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LA SYMBOLIQUE DE LA NATURE DANS LA THEOLOGIE DE SAINTE THERESE DE LISIEUX* Paola Mostarda |
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Le lecteur de Thérèse est frappé par son langage qui est un langage principalement symbolique. Tous ses écrits sont pleins de symboles d'une désarmante simplicité et apparente pauvreté. Ce langage des symboles simples et quotidiens, utilisé abondamment par elle avec des diminutifs et expressions affectueuses, a suscité la résistance et le scepticisme des personnes cultivées. Toutefois, une lecture attentive montre que ce langage est en réalité le véhicule d'une pensée théologique riche, même si elle n'est pas ordonnée et systématique à la manière de la théologie spéculative. D'autre part, dans les innombrables études dédiées à la sainte de Lisieux, le langage symbolique est un sujet peu étudié par les spécialistes de la sainte, et à la différence d'autres aspects de son message, il n'offre qu'une bibliographie limitée. Un motif qui pousse et encourage à entreprendre l'étude de la symbolique thérésienne comme langage théologique et pas seulement dévotionnel, vient de la proclamation de Thérèse comme Docteur de l'Eglise, ce qui autorise finalement, ou plutôt oblige à reconnaître, dans la pensée théologique de la sainte, la consistance de la doctrine éminente. Dans le même sens, il faut rappeler les interventions de Jean-Paul II à propos de la "théologie des saints". En effet, aussitôt après la proclamation du Doctorat, le 24 octobre 1997, à l'audience des soixante participants de l'assemblée plénière de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Jean-Paul II prononce des paroles décisives dans ce sens: "Sainte Thérèse de Lisieux, docteur de l'Eglise, indique à la théologie d'aujourd'hui le chemin à parcourir"[1]. L'expression du Pape est très forte parce qu'elle déplace Thérèse de Lisieux d'un plan de modèle de sainteté à imiter au plan du paradigme de la réflexion théologique, et signale toute sa doctrine comme référence de méthode plus que de mérite. L'hypothèse initiale de cet approfondissement est donc une sorte de syllogisme: Le langage habituel des écrits de Thérèse est un langage symbolique; or le titre de Docteur de l'Eglise qui lui a été attribué reconnaît à son enseignement un caractère de charisme magistériel pour l'Eglise; donc, à travers la symbolique est transmis un message qui peut être qualifié comme "doctrine éminente". Toute notre réflexion veut vérifier la possibilité et la vérité de cette thèse. Notre attention se limite en particulier à un aspect du langage symbolique de Thérèse: celui qui tire ses images du monde de la nature, et cela en renonçant à l'analyse de beaucoup d'autres symboles qui sont aussi extrêmement significatifs. Mais il apparaît immédiatement qu'à elle seule, la symbolique de la nature fournit une quantité exceptionnelle de matériel pour la recherche, et que le répertoire naturel est celui que Thérèse utilise plus que tous les autres. Bien qu'il s'agisse d'un champ délimité de la symbolique thérésienne, le sujet est plus vaste qu'on ne pourrait le croire. Le grand risque du langage symbolique de Thérèse est en effet d'apparaître très simple et immédiat. Mais une recherche théologique montre que ce qui est simple, ce sont les images prises à partir du monde naturel le plus commun, alors que le sens caché dans ces figures est extrêmement complexe[2]. Pour cette raison, contrairement à toute pratique conseillée pour une étude scientifique, la variété des genres littéraires utilisés par Thérèse nous a obligé à utiliser diverses méthodes d'approches des écrits thérésiens. Dans les pages de prose, c'est à dire les Manuscrits et les Lettres, le symbole peut être suivi de façon transversale en cherchant au long des années, jusqu'à la rétrospective finale de l'autobiographie, combien de fois e comment il est utilisé, quelle est son origine dans l'expérience, quelle signification il renferme, et quelles éventuelles variations d'utilisation et de sens il a subi. Au contraire, le genre artistique, poétique et théâtral, au delà du jugement esthétique que l'on veut bien donner pour ces créations de Thérèse, ne supporte pas d'être démonté et remonté par thèmes, parce que sa vie est déterminée par la rencontre magique des sons, paroles, rythmes et contenu d'émotions. Toute oeuvre d'art a une vie autonome et définie qui la caractérise et la fait passer du plan normal de la communication à celui de l'intuition lyrique. Pour cela, l'analyse de ces compositions ne peut être thématique, mais doit se fixer sur chacune des créations. On trouve enfin une autre expression encore différente de la doctrine communiquée par Thérèse: les armoiries peintes à la fin du premier manuscrit. Faire apparaître la synthèse théologique en une page dessinée, parmi toutes celles qui ont été écrites par Thérèse, comporte l'utilisation d'une méthode spécifique de lecture de l'oeuvre picturale. Pour cela, nous nous sommes tenus à la ligne d'interprétation que dans notre rôle d'historiens de l'art on préfère suivre habituellement, celle de la lecture iconologique, qui intègre la signification et la forme e qui lit les images comme résultant de valeurs formelles et de valeurs symboliques, en les enracinant dans leurs motivations historiques. L'uniformité de la lecture est toutefois garantie par le choix de la méthode principale et fondamentale qui est mise en oeuvre: laisser parler Thérèse à travers ses écrits. Toute réflexion, toute déduction e toute tentative de compréhension est toujours soutenue par les paroles de Thérèse, recherchées et recueillies parmi toutes celles qui ont été écrites ou prononcées par elle. La première préoccupation est celle de fonder et de justifier initialement toute l'analyse qui va suivre. Avant tout, c'est la théologie vécue des saints qui est accueillie comme méthode théologique qui complète la théologie spéculative, selon l'invitation pressante de H.U. von Balthasar qui revendique pour les saints une mission théologique, et en prenant appui sur les réflexions offertes par le P. F. -M. Léthel, qui affirme que la connaissance théologique, en tant que connotée par l'amour, est l'apanage exclusif des saints. Le savoir théologique acquis dans l'existence des saints est souvent transmis, au delà du langage rationnel de la théologie spéculative, dans le langage mystique qui se sert de la forme symbolique. La symbolique est l'expression spécifique de la théologie mystique. Il faut ensuite tenir compte des particularités de la forme expressive du symbole, en cherchant ses racines dans l'expérience et dans la réalité naturelle, ses résonances affectives, sa valeur dynamique, sa fonction en théologie, les genres littéraires propres au langage symbolique. Sur la base de ces réflexions préliminaires, on a pu procéder à l'analyse, avec la clef symbolique, du volumineux corpus thérésien: les trois manuscrits autobiographiques, les 266 lettres, les 54 poésies et les 8 récréations théâtrales.
Les Manuscrits Autobiographiques
Les trois manuscrits autobiographiques, qui ne sont pas chronologiquement les premiers écrits de Thérèse, mais qui ont été rédigés dans les deux dernières années de sa vie, du point de vue de la symbolique, nous mettent en présence d'un usage des symboles déjà définitif et organisé. Le manuscrit A est par excellence le manuscrit de la théologie narrative et de la symbolique de la nature. En lui le récit se développe à travers les images des fleurs, du cosmos et de tous les phénomènes naturels qui appartiennent à l'expérience de Thérèse, mais qui sont déplacés du plan biographique au plan symbolique. C'est au manuscrit A qu'appartient la page avec le dessin des armoiries, que nous avons utilisée comme clef de lecture de toute la théologie thérésienne. L'analyse du manuscrit B se concentre sur les deux paraboles avec les images du petit enfant qui jette des fleurs et du petit oiseau. Plus bref du point de vue de la longueur, le manuscrit B est un texte de grande valeur à l'intérieur d'une optique symbolique. Il est animé par un grand souffle théologique. Enfin, le manuscrit C élargit et complète le répertoire de symboles présent dans les deux premiers, en y ajoutant ceux qui interprètent des significations plus intimes et douloureuses. Dans ce texte, la lumière, les ténèbres, l'eau, le feu, le ciel et la terre, correspondent à un vécu bien plus dramatique que les souvenirs ensoleillés de l'enfance du manuscrit A. La première impression qui reste après la lecture des manuscrits se réfère à une attitude globale. La quantité innombrable des symboles de la nature utilisés par Thérèse est d'abord signe d'une grande sensibilité capable d'observer et de transférer sur un plan spirituel la réalité, ensuite elle est signe d'un profond sens de fraternité cosmique qui lit les choses particulières en relation avec le tout. La plus grande difficulté que l'on rencontre dans l'analyse des trois manuscrits naît de la présence simultanée de plusieurs symboles significatifs à l'intérieur du même passage et du fait qu'ils réapparaissent et se retrouvent plusieurs fois au long de tous les écrits. Souvent les symboles s'entrecroisent, d'autres fois ils se superposent exactement: dans le manuscrit C, par exemple, la signification de l'eau et du feu ne se déplace guère, tandis que dans le manuscrit B, l'oscillation de sens entre l'aigle et le soleil oblige à une lecture plus attentive. Une observation doit être faite à propos du caractère des symboles. Du manuscrit A au manuscrit C, le ton du récit se fait moins narratif et plus réflexif. Même si du premier au troisième manuscrit, il s'agit toujours pour Thérèse d'une lecture théologique de sa propre vie, nous pourrions néanmoins dire que les symboles sont accordés à la différente tonalité des mouvements de l'ensemble. Dans le premier manuscrit, les symboles nous sont apparus plus nombreux, plus colorés, référés à des expériences sensibles (pensons à la petite fleur blanche qui vient d'une action historique et qui est liée à un objet concret, Ms A, 50v); ils sont nets et brillants comme dans une tonalité majeures. Dans les deux autres manuscrits, et surtout dans le dernier, les symboles deviennent plus abstraits par rapport à l'historicité des événements pour assumer une forme plus universelle et se prêter à un processus d'intériorisation qui leur fait assumer la couleur plus intime et plus lyrique d'une tonalité mineure. D'autre part, du premier au troisième manuscrit s'est opéré un changement radical dans la vie de Thérèse, constitué par la maladie et surtout par l'épreuve de la foi. Ainsi la nature belle et joyeuse qui a donné ses symboles à l'esprit encore enthousiaste de Thérèse, s'est maintenant chargée de la dimension du péché que Thérèse vit et expérimente comme une vérité humaine terriblement dramatique.
Les Lettres
Quant aux lettres de Thérèse, dans l'optique de la théologie vécue des saints, il faut dire qu'elles illustrent, mieux que les autres écrits, une doctrine incarnée et non pas abstraite de la vie. Elles rendent possible une lecture synchronique des symboles de la nature en rapport avec les événements extérieurs et intérieurs de la vie de Thérèse, et elles permettent de suivre le parcours accompli pour l'usage d'un symbole dans le temps, avant d'arriver à la codification finale des manuscrits. On peut regrouper les lettres en trois grands blocs qui caractérisent non pas d'abord des périodes définies de la vie de Thérèse, mais des moments d'élaboration de certains symboles en relation avec les correspondants. Ainsi dans le premier groupe de lettres émerge le rôle de Pauline, grand maître d'oeuvre de la construction symbolique de l'imaginaire de Thérèse, mais aussi le parcours progressif d'autonomie de Thérèse par rapport aux schémas proposés par sa soeur. Le second groupe de lettres est celui qui contient les lettres à Céline de 1893, lettres de direction spirituelle qui se signalent par leur merveilleuse profondeur et sagesse et par la présence si efficace de symboles inoubliables comme la rosée ou le bouquet de myrrhe. Les dernières lettres, correspondant à la période la plus douloureuse de la vie de Thérèse, ouvrent les symboles du Ciel et du feu à une perspective eschatologique, désormais projetée vers une mission future. Les lettres nous ont permis de découvrir l'origine des symboles de la nature très loin dans l'enfance et dans l'adolescence de Thérèse, dans le monde de sa famille et dans celui, guère plus large, de ses fréquentations. Et pardessus tout, elles nous ont permis de découvrir comment le langage symbolique de Thérèse n'est pas occasionnel, mais qu'il est la modalité expressive la plus spontanée tout au long des vingt années documentées par les lettres. C'est à l'intérieur des lettres que nous avons suivi les expressions qui manifestent le coeur de Thérèse devant le spectacle de la nature et qui justifient une lecture symbolique de ses écrits. Parmi toutes, rappelons seulement la plus explicite: "J'ai compris que si dans l'ordre de la nature Jésus se plaît à semer sous nos pas des merveilles aussi ravissantes, ce n'est que pour nous aider à deviner des mystères plus cachés et d'un ordre supérieur qu'il opère parfois dans les âmes" (LT 134r). On retrouve dans les lettres tous les symboles que nous avons déjà connus dans les manuscrits: avant tout les fleurs qui sont les symboles plus fréquents sous la plume de Thérèse, puis les petits oiseaux, les agneaux, le feu, l'eau, le soleil et les ténèbres, le ciel et la terre. Les fleurs, en particuliers, se sont offertes à Thérèse pour dire les contenus les plus variés et même antithétiques. En plus des significations déjà connues dans les manuscrits et reprises ici en des formes plus ou moins semblables, nous avons vu les fleurs exprimer, en des contextes très divers des réflexions variées et polychromes. Parmi tous les symboles, trois sont particulièrement caractéristiques des lettres. Avant tout le grain de sable, à peine mentionné dans le manuscrit C[3], trouve une grande place dans les lettres à soeur Agnès. Puis le roseau, présent dans les manuscrits seulement comme symbole graphique dans la représentation des armoiries[4], est au contraire plus amplement utilisé dans les lettres. Mais c'est surtout le symbole de la rosée qui prend un relief particulier dans les lettres. Déjà présent dans les manuscrits, ce symbole acquiert ici un rôle privilégié comme véhicule de contenus anthropologiques et christologiques essentiels dans la pensée de Thérèse. C'est le symbole des lettres à Céline de 1893, symbole d'une richesse spirituelle inimaginable, symbole qui montre plus que les autres, dans la construction figurée de Thérèse, toute la force d'enveloppement dynamique que peut avoir un symbole. Il n'est pas possible pour le lecteur de rester impassible devant les paraboles passionnées de la goutte de rosée. C'est surtout à travers ce symbole et celui des fleurs, symboles porteurs de la beauté de l'amour, que Thérèse rachète le ton gris de la vie terrestre, lieu d'exil, de souffrance et de séparation, stigmatisé, mieux que partout ailleurs, dans une lettre à travers les symboles les plus habituels comme "cette triste terre où les fleurs se flétrissent, où les oiseaux s'envolent" (LT 229)[5].
Les Poésies, Récréations Pieuses et Prières
Les Poésies et Récréations Pieuses sont les écrits les plus riches de symboles de la nature. Surtout dans les Poésies, le langage symbolique, du fait qu'il est spécifique du genre poétique, trouve le champ le plus fertile et l'application la plus libre. Très peu nombreuses sont les poésies sans symboles de la nature; certaines n'en contiennent qu'un seul, le feu. Le feu est le symbole de l'amour et l'amour est la vie de Thérèse, la condition de son être, l'essence de son écriture. Il n'est donc pas surprenant que ce symbole affleure continuellement et partout dans ses écrits. Dans le théâtre de Thérèse, la récréation plus fascinante par sa richesse symbolique est la cinquième: Le Divin Petit Mendiant de Noël. Ici en effet, le thème de Noël entraîne Thérèse à l'intérieur du Mystère de l'Incarnation, avec toutes les implications de ce Mystère qui la fascine tellement; il l'inspire pour exprimer, à travers un grand nombre de symboles, son inépuisable émerveillement. Quant aux prières, elles franchissent les frontières de l'intuition lyrique de la réalité, pour devenir contact immédiat avec l'Infini. On en a la preuve dans l'usage du symbole, qui est notre clef de lecture: il est plus rare dans les prières, où il n'est plus question de représenter, mais d'être. Toutefois, dans les deux prières de consécration, on ne peut oublier la présence des symboles du feu, de l'eau et de la rosée. Comme on l'a déjà observé pour les lettres, on retrouve dans ce groupe d'écrits, tous les symboles déjà connus dans les manuscrits, fondamentalement fidèles à une signification assumée à l'origine de leur usage, mais constamment enrichie par de nouvelles modulations. C'est le cas de symbole des fleurs, le plus thérésien et le plus apte à se charger de divers sens; qu'il suffise de penser à l'imprévisible portée symbolique qu'il a dans la prière Regards d'amour vers Jésus (Pri 3). Les deux symboles les plus originaux des poésies, prières et récréations pieuses sont celui de la grappe de raisin[6], et celui tout à fait inédit de l'arbre renversé[7].
L'inspiration biblique
Un autre approfondissement dans l'analyse des symboles est celui qui en recherche l'inspiration biblique. En suivant un parcours parallèle de confrontation entre l'Ecriture Sainte et les Oeuvres de Thérèse au sujet de l'utilisation du symbole, on découvre d'abord que la symbolique thérésienne est essentiellement biblique, soit de façon explicite à travers des citations scripturaires précises, soit lorsqu'elle utilise simplement le patrimoine des images bibliques de tout bon chrétien. Pratiquement tous les symboles présents dans l'oeuvre de Thérèse se retrouvent dans la Bible; tous ceux qui interprètent la doctrine la plus originale et transmettent les enseignements les plus beaux et les plus profonds de Thérèse, sont des symboles qui se rattachent à l'Ecriture. Que l'on pense au symbole du lys, à celui du jardin, à celui de la rosée, à celui de la lumière ou à celui de l'aigle, des symboles qui tous rappellent immédiatement au lecteur les contenus plus significatifs et plus thérésiens des écrits de la sainte, de la confiance aveugle en Dieu qui veille sur chacun avec justice, à l'abandon sur les ailes de sa miséricorde, au ton sponsal du rapport avec le Christ, et ainsi de suite. Cette correspondance avec les images bibliques met en évidence que, aussi dans la ligne symbolique, la doctrine de Thérèse "vient de la sagesse de Dieu, se fonde dans la Parole de l'Ecriture et en constitue un approfondissement et une interprétation vitale"[8]. Toutefois, on est frappé par la liberté de Thérèse qui suit avec la même facilité le fil d'interprétation d'un symbole biblique, et qui avec la même aisance s'en détache, soit pour construire des parcours en évidente discontinuité avec le sens scripturaire (c'est le cas de la tempête apaisée), soit, en restant sur la même ligne de la signification biblique, pour ouvrir au symbole des prolongements non inclus dans le texte sacré et non immédiatement déductibles de lui (c'est le cas du lys ou de la rosée). Dans la confrontation entre les symboles de la Bible et ceux de Thérèse, il n'a pas été difficile de retrouver l'origine scripturaire de ces derniers. Le terme intermédiaire qui relie les uns aux autres est proprement la nature. Dans l'Ecriture elle-même, le champ de l'expérience, c'est-à-dire le monde naturel, comme le monde social et anthropologique, constituent la source des images avec lesquelles les auteurs sacrés et Jésus lui-même donnaient corps à la révélation des vérités spirituelles. Ainsi pour Thérèse, regarder la nature comme livre de Dieu est un mode spontané de sa contemplation. Cela provoque le renvoi continuel de la nature à l'Ecriture et inversement, comme une sorte de synopse de la révélation, fondée sur la certitude que les merveilles semées sous nos yeux servent à nous donner l'intuition des mystère d'un ordre supérieur (cf LT 134). Sur les traces des Pères, mais sans en avoir conscience, Thérèse lit d'un point de vue christologique toutes les images de l'Ancien Testament. C'est dans l'Ancien et le Nouveau Testament indistinctement que se trouve l'origine de nombreux symboles de Thérèse, mais s'il y a un livre privilégié comme source des images, c'est certainement le Cantique des Cantiques, non seulement et non pas tant par la quantité des symboles qui en sont extraits, mais par la résonance affective tellement forte qu'ils provoquent dans l'esprit de Thérèse: nous nous référons à la symbolique du lys, de la rosée et de la myrrhe, qui est d'une extraordinaire beauté.
Les armoiries comme synthèse de la théologie symbolique de Thérèse
A la fin de l'immersion dans la symbolique thérésienne on arrive à une évidence imprévisible et originale. On chercherait en vain dans l'oeuvre de Thérèse une doctrine théologique spéculative organisée, et on chercherait également en vain une synthèse doctrinale qui serait faite avec un langage symbolique. La pensée symbolique ne supporte pas des schémas rigides qui seraient sa propre négation, par le fait même qu'ils feraient mourir la capacité intuitive et évocatrice du symbole. Mais le symbole ne cours pas ce risque lorsque, au lieu d'être traduit dans un langage verbal qui répond à des critères de logique, il rencontre le langage des images qui, au contraire, accroissent pour le symbole lui-même ses caractère particuliers d'intuition, de suggestion et d'indéfinition. S'il existe une synthèse théologique symbolique dans les écrits de Thérèse, elle est proprement de caractère iconique, et elle est représentée par les armoiries du Manuscrit A. Il nous semble que dans les armoiries apparaît, sous la forme iconique, sa synthèse la plus organique et complète, tout entière représentée avec les symboles. En suivant les images dessinées avec un grand soin, Thérèse nous introduit à l'intérieur de sa découverte personnelle des mystère de Dieu, représentés avec un ordre et une priorité de contenus qu'elle ressent comme la plus authentique. Certes, les symboles représentés dans les armoiries ne sont pas tous des symboles de la nature. Surtout le premier blason, celui de Jésus, représente les mystères du Christ et de l'homme avec des images de divers type: la Sainte Face, l'Enfant Jésus et la lyre. Toutefois, les mêmes contenus exprimés avec ces symboles dans les armoiries, trouvent correspondance dans d'autres passages des écrits avec les symboles tirés de la nature. On peut donc traduire les symboles des armoiries avec ceux du monde naturel en procédant par écho et par analogie, élargissant ainsi, sans la trahir, la synthèse proposée par les armoiries[9]. Il faut pénétrer la signification des armoiries en se plaçant devant elles non pas avec une logique descriptive et discursive, mais avec l'attitude esthétique de celui qui contemple une image et en la contemplant reçoit par sympathie l'intuition du sens théologique de ces symboles. On y trouve alors une très riche théologie qui embrasse tous les mystères de Jésus, l'expérience de Dieu comme Père, la présence vitale et vivifiante de l'Esprit-Saint, la proximité de Marie, la pauvreté radicale de la créature, mais aussi la dignité de l'homme sur lequel se concentre toute l'attention aimante de la Trinité, le sens de l'Eglise comme communion avec l'Epoux et comme communion des Saints, une spiritualité libre de toute trace de moralisme, et ainsi de suite. C'est une théologie très riche et essentielle. La structure du dessin, malgré la grande quantité de contenus, demeure organique et comme unifiée par un centre qui en est le lien: c'est le Christ. Ce fort christocentrisme est repérable selon deux lignes de lecture de la théologie des armoiries, comme dans une composition musicale: une ligne mélodique et une construction harmonique. La ligne mélodique, qui se développe de la gauche vers la droite et du bas vers le haut, part de l'Enfant Jésus, monte vers la Sainte Face, descend sur la fleur et remonte jusqu'au Triangle de la Trinité. C'est une mélodie qui chante le chant du salut et qui correspond au dynamisme même de l'économie, qui, mise en mouvement par la bienveillance de Dieu, récapitule toute la création dans le Christ et l'assume divinisée en son sein. Ce mouvement mélodique des armoiries trouve un bon commentaire dans l'expression initiale de la Constitution Dei Verbum: "Il plut a Dieu, dans sa bonté et sagesse, de se révéler personnellement et de manifester le mystère de sa volonté, selon lequel les hommes, par le Christ Verbe fait chair ont accès au Père dans l'Esprit-Saint et sont rendus participants de la nature divine" (DV n° 2). La construction harmonique des armoiries est elle aussi fortement christocentrique et elle relie avec un lien puissant Dieu et l'homme dans la Personne du Verbe Incarné. La structure est en forme de chiasme: dans le premier blason, Jésus est présent dans les mystères de son abaissement et Thérèse dans son humanité sauvée et christiforme; dans le second blason, Thérèse est présente dans sa fragilité humaine et Jésus dans la gloire de la Trinité. En chaque blason sont présents le petit et le grand, l'un exige l'autre: à la petitesse de Thérèse correspond la grandeur de Jésus; et la grandeur de Thérèse réclame la petitesse de Jésus; mais aussi, la grandeur de Jésus veut la petitesse de Thérèse et sa petitesse à lui rend possible sa grandeur à elle. Malgré la simplicité des images, l'architecture de ces armoiries est très robuste, et elle est cimentée par les symboles de l'Epoux et de l'Epouse. Pour rester dans la métaphore musicale, nous pourrions dire que la mélodie est fluide, mais soutenue par des accords très fermes, qu'elle est écrite en clef de sponsalité et que, comme des altérations de tonalités sont indiquées la réciprocité et la souffrance. La dernière notation est stylistique. Il n'est pas déplacé de faire du dessin une lecture formelle, à laquelle Thérèse ne pensait évidemment pas être soumise, quand elle peignait ces armoiries à usage privé, pour elle et pour Jésus. Cependant, toute image s'impose d'abord par son langage figuratif, plus ou moins indépendamment de l'intention de l'auteur. Thérèse ne pense sûrement pas à faire un usage conscient des lignes et des couleurs, mais l'oeil de l'observateur les suit inévitablement pour rejoindre le contenu de l'oeuvre. En ce dessin de modeste facture, dans lequel la connaissance de l'anatomie et des critères de la perspective spatiale démontre une certaine ignorance, les lignes et les couleurs obtiennent une agréable sensation visuelle et se prêtent à une significative fonction expressive. Les deux parallèles de la vigne et du roseau, en divisant les blasons, mettent en résonnance la petitesse de Jésus dans l'Eucharistie avec celle de Thérèse. Deux autres lignes, celle du dard enflammé e celle de la palme, s'entrecroisent, amour pour amour, en unissant le don total de Jésus qui envoie son Esprit à Thérèse et la réponse de Thérèse qui offre sa vie à Jésus. Dans l'étoile se rencontrent deux autres obliques, celle de ses rayons et celle idéale qui la rattache au triangle lumineux, expression visuelle du rôle de Marie médiatrice. Les lignes horizontales de la mangeoire de Jésus et du terrain verdoyant qualifient les points de plus grand calme des armoiries avec les images de la tendresse, l'Enfant Jésus et la petite fleur blanche. La ligne oblique de la montagne, la seule qui soit dirigée vers l'angle du haut à droite, projette l'oeil de la fleur au triangle, de Thérèse à la Trinité. Les lignes articulées des sarments de la vigne, au contraire, se déploient librement jusqu'à rejoindre tous les points du premier blason, symbolisant bien la motion que Thérèse reçoit de Jésus, la force qui lui vient de l'Eucharistie pour se plonger sans peur dans les mystères de la vie du Christ. Plus immédiat encore est le sens expressif des couleurs. Clairs et délicats dans les symboles de la petitesse, le blanc de la fleur, le bleu du ciel et le rose de l'incarné, s'harmonisent avec les lignes horizontales du repos dans les deux champs inférieurs des blasons. Le rouge enflammé domine dans les champs supérieurs et donne relief aux symboles de l'amour et du sacrifice, de la passion et de la mort. A travers les blasons on peut interpréter la symbolique de la nature de sainte Thérèse de Lisieux comme science théologique. A cet égard, la chose la plus frappante est la correspondance entre cette théologie des armoiries et l'éminente doctrine résumée par Jean-Paul II dans la lettre apostolique "Divini Amoris Scientia" pour la proclamation du Doctorat de Thérèse, à travers certains points fondamentaux: le mystère de Dieu Amour trinitaire, l'expérience de la divine filiation adoptive en Jésus, la motion de l'Esprit-Saint, la collaboration au salut du prochain, la centralité du Christ aimé d'un amour sponsal, la simultanéité de ses mystères de l'Incarnation, de la Passion, de la Résurrection et de l'Eucharistie, la réalité du Corps mystique du Christ, le mystère de la présence de la Vierge Marie dans l'Eglise[10]. La synthèse doctrinale la plus autorisée, celle qui a été faite par le Pape en référence à l'ensemble des écrits de Thérèse, correspond exactement à la synthèse théologique qui se dégage des armoiries. Cela démontre que cette science théologique que le Pape reconnaît dans la pensée de Thérèse de Lisieux est tout entière contenue dans les symboles, et particulièrement dans les symboles de la nature. Donc, la théologie symbolique est capable de soutenir et de transmettre une charge doctrinale de haut niveau, dont les contenus sont tout le mystère chrétien de la révélation, mystère de Dieu et mystère de l'homme devant Dieu. Les caractéristiques de la théologie symbolique de Thérèse
Cette théologie que nous avons connue à travers les symboles, et les symboles dessinés, nous est apparue connotée par certains caractères que nous résumons. Avant tout, la théologie de Thérèse est une théologie symbolique non seulement en tant qu'elle se sert de symboles, mais surtout dans le sens qu'elle est ancrée dans le "symbole primordial qui est le Verbe Incarné" (Edith Stein). La théologie de Thérèse de Lisieux est symbolique par le fait qu'elle est christocentrique. Pour Thérèse, Jésus est l'image du Père; elle connaît Dieu à travers le Fils (Jn 14,9). Jésus est le premier symbole. En lui, dans sa Personne qui unit l'homme à Dieu, prennent sens tous les autre symboles comme symboles de Dieu. En dehors de l'Incarnation, la possibilité théologique du symbole est extrêmement limitée. A la lumière de l'Incarnation, le symbole permet de passer du sensible au supra-sensible, de découvrir le divin dans l'humain, de s'élever de la matière à l'esprit, grâce à cette alliance entre le ciel et la terre définitivement et indéfectiblement contractée dans le Christ. Parce qu'elle est symbolique, la théologie de Thérèse est universelle. Dans les symboles, l'histoire d'une âme est l'histoire de toute âme, histoire universelle et histoire particulière de l'unique histoire du salut. Une des particularités des confidences de Thérèse est sans doute cette coïncidence entre le "pour moi" et le "pour tous". Ce qui est vrai dans l'expérience particulière de Thérèse est également vrai pour tous les hommes devant Dieu. Les armoiries en sont la preuve. En elles, Thérèse a l'intention de représenter exactement elle-même et son histoire, mais en elles est peinte une vraie somme de la théologie catholique, c'est-à-dire universelle. La symbolique de Thérèse est aussi universelle parce qu'elle est biblique. Ces mêmes symboles bibliques appartiennent de façon contemporaine à son vécu et au patrimoine spirituel de tous les hommes. En tant qu'elle est biblique, la théologie symbolique de Thérèse est authentique. La conformité à la Bible confère authenticité et autorité aux paroles de Thérèse et à ses symboles, à la rosée, à la myrrhe, à la fleur, à la lumière; tous ces symboles, avec leurs suggestions bibliques, s'imposent avec une force qui les rachète de toute représentation mièvre et faible. Mais cette théologie est authentique aussi dans le sens qu'elle est sans illusions. Toute autre que romantique, même quand les images le feraient croire, elle est toujours très réaliste, et même impitoyable. Qu'il suffise de penser au petit enfant du manuscrit B qui jette des fleurs en chantant. Cet enfant, qui est Thérèse, ne chante pas par insouciance ou ingénuité infantile, car il cueille des fleurs parmi des épines longues et piquantes[11]. Toute la perception sponsale que Thérèse a de sa relation avec Jésus n'est pas le rêve illusoire d'une jeune femme, mais elle est embaumée du parfum amer de la myrrhe[12] et se couronne avec la couronne d'épines; cela signifie qu'elle se nourrit de sacrifice et de souffrance, en engageant la vérité de tous les gestes de la vie. La théologie symbolique de Thérèse est synthétique. A travers les symboles, Thérèse réussit à recueillir dans l'unité tous les mystères chrétiens, comme "la Vierge Marie qui 'recueille' (sumballousa) dans son Coeur tout le Mystère de Jésus (Lc 2,19)[13]. Thérèse a une intuition synthétique de Dieu, proprement parce qu'elle ne fait pas une recherche théologique en approchant le mystère de Dieu par des concepts abstraits définis, mais elle va à Dieu comme une amante et dans l'amour elle possède son Bien-Aimé simultanément dans sa vérité tout entière. Le symbole de la fleur nous a donné la dimension la plus ample de cette capacité de condenser en une seule image des intuitions multiples et superposées: Jésus Enfant et Crucifié, le "Très-Haut" qui s'abaisse, Thérèse petite et géant dans la force de la donation. Cela en référence au symbole le plus riche de la symbolique thérésienne. La théologie symbolique de Thérèse est dynamique. D'un symbole découle une action, d'une intuition une application pratique. Bernard retient que le symbole est "plus significatif par son dynamisme que par son contenu intelligible"[14]. Devant la "rosée" qui tombe à terre depuis les plaies du Crucifié, Thérèse décide de se tenir en esprit au pied de la croix pour recevoir cette rosée salvifique et la répandre sur les âmes[15]. De même, devant le soleil couchant qui trace un sillon sur la mer, Thérèse prend la décision de ne jamais éloigner son âme de cette trace lumineuse "image de la grâce qui illumine le chemin"[16]. En face d'une forme de la nature, Thérèse reconnaît un symbole, et mue par ce symbole "décide", et "prend la résolution". De la même manière, Céline est guidée par Thérèse en une sage et lumineuse direction spirituelle, à force de symboles et comme conduite au Carmel sur le fil de la rosée, de la fleur, de la mer agitée par la tempête et de la myrrhe. Le symbole déplace de la position initiale, le symbole pousse vers le haut. Comme conclusion et couronnement nécessaire de la synthèse symbolique des armoiries, Thérèse y ajoute la devise: "L'Amour ne se paie que par l'amour". La contemplation symbolique des mystères aboutit à une éthique de la réponse. La théologie symbolique de Thérèse est affective. Thérèse va à la découverte de Dieu, entraînée à l'intérieur des mystères de la foi par la force de son amour qui veut connaître toujours plus Celui qu'elle aime. C'est le dynamisme propre de la théologie vécue des saints[17]. La connaissance théologique de Thérèse est déterminée par l'amour: "Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu" (I Jn 4,7). En s'approchant de Dieu avec son affectivité, Thérèse connaît le Coeur de Dieu et ses attributs par la voie de l'amour et non par la voie spéculative; elle sait que Dieu a un coeur débordant de tendresse[18], elle sait qu'il abaisse son regard vers la terre pour se complaire dans ses créatures[19] en leur offrant son sourire. Ce sourire qui prendra pour elle la forme visible du sourire de Marie, se transforme, dans sa symbolique, en soleil, en étoile, ou en rayons de lumière sur elle, comme dans les armoiries. C'est encore Bernard qui rappelle que "recourir au symbole, c'est conférer à la représentation figurée un dynamisme affectif"[20]. Le symbole, en effet, naissant de l'expérience et y adhérant, conserve la tonalité affective qui l'accompagne dès son apparition comme symbole. La théologie symbolique de Thérèse est concrète et corporelle. Sûrement aidée par un naturel instinct féminin pour le concret de la vie, Thérèse, à travers les symboles, comprend les choses dans leur matérialité. Surtout dans la contemplation du Mystère de l'Incarnation, elle montre toute sa perception d'un événement fortement corporel. Mais comme il serait impensable qu'une jeune religieuse du XIX siècle parle du corps et de ses effets, comme de choses indécentes et réservées, voici que Thérèse trouve dans le symbole la forme pour exprimer de façon voilée et délicate tout ce qui est matériel, mais qui reçoit une merveilleuse noblesse dans la vie de l'Homme-Dieu et de sa Mère. C'est encore le symbole de la fleur qui habille le corps dans la symbolique thérésienne. A travers le symbole de la fleur, Thérèse parle de l'enfantement, de l'allaitement, du sang, de la mort. Et cela surtout dans les Poésies 1 et 54. Mais au fond, c'est le propre de la symbolique d'être une expression extrêmement concrète de la pensée. Le symbole s'incarne dans une forme matérielle et fonctionne comme renvoi à l'invisible, proprement en vertu de son lien avec le monde sensible. La théologie symbolique de Thérèse a enfin un caractère esthétique. Elle s'enracine dans une inclination artistique et dans une capacité instinctive de découvrir la beauté dans les choses de la nature. L'attitude qui met Thérèse en relation avec le monde est esthétique. La beauté est pour elle un lieu théologique, un mode de manifestation de la Beauté suprême, un symbole qui renvoie à Dieu. "Dieu est Beauté, et son oeuvre de salut porte le sceau d'une authentique esthétique d'Amour"[21]. Thérèse construit une véritable théologie de la beauté à travers les symboles de la nature. La beauté vraie, unique et originante est la beauté divine, et toute beauté est une trace de Dieu dans le monde: "Si je ne vois Dieu, brillante nature/ Tu n'es rien pour moi, qu'un vaste tombeau" (PN 23, 3, 7-8). A la fin de tout ce parcours à l'intérieur de la symbolique de la nature, nous pouvons conclure avec certaines affirmations. La première est une réponse au fréquent scepticisme concernant les formes de théologie différentes de la théologie spéculative. A travers les écrits de Thérèse se manifeste la possibilité d'une théologie symbolique, qui est proprement et véritablement théologie, c'est-à-dire qui interprète les symboles selon une clef de compréhension théologique et pas seulement psychologique ou littéraire. En effet, il a été possible de mettre en dialogue les symboles des écrits thérésiens avec la dogmatique et l'économie du salut, et de montrer comment tous les aspects de la doctrine catholique sont représentés par de tels symboles. Et de façon tout à fait inattendue, on a pu découvrir une sorte de petit résumé doctrinal, une petite summa theologiae dans les armoiries peintes à la fin du manuscrit A. La théologie vécue des saints, dont Thérèse est une interprète particulièrement illustre, a la consistance d'une véritable méthode théologique. Et son langage est un langage symbolique, à l'intérieur duquel on peut découvrir le contenu de la Révélation. Une autre constatation concerne l'usage des formes littéraires. Toute la production en prose de Thérèse n'a jamais le caractère d'un traité, mais est toujours une prose autobiographique: ce sont les mémoires des trois manuscrits et les lettres. Et jusque là, il n'y a rien de nouveau dans les expressions de la théologie des saints. Mais il est apparu avec évidence que les poésies et le théâtre sont en revanche les mines les plus riches de symbolique de la nature, et que le genre le plus inattendu de tous, l'art de la peinture employé dans les armoiries, permet véritablement de construire une synthèse complète et cohérente de la doctrine. Pour cela, il nous semble possible d'affirmer avec force que ces langages peu familiers à la théologie traditionnelle sont en réalité capables de soutenir une pensée rigoureuse d'une doctrine certaine. L'art, la poésie et le théâtre sont des genres non moins scientifiques qu'un traité pour servir de support à des thèmes théologiques. Cela est possible parce que, au dessus de tous les genres, c'est la forme de la prière qui traverse tous les écrits de Thérèse. La prière est la manière la plus habituelle et la plus transversale de toutes celles de Thérèse, celle qui tour à tour s'insinue dans la poésie, dans le théâtre, dans la prose et jusque dans l'art, et qui sert de point de rencontre entre Thérèse et l'Esprit-Saint, en devenant le lieu de la révélation amoureuse de Dieu.
Lisieux, le 1er septembre 2006 * Cf Paola Mostarda, La simbolica della natura nella Teologia di Santa Teresa di Lisieux, Presentazione di J. Castellano Cervera, Postfazione di F.-M. Léthel, Edizioni OCD, 2006. [1] AAS 90 [1998] 588-591. [2] Ainsi, le P. Léthel remarque que "cet enchaînement des symboles et des concepts est une des grandes richesses de la théologie thérésienne, mais aussi une de ses principales difficultés. Les textes sont simples, compréhensibles pour les personnes les plus simples, mais pour celui qui s'efforce d'en étudier le contenu théologique, ils se révèlent étonamment complexes et denses" (F.-M. Léthel, L'Amour de Jésus. La christologie de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus., op. cit., pp. 51-52). [3] Cfr MC 2v. [4] Cfr MA 85v. [5] La Lettre 229 est adressée à Mère Agnès le 28 mai 1897, quand il est désormais certain que la fin de Thérèse est proche. [6] Cfr PN 5, PN 25 e RP 5. [7] Cfr PN 52. [8] J. Castellano, Teresa di Lisieux Dottore della Chiesa: un titolo e un messaggio, in F. Di Pilla (a cura di), Thérèse de Lisieux. La gioia di amare, Atti del Convegno, Università degli Studi di Perugia, Edizioni Scientifiche Italiane, Napoli 2001, p. 65. [9] Peu nombreux sont les symboles qui ne sont pas cités explicitement dans la synthèse iconique des armoiries, comme par exemple le symbole de la neige et celui de la mer. Toutefois la signification de l'un et de l'autre y sont présents: la neige est une autre image de la providence par laquelle Dieu a soin des créatures (correspondant dans le blason à la lumière de l'étoile, à la plain verdoyante et à la montagne); la mer, d'une part dans son sens de l'infini de Dieu qui offre à la créature son action amoureuse sans limites, est déjà figuré par le triangle de la Trinité qui irradie sa lumière d'en-haut, et d'autre part dans sa signification de la condition de tempête qui caractère la vie, la mer est remplacée dans les armoiries par les symboles de l'épreuve, surtout par la grappe pressée. [11] Cfr MB 4 v. [12] Cfr LT 144. [13] F.-M. Léthel, Verità e amore di Cristo nella teologia dei santi, op. cit., p. 306. [14] Ch. A. Bernard, La fonction symbolique en spiritualité, op. cit., p. 1135. [15] Cfr MA 45 v. [16] Cfr MA 22 r. [17] “Le dynamisme «Fides et Ratio», qui anime la’“recherche théologique” est celui de la foi qui cherche l'intelligence (fides quaerens intellectum), selon la célèbre expression de saint Anselme. L'autre dynamisme «Fides et Amor» qui anime la «théologie vécue des saints», c'est-à-dire la théologie mystique, est celui de la foi qui resplendit dans l'Amour, ou de l'Amour qui expérimente et d'une certaine manière «vérifie» le Mystère de la Foi”. F.-M. Léthel, Verità e amore di Cristo nella teologia dei santi, op. cit., p. 304. [18] Cfr Pri 2 v. [19] MA 2 v. [20] Ch. A. Bernard, Symbolisme et conscience affective, op. cit., pp. 430-431. [21] J. Castellano, Liturgia e vita spirituale. Questioni scelte, Pontificia Facoltà Teologica Teresianum, Dispense dalle lezioni, p. 183. |