THERESE ET MARIE

fr. François-Marie Léthel ocd

 

"Pourquoi je t'aime, ô Marie"

            Peu de temps avant sa mort, en Mai 1897, Thérèse a révélé toute la place que Marie tenait dans sa vie, en une longue poésie intitulée "Pourquoi je t'aime, ô Marie" (PN 54). C'est sa dernière poésie, et comme son testament marial écrit à la demande de Soeur Marie du Sacré-Coeur, sa propre soeur Marie, pour laquelle elle avait déjà rédigé son chef-d'oeuvre, le second manuscrit autobiographique (Manuscrit B) quelques mois plus tôt (Septembre 1896). Il existe une parenté profonde entre ces deux textes. Ce sont des prières adressées à Jésus (Ms B) et à Marie (PN 54); elles sont animées par le même grand refrain: "je t'aime". Cet acte d'amour, que Thérèse désirait renouveler "à chaque battement de son coeur... un nombre infini de fois" (cf Pri 6), a été sa dernière parole, exprimée dans un dernier souffle. Thérèse est morte en disant à Jésus: "Mon Dieu je vous aime". Ce fondamental "Jésus je t'aime", qui illumine tous les écrits de Thérèse, n'est pas une expression sentimentale, mais l'acte même de la charité par laquelle l'Esprit-Saint l'introduit dans la vie intime de la Trinité. C'est ainsi qu'elle écrit: "Ah! tu le sais, Divin Jésus, je t'aime/ L'Esprit d'Amour m'embrase de son feu/ C'est en t'aimant que j'attire le Père" (PN17/2). Inséparable de ce "Jésus je t'aime" est le même acte d'Amour adressé à Marie: "je t'aime ô Marie". Tel est le grand refrain de la poésie mariale de Thérèse; déjà énoncé dans le titre, inlassablement répété au fil des strophes, il est éclairé par l'autre refrain: "je suis ton enfant".

            Cette poésie est donc comme le complément marial des Manuscrits Autobiographiques, et c'est à partir d'elle qu'on peut essayer de découvrir la place de Marie dans la vie de Thérèse et dans son enseignement spirituel.

 

Actualité de l'enseignement marial de Thérèse

 

            Il s'agit d'une véritable doctrine mariale, d'une grande actualité, car elle rejoint les enseignements du Concile Vatican II (Lumen Gentium ch. VIII)  et des Papes Paul VI (Marialis Cultus) et Jean-Paul II (Redemptoris Mater). Profondément enraciné dans la spiritualité mariale du Carmel, cet enseignement de Thérèse est aussi en harmonie avec celui des autres saints, en particulier de saint François, de sainte Claire et de saint Louis-Marie Grignion de Montfort. Jésus est toujours au centre, et Marie lui est toute relative comme sa Mère. Tel est le plus grand titre de Marie: "elle est plus Mère que reine" affirme Thérèse (CJ 21/8/3).

            C'est une doctrine fondée sur l'Evangile, mettant l'accent sur la petitesse, la pauvreté et la simplicité de Marie; et par-dessus tout, c'est une doctrine entièrement orientée vers la sainteté, la mission maternelle de Marie étant de conduire tous ses enfants "au sommet de la montagne de l'Amour".

            Il faut aussi remarquer l'équilibre de cet enseignement, qui évite soigneusement les deux excès opposés dénoncés par le Concile, lorsqu'il invite les théologiens et les prédicateurs à s'abstenir "de toute fausse exagération comme de toute excessive étroitesse d'esprit" au sujet de Marie (LG 67).

 

Le principal privilège de Marie dans l'Evangile: la petitesse et pauvreté comme lieu du plus grand amour.

 

            Or, les prédicateurs du temps de Thérèse tombaient généralement dans le premier excès, celui de la "fausse exagération", selon son propre témoignage rapporté par Mère Agnès: 

            "Elle me disait que tout ce qu'elle avait entendu prêcher sur la Sainte Vierge ne l'avait pas touchée.  Que les prêtres nous montrent donc des vertus pratiquables! C'est bien de parler de ses prérogatives, mais il faut surtout qu'on puisse l'imiter.  Elle aime mieux l'imitation que l'admiration, et sa vie a été si simple!  Quelque beau que soit un sermon sur la sainte Vierge, si l'on est obligé tout le temps de faire: Ah!... Ah!... on en a assez.   Que j'aime à lui chanter:  L'étroit chemin du Ciel tu l'as rendu visible (elle disait: facile)/ En pratiquant toujours les plus humbles vertus" (CJ 23/8/9).

            Thérèse, qui cite deux vers de sa poésie, s'oppose résolument à une prédication "triomphaliste", qui ne parlait que de la grandeur et des privilèges de Marie et qui s'appuyait souvent sur les évangiles apocryphes, remplis de merveilleux et d'extraordinaire. A cet excès, la carmélite répond avec l'Evangile qui nous montre au contraire Marie toute simple, toute petite, proche de nous et imitable. Elle retrouve ainsi le plus grand privilège oublié par ces prédicateurs: le privilège de la pauvreté et de la petitesse qui caractérise toute la vie terreste de Jésus et de Marie. En cela, elle rejoint exactement ce que saint François écrivait dans sa dernière volonté à sainte Claire: "moi, frère François, tout petit, je veux suivre la vie et la pauvreté de notre très haut Seigneur Jésus-Christ et de sa très sainte Mère". Pour la petite sainte comme pour le poverello,les mots "petitesse" et "pauvreté" expriment fondamentalement la même réalité: c'est le coeur de l'Evangile, le lieu de la rencontre et de la plus intime communion avec Jésus et Marie.

            Alors que les prédicateurs rendaient Marie lointaine et inimitable en ne montrant que sa "sublime gloire", Thérèse la découvre au contraire dans l'Evangile toute proche de nous dans sa petitesse et pauvreté:

            "En méditant ta vie dans le saint Evangile

            J'ose te regarder et m'approcher de toi

            Me croire ton enfant ne m'est pas difficile

            Car je te vois mortelle et souffrant comme moi" (PN 54/2).

            Thérèse va donc relire tous les passages de l'Evangile où Marie est présente, en utilisant toujours comme clef de lecture l'acte d'Amour: "je t'aime". De cette manière, l'Esprit-Saint lui donne d'habiter l'Evangile, en la rendant immédiatement présente à tous les Mystères qui y sont révélés, depuis l'Incarnation jusqu'à la Croix. Ce sont précisément ces Mystères de la Pauvreté où "la Vierge pauvre embrasse le Christ pauvre", en "l'aimant totalement", selon les expressions de saint Claire.

            C'est de ce point de vue de l'Amour que Thérèse retrouve la vraie signification de l'adage: "numquam satis de Maria", c'est- à-dire: "jamais assez quand il s'agit de Marie". Elle en donne une merveilleuse expression lorsque pendant son noviciat, elle écrit à sa cousine Marie Guérin, qui était scrupuleuse: "Ne crains pas d'aimer trop la Ste Vierge, jamais tu ne l'aimeras assez, et Jésus sera bien content puisque la Ste Vierge est sa Mère" (LT 92). Telle était exactement la réponse que saint Louis-Marie donnait aux "dévots scrupuleux" qui craignaient de déplaire à Jésus en aimant trop Marie: on n'aime jamais assez Marie, car c'est toujours Jésus qu'on aime en elle et avec elle. Tel est donc le sens de ce "jamais assez": il s'agit de l'Amour, et non pas d'inventer de nouveaux privilèges.

 

Les symboles de l'Amour maternel de Marie: son sourire, son manteau, son voile.

 

            Ainsi, après avoir lu le dernier passage de l'Evangile montrant Marie près de la Croix de Jésus, Thérèse termine sa poésie en lui disant:

            "Bientôt dans le beau Ciel, je vais aller te voir

            Toi qui vins me sourire au matin de ma vie

            Viens me sourire encor... Mère... voici le soir!...

            Je ne crains plus l'éclat de ta gloire suprême

            Avec toi j'ai souffert et je veux maintenant

            Chanter sur tes genoux, Marie, pourquoi je t'aime

            Et redire à jamais que je suis ton enfant!..." (PN 54/25).

            Ces lignes sont écrites en Mai 1897. Quelques jours plus tard, dans les premières pages du Manuscrit C, Thérèse va raconter sa terrible épreuve contre la foi qui a commencé plus d'un an auparavant, et qui porte sur l'existence du Ciel. En parlant de ses poésies, elle affirmera: "lorsque je chante le bonheur du Ciel... je chante simplement ce que je veux croire"(Ms C 7v). Telle est donc l'héroïque affirmation du Ciel que nous trouvons ici. Thérèse affirme que dans la gloire du Ciel, elle restera toujours l'enfant de Marie, sur ses genoux, chantant éternellement ce "je t'aime". En même temps, elle donne comme un résumé de toute sa propre vie sur la terre, du matin jusqu'au soir, sous le sourire maternel de Marie. Pour Thérèse, Marie est très profondément la Vierge souriante, et son propre sourire qui devait illuminer le monde entier, est un des plus beaux reflets du sourire de Marie.

            Dans le Manuscrit A, la Carmélite a raconté ce "sourire" de Marie "au matin de sa vie". Profondément blessée dans son enfance par la mort de sa Mère, puis par la perte de sa seconde Mère, sa soeur Pauline qui la quittait pour entrer au Carmel, Thérèse a été guérie par le sourire maternel de Marie, guérison qui deviendra totale avec la "grâce de Noël" et sa confirmation définitive à Notre-Dame des Victoires, à Paris:

            "La Sainte Vierge m'a fait sentir que c'était vraiment elle qui m'avait souri et m'avait guérie.  J'ai compris qu'elle veillait sur moi, que j'étais son enfant, aussi je ne pouvais plus lui donner que le nom de "Maman" car il me semblait encore plus tendre que celui de Mère... Avec quelle ferveur ne l'ai-je pas priée de me garder toujours et de réaliser bientôt mon rêve en me cachant à l'ombre de son manteau virginal!... Ah! c'était là un de mes premiers désirs d'enfant... En grandissant j'avais compris que c'était au Carmel qu'il me serait possible de trouver véritablement le manteau de la Sainte Vierge et c'était vers cette montagne fertile que tendaient tous mes désirs... Je suppliai encore Notre-Dame des Victoires d'éloigner de moi tout ce qui aurait pu ternir ma pureté..."(Ms A 56v-57r).

            Ainsi, sans aucune nouvelle manifestation extraordinaire, Thérèse expérimente de la façon la plus profonde l'amour maternel de Marie, et elle y répond avec tout son amour filial. Cet amour d'enfant qui préfère le nom de Maman à celui de Mère n'est en aucune manière du sentimentalisme ou de l'infantilisme. De même lorsque Thérèse appellera Dieu: "Papa", elle retrouvera spontanément toute la force de la parole de Jésus: "Abba".

            Pour exprimer cette intimité entre l'enfant et sa Mère, Thérèse emploie le symbole du manteau ou du voile de Marie. Elle entre au Carmel pour sa cacher à l'ombre du manteau virginal de Marie. Elle va vivre cela plus intensément pendant plusieurs jours, lors de son noviciat: "J'étais entièrement cachée sous le voile de la Ste Vierge" (CJ 11/7/2). Peu de temps après elle invitera sa soeur Céline à se confier totalement à Marie: "Cache-toi bien à l'ombre de son manteau virginal pour qu'elle te virginise" (LT 105).

 

L'union la plus intime avec Jésus

 

            Pour Thérèse, cette vie cachée sous le manteau de Marie est le lieu de la plus intime union avec Jésus dans la simplicité de la vie quotidienne. Elle dit cela de façon très belle dans une de ses premières poésies:

            "O Vierge Immaculée! C'est toi ma Douce Etoile

            Qui me donne Jésus et qui m'unis à Lui.

            O Mère! laisse-moi reposer sous ton voile

            Rien que pour aujourd'hui" (PN 5/11).

Dans le même sens, c'est Marie elle-même qui dit à Céline:

            "Je te cacherai sous le voile

            Où s'abrite le Roi des Cieux...

            Mais pour que toujours je t'abrite,

            Sous mon voile près de Jésus,

            Il te faudra rester petite..." (PN 13/5,7).

            Comme Mère, Marie nous donne Jésus et nous donne à Jésus. Ici encore, l'enseignement de Thérèse rejoint celui de Louis-Marie pour montrer comment Marie est toujours relative à Jésus. Elle n'arrête jamais ses enfants à elle-même, mais "elle les unit à Lui d'un lien très intime" (Traité de la Vraie Dévotion n° 211).

 

De la Profession à l'Acte d'Offrande

 

            C'est exactement dans ce climat marial que Thérèse vit sa Profession religieuse, le 8 Septembre 1890, fête de la Nativité de Marie. Dans le Manuscrit A, après avoir raconté comment Marie l'avait aidée à préparer sa "robe" de mariée pour le grand jour de ses noces, elle s'écrie: "Quelle belle fête que la nativité de Marie pour devenir l'épouse de Jésus!  c'était la petite Ste Vierge d'un jour qui présentait sa petite fleur au petit Jésus" (Ms A 77r). Avec leur simplicité enfantine, ces paroles de Thérèse expriment l'aspect le plus essentiel de sa spiritualité, qui est la petitesse évangélique. En répétant et en soulignant trois fois le mot "petit", Thérèse montre comment sa propre petitesse  est comme enveloppée par la petitesse de Jésus et de Marie. C'est la "petite" Marie qui la présente à Jésus pour qu'elle devienne son épouse. Ainsi, c'est avec Marie que Thérèse peut véritablement épouser la petitesse de Jésus, comme François et Claire avaient épousé sa pauvreté, en communiant intimement aux Mystères de son abaissement, depuis l'Incarnation jusqu'à la Croix. Avec Marie, tous ces saints ont communié à ce bouleversant Mystère de la pauvreté et de la petitesse de Dieu. Thérèse contemple Jésus comme "un Dieu qui s'est fait pour moi si petit" (LT 266). De même, sainte Claire reconnaissait en Lui "l'Amour de ce Dieu qui, pauvre fut déposé dans une crèche, pauvre vécut en ce monde, et nu resta su la Croix".

            Ainsi, celle qui s'appelle Thérèse de l'Enfant-Jésus de la Sainte Face va commuier toujours plus profondément à cet Amour dont le "propre est de s'abaisser" (cf Ms A 2v), depuis la pauvreté de l'Incarnation jusqu'au dépouillement total de la Croix. En vivant cachée sous le manteau de Marie, Thérèse va entrer toujours plus dans le Mystère de la petitesse et de la pauvreté de Jésus. Car la découverte de la petitesse évangélique a un caractère progressif.

            Après sa Profession, dans ses lettre à sa soeur Céline, la jeune carmélite révèle surtout son coeur d'épouse, cette fondamentale dimension sponsale de son amour pour Jésus. Dans cette lumière, la petitesse s'identifie pratiquement avec la virginité. On en trouve la plus belle expression dans la lettre du 25 Avril 1893. A travers le symbole de la fleur des champs qui désigne Jésus dans toute sa vie terrestre, et celui de la goutte de rosée qui désigne son épouse dans la même condition, Thérèse montre comment la petitesse est le lieu indispensable de cette union virginale entre l'épouse et son Epoux. Pour être à Lui et à Lui seul, "il faut être petit, petit comme une goutte de rosée" (LT 141). C'est la virginité du coeur, comme amour sans partage, qui conduit Thérèse a épouser la petitesse de Jésus en se donnant totalement et exclusivement à lui comme cette petite goutte de rosée qui seule peut répondre à sa soif d'Amour.

            Auprès de Marie, Thérèse apprend à "Vivre d'Amour", et c'est en la contemplant qu'elle donnera la meilleure définition de l'Amour: "Aimer c'est tout donner et se donner soi-même" (PN 54/22). Et c'est précisément dans cette dynamique du don total que Marie est présente au coeur de l'Offrande à l'Amour Miséricordieux, le 9 Juin 1895. Thérèse s'offre alors à l'Amour de Jésus dont elle vient de découvrir toute la réalité trinitaire: "Cette année le 9 Juin fête de la Sainte Trinité, j'ai reçu la grâce de comprendre plus que jamais combien Jésus désire être aimé" (Ms A 84r). En se donnant totalement "comme victime d'holocauste" au Feu de son Amour qui est l'Esprit-Saint, elle abandonne son offrande dans les mains de Marie (cf Pri 6). Ici, Thérèse rejoint particulièrement Louis-Marie de Montfort qui invitait les pauvres et les petits à vivre pleinement la grâce de leur baptême en se donnant totalement à Jésus par les les mains de Marie. Le symbole qu'il emploie, celui de "l'esclavage d'Amour" a profondément le même sens que le symbole thérésien de "l'holocauste à l'Amour", pour signifier la même radicalité de

l'Amour comme don total de soi.

 

La communion au Mystère de l'Incarnation

            En même temps qu'elle se donne tout entière à Jésus, Thérèse reçoit Jésus qui se donne tout entier à elle, dans l'infinie grandeur de son Amour, symbolisée par l'océan. Elle écrit à sa prieure: "vous qui m'avez permis de m'offrir ainsi au Bon Dieu, vous savez les fleuves ou plutôt les océans de grâces qui sont venus inonder mon âme" (Ms A 84r). Ainsi, Thérèse, comme Marie, "peut contenir Jésus, l'Océan de l'Amour" (PN 54/3). La petitesse évangélique prend alors un caractère maternel, typiquement féminin. C'est ainsi que sainte Claire invitait Agnès de Prague à "s'attacher à la très douce Mère" qui a porté en son sein "Celui que les cieux ne pouvaient contenir", pour participer à sa maternité: "De même que la glorieuse Vierge des vierges l'a porté matériellement, de même toi aussi, suivant ses traces, d'humilité surtout et de pauvreté, tu peux toujours sans aucun doute le porter spirituellement dans un corps chaste et virginal, contenant celui par qui toi et toutes choses sont contenues". Thérèse dit cela de façon très belle dans sa poésie mariale, en contemplant le même Mystère de Marie portant Jésus dans son sein maternel. Elle n'est pas seulement l'enfant de Marie, mais plus profondément  encore, elle est mère avec Marie, partageant son intimité maternelle avec l'Enfant qu'elle porte. Comme François et Claire, Thérèse se réfère à l'Eucharistie:

            "O Mère bien-aimée, malgré ma petitesse

            Comme toi je possède en moi le Tout-Puissant

            Mais je ne tremble pas en voyant ma faiblesse:

            Le trésor de la mère appartient à l'enfant

            Et je suis ton enfant, ô ma Mère chérie

            Tes vertus, ton amour, ne sont-ils pas à moi?

            Aussi lorsqu'en mon coeur descend la blanche Hostie

            Jésus ton doux Agneau croit reposer en toi!..." (PN 54/5)

            Un des désirs les plus profonds de Thérèse était de garder en elle la présence réelle du corps de Jésus. C'est ce qu'elle demandait à Jésus dans l'Acte d'Offrande: "Restez en moi comme au tabernacle" (Pri 6).  De cette manière elle demandait d'être comme Marie "le tabernacle qui voile du Sauveur la divine beauté" (PN 54/8).

            Dans sa petitesse, Marie a porté Jésus, et c'est dans la pauvreté qu'elle l'a enfanté à Bethléem. C'est là que Thérèse contemple toute la grandeur de Marie, sa grandeur comme Mère de Dieu auprès de son Enfant:

            Nul ne veut recevoir en son hôtellerie

            De pauvres étranger, la place est pour les grands

            La place est pour les grands et c'est dans une étable

            Que la Reine des Cieux doit enfanter un Dieu.

            O ma Mère chérie, que je te trouve aimable

            Que je te trouve grande en un si pauvre lieu!...

            Quand je vois l'Eternel enveloppé de langes

            Quand du Verbe Divin j'entends le faible cri

            O ma Mère chérie, je n'envie plus les anges

            Car leur puissant Seigneur est mon Fère chéri!...

            Que je t'aime, Marie, toi qui sur nos rivages

            As fait épanouir cette Divine Fleur!... (PN 54/9-10).

            Pour Thérèse, comme pour François, ce Mystère de la Crèche reste toujours très présent; en lui se manifeste l'union de la Mère avec son Enfant dans la Pauvreté, exemplaire de notre union avec lui dans l'Eucharistie, où il est encore "bien plus petit qu'un enfant!" (RP 2 5r). Dans cette lumière Thérèse écrivait à Céline "il faut que cette année nous fassions beaucoup de prêtres qui sachent aimer Jésus!... qui le touchent avec la même délicatesse que Marie le touchait dans son berceau" (LT 101). C'est exactement ce qu'elle demande à Marie pour un futur prêtre, le séminariste Maurice Bellière, son premier frère spirituel: "Daignez lui enseigner déjà avec quel amour vous touchiez le Divin Enfant Jésus et l'enveloppiez de langes, afin qu'il puisse un jour monter au Saint Autel et porter en ses mains le Roi des Cieux. Je vous demande encore de le garder toujours à l'ombre de votre manteau virginal" (Pri 8).

 

Le pélerinage de la foi vécu avec Marie

 

            Or, cette relation si intime entre Marie et son Enfant était vécue dans la Foi. Thérèse insiste beaucoup sur ce point, comme le faisait déjà saint Louis-Marie. A la suite du Concile, le Pape Jean-Paul II a particulièrement développé cet aspect du "pélerinage de la foi de Marie": "bienheureuse celle qui a cru" (Redemptoris Mater n° 12-20). Jésus était en même temps son Enfant et son Dieu, le fruit de ses entrailles et son Créateur et Sauveur. Ainsi, la relation entre Marie et Jésus est inséparablement la relation entre la Mère et son Enfant, et la relation entre la croyante et son Dieu.  Alors que les prédicateurs, en s'appuyant sur les apocryphes, remplissaient la vie de Marie avec des grâces extraordinaires, Thérèse au contraire montre à partir de l'Evangile la pauvreté spirituelle de Marie, en affirmant "qu'elle vivait de foi comme nous" (CJ 21/8/3). Et pour elle comme pour nous, la foi était obscure et parfois douloureuse, mise à l'épreuve par Jésus lui-même. Thérèse l'affirme à propos de l'épisode évangélique de Jésus perdu et retrouvé au Temple:

            "Mère, ton doux Enfant veut que tu sois l'exemple

            De l'âme qui le cherche en la nuit de la foi" (PN 54/15).

            Tel est donc pour Thérèse le climat de la vie spirituelle de Marie à Nazareth:

            "Je sais qu'à Nazareth, Mère pleine de grâces

            Tu vis très pauvrement, ne voulant rien de plus

            Point de ravissements, de miracles, d'extases

            N'embellissent ta vie, ô Reine des Elus!...

            Le nombre des petits est bien grand sur la terre

            Ils peuvent sans trembler vers toi lever les yeux

            C'est par la voie commune, incomparable Mère

            Qu'il te plaît de marcher pour les guider aux Cieux" (PN            54/17).

            Cette strophe est particulièrement importante, car elle révèle le caractère marial de la "petite voie". Thérèse approfondit le Mystère de la pauvreté de Marie comme pauvreté spirituelle de la foi, dépouillée de toutes les grâces extraordinaires.

 

Avec Marie près de la Croix: la maternité universelle vécue dans la "kénose de la foi".

 

            Mais cette pauvreté atteint son maximum dans le dépouillement total de la Croix. C'est là que Thérèse rejoint finalement Marie en lisant le dernier texte de l'Evangile où elle est présente auprès de Jésus:

            "Marie, tu m'apparais au sommet du Calvaire

            Debout près de la croix, comme un prêtre à l'autel"(ibid.            23).

            Comme Mère, elle participe d'une façon unique au sacrifice rédempteur de son Fils. Comme Abraham, elle consent au sacrifice de son Fils unique; et son Fils Jésus étend alors sa maternité à l'homme racheté par son sang. Thérèse communie très profondément à ce Mystère en participant à la maternité de Marie près de la Croix. Elle en avait fait l'expérience pour la première fois avant son entrée au Carmel.  En regardant une image de Jésus crucifié, en contemplant son sang répandu, elle avait pris une des décisions les plus fondamentales de sa vie: "je résolus de me tenir en esprit au pied de la Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu'il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes" (Ms A 45v). Avec cette décision commence immédiatement sa maternité spirituelle; elle obtient le salut éternel de celui qu'elle appelle "mon premier enfant" (ibid 46v): le criminel Pranzini, condamné à mort et guillotiné. Dans le coeur féminin de Thérèse, qu'elle compare souvent à une lyre, cette "corde" de l'Amour maternel est essentielle, vibrant avec celle de l'Amour sponsal: "Etre ton épouse, ô Jésus... être par mon union avec toi la mère des âmes!" (Ms B 2v). Telles sont pour Thérèse les deux aspects les plus beaux de ce "trésor" d'amour qu'est la virginité: être épouse et être mère. Sa virginité devient féconde par la communion au sang de Jésus répandu dans sa passion. En contemplant cette "rosée d'amour" dans son Agonie, Thérèse dit à Jésus:

            "Rappelle-toi que ta Rosée féconde

            Virginisant les corolles des fleurs

            Les a rendues capables dès ce monde

            De t'enfanter un grand nombre de coeurs

            Je suis vierge, ô Jésus! cependant quel mystère

            En m'unissant à toi, des âmes je suis mère" (PN 24/22).

            On remarque surtout la beauté et la force des affirmations: "je suis vierge... je suis mère". Comme Marie, Thérèse est inséparablement vierge, épouse et mère, et sa maternité trouve toute son extension, toute sa fécondité, dans la communion la plus intime avec Jésus crucifié. Pour Thérèse comme pour Marie, cette communion à l'anéantissement Jésus, à son total dépouillement sur la Croix, est caractérisée par cette très profonde épreuve de la foi que le Pape Jean-Paul II n'a pas craint d'appeler "Kénose de la Foi" (Redemptoris Mater, n° 18). Il ne s'agit évidemment pas de la perte de la foi, mais au contraire de la foi la plus héroïque qui continue de tenir dans le plus total dépouillement, dans la plus profonde obscurité, soutenue par l'Amour et l'Espérance. En effet, la Passion de Thérèse, qui commence lors des Fêtes Pascales de 1896, est surtout caractérisée par cette très douloureuse "épreuve contre la foi". C'est alors que Thérèse participe à la plus extrême pauvreté spirituelle de Marie, en participant aussi à sa maternité universelle. La maternité spirituelle de Thérèse s'étend alors à tous les hommes; elle devient alors pleinement missionnaire en "adoptant" de façon toute particulière les athées du monde moderne. Avec la plus grande confiance, elle intercède pour eux, elle prie pour leur salut éternel.

            Ainsi, l'amour maternel de Thérèse est alors vécu dans une foi douloureuse et dans une espérance sans limites, non seulement pour elle-même, mais pour les autres, pour tous. Comme le poète Charles Péguy, son contemporain, Thérèse rejoint Marie dans toute la beauté de son espérance maternelle: l'espérance de la mère pour le salut de tous ses pauvres enfants.

 

Marie est la plus grande parce qu'elle est la plus petite

 

            Dans la contemplation de Thérèse, Marie est toute simple dans sa foi et son espérance. Elle est "toute Mère" en étant "toute espérance", et cela fondamentalement parce qu'elle est toute petite, la "toute petite" par excellence, "comblée de grâces" d'une manière indépassable, encore plus que Thérèse parce qu'elle a été encore plus petite. Ainsi, Thérèse parle de Marie sans la nommer lorsqu'elle dit à Jésus à la fin du Manuscrit B: "je sens que si par impossible tu trouvais une âme plus faible, plus petite que la mienne, tu te plairais à la combler de faveurs plus grandes encore si elle s'abandonnait avec une entière confiance à ta miséricorde infinie" (Ms B 5v). Ces lignes sont écrites le 8 Septembre 1896, dans la grâce de la petitesse de Marie.