amour était tout, qu'il embrassait tous les temps et tous les lieux... en un mot, qu'il est éternel!..

                        Alors, dans l'excès de ma joie délirante, je me suis écriée: O Jésus, mon Amour... ma vocation, enfin je l'ai trouvée, MA VOCATION C'EST L'AMOUR!...

                        Oui j'ai trouvé ma place dans l'Eglise et cette place, ô mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donnée... Dans le Coeur de l'Eglise, ma Mère, je serai l'Amour... ainsi je serai tout... ainsi mon rêve sera réalisé!!!..."[45]

            Voici donc le témoignage de Thérèse parvenue "au sommet de la montagne de l'Amour". Avant d'entrer pour toujours dans la gloire du Ciel où elle continue d'intercéder pour nous, ses derniers mots ont été un acte d'amour. En regardant une dernière fois le crucifix qu'elle serrait dans ses mains, en parlant à Jésus, Thérèse a dit simplement: "mon Dieu je vous aime".

 

                                                                                                                                                      


 

    [1] MA f. 2 r.  Pour toutes les références aux oeuvres de Thérèse, nous utilisons les signes conventionnels: MA, MB et MC pour les trois Manuscrits Autobiographiques; LT pour les Lettres,  PN pour les Poésies, Pri pour les Prières, RP pour les Récréations Pieuses, DE pour les Derniers Entretiens.

    [2] MA 71 r.

    [3] MA 57 r.

    [4] LT 110.

    [5] MC f 2 v.

    [6] LT 226.

    [7] MB 1 v.

    [8] MA f. 32 r.

    [9] LT 220.

    [10] L'attribution de ce titre à Thérèse a marqué l'aboutissement de toute ma recherche sur la théologie des saints commme théologie de l'Amour de Jésus. Cf mon livre: Connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance. La théologie des saints. Venasque, 1989, ed. du Carmel. Le VIème et dernier chapitre est consacré a Thérèse (p.475-553).

    [11] Il existe un grand mouvement dans ce sens, animé par notre frère Guy GAUCHER, carme de la Province de Paris et maintenant Evêque auxiliaire de Bayeux et Lisieux, qui est un des meilleurs spécialistes de Thérèse. Le Doctorat de Thérèse a été officiellement demandé par les Evêques de France et par l'Ordre des Carmes. Parmi les publications sur la doctrine de Thérèse en vue de son doctorat, on peut signaler en particulier le récent volume contenant des études sur divers aspects de la doctrine thérésienne: Thérèse de l'Enfant-Jésus Docteur de l'Amour (Venasque, 1991, ed. Carmel, avec préface de Mgr Gaucher). Il convient de signaler une autre cause de doctorat, en harmonie profonde avec celui de Thérèse: le doctorat de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort.  Ces deux saints enseignent en effet la même "petite voie de confiance et d'amour", chemin de sainteté pour tout le Peuple de Dieu ayant pour fondement la grâce baptismale. Leur doctrine est largement répandue dans le monde entier et porte d'abondants fruits de sainteté.  Montfort a su traduire de façon simple pour les pauvres et les petits la profonde mais difficile spiritualité christologique du Cardinal de Bérulle, fondateur de l'Ecole Française; Thérèse a fait la même chose avec l'enseignement de saint Jean de la Croix: elle l'a mis à la portée de tous.

    [12] Il a en effet fallu attendre 1957 pour que soit publié le texte authentique des Manuscrits. Le texte authentique des autres écrits (Lettres, Poésies, Récréations Pieuses, Prières, auxquels il convient d'ajouter les Derniers Entretiens) a été publié pour la première fois entre 1970 et 1988. C'est la précieuse Edition du Centenaire, dont le texte est repris dans les éditions manuelles (Paris, ed. du Cerf et Desclée de Brouwer). Tous les textes de Thérèse seront prochainement publiés en un seul volume (totum), qui sera aussi volumineux que celui déjà paru des Oeuvres Complètes de saint Jean de la Croix!

    [13] MA f. 44 v - 45 r.

    [14] MA f 45 v.

    [15] MA f. 46 r.  Ici, comme dans toutes les autres citations, les mots sont soulignés par Thérèse elle-même.

    [16] Cf. dans le même sens, le très beau livre de H.U. VON BALTHASAR: Espérer pour tous (Paris, 1987, ed. Desclée de Brouwer)

    [17] MA f 46 v.

    [18] Cf en particulier les Lettres n. 8, 16 et 273 de sainte Catherine de Sienne.

    [19] MA f. 77 r.

    [20] Pri. 2.

    [21] LT 141.

    [22] Cf en particulier Ps. 103/15-16; Is. 40/6-8; Mt.6/29-30.

    [23] Thérèse emploie cette étonnante expression dans la lettre suivante, LT 142.

    [24] Une jeune sainte italienne, la "pauvre" Gemma Galgani (1878-1903), exprime la même vérité que la petite Thérèse lorsqu'elle affirme: "Jésus est tout à moi, et moi je suffis à Jésus"(Prière n. 7).

    [25] LT 143.

    [26] Ici, il convient de remarquer que la grande Thérèse s'exprimait différemment: selon le schéma hérité de saint Augustin, fixé dans le symbole Quicumque et illustré par saint Thomas, elle parlait de la Trinité et du Christ.  Dans cette seconde perspective, le nom de Jésus est en quelque manière plus limité. Tout en reconnaissant toujours qu'il s'agit de la même Personne, on parlera plutôt du Fils dans la Trinité, et on emploiera le nom de Jésus  le désigner selon son humanité. C'est ainsi que la grande Thérèse dit équivalemment "le bon Jésus" et "la sainte Humanité".

    [27] PN 17 str 2.

    [28] MA f.84 r.

    [29] MA f. 83 v.

    [30] Pri 6 (Acte d'Offrande), et MA f. 84 r.

    [31] Cette expression que Thérèse employait spontanément dans ses lettres a été censurée comme "théologiquement inexacte" par un "théologien" chargé par la prieure d'examiner le texte de l'acte d'offrande. C'est lui qui a remplacé l'expression "désirs infinis" par "désirs immenses" (cf déposition de Mère Agnès au Procès de l'Ordinaire, p. 158). En réalité l'expression de Thérèse est tout à fait juste théologiquement: elle est fréquente chez sainte Catherine de Sienne, et l'on peut la justifier pleinement à partir de saint Thomas.

    [32] MA f. 84 r.

    [33] PN 54 (Pourquoi je t'aime, ô Marie), str. 3.

    [34] Il en va de même pour la passion de Jeanne d'Arc, à laquelle Thérèse se réfère tout spécialement (cf RP 2 et PN 50). Thérèse se sent plus que jamais proche de Jeanne: dans un cadre extérieur complètement différent, elle a conscience de vivre profondément la même réalité, c'est à dire le même Amour de Jésus et de ses frères. Jeanne, qui a vécu cet Amour dans une grande action le vit finalement dans une grande passion: le solennel Procès de Condamnation qui se termine par son exécution publique le 30 mai 1431.  Thérèse, qui a vécu ce même Amour dans de toutes petites actions vit sa passion et sa mort dans le cadre le plus ordinaire de la vie quotidienne, comme malade à l'infirmerie de son Carmel. (A propos de la Passion de Jeanne d'Arc, cf Connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance, p. 339-364).

    [35] MC f. 5 v.

    [36] MC f 31 r.

    [37] "Notre Seigneur au Jardin des Oliviers jouissait de toutes les délices de la Trinité, et pourtant son agonie n'en était pas moins cruelle.  C'est un mystère, mais je vous assure que j'en comprends quelque chose par ce que j'épouve moi-même" (DE, Carnet Jaune, 6/7/4).

    [38] Cette expression, fréquente chez sainte Catherine de Sienne (par exemple, dans le Dialogue, ch. 78), résume merveilleusement la contemplation de saint Thomas (Somme Théologique, IIIa, q. 46 art. 6 à 9).

    [39] Alors que l'Orient Byzantin a davantage contemplé Jésus transfiguré, l'Occident Latin a davantage contemplé Jésus défiguré. C'est là sans doute une des plus profondes complémentarité spirituelles entre l'Orient et l'Occident. Il faut préciser que les saints, orientaux ou occidentaux tiennent toujours ces deux Mystères.  Ainsi, dans la période patristique, le plus grand théologien de l'Agonie de Jésus est le byzantin saint Maxime le Confesseur (cf. mon livre Théologie de l'Agonie du Christ, Paris, 1979, ed. Beauchesne).  Un grand spirituel occidental, le Père Marie-Eugène de l'Enfant-Jésus (mort en 1967, son procès de Béatification est commencé) écrit: "Le Crist Jésus aui assure son règne ici-bas est le Verbe fait chair qui, sans cesser de jouir de la vision béatifique, a connu la plus douloureuse souffrance qu'un homme ait portée ici-bas... Comment le saint transformé par l'amour et identifié au Christ Jésus ne porterait-il pas en lui ces richesses caractéristiques de l'amour divin ici-bas? De fait, l'amour qui le divinise le laisse un homme comme nous; il porte en lui le Thabor et Gethsémani; il est le plus heureux des hommes parce qu'il jouit du Verbe en son sein et le plus malheureux parce qu'il porte le péché du monde"(Je veux voir Dieu, Venasque, ed. du Carmel, p. 1033-1034)

    [40] Redemptoris Mater, n. 18.

    [41] PN 45, str 7.

    [42] MC f. 5 v - f. 7 v.

    [43] cf MC f. 6 r.

    [44] Cf la très belle conférence du Cardinal Paul Poupard, président du Conseil pontifical pour le dialogue avec les non-croyants: Thérèse de Lisieux: la force de l'amour pour le monde de l'incroyance (in Thérèse Docteur de l'Amour, cité supra).

    [45] MB f 3 v.