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L'AMOUR DU COEUR DE JESUS DANS LA THEOLOGIE DES SAINTS à la lumière de Thérèse de Lisieux, Docteur de l'Eglise
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fr. François-Marie Léthel ocd
Le Coeur de Jésus est l'un des plus importants symboles christologiques, symbole par excellence de l'Amour de Jésus, mais qui exprime en même temps toute sa vérité de Dieu-Homme, toute la vérité de son Humanité unie à sa Divinité dans sa Personne de Fils éternel du Père. Ce symbole du Coeur signifie la réalité la plus profonde de l'Humanité de Jésus en son Corps et en son Ame. C'est inséparablement une réalité corporelle, l'organe essentiel de son vrai Corps humain "en qui habite toute la plénitude de la Divinité" (cf Col 2/9), et une réalité spirituelle, les facultés les plus profondes de son âme humaine qui sont l'intelligence et la volonté, et aussi toute la richesse de la sensibilité. Ce symbole du Coeur de Jésus est évidemment au centre de la théologie des saints, de cette "science d'amour" qui consiste à "connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance" (Eph 3/19). Toujours relié à la Divinité et à l'Humanité de Jésus, à son Corps et à son âme, ce symbole du Coeur est associé à d'autres symboles. Ainsi, sainte Catherine de Sienne associe le Coeur et le Côté de Jésus, tandis que sainte Thérèse de Lisieux associe le Coeur et la Face de Jésus. Ces deux femmes Docteurs de l'Eglise figurent certainement parmi les plus grandes théologiennes du Coeur de Jésus. Leurs enseignements sont complémentaires; ils devraient contribuer au renouveau de la christologie contemporaine, qui a profondément besoin de retrouver la centralité de l'amour et aussi la théologie symbolique. A cause des limites de cet exposé, j'ai dû renoncer à mon projet initial qui était trop vaste, et qui était précisément de présenter la théologie catherinienne du Coeur et du Côté de Jésus et la théologie thérésienne du Coeur et de la Face de Jésus. Je vais me limiter à Thérèse, dont la doctrine est sans doute moins difficile pour nous que celle de Catherine[1]. En nous laissant guider par Thérèse[2], notre méditation se déroulera en quatre moments:
1/ "Le coeur à coeur en attendant le face à face": la connaissance amoureuse du Coeur de Jésus déjà pleinement donnée à l'Eglise, sur la Terre comme au Ciel.
2/ "Jésus je t'aime", ou l'acte d'amour continuellement "respiré" par Thérèse.
3/ "Comprendre les abîmes d'amour et de miséricorde du Coeur de Jésus"
4/ Seul l'Amour du Coeur de Jésus peut combler pleinement notre coeur humain: la nécessité de l'Incarnation, de la Passion et de l'Eucharistie.
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1/ "Le coeur à coeur en attendant le face à face": la connaissance amoureuse du Coeur de Jésus déjà pleinement donnée à l'Eglise, sur la Terre comme au Ciel.
Un des plus beaux textes de Thérèse de Lisieux sur le Coeur de Jésus se trouve dans la lettre qu'elle écrit à sa soeur Céline le 14 octobre 1890. Céline est sur le point de partir en pélerinage à Paray-le-Monial. Voici les paroles que Thérèse lui adresse:
"Prie bien le Sacré Coeur, tu sais, moi je ne vois pas le Sacré Coeur comme tout le monde, je pense que le coeur de mon époux est à moi seul comme le mien est à lui seul et je lui parle alors dans la solitude de ce délicieux coeur à coeur en attendant de le contempler un jour face à face!" (LT 122).
Ce texte, qui va guider toute notre méditation, est typiquement thérésien. Il exprime une vérité d'une inépuisable profondeur avec une désarmante simplicité, comme en jouant, à la manière d'une boutade[3]. La jeune carmélite écrit ces lignes dans toute la fraîcheur de ses 17 ans, environ un mois après sa Profession religieuse, consciente d'être devenue pour toujours l'Epouse de Jésus. Ce symbole de l'amour sponsal est fondamental chez Thérèse. Fille de saint Jean de la Croix, dont elle lit alors les écrits[4], la carmélite n'hésite pas à le suivre en reprenant au niveau personnel ce symbole ecclésial de l'Eglise-Epouse. En parlant ainsi de sa relation avec Jésus, Thérèse illustre une grande vérité concernant toute l'Eglise de la terre, de l'Eglise en pélerinage. Le pélerinage de l'Eglise est "pélerinage de foi"; elle chemine dans la foi et non pas dans la claire vision (cf II Cor 5/7). Cette claire vision, désignée symboliquement comme le "face à face" n'est donnée qu'à l'Eglise du ciel. Par la foi, le Seigneur est vraiment connu, mais comme à travers un miroir ou un voile. C'est seulement au Ciel que l'Eglise peut connaître Jésus comme elle est connue de lui (cf I Cor 13/12), en voyant Celui qui l'a toujours vue. Cependant, si l'Eglise en pélerinage n'est pas encore dans le face à face, elle est déjà dans le coeur à coeur avec Jésus. Alors que le face à face est l'expression symbolique de la réciprocité de la parfaite connaissance dans la vision, le coeur à coeur est l'expression symbolique de la réciprocité du parfait amour dans la charité. Car la charité est déjà parfaite en cette vie; seule elle ne passera jamais (cf I Cor 13/13), alors que la foi disparaîtra dans la vision et l'espérance dans la possession. Si l'Eglise en pélerinage ne peut pas encore connaître Jésus comme elle est connue de lui, elle peut déjà l'aimer comme elle est aimée de Lui. Tous les saints font resplendir cette pleine réciprocité d'Amour entre Jésus et son Eglise, sur la terre comme au ciel, conformément à ce que disait déjà l'apôtre Pierre aux premiers chrétiens, en parlant de Jésus: "sans l'avoir vu, vous l'aimez, sans le voir encore, mais en croyant, vous tressaillez d'une joie indicible" (I P 1/8). Ce que Thérèse affirme à propos de ce "coeur à coeur en attendant le face à face", pourrait être justifié théologiquement à partir de l'enseignement de saint Thomas d'Aquin dans la Somme Théologique. A la suite de saint Paul et de saint Augustin, le Docteur Angélique insiste sur l'éminence de la charité qui est par excellence le Don de l'Esprit-Saint, Esprit d'Amour du Père et du Fils[5]. Déjà en cette vie, elle nous unit parfaitement à Dieu en nous donnant de l'aimer "immédiatement, totalement et démesurément"[6]. Elle peut grandir jusqu'à l'infini, sans aucune limite à son augmentation, car elle est une certaine participation de la Charité Infinie qui est l'Esprit-Saint. Ainsi, elle dilate le coeur humain[7]. Le don réciproque du coeur entre l'Epoux et l'épouse correspond à ce que saint Thomas appelle la "mutua inhaesio"[8]: la charité opère l'union la plus intérieure et la plus intime, non seulement de nous à Lui et de Lui à nous (adhaesio), mais encore de nous en Lui et de Lui en nous (inhaesio; cf I Jn 4/16). De cette manière, la charité est la source de la plus profonde connaissance de Dieu, cette connaissance que saint Thomas caractérise comme le Don de Sagesse. Cette connaissance amoureuse, il l'identifie avec la théologie mystique de Denys l'Aréopagite, connaissance "par sympathie" avec les réalités divines[9]. Alors que la foi est une connaissance médiate, à travers un miroir (per speculum) ou un voile, la connaissance de la charité est immédiate. Pour sa part, saint Thomas a surtout développé l'intelligence spéculative de la Foi, dans le mouvement même de "la foi qui cherche l'intelligence", selon la formule classique de saint Anselme[10]. En reprenant le symbole du voile, particulièrment cher à Thérèse, on pourrait dire que la charité nous permet de pénétrer sous le voile de la foi[11]. C'est ainsi qu'elle opère cette connaissance absolument immédiate du coeur à coeur alors même que le face à face n'est pas encore donné. En parlant du coeur à coeur et du face à face, Thérèse unit les deux symboles de l'Amour de Jésus qui sont le Sacré Coeur et la Sainte Face. Thérèse associe le Coeur et la Face de Jésus, comme Catherine associait le Coeur et le Côté de Jésus. Par exemple dans sa poésie Au Sacré Coeur de Jésus, elle exprime la même vérité concernant le coeur à coeur en attendant le face à face:
"Si je ne puis voir l'éclat de ta Face, Entendre ta voix remplie de douceur Je puis, ô mon Dieu, vivre de ta grâce Je puis reposer sur ton Sacré Coeur!" (PN 23/5)
Dans la pleine réciprocité du coeur à coeur, Thérèse repose sur le coeur de Jésus, mais elle lui offre aussi son propre coeur comme lieu de repos[12]. La carmélite le dit de façon tendre et délicate dans deux strophes de sa longue poésie christologique: Jésus mon Bien-Aimé, rappelle-toi!. Commentant l'Evangile, elle s'arrête à la parole de Jésus affirmant qu'il n'a aucun lieu où reposer sa tête (cf Mt 8/20). Elle lui dit alors:
"O Jésus! viens en moi, viens reposer ta Tête, Viens, à te recevoir mon âme est toute prête Mon Bien-Aimé Sauveur Repose dans mon coeur Il est à Toi" (PN 24/8).
Ensuite, lorsqu'elle contemple saint Jean reposant sur le Coeur de Jésus lors de la dernière Cène (cf Jn 13/22), elle dit à Jésus:
"De ton disciple aimé je ne suis point jalouse Je connais tes secrets, car je suis ton épouse O mon divin Sauveur Je m'endors sur ton Coeur Il est à moi!" (PN 24/20).
En disant à Jésus: "mon coeur il est à Toi (...) ton Coeur, il est à moi", Thérèse redit exactement ce qu'elle écrivait dans sa lettre à Céline: "le coeur de mon époux est à moi seul comme le mien est à lui seul". Le don réciproque du coeur entre l'Epoux et l'épouse a comme conséquence la possession réciproque. Thérèse manifeste un des grands paradoxes de l'amour sponsal de Jésus: c'est en même temps l'amour le plus oblatif et le plus possessif!
2/ "Jésus je t'aime", ou l'acte d'amour continuellement "respiré" par Thérèse.
Le soir du 30 septembre 1897, Thérèse est morte en disant: "Mon Dieu je vous aime". Elle parlait à Jésus, regardant le Crucifix qu'elle serrait dans ses mains. Ce dernier souffle exprime ce qui avait été comme la "respiration" continuelle de sa vie, cet acte d'amour qu'elle désirait renouveler "à chaque battement de son coeur" (cf Pri 6). Ce "Jésus je t'aime" est l'âme de ses écrits[13]. C'est dans cet acte d'amour qu'elle "possède" le Coeur de son Epoux. Elle le dit de façon audacieuse dans l'une de ses poésies, en faisant allusion aux premiers mots de l'épouse dans le Cantique des Cantiques (cf Ct 1/2):
"J'ai ton Coeur, ta Face adorée Ton doux regard qui m'a blessée J'ai le baiser de ta bouche sacrée Je t'aime et ne veux rien de plus Jésus" (PN 18/5O-51).
Dans une autre poésie, le même acte d'amour répond au même don que l'Epoux fait de lui-même:
"Mon Bien-Aimé, Beauté suprême A moi tu te donnes toi-même Mais en retour, Jésus, je t'aime Et ma vie n'est qu'un seul acte d'amour!" (PN 28/2).
L'amour de Thérèse pour Jésus est un amour véritablement passionné: "je voulais aimer, aimer Jésus avec passion" (Ms A 47v). Comme épouse, Thérèse est passionnément amoureuse de Jésus. A la suite de saint Jean de la Croix et de tous les mystiques, elle montre comment la charité, l'agapè, purifie et transfigure l'éros[14]. Cet amour qui remplit son coeur intègre toute sa riche sensibilité féminine, mais sa réalité essentielle est totalement au-delà de la sensibilité et des sentiments. Cet acte d'amour est essentiellement un acte de la volonté libre mue par l'Esprit-Saint. Thérèse le dit très clairement dans sa poésie Vivre d'Amour, en reprenant la formulation évangélique de l'acte d'amour. En réponse à Jésus Ressuscité qui lui a demandé par trois fois: "m'aimes-tu?", Pierre redit par trois fois: "Seigneur tu sais que je t'aime" (cf Jn 21/15-17). A partir de ce texte, Thérèse écrit:
"Ah! tu le sais, Divin Jésus, je t'aime L'Esprit d'Amour m'embrase de son feu C'est en t'aimant que j'attire le Père" (PN 17/2).
Ainsi, l'acte d'amour qui a comme objet central la Personne divine de Jésus, le Verbe Incarné, situe Thérèse au coeur de la communion trinitaire. Nous parlerons plus loin de sa contemplation trinitaire du Coeur de Jésus. La communion d'Amour entre Thérèse et Jésus est essentiellement l'oeuvre de l'Esprit-Saint dans le "feu" de la charité; en ce sens, elle est communion "spirituelle". Mais elle est en même temps corporelle et incarnée: son "lieu" principal est l'eucharistie. Pour Thérèse comme pour beaucoup d'autres saints, le sacrement du Corps de Jésus est par excellence le sacrement du Coeur de Jésus[15]. C'est principalement dans la communion eucharistique qu'elle vit ce coeur à coeur avec Jésus comme don total et réciproque. Telle était déjà son expérience au moment de sa première communion:
"Ah ! qu'il fut doux le premier baiser de Jésus à mon âme !...Ce fut un baiser d'amour, je me sentais aimée, et je disais aussi : “ Je vous aime, je me donne à vous pour toujours (...) depuis longtemps , Jésus et la pauvre petite Thérèse s'étaient regardés et s'étaient compris... Ce jour-là ce n'était plus un regard mais une fusion, ils n'étaient plus deux, Thérèse avait disparu, comme la goutte d'eau qui se perd au sein de l'océan" (Ms A 35r).
A la fin de son récit Thérèse désigne Jésus comme "Celui qui se donnait si amoureusement à moi !...(Ms A 35v). Elle répond à son amour en se donnant toute à lui dans cette union si intime, décrite comme une "fusion". Lorsqu'elle parle de la communion eucharistique, Thérèse ne craint pas le vocabulaire amoureux le plus fort, le plus audacieux. L'eucharistie est pour elle le "coeur à coeur des amants"[16], et la communion est par excellence le moment de l'union entre l'Epoux et son épouse[17]. Mais la même communion eucharistique lui permet aussi de partager le coeur à coeur entre l'Enfant et sa Mère, entre Jésus et Marie lorsqu'il est présent dans son sein virginal[18]. C'est à l'intérieur de ce coeur à coeur et corps à corps de l'amour virginal que Thérèse lit et interprète l'Evangile. Thérèse lit l'Evangile, ou plutôt elle le chante avec ce "je t'aime" à la clef! Par la charité, l'Esprit-Saint la rend intimement et immédiatement présente à tous les Mystères de Jésus révélés dans l'Evangile, et spécialement les plus cachés: Jésus dans le Sein de Marie, dans sa naissance et son Enfance. On en trouve un magnifique exemple dans sa dernière poésie Pourquoi je t'aime, ô Marie. En répétant continuellement ce "je t'aime" adressé à Jésus et aussi à Marie, Thérèse est présente à tous ces événements que raconte l'Evangile. Par cet acte d'Amour, elle rejoint l'intérieur du Coeur de Jésus dans tous ses Mystères, sûre que Jésus l'a toujours aimée et connue personnellement. Ainsi, à Jésus Enfant elle dit: "tu pensais à moi" et à Jésus en Agonie elle dit également: "tu me vis" (PN 24/6, 21). Comme tous les mystiques, Thérèse donne comme une vérification expérimentale de la grande affirmation de saint Thomas: pendant toute sa vie terrestre, depuis l'instant de sa Conception dans le sein de Marie, Jésus avait toujours la vision béatifique dans son âme humaine. Ainsi, il voyait son Père, il se voyait lui-même comme Fils, et il voyait personnellement chacun d'entre nous, chaque homme, depuis les origines jusqu'à la fin des temps.
3/ "Comprendre les abîmes d'amour et de miséricorde du Coeur de Jésus"
Bien loin d'être de pieuses exagérations, ces affirmations de Thérèse sont pleinement caractéristiques de la théologie des saints, de cette manière de parler de Jésus qui est propre aux saints. La carmélite nous en donne la clef quand, dans l'introduction du Manuscrit B, elle affime que "parmi ses disciples à lui, Jésus trouve, hélas! peu de coeurs qui se livrent à lui sans réserve, qui comprennent toute la tendresse de son Amour infini" (Ms B 1v). Au contraire, les saints sont tous ceux et toutes celles qui ayant livré sans réserves leurs coeurs à Jésus, ont été capables de comprendre toute la tendresse de son Amour Infini, de "connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance" (cf Eph 3/19). C'est en donnant totalement son coeur à Jésus que Thérèse peut recevoir le don que Jésus lui fait de son propre Coeur, de la plénitude de l'Amour Miséricordieux contenu dans son Coeur. Elle le dit très clairement lorsqu'elle raconte son Offrande à l'Amour Miséricordieux "comme victime d'holocauste", dans les dernières pages du Manuscrit A. Comme tous les saints, Thérèse constate douloureusement que l'Amour n'est pas aimé. Contemplant l'Amour Miséricordieux dans le Coeur de Jésus, elle tranforme son récit en prière:
"De toutes parts il [votre Amour Miséricordieux] est méconnu, rejeté ; les coeurs auxquels vous désirez le prodiguer se tournent vers les créatures leur demandant le bonheur avec leur misérable affection, au lieu de se jeter dans vos bras et d'accepter votre Amour infini... O mon Dieu ! votre Amour méprisé va-t-il rester en votre Coeur ? Il me semble que si vous trouviez des âmes s'offrant en Victimes d'holocaustes à votre Amour, vous les consumeriez rapidement, il me semble que vous seriez heureux de ne point comprimer les flots d'infinies tendresses qui sont en vous (...) O mon Jésus ! que ce soit moi cette heureuse victime, consumez votre holocauste par le feu de votre Divin Amour!" (Ms A 84r).
Puis, Thérèse révèle aussitôt l'effet de cette offrande en déclarant à sa prieure:
"Ma Mère chérie, vous qui m'avez permis de m'offrir ainsi au Bon Dieu, vous savez les fleuves ou plutôt les océans de grâces qui sont venus inonder mon âme" (ibid.).
La pensée de Thérèse est très claire: "se jeter dans vos bras et accepter votre amour infini", c'est l'attitude du coeur "qui se livre à lui sans réserve, qui comprend toute la tendresse de son amour infini". Sans ce don total de nous-mêmes à Jésus, les flots d'infinies tendresse qui remplissent son Coeur le "compriment" douloureusement, sans pouvoir déborder en nous. L'expérience de Thérèse, c'est précisément celle de recevoir dans son propre coeur la surabondance de l'Amour de Jésus (les "fleuves ou plutôt les océans"). Mais il faut toujours le redire, on ne peut pas recevoir cette Eau vive de l'Esprit-Saint sans se livrer entièrement au Feu du même Esprit. Et le lieu de cet admirable échange est toujours le même, c'est le Coeur de Jésus. Ici encore le maximum de l'oblation coïncide avec le maximum de la possession. Le symbole biblique de l'holocauste, c'est à dire de la victime entièrement brûlée par le feu, est la plus forte expression de l'amour oblatif. Mais en se donnant si radicalement à l'Amour, Thérèse reçoit et possède la surabondance du même Amour qui se donne à elle. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort dit la même vérité en utilisant un autre symbole biblique aussi radical, celui de l'esclavage d'amour. Il s'agit de la communion aimante à l'anéantissement du Fils de Dieu "prenant la condition d'esclave" (cf Phil 2/7) dans l'Incarnation, avec Marie qui se livre entièrement à lui comme sa servante et son esclave (cf Lc 1/38)[19]. D'ailleurs, comme Louis-Marie, Thérèse confie son offrande à Marie (cf Pri 6). Dans sa Prière d'Offrande, Thérèse remonte à la Source Première de cet Amour qui est la Personne du Père, Source du Fils qu'Il nous donne et de l'Esprit d'Amour qu'Il nous donne dans le Coeur de son Fils. C'est en effet au Père que la carmélite adresse cette prière:
"Puisque vous m'avez aimée jusqu'à me donner votre Fils unique pour être mon Sauveur et mon Epoux, les trésors infinis de ses mérites sont à moi, je vous les offre avec bonheur, vous suppliant de ne me regarder qu'à travers la Face de Jésus et dans son Coeur brûlant d'Amour" (Pri 6)
Ici encore, les deux symboles de la Face et du Coeur sont réunis. Sans être nommé explicitement, l'Esprit-Saint est désigné ici par le symbole du feu. Il est ce Feu qui brûle dans le Coeur de Jésus. Le Père nous aime par son Fils dans l'Esprit, et c'est dans le même Amour que l'Esprit nous conduit au Père par le Fils, par le Coeur du Fils. Après ces paroles adressées au Père, Thérèse parle longuement à Jésus en lui exprimant particulièrement ce désir:
"je veux travailler pour votre seul Amour, dans l'unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Coeur Sacré et de sauver des âmes qui vous aimeront éternellement" (ibid).
Les mots qui expriment l'Offrande proprement dite se réfèrent plus directement à la Personne de l'Esprit-Saint, évoquée par les symboles du feu et de l'eau:
"Afin de vivre dans un acte de parfait Amour, je m'offre comme victime d'holocauste à votre Amour miséricordieux, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous et qu'ainsi je devienne Martyre de votre Amour, ô mon Dieu!" (ibid.).
Dans une de ses dernières lettres à son frère spirituel Maurice Bellière, Thérèse parle avec splendeur de ces "abîmes d'amour et de miséricorde du Coeur de Jésus". Elle le fait encore à partir de l'Evangile, à partir du récit de la conversion de la pécheresse (Lc 7/36-50), traditionnellement identifiée avec Marie-Madeleine:
"Lorsque je vois Madeleine s'avancer devant les nombreux convives, arroser de ses larmes les pieds de son Maître adoré, qu'elle touche pour la première fois ; je sens que son coeur a compris les abîmes d'amour et de miséricorde du Coeur de Jésus, et que toute pécheresse qu'elle est ce Coeur d'amour est non seulement disposé à lui pardonner, mais encore à lui prodiguer les bienfaits de son intimité divine, à l'élever jusqu'aux plus hauts sommets de la contemplation. Ah ! mon cher petit Frère, depuis qu'il m'a été donné de comprendre aussi l'amour du Coeur de Jésus, je vous avoue qu'il a chassé de mon coeur toute crainte. Le souvenir de mes fautes m'humilie, me porte à ne jamais m'appuyer sur ma force qui n'est que faiblesse, mais plus encore ce souvenir me parle de miséricorde et d'amour. Comment lorsqu'on jette ses fautes avec une confiance toute filiale dans le brasier dévorant de l'Amour, comment ne seraient-elles pas consumées sans retour?" (LT 247).
Comme Marie-Madeleine, Thérèse a compris "l'amour du Coeur de Jésus", "son coeur a compris les abîmes d'Amour et de Miséricorde du Coeur de Jésus". Cette "compréhension" théologique de la Miséricorde du Père à travers le Coeur humain de son Fils dans le Feu de l'Esprit, est une expérience intime, personnelle, celle du coeur à coeur de Thérèse avec Jésus. Mais ce n'est en aucune manière un intimisme égoïste; bien au contraire, c'est la pleine ouverture du coeur de la jeune fille à l'universalité du salut. Thérèse partage le "désir infini" du Coeur de Jésus, sa soif du salut de tous les hommes. Docteur de l'Eglise, Thérèse est par excellence la théologienne de la Miséricorde[20]. Sa nouvelle découverte de la Miséricorde divine en Jésus est la source d'une nouvelle espérance, d'une espérance sans limite pour elle-même et pour tous les hommes, spécialement pour les plus grands pécheurs. Telle est la confiance thérésienne, inséparable de la foi et de l'amour. "C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour" (LT 197). Les deux derniers mots de l'autobiographie de Thérèse sont "la confiance et l'amour"[21]. Pour elle-même, c'est principalement "la confiance audacieuse de devenir une grande sainte" (Ms A 32r). Pour les autres, c'est surtout la confiance du salut éternel. Telle avait été déjà la confiance de la jeune fille pour le salut de Pranzini, celui qu'elle appelle elle-même "mon premier enfant". Avant son entrée au Carmel, alors qu'elle était âgée de 14 ans, Thérèse avait reçu de Jésus Crucifié comme premier enfant le cas le plus désespéré: un criminel condamné à mort et impénitent. "Voulant à tout prix l'empêcher de tomber en enfer", elle avait espéré pour lui contre toute espérance, absolument sûre de son salut, même sans confession ni aucun signe de repentir. Quel était le fondement d'une telle espérance? Thérèse elle-même nous le dit: "tant j'avais de confiance en la miséricorde infinie de Jésus" (cf Ms A 45v - 46v). Cette expérience fondatrice sera la source de l'espérance qui va jusqu'à espérer pour tous (cf H.U. von Balthasar). Telle est la prière de Thérèse au jour de sa Profession, renouvelée dans "l'aujourd'hui" de chaque jour: "Jésus, fais que je sauve beaucoup d'âmes, qu'aujourd'hui il n'y en ait pas une seule de damnée" (Pri 2). Et c'est finalement avec la même confiance que Thérèse intercédera pour les athées et les anticléricaux qu'elle appelle "ses frères", en vivant pour eux sa grande épreuve contre la foi (cf Ms C 5v - 7v). La Miséricorde infinie du Coeur de Jésus a donc trouvé un merveilleux écho dans le coeur de Thérèse, dans son coeur d'épouse comme dans son coeur de mère. Comme femme, à travers son propre coeur maternel, Thérèse pouvait ressentir du dedans, au plus intime d'elle-même, ce frémissement de la miséricorde divine dans le Coeur de Jésus. C'est avec ce coeur et ces entrailles de mère qu'elle avait espéré contre toute espérance le salut de Pranzini. Mais cette profonde harmonie entre le coeur de Jésus et un Coeur de Mère, Thérèse la contemple surtout en Marie. Elle en parle de façon splendide dans sa petite pièce de théatre sur La Fuite en Egypte (RP 6). Le leitmotiv de cette oeuvre est précisément "un coeur de mère". La carmélite révèle la profondeur et la beauté de son coeur de mère en faisant parler deux mères apparemment bien différentes: d'une part Marie, la Vierge Mère, la toute sainte, et d'autre part Susanna la mère du petit Dimas (le futur Bon Larron), une païenne, une pécheresse, la femme du chef des brigands[22]. En réalité, elles sont mystérieusement très proches l'une de l'autre, elles se comprennent du dedans parce qu'elles ont l'une et l'autre un coeur de mère. A la fin de la pièce, lorsque Dimas a été guéri de sa lèpre, Susanna dit à Marie sa crainte que son enfant suive les traces de son père dans une vie de péché. La réponse de Marie est la plus audacieuse et la plus bouleversante expression de l'accord intérieur entre la Miséricorde divine et un coeur de mère:
"Sans doute, ceux que vous aimez offenseront le Dieu qui les a comblés de bienfaits; cependant ayez confiance en la miséricorde infinie du Bon Dieu ; elle est assez grande pour effacer les plus grands crimes lorsqu'elle trouve un coeur de mère qui met en elle toute sa confiance" (RP 6, 10r).
Thérèse fait dire par Marie à Susanna ce qu'elle-même avait vécu par rapport à Pranzini. Il y a donc un accord bien mystérieux, une sympathie, une connaturalité, on oserait dire une complicité entre la Miséricorde infinie du Coeur de Jésus et un coeur de Mère[23].
4/ Seul l'Amour du Coeur de Jésus peut combler pleinement notre coeur humain: la nécessité de l'Incarnation, de la Passion et de l'Eucharistie.
Pour Thérèse, une des caractéristiques essentielles du Coeur de Jésus est la virginité, le plus souvent exprimée avec le symbole du Lys blanc. Jésus est "le plus beau et le plus blanc des lys" (LT 105). Il est le Fils de la Vierge et l'Epoux des Vierges. Son Coeur de Fils et d'Epoux est virginal et "virginisant", il est la source de la virginité de sa Mère et de son Epouse. Thérèse montre de façon admirable la nouveauté inouïe de l'amour virginal de Jésus lorsqu'elle écrit à sa soeur Céline:
"Ah ! quelle grâce d'être vierge, d'être l'épouse de Jésus (...) Et c'est cette grâce que Jésus nous accorde. Il veut que nous soyons ses épouses et ensuite il nous promet d'être encore sa Mère et ses soeurs, car Il le dit dans son évangile : « Celui qui fait la volonté de mon Père, celui-là est ma Mère, mes frères et mes soeurs. » Oui, celui qui aime Jésus est toute sa famille. Il trouve dans ce coeur unique qui n'a pas son semblable, tout ce qu'il désire. Il y trouve son Ciel!" (LT 130).
La carmélite retrouve spontanément, à partir des mêmes textes de l'Evangile, le grand thème développé par sainte Claire à la suite de saint François: la personne qui aime Jésus devient en même temps son épouse, sa soeur et sa mère. Jésus se fait vraiment son Epoux, son Frère et son Enfant[24]. De cette manière, l'amour virginal de Jésus remplit véritablement toutes les capacités d'aimer du coeur humain en les unifiant dans un même et unique Amour. Enfin, pour terminer cette méditation, il convient de citer la poésie dédiée par Thérèse Au Sacré Coeur de Jésus (PN 23). Elle contient sans doute les affirmations les plus fortes et les plus originales de notre jeune Docteur de l'Eglise:
"J'ai besoin d'un Coeur brûlant de tendresse Restant mon appui sans aucun retour Aimant tout en moi, même ma faiblesse... Ne me quittant pas, la nuit et le jour." Je n'ai pu trouver nulle créature Qui m'aimât toujours, sans jamais mourir Il me faut un Dieu prenant ma nature Devenant mon frère et pouvant souffrir ! Tu m'as entendue, seul Ami que j'aime Pour ravir mon coeur, te faisant mortel Tu versas ton sang, mystère suprême !... Et tu vis encor pour moi sur l'Autel" (PN 23/4-5)
C'est à partir de son propre coeur, de son "besoin" d'être infiniment aimée, que Thérèse "déduit" la "nécessité" de l'Incarnation, et non seulement de l'Incarnation, mais aussi de la Croix et de l'Eucharistie. Ce sont les trois grands Mystères de l'abaissement de Jésus, les trois plus grands Mystères de son Amour dont "le propre est de s'abaisser" (cf Ms A 2v). Ces trois Mystères sont appelés et comme exigés par le coeur de Thérèse. Il serait intéressant de comparer ce Cur Deus Homo de la carmélite avec le chef-d'oeuvre de saint Anselme qui porte ce titre: par des voies différentes mais complémentaires l'un et l'autre "démontrent" comment aucune créature ne peut "satisfaire" pour le salut de l'homme. Mais si l'homme seul ne "satisfait" pas, Dieu seul ne "satisfait" pas non plus. Il faut donc nécessairement un Dieu-Homme pour "satisfaire" à toutes les exigences du salut de l'homme. En se faisant homme, en versant son Sang sur la Croix et en nous donnant son Corps et son Sang dans l'Eucharistie, le Fils de Dieu "satisfait" pleinement la Justice miséricordieuse du Père, et en même temps, il "satisfait" pleinement le coeur de l'homme qu'il sauve en le comblant de son Amour. En reprenant et en élaborant théologiquement les grandes intuitions de Thérèse, intuitions qui jaillissent de son "coeur à coeur" avec Jésus, il devrait être possible de mettre au point une démonstration de l'existence du Dieu-Homme, à partir de la réalité du coeur humain, de son besoin d'aimer et d'être aimé, d'être sauvé en aimant et en étant aimé[25]. [1]En ce qui concerne la théologie catherinienne du Coeur et du Côté de Jésus, je renvoie le lecteur à mon article: L'ouverture du Côté et du Coeur de Jésus selon sainte Catherine de Sienne (in Carmel, 1990/2, n° 57, p. 40-64). Cf encore mon livre: Théologie de l'Amour de Jésus (Venasque, 1996, ed. du Carmel, p. 74-91). [2]Les écrits de la Sainte seront citées d'après la récente édition des Oeuvres Complètes (Paris, 1992, Cerf/DDB), avec les sigles Ms A, B, C pour les trois Manuscrits Autobiographiques, LT pour les Lettres, PN pour les Poésies, RP pour les Récréations Pieuses et Pri pour les Prières. [3]On trouve une formule du même genre lorsque Thérèse raconte l'événement de sa Profession religieuse, faite le 8 septembre 1890, en la fête de la nativité de la Sainte Vierge: "Quelle belle fête que la nativité de Marie pour devenir l'épouse de Jésus ! C'était la petite Ste Vierge d'un jour qui présentait sa petite fleur au petit Jésus" (Ms A 77r). La carmélite a elle-même souligné le mot "petit", trois fois répété. C'est un texte essentiel concernant la petitesse évangélique de Thérèse, enveloppée dans la petitesse de Jésus et de Marie (ce qui correspond exactement à la pauvreté franciscaine).
[4]"Ah! que de lumières n'ai-je pas puisées dans les oeuvres de Notre Père St Jean de la Croix! A l'âge de 17 et 18 ans je n'avais pas d'autre nourriture spirituelle" (Ms A 83r). [5]cf II-II q. 24 art 2. [6]Cf II-II q. 27 art 4, 5, 6. [7]Cf II-II q. 24 art 4 et 7. [8]Cf I-II q. 28 art 2. [9]Cf II-II q. 45 art 2. [10]Fides quaerens intellectum. Tel est le premier titre donné par saint Anselme à son chef-d'oeuvre spéculatif, le Proslogion. [11]La charité peut toujours pénétrer sous le voile de la foi, alors même que ce voile devient "un mur", comme c'est le cas pour Thérèse dans sa grande épreuve contre la foi (cf les premières pages du Manuscrit C). [12]Thérèse se réfère particulièrement à un passage du Cantique des Cantiques: Jésus souffrant est le "bouquet de myrrhe" (cf Ct 1/13) qui repose sur son coeur. Pour l'interprétation de ce texte dans les écrits thérésiens, je renvoie le lecteur à mon livre: L'Amour de Jésus. La christologie de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (Paris, 1997, ed. Desclée, col "Jésus et Jésus-Christ", p. 217sq). [13]Dans le même sens, une des grandes disciples de Thérèse, la bienheureuse Dina Bélanger (1897-1929), écrivait: "Je suis toute petite au milieu de son Coeur brûlant, si petite que Lui seul peut m'yvoir. Je lui ai tout abandonné, plus rien ne m'occupe. Mon unique emploi, c'est de le contempler et de lui dire sans jamais cesser : Jésus, je t'aime, je t'aime, je t'aime ! C'est le cantique du ciel, mon éternité est commencée. Que je suis heureuse!" (Autobiographie, Québec, 1995, p. 169-170). [14]La synthèse entre l'agapè biblique et l'éros platonique a été l'oeuvre des Pères Grecs, particulièrement de Denys l'Aréopagite (Les Noms Divins, ch IV). Elle trouve déjà son fondement dans le livre de la Sagesse, lorsque l'auteur inspiré, parlant de la Sagesse divine, écrit: "j'ai désiré la prendre comme épouse, je suis devenu amoureux (erastès) de sa beauté" (Sg 8/2). [15]On peut citer comme exemple sainte Gemma Galgani (1878-1903), écrivant au Père Germano, son père spirituel: "Y aura‑t‑il des âmes qui ne comprennent pas ce qu'est l'Eucharistie? Il est impossible qu'il y ait des âmes insensibles aux étreintes divines, à la mystérieuse et ardente effusion du Sacré‑Coeur de mon Jésus ! Comment donc, ô Jésus, ne pas vous consacrer tous les battements du coeur, tout le sang des veines ? Coeur de Jésus, Coeur d'Amour" (LG 72). [16]"Tu vis pour moi, caché dans une hostie Je veux pour toi me cacher, ô Jésus! A des amants, il faut la solitude Un coeur à coeur qui dure nuit et jour" (PN 17/3). [17]"Mon Ciel, il est caché dans la petite Hostie Où Jésus, mon Epoux, se voile par amour A ce Foyer Divin je vais puiser la vie Et là mon Doux Sauveur m'écoute nuit et jour «Oh ! quel heureux instant lorsque dans ta tendresse «Tu viens, mon Bien-Aimé, me transformer en toi «Cette union d'amour, cette ineffable ivresse Voilà mon Ciel à moi!" (PN 32/3). [18]"O Mère bien-aimée, malgré ma petitesse Comme toi je possède en moi Le Tout-Puissant Mais je ne tremble pas en voyant ma faiblesse : Le trésor de la mère appartient à l'enfant Et je suis ton enfant, ô ma Mère chérie Tes vertus, ton amour, ne sont-ils pas à moi ? Aussi lorsqu'en mon coeur descend la blanche Hostie Jésus, ton Doux Agneau, croit reposer en toi!" (PN 54/5). [19]Telles sont les deux principales citations bibliques utilisées par saint Louis-Marie comme fondement de ce symbole de "l'esclavage d'amour" (Traité de la Vraie Dévotion, n° 72). [20]"A moi Il a donné sa Miséricorde infinie et c'est à travers elle que je contemple et adore les autres perfections Divines !... Alors toutes m'apparaissent rayonnantes d'amour, la Justice même (et peut-être encore plus que toute autre) me semble revêtue d'amour" (83v°).
[21] "j'imite la conduite de Madeleine, son étonnante ou plutôt son amoureuse audace qui charme le Coeur de Jésus, séduit le mien. Oui je le sens, quand même j'aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j'irais, le coeur brisé de repentir, me jeter dans le bras de Jésus, car je sais combien Il chérit l'enfant prodigue qui revient à Lui. Ce n'est pas parce que le bon Dieu, dans sa prévenante miséricorde, a préservé mon âme du péché mortel que je m'élève à Lui par la confiance et l'amour" (Ms C 36v-37r). [22]Pour une lecture théologique de cette oeuvre, cf mon livre: L'Amour de Jésus, la christologie de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (Paris, 1997, ed. Desclée, p. 194-210). [23]A la suite de Thérèse, plusieurs saintes et bienheureuses du XXème siècle ont continué d'approfondir et de diffuser cette Bonne Nouvelle de la Miséricorde du Coeur de Jésus. On peut citer pariculièrement sainte Gemma Galgani, la bienheureuse Dina Bélanger et la bienheureuse Faustine Kowalska. Voici par exemple les paroles de Gemma dans l'une de ses Oraisons (improprement appelées extases): "Oh, que fais‑tu Jésus? Après tant de choses que tu as faites pour moi, tu vas jusqu'à me découvrir ton Coeur? Oh, si tous les pécheurs venaient à ton coeur! Venez, pécheurs, ne craignez pas, car l'épée de la justice n'y entre pas. Mais pourquoi donc, Jésus, ton coeur si bon et si saint doit‑il être plus tourmenté que tous?... O Jésus, pourquoi donc me fais-tu tout entière brûler chaque fois que tu viens devant moi? Jésus, je voudrais que ma voix arrivât aux extrémités du monde entier: j'appellerais tous les pécheurs et je leur dirais qu'ils entrent tous dans ton coeur" (E 42).
[24]Ce thème est développé par saint François dans sa Lettre à tous les Fidèles (Première recension) et par sainte Claire dans ses quatre Lettres à Agnès de Prague. [25]La perspective de Thérèse pourrait aussi être comparée avec celle de saint Thomas et de sainte Catherine de Sienne qui mettent l'accent sur la Passion de Jésus comme "provocatio ad caritatem" ( III q. 46 art 3, q. 49 art 1). En manifestant un tel Amour pour l'homme pécheur, Jésus Crucifié touche son coeur et le sauve en le "provoquant" à l'aimer en retour. "Il a attiré tout à Lui de cette manière, pour démontrer l'amour ineffable qu'il avait pour vous, parce que le coeur de l'homme est toujours attiré par l'Amour. Or, il ne pouvait pas vous montrer de plus grand amour qu'en donnant sa vie pour vous. L'homme est donc attiré par l'amour comme par force" (Dialogue, ch 26). C'est ainsi que l'Epoux sauve son épouse infidèle, en la "séduisant" par son Amour.
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