Chapitre I. Les différentes interprétations du désir de Thérèse (1929‑2002)Introduction. De Thérèse – “ l’ange du sacerdoce ” à Thérèse – “ l’anticléricale ”Les paroles de Thérèse concernant son désir ou plus précisément sa “ vocation ” d’être prêtre sont bien connues. Quant à leur signification elle n’est pas sans équivoque et c’est pourquoi ces paroles attirent de plus en plus l’attention et éveillent des interrogations selon l’actualité. En effet, quel sens attribuer à cette affirmation qui revient plusieurs fois chez Thérèse? Quel contenu voir et entendre en ces paroles dites à une époque de maturité, fruit mûr de la densité du vécu, malgré sa brièveté? Enfin, comment interpréter ces paroles d’une Sainte, proclamée Docteur de l’Église et donc chargée de guider les chrétiens de manière sûre? Les interprétations données à ce désir du sacerdoce ne sont pas très nombreuses; cependant elles sont assez différentes, voire à certains moments contraires. On le voit clairement lorsqu’on suit les réflexions sur ses rapports avec les prêtres. De ce point de vue, la Sainte de Lisieux a suscité – tant par sa vie que par ses Écrits – des réactions et des interprétations radicalement opposées: on a pu la qualifier d’“ ange du sacerdoce ”[1], mais aussi la voir et la montrer comme quelqu’un qui a “ des comptes à régler avec les prêtres” et est “ toujours en compétition ” avec eux[2]. Chacune des réflexions contient des éléments éclairants et des approfondissements nuancés. Elles peuvent être utiles pour notre recherche, même dans le cas où, de notre point de vue, l’une d’elles a le tort de séparer le désir du sacerdoce de l’évolution spirituelle de Thérèse comme un tout, et un tout dont les différents aspects évoluent dans une interaction subtile. Nous allons aborder les différentes interprétations d’une manière plus ou moins détaillée, selon l’intérêt qu’elles représentent pour notre travail. Notre but, en ce premier chapitre, est de dégager des éléments essentiels afin de clarifier le point de vue qui donne un sens à ce désir[3] qui, pris isolement, hors de son contexte immédiat et de l’évolution spirituelle de Thérèse, pourrait être interprété dans une direction contradictoire avec l’ensemble de sa pensée et de sa vie. Présentant et analysant les différentes approches, nous allons procéder, dans l’ordre chronologique, par l’étude de S. Navantès. 1. 1. Les premières études sur Thérèse et le sacerdoce: “ L’ange du sacerdoce ” de S. NavantèsNous n’aborderons l’ouvrage de Stanislas Navantès qu’en soulignant les éléments importants pour notre recherche[4]. Il est utile de noter que, paru en 1929, il date d’une époque où la question du sacerdoce thérésien était loin de revêtir une forme problématique. Par conséquent, l’auteur ne la traite pas de manière à apporter une interprétation complexe qui, d’une manière ou d’une autre, ferait écho aux réactions suscitées par les paroles de Thérèse dans le milieu ecclésiastique et celui du monde, à l’époque de l’auteur. C’est donc précisément du point de vue d’un ouvrage spontané et gratuit qu’il nous intéresse. Comme il s’ensuit de la préface de l’étude du P. Navantès, l’objectif en est de “ montrer tout ce que l’on peut trouver sur le sacerdoce ou pour le sacerdoce, dans la vie et les Ecrits de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus ”[5]. Enfin, avant de résumer l’apport de cet ouvrage pour notre sujet, il n’est pas sans importance d’attirer l’attention sur la fin de la préface qui indique: il s’agit du sacerdoce “ qu’elle a tant aimé ”. Ce jugement est annoncé comme le point de départ de l’étude et, c’est dans cette lumière que seront éclairés les différents aspects traités. Recueillons quelques éléments de base. 1. 1. 1. Un regard surnaturel et réaliste sur l’évolution des rapports de Thérèse et du sacerdoceA) Rapports pré-personnels avec le sacerdoceUn premier élément fondamental structure cette conception: les rapports de Thérèse avec le sacerdoce débute lors de son baptême, lorsqu’elle naît à la vie de la grâce par la médiation du sacerdoce[6]. Cette affirmation en apparence très simple a, cependant, des conséquences considérables. C’est dire que l’auteur attribue une grande importance à un regard surnaturel sur toute l’évolution ultérieure des rapports de Thérèse avec le sacerdoce. D’autre part, cela explique pourquoi S. Navantès commence son étude en esquissant les premiers contacts de Thérèse avec le sacerdoce, contacts encore indirects, avant que se forment des rapports proprement personnels[7]. Ce point de vue diffère du regard habituel sur Thérèse et les prêtres qui se fixe d’abord sur le pèlerinage romain, S. Navantès, lui, montre comment l’idée du sacerdoce propre à Thérèse s’est développée progressivement: en voyant l’attitude de ses parents et de ses sœurs vis-à-vis des prêtres et en observant les cérémonies religieuses. Fruit de ces observations, son idée du sacerdoce apparaît “ transcendante ”, note l’auteur, et, conformément à cette idée, très tôt l’attitude de Thérèse sera marquée par l’esprit de foi[8]. C’est ainsi que le prêtre est vu d’abord comme représentant visible du Seigneur[9]. B) Rapports personnels avec le sacerdoceCet arrière fond permet ensuite d’aborder de manière plus objective l’expérience que Thérèse fait, à quinze ans, lorsqu’elle entre en rapport personnel avec plusieurs membres du clergé, parmi lesquels sont spécialement évoqués le supérieur du Carmel, l’abbé Delatroëtte, l’évêque du diocèse, Mgr Hugonin et son vicaire général l’abbé Révérony. Si l’attitude de Thérèse est respectueuse, S. Navantès n’hésite pas à faire entrevoir qu’elle est prête à manifester sa ferme volonté là où sont en jeu ses intérêts spirituels les plus chers[10]. Quant à l’épisode du pèlerinage à Rome[11] qui assez souvent a été la source d’interprétations exagérées, voyant dans les paroles de Thérèse une critique destructive des prêtres, à la suite d’une expérience traumatisante, S. Navantès lui donne un regard plus réaliste. – Il n’a certes pas l’intention de nier une certaine critique exprimée par Thérèse, mais quelques indices concrets sur le contexte dans lequel sont nées ces paroles permettent de leur donner un sens juste et proportionné. S. Navantès fait à ce propos trois remarques intéressantes, relatives à l’âge de Thérèse, à son éducation et à la position du prêtre dans la société, cet ensemble lui fournissant des points de repère pour ses observations: “ Malgré la vivacité de son intelligence et la sûreté précoce de son jugement, explique S. Navantès, elle voyait toutes choses à travers le prisme de l’adolescence. À cet âge on est (...) féru d’absolu. Tant par l’inclination de sa piété, que par l’atmosphère de respect profond pour le sacerdoce qui régnait dans sa famille, elle s’était habituée, implicitement du moins, à considérer le prêtre comme un être d’une essence spéciale, parfait d’office, et n’ayant de l’homme que les apparences. Or, en traitant quotidiennement avec plusieurs d’entre eux, elle se rendit compte que, tout comme les autres, ils ont leur menus travers d’esprit et de caractère, leurs réactions sympathiques et antipathiques, etc... Et précisément à cause de l’idée conventionnelle qu’elle s’était formée d’eux, elle fut particulièrement choquée de leurs petites faiblesses humaines, alors que, selon toute probabilité, celles-ci eussent passé chez d’autres[12], totalement inaperçues ”[13]. Comme il s’ensuit du passage cité, l’auteur tient à souligner que les paroles de la jeune aspirante au Carmel – sur la dignité sublime des prêtres et néanmoins leur faiblesse humaine – ne sont pas dites hors du temps ni hors de son histoire personnelle ni non plus hors d’un idéal à réaliser dans la vie; ce dernier s’inscrivant pour Thérèse dans la perspective de l’absolu, ses paroles à l’égard des prêtres exprimaient également une attente à la hauteur de cette même perspective. Cela n’enlevait toutefois rien, insiste S. Navantès, de son attitude respectueuse, car elle-même “ spécifie nettement ”, dit-il, qu’il s’agissait de prêtres fervents, de saints prêtres. Si nous mettons ici l’accent sur “ l’attitude pleine de respect ” qui suscitera chez Thérèse une intention particulière de prier pour les prêtres, comme cela sera indiqué par la suite, c’est que l’interprétation de la réaction de Thérèse à cette nouvelle expérience, et l’interprétation par conséquent de l’évolution ultérieure de ses rapports avec les prêtres, trouve des versions différentes; notamment chez C. Langlois qui verra dans la réaction de Thérèse à cette expérience “ traumatisante ” un début de relation conflictuelle et de compétition. 1. 1. 2. Le désir d’être prêtre. Une interprétation équilibréeA) Prêtre “ dans le désir ”Un autre élément fondamental à noter est l’interprétation que S. Navantès donne au désir proprement dit de Thérèse d’être prêtre. Il est capital de souligner ici que sa conception admet ce désir dans sa vérité et, cherche à le considérer pour ce qu’il était: sans qu’il soit ressenti comme une gêne et serait par conséquent à dissimuler[14], ni qu’il soit placé au centre des aspirations de Thérèse[15]. Quel est le noyau de la démarche de S. Navantès? Elle est caractérisée par un excellent équilibre. D’une part, l’auteur ne nie pas que Thérèse aurait voulu être prêtre dans le sens direct du terme, mais il n’y met pas une connotation de revendication. Deux remarques le prouvent clairement. – La première concerne le commentaire de la lettre 135[16] qui contient la méditation de Thérèse sur l’apostolat de la prière en corrélation avec la mission des prêtres. La réflexion de notre carmélite aboutit à sa question devenue célèbre : “ Je trouve que notre part est bien belle, qu’avons-nous à envier aux prêtres? ” et, S. Navantès de demander à son tour: “ Si vous n’aviez rien à leur envier, petite Thérèse, pourquoi donc vouliez-vous mourir à la fleur de l’âge?... ”[17]. La question qui fait allusion aux paroles de Thérèse dites fin juin 1897[18], est significative et l’auteur y répondra lui-même comme nous le verrons par la suite. La deuxième remarque est encore plus intéressante: “ Être prêtre! quel rêve! Elle l’a commenté, (...) elle l’a concrétisé à sa manière, dans un registre à part qui lui était accessible. Ah! quel prêtre elle a été dans le désir (...) ”[19]. Nous voudrions attirer l’attention ici sur l’expression de S. Navantès “ être prêtre dans le désir ”. Cette formule de l’auteur rejoint logiquement des expressions connues: on peut être martyre par le désir ou encore recevoir un baptême de désir. La suggestion qui en découle mérite d’être retenue et nous y reviendrons ultérieurement[20]. B) Un sacerdoce “ latent ”. Participation au sacerdoce du Christ par la grâce du BaptêmeQuant à l’autre aspect qui assure l’équilibre de l’interprétation du désir thérésien, l’auteur fait appel encore une fois au sacrement du baptême qui a servi déjà de référence pour indiquer un premier contact de Thérèse au sacerdoce pour naître à la vie de la grâce. Si précédemment il s’agissait du sacerdoce des ministres du Christ, cette fois-ci il s’agit du lien de la grâce qui relie chaque baptisé au sacerdoce du Christ Lui-même, cette réalité intérieure étant ordonnée à s’exercer. Le faisant S. Navantès s’appuie sur Saint Thomas d’Aquin et, précisément sur son affirmation que le baptême imprime dans l’âme du chrétien un caractère indélébile qui est une assimilation au sacerdoce du Christ[21]. Ainsi est suggérée la grande réalité de la grâce baptismale, même si l’auteur n’a pas l’intention de faire explicitement un exposé sur le sacerdoce commun chez Thérèse. Dans les profondeurs, suggère-t-il, cette participation intérieure au sacerdoce du Christ est présente et agissante. Et c’est ensuite autour de cette réalité que s’explique et s’articule le désir de Thérèse d’être prêtre, car, remarque S. Navantès “ ce sacerdoce latent exerçait sur son âme une attraction quasi magnétique (...) ”[22]. Enfin, soulignons que le désir de sacerdoce chez Thérèse est vu en tant que “ désir spirituel ” et “ attrait surnaturel ” selon l’expression de l’auteur. Qualifié et caractérisé ainsi, il permet ensuite de clarifier et d’éclairer ce qu’elle pouvait “ envier ” aux prêtres. 1. 1. 3. Ce que Thérèse pouvait “ envier ” aux prêtresComme le met en relief l’auteur de l’étude, tout attrait surnaturel se basait ordinairement chez Thérèse sur des motifs bien fondés. Quel est donc le motif qui fait la jeune Carmélite estimer les prérogatives du sacerdoce au point de regretter de ne pas pouvoir devenir prêtre elle-même? Suivant la démarche de S. Navantès il s’ensuit que c’est son désir de fond de parvenir à la plus profonde et la plus haute union au Christ. Or, telle union se révèle pour elle comme inhérente aux prérogatives du sacerdoce. A) Prérogatives du sacerdoce: dignité incomparable et intimité particulière avec le ChristThérèse voit, en effet, dans la vocation sacerdotale la plus haute dignité à laquelle l’homme puisse atteindre et la plus grande intimité avec le Christ – médiateur entre Dieu et l’homme. Instrument vivant de la grâce qui se répand par le sacrement, le prêtre est pour Thérèse celui qui a le pouvoir de faire descendre le Sauveur lui-même sur l’autel, le pouvoir de remettre les péchés et le pouvoir de guider les âmes par le ministère de la Parole afin de les entraîner à la suite du Christ. On comprend alors que, discernant dans ces prérogatives le plus grand bien, Thérèse l’apprécie et le désire. D’une part, elle est fascinée par cette union sacramentelle avec Jésus grâce à laquelle le prêtre peut atteindre l’identification la plus complète avec lui[23]. D’autre part, en tant qu’épouse de Jésus, elle perçoit comme un “ privilège enviable” cette intimité particulière qui s’exprime dans le pouvoir de consacrer, toucher, porter et distribuer Jésus Eucharistie. En effet, cette réalité l’interpelle au plus profond de son être; c’est pourquoi elle l’évoque, en Ms B, 2 v°, aussitôt avoir exprimé son désir du sacerdoce, notamment comme possibilité de témoigner son amour à la fois à Jésus et aux âmes[24]. Mais, soulignons avec S. Navantès, que le désir du sacerdoce peut s’épanouir chez notre sainte d’autant plus que croît son union au Christ. Car la grâce reçue au baptême qui la fait participer au sacerdoce du Christ et est agissante au fond d’elle, renforce et nourrit en elle le désir de ressembler à Celui qui exerce ce sacerdoce en plénitude. De ce point de vue, il est compréhensible qu’elle ait exprimé ce désir à l’époque où son union avec Jésus avait atteint les sommets, c’est-à-dire après l’Offrande à l’Amour Miséricordieux. B) ApostolatL’apostolat également est évoqué par S. Navantès parmi ces prérogatives du sacerdoce ministériel qui attiraient fortement notre carmélite, puisqu’à son époque on ne parlait guère du devoir de tout chrétien de contribuer au salut universel. Toutefois, de par son union avec le Sauveur, Thérèse sentait en elle toujours davantage le désir de travailler au salut. L’auteur l’aborde de deux points de vue: du point de vue de l’apostolat de la prière et du point de vue d’un apostolat totalement caché. Le premier aspect concerne la question traditionnelle de la prière de Thérèse pour les prêtres et son attitude face à la fragilité humaine des prêtres. Ici encore, l’auteur à l’intention de mettre en relief le regard surnaturel et, en même temps, réaliste de la carmélite. “ Elle n’ignorait pas, est noté dans l’exposé, que si la dignité du prêtre est grande, il reste cependant sujet à la fragilité humaine et que, pour être et pour rester à la hauteur de sa vocation, il lui faut un secours particulier de la grâce. Or la grâce s’obtient par la prière ”[25]. Ne pouvant réaliser personnellement son idéal sacerdotal, Thérèse prend la résolution de se vouer à la prière afin de soutenir les prêtres. En outre, “ soutenir ” trouve ici une explicitation plus large. Il s’agit de “ convertir ” ceux qui se sont éloignés[26], de “ sanctifier ” ceux qui sont fervents, de “ ranimer ” ceux qui sont tièdes et de “ susciter une réponse généreuse à une vocation entendue ”, le tout se fondant sur la solidarité par la communion des saints et visant comme but la sainteté[27]. C’est toujours dans le même contexte de solidarité dans la communion des saints que l’auteur aborde ensuite la prière pour les prêtres en tant qu’“ apostolat ”, tel qu’il est décrit dans la LT 135. Cela suppose que prier et offrir des sacrifices pour ceux qui sauvent les âmes dans le monde, c’est contribuer indirectement mais efficacement au salut de tous[28]. Le deuxième point de vue, concernant un apostolat totalement caché, implique une observation intéressante de S. Navantès. Si l’on peut, sans doute, parler de l’apostolat totalement caché de Thérèse aux sommets de son union avec Jésus, l’auteur prête attention au fait qu’elle aspirait consciemment à ce genre d’apostolat déjà avant son entrée au Carmel. Ainsi, remarque-t-il que l’apostolat extérieur entraînait aux yeux de Thérèse la consolation sensible du labeur accompli et constaté. C’est pourquoi pendant son adolescence elle avait eu à lutter, dit S. Navantès, contre cette fascination de l’action, comme le prouve le fait d’avoir refusé de lire des annales de religieuses missionnaires qu’un pèlerin lui avait prêtées lors du voyage à Rome. Après les avoir acceptées avec enthousiasme, elle les remit à Céline en lui disant: “ Je ne les lirai pas, car j’ai un désir trop vif de me consacrer aux œuvres de zèle et je veux me cacher dans un cloître pour me donner plus totalement au bon Dieu ”[29]. Elle aurait entendu par là, souligne l’auteur, de sacrifier toutes les consolations de l’apostolat extérieur. Cette observation présente pour nous de l’intérêt et apporte une lumière utile: chez Thérèse le désir du sacerdoce n’implique pas nécessairement l’ambition et la poursuite d’un “ apostolat extérieur ”. Ces aspirations impliquaient plutôt une réalité qui pouvait allier sans contradiction sa grâce de carmélite et le désir d’identification sacerdotale au Christ[30]. Toutefois, si Thérèse a eu conscience de pouvoir contribuer au salut de tous, elle a été particulièrement sensible à tout ce qui pouvait lui faire entrevoir et goûter en quelque sorte comme par ressemblance le bonheur du sacerdoce. C’est ainsi que S. Navantès semble percevoir l’attrait de Thérèse pour toute réalité liée à l’exercice du ministère sacerdotal lorsqu’il dit qu’elle l’a “ concrétisé à sa manière et dans le registre qui lui est accessible ”[31]. 1. 1. 4. Quelques expressions concrètes de son attrait pour le sacerdoceEn effet, l’intimité particulière avec le Christ et la plus profonde union avec Lui que Thérèse pouvait “ envier ” aux prêtres, la fascinaient si fortement qu’elle se sentait véritablement heureuse lorsqu’elle pouvait accomplir quelques unes de ces actions qui ressemblaient à celles que faisaient également les ministres sacrés. S. Navantès note dans son exposé plusieurs de ces réalités qui comblaient Thérèse. A) Semainière à l’officeLe devoir de semainière à l’office a été pour Thérèse celui qui lui permettait le plus directement de goûter le bonheur de servir le Seigneur en accomplissant pour ainsi dire les mêmes actions que les prêtres. “ Que j’étais fière, confie-t-elle à Mère Agnès de Jésus, quand j’étais semainière à l’Office, que je disais les oraisons tout haut au milieu du Chœur! parce que je pensais que le prêtre disait les mêmes oraisons à la Messe et que j’avais comme lui le droit de prier tout haut devant le Saint Sacrement, de donner des bénédictions, les absolutions et de lire l’Évangile quand j’étais première chantre ”[32]. Ces paroles sont citées par l’auteur pour illustrer la bonne volonté, le zèle et la joie de Thérèse de “ participer à la vie sacerdotale dans la mesure des possibilités ”[33]. On ne peut pas nier que notre carmélite, qui estimait si hautement la vocation sacerdotale, éprouvait effectivement une grande consolation en remplissant ce devoir. Remarquons, cependant, que ce serait exagérer démesurément que de voir dans cette consolation une expression nette du “ mimétisme sacerdotal ” chez Thérèse, “ signe de son désir tenace de sacerdoce ” qui se trouvait ainsi périodiquement alimenté[34] comme le fera Claude Langlois. B) Office de sacristineUne autre expression de son attrait pour le sacerdoce se manifestait dans sa joie de remplir l’office de sacristine, qui lui été attribué en 1891. Dans la lumière de sa relation mystique avec Jésus, cette joie semble tout à fait compréhensible, ainsi que son regard contemplatif sur les objets sacrés, qui sont vus dans leur sacramentalité et non pas sous leur aspect matériel[35]. Dans ce sens, l’auteur évoque l’idée de Thérèse de s’identifier aux objets sacrés qui servent au culte eucharistique en citant longuement son poème “ Mes désirs auprès de Jésus caché dans sa Prison d’Amour ”[36]. Le regard de Thérèse se révèle ici véritablement théologal, chaque objet sacré devenant pour elle un moyen pour exprimer la réalité intérieure qui correspond à la fonction de cet objet. Les objets du culte servent ainsi à signifier le culte qu’elle veut rendre elle-même. Dans certaines correspondances ainsi perçues par Thérèse, son attrait pour les fonctions sacerdotales devient quasi tangible, mais c’est toujours par sa foi, son amour et son espérance que cet attrait se manifeste et se réalise symboliquement[37]. Parmi les objets sacrés, le calice tient une place particulière, car Thérèse y voit le lien mystérieux mais réel avec la rédemption qui s’opère sur l’autel comme sur “ un nouveau Calvaire ” à laquelle elle peut prendre part en recueillant le sang qui “ coule encore ”[38]. L’idée exprimée ainsi vise en effet la mission sacerdotale, car Thérèse veut recueillir le sang divin pour sauver les âmes[39]. Enfin son identification à cette mission transparaît également dans ses paroles, brièvement évoquées par S. Navantès, lorsque Thérèse avoue sa joie de regarder son image au fond du calice: “ Mon image s’est reproduite au fond du calice où le sang de Jésus est descendu et descendra tant de fois. Je vous remercie de m’avoir procuré cette joie, que j’appréciais tant quand j’était sacristine ”[40]. Elle a “ apprécié ”, comme elle dit, cette reproduction parce qu’elle y contemplait sans doute sa transformation en l’image du Christ, conformément à la grâce qu’elle demandait à son Epoux divin[41] et qu’elle voyait s’accomplir lorsqu’elle prononçait ses paroles quelques jours avant sa mort. C) “ Vivre ” la MesseEncore une autre concrétisation de l’attrait de Thérèse pour le sacerdoce notée par S. Navantès constitue la façon dont elle “ vivait sa messe et y assistait, à défaut de pouvoir consacrer l’hostie elle-même en célébrant les saints mystères”[42]. – Thérèse ne peut pas célébrer la messe mais elle peut la vivre; elle peut se tenir en esprit au pied de la Croix et appliquer aux âmes les fruits de la rédemption mérités par le Christ; elle peut s’unir à ce mystère d’amour qui s’accomplit sur l’autel et s’offrir elle-même avec le Christ. Par son union intime avec Lui, elle peut intercéder pour les âmes. Elle peut, enfin, vivre toute la journée de la grâce reçue à la messe – dont la célébration ne dure qu’un temps limité – et prolonger ainsi cette grâce[43]. D) “ Si ” elle avait été prêtre. Prêcher sur la Sainte Vierge et apprendre l’hébreu et le grecEnfin, deux expressions de son désir appartiennent encore au registre sacerdotal thérésien; la première: être prêtre pour prêcher sur la Vierge Marie. Cependant ce désir non plus ne semble pas représenter une revendication orgueilleuse. Comme les citations présentées par l’auteur de l’étude le montrent, cet aveu rejoint l’aspiration de Thérèse d’entraîner les âmes vers la sainteté et de montrer la Sainte Vierge imitable sur ce chemin. La deuxième expression vise les paroles de Thérèse que, si elle avait été prêtre, elle aurait appris l’hébreu et le grec, afin de pouvoir lire la parole de Dieu telle qu’il daigna exprimer dans le langage humain. Car Thérèse s’affligeait de voir les différences entre les traductions[44]. Là encore son désir est à voir dans le contexte de sa recherche de la vérité, comme cela suit de ce qui précède immédiatement: “ C’est seulement au Ciel que nous verrons la vérité sur toute chose ”. Et en outre, l’auteur associe ce désir à la volonté de Thérèse de faire du bien aux âmes, ce qui, disait-elle, est impossible sans le secours divin. Ainsi on voit avec S. Navantès que même si, à l’instar de sa séraphique Mère Sainte Thérèse, “ la science ” était estimée par notre carmélite comme une des premières qualités requises d’un prédicateur elle avait un sens profond de l’œuvre de la grâce[45]. Elle avait donc de hautes exigences mais celles-ci allaient de pair avec l’humilité et la confiance en l’œuvre de la grâce, comme elle le confirmera dans ses lettres à ses frères spirituels. E) Le rapport de Thérèse avec ses frères d’âme à la lumière de son propre désir du sacerdoceQuant au rapport de Thérèse avec l’abbé Bellière et le P. Roulland, à la lumière de son propre désir de sacerdoce, S. Navantès le voit du point de vue suivant: “ Évidemment, son désir d’être prêtre restait irréalisable puisque la discipline ecclésiastique n’admet même plus, comme aux premiers temps de l’Église, les diaconesses dans les ordres; mais le Seigneur qui n’est jamais à court de moyens, se plut à dédommager (...) Thérèse en l’associant si étroitement à deux âmes sacerdotales que leurs privilèges (...) en vinrent, en quelque sorte, à rejaillir sur elle ”[46]. À part l’expression “ dédommager ”[47], selon laquelle au sens direct du terme le désir irréalisable de Thérèse devait trouver une compensation, mérite d’être retenue l’idée que les relations de la Carmélite avec ces deux prêtres, rejaillissait en quelque sorte sur elle[48]. Pour concrétiser son idée, S. Navantès évoque les deux petits Joseph – les frères de Thérèse “ selon le sang ”[49], ce qui suppose que ces deux nouveaux frères l’abbé Bellière et le P. Roulland seront considérés comme des frères “ selon la grâce ” ou “ selon l’esprit ”. La mort des deux Joseph en bas âge, dit l’auteur, avait laissé au sein de la famille un vide et une blessure. Or, lorsqu’elle reçoit ces deux frères spirituels, ce vide est comblé et, de plus, est comblé également le “ rêve ” de Thérèse d’avoir des frères prêtres qui se souviendront d’elle au saint autel[50]. Elle prend au sérieux sa tâche de soutenir ses frères spirituels par des prières et des sacrifices et, note l’auteur, elle y trouve personnellement un appui spirituel. Par conséquent on voit qu’il s’agit ici d’un échange spirituel réciproque, qui correspond justement à la solidarité dans la communion des saints, visée par Thérèse trois ans plus tôt dans la lettre 135, qui trouve ainsi une réalisation plus concrète et “ inespérée ”. S. Navantès présente cet échange[51] comme des amitiés surnaturelles, mettant encore une fois l’accent sur l’aspect surnaturel du désir thérésien du sacerdoce – un trait caractéristique de son étude. Parmi les exemples assez nombreux donnés par l’auteur, évoquons seulement celui qui met en relief la réalité centrale du sacerdoce: l’expansion du règne du Christ par le mystère de la Croix. C’est en effet cette réalité que Thérèse met au centre lorsqu’elle parle au P. Roulland du “ sceau de la Croix ”: “ Mon frère, les débuts de votre apostolat sont marqués du sceau de la Croix: réjouissez-vous, c’est bien plus par la souffrance et la persécution que par de brillantes prédications que Jésus veut affermir son règne dans les âmes ”[52]. Thérèse ramène ainsi à l’essentiel: que ce soit de contribuer au salut par le sacerdoce ministériel ou par le sacerdoce commun à tous les baptisés. Résumé de l’apport de l’étude de S. NavantèsTel est le point de vue de S. Navantès sur le désir de Thérèse d’être prêtre et sur l’évolution de son rapport avec le sacerdoce. Le regard de l’auteur se veut surnaturel et réaliste, prenant comme point de départ de sa réflexion le premier contact de Thérèse avec le sacerdoce, lors de son baptême. À partir de ce point de départ l’auteur montre la formation progressive de l’idée du sacerdoce chez Thérèse et ceci bien avant les rapports personnels avec les prêtres. Une telle idée se révèle donc relative d’une part à l’attitude de ses parents et de ses sœurs vis-à-vis des prêtres, et d’autre part à son expérience de la célébration du culte. Ainsi, l’évolution de l’idée même de sacerdoce est inséparable de la maturation de sa foi et apparaît avant tout “ transcendante ”, le prêtre étant pour Thérèse le représentant visible de Dieu. Il est de ce fait perçu sous un aspect parfait et idéalisé. Liée à la maturation de sa foi, l’idée du sacerdoce est purifiée, en même temps qu’affermie, dans les contacts personnels de Thérèse avec les prêtres parmi lesquels l’expérience du pèlerinage romain joue un rôle important. L’auteur présente cette expérience comme donnant lieu à une maturation nécessaire de la jeune aspirante au Carmel, expérience qui, de ce point de vue, doit être jugée comme positive. Malgré un premier choc causé par la découverte que les prêtres ne sont pas exempts de la fragilité humaine – ce qui trouvera un écho relativement critique dans le Manuscrit A – l’attitude respectueuse de Thérèse vis-à-vis des ministres du Seigneur ne sera pas altérée, elle gagnera au contraire en profondeur. C’est dans cette ligne que S. Navantès inscrira la résolution de Thérèse de se vouer à la prière pour les prêtres et de les soutenir dans leur “ sublime mission ”. Le regard de S. Navantès sur le désir en question et l’interprétation qui en découle, témoignent d’un admirable équilibre. L’auteur considère le désir dans la vérité de ce q’il exprimait, sans le nier et sans le mettre au centre des aspirations de Thérèse. Même si Thérèse a véritablement songé à être prêtre, ses intentions ne sont pas à lier à l’esprit de revendication du pouvoir sacerdotal. Pour expliquer qu’il n’y a pas de contradiction ni d’antagonisme entre ce désir d’être prêtre, à première vue presque “ hérétique ” ou du moins extravagant, et sa vocation de Carmélite – donc Épouse de Jésus – S. Navantès fait appel au fondement commun à ces deux vocations: la grâce du baptême qui donne de participer à la fonction sacerdotale du Christ. Ce don de participation intérieure au sacerdoce du Christ est ordonné à s’exercer. La grâce reçue au baptême est agissante au fond de l’être, elle est nourrie et renforcée par l’union de plus en plus profonde de Thérèse avec le Christ. Ainsi cette union implique le désir de ressembler à Celui qui exerce ce sacerdoce en plénitude. Ce désir du sacerdoce peut être qualifié par conséquent d’attrait surnaturel; dans cette lumière, il s’inscrit chez Thérèse dans son désir de fond qui est de parvenir à la plus profonde union avec le Christ et à la plus grande identification avec Lui. Or, une telle identification et union se révèle pour elle comme inhérente à ces trois prérogatives du sacerdoce ministériel que S. Navantès présente comme la plus haute dignité, l’intimité particulière avec le Christ et la mission apostolique. C’est à cause de ces prérogatives surnaturelles, que Thérèse apprécie donc comme un bien inestimable, qu’elle aurait voulu être prêtre. Cherchant à réaliser l’identification la plus complète avec le Christ – son Époux et le Sauveur de toute l’humanité, elle voudrait choisir “ tout ” également dans l’ordre du salut pour contribuer à la réalisation totale de Son œuvre. Ne pouvant réaliser personnellement son idéal sacerdotal, Thérèse se voue à la prière pour les prêtres et leur mission. Son apostolat de la prière devient une prise de conscience de la collaboration effective, bien qu’indirecte, à l’œuvre sacerdotale; il se manifeste aussi comme solidarité surnaturelle se fondant sur l’union même avec le Christ. La possibilité de collaborer efficacement au ministère des prêtres de façon indirecte n’est pas la seule expression de l’attrait de Thérèse pour le sacerdoce. Elle est extrêmement sensible à tout ce qui peut lui faire “ goûter ” le bonheur du sacerdoce, plus directement, et comme par ressemblance: l’office de sacristine, le contact avec les objets sacrés – surtout le calice – l’exercice de semainière à l’office quand elle peut dire à haute voix les mêmes oraisons que le prêtre à la Messe. Parmi d’autres expressions du même attrait est à noter sa manière personnelle de “ vivre ” la Messe, comme le dit S. Navantès. Par là est signifiée son attitude de se tenir – en esprit – au pied de la Croix et de s’offrir elle-même pour appliquer aux âmes les mérites du Christ. Sont encore évoquées: la puissance d’intercession de Thérèse et son attrait pour l’apostolat. Ce dernier ne se limite pas au temps présent mais fait également partie de sa mission posthume. La remarque sur l’apostolat extérieur en tant que susceptible d’être source de consolations sensibles, par la conscience du travail accompli, mérite l’attention en mettant en lumière que le désir du sacerdoce chez Thérèse n’impliquait pas nécessairement l’idée de revendiquer un ministère ou sacerdoce “ extérieur ”. Sa volonté d’identification sacerdotale avec le Christ, tellement désirée, est à voir ainsi comme une réalité intérieure qui ne contredit pas sa vocation de Carmélite. Enfin, les paroles de Thérèse relatives au ministère de la parole et de la prédication sont notées de même dans l’étude de S. Navantès. Prêcher sur la Sainte Vierge et apprendre l’hébreu et le grec “ si ” elle avait été prêtre, dans le contexte où ces paroles sont dites, visent plutôt les exigences de Thérèse à l’égard de ce ministère au service de la vérité. Aussi, l’auteur les évoque-t-il pour illustrer la ferveur de Thérèse, ne donnant donc pas lieu de penser à une revendication quelconque. Chez la Carmélite les hautes exigences à l’égard du ministère sacerdotal vont de pair avec l’attitude d’humilité et de confiance en l’œuvre de la grâce. Cela s’exprime de manière particulière dans les rapports de Thérèse avec ses deux frères spirituels, l’abbé Bellière et le Père Roulland. Ces rapports s’inscrivent également dans la ligne des liens plus directs avec le sacerdoce. Ils sont vus par S. Navantès comme une certaine “ compensation ” du désir irréalisable de Thérèse; on pourrait dire aussi comme un surcroît de la générosité divine. D’autre part, l’union de la Carmélite au ministère sacerdotal de ses deux frères d’âmes, fait en un certain sens rejaillir sur elle leur grâce sacerdotale. Par conséquent, on peut conclure que la blessure causée par la perte de deux frères “ selon le sang ”, destinés au sacerdoce, se trouve non seulement guérie mais transformée: le lien “ naturel ”, qui aurait uni Thérèse à ses deux frères est transformé en “ surnaturel ”, en un lien de grâce. Le soutien surnaturel que Thérèse donne à ses frères d’âme et l’appui spirituel qu’elle reçoit d’eux, concrétise la collaboration efficace et réciproque à l’œuvre de salut. L’accent sur le surnaturel dans le désir de Thérèse d’être prêtre, propre à l’étude de S. Navantès, n’exclut ainsi rien de ce qui y était pensé et désiré dans le sens direct du terme “ sacerdoce ” que Thérèse a connu seulement comme sacerdoce des prêtres. Sans nier ce désir, l’auteur a suggéré en même temps cette autre réalité toute intérieure qui correspondait à ses aspirations et qu’elle a vécue: la participation au sacerdoce du Christ par la grâce du baptême. 1. 2. Thérèse et les profondeurs du sacerdoce catholique chez J.‑M. LustigerLa réflexion du Cardinal J.‑M. Lustiger[53], soixante-huit ans après l’étude de S. Navantès, est marquée par le même réalisme d’approche. Prenant comme point de départ le désir même du sacerdoce chez Thérèse, l’auteur ne le nie pas mais ne l’exagère pas non plus[54]. L’objectif est ici de chercher à comprendre un tel vœu et de découvrir ce que signifie cette affirmation. À ces deux interrogations correspondent donc deux étapes respectives. 1. 2. 1. Revendication ou intuition?Quant à la première interrogation, la question est de savoir si Thérèse anticipait “ sur la revendication contemporaine d’ordonner des prêtres femmes dans l’Église catholique, comme les anglicans viennent de le faire de leur côté ”[55]. Dans sa réflexion J.‑M. Lustiger indique d’abord clairement le désir de Thérèse d’être prêtre, faisant référence aux trois passages qui l’expriment: la confidence faite à soeur Geneviève au mois de juin 1897 sur l’ordination sacerdotale à laquelle elle n’aurait pu se rendre à cause de sa maladie[56], les paroles dites au mois d’août concernant sa joie de dire à haute voix – en tant que semainière à l’Office – les mêmes paroles que le prêtre à la Messe[57] et, l’affirmation la plus claire de la vocation qu’elle se sent, mais à laquelle elle renonce par humilité[58]. Ces affirmations impliquent deux nuances. Elles indiquent que, presque à la fin de sa vie, Thérèse ne semble pas avoir renoncé à son désir d’être prêtre, et elles montrent que Thérèse en parle comme si cette perspective lui était effectivement ouverte et acquise. Une première conclusion du Cardinal Lustiger à ce sujet est la suivante: “ (...) sainte Thérèse perçoit avec justesse extraordinaire ce qu’est le sacerdoce catholique. Mais les mots dont elle dispose à cette époque ne lui permettent pas de nommer ce qu’a de juste son intuition. Car sa revendication du sacerdoce, loin d’être l’expression d’une lutte de pouvoir par rapport au ministère ordonné, est l’intuition de ce qu’est le sacerdoce du Christ auquel participe tout baptisé et auquel elle participe de façon éminente comme carmélite. Avec une intuition prodigieuse (...) elle anticipe la doctrine du sacerdoce royal des fidèles”[59]. Dans la suite de sa réflexion, J.‑M. Lustiger mettra en relief le fait que cette doctrine très riche et déjà énoncée dans la première épître de Pierre (2, 9‑10) est restée dans l’ombre pendant une longue période jusqu’à ce que le concile Vatican II la redécouvre et la mette au centre de sa réflexion sur le sacerdoce catholique et sur le sacerdoce apostolique. À la lumière de cette doctrine traditionnelle, affirme le Cardinal Lustiger, Thérèse, loin de soutenir une revendication qui la mettrait “ en porte-à-faux par rapport au sacerdoce ” a, au contraire, eu l’intuition combien juste, féconde et totale de ce qu’est effectivement le sacerdoce catholique[60]. Y a-t-il une autre raison pour laquelle le désir du sacerdoce, exprimé par Thérèse, pourrait inviter le lecteur à regarder au-delà d’une revendication du pouvoir et d’une lutte pour le pouvoir par rapport au ministère ordonné? J.‑M. Lustiger indique, en effet, une autre possibilité d’élargir la perspective de l’interprétation de ce désir. – En relisant le passage du Manuscrit B où Thérèse développe “ l’ampleur ” de sa vocation et, en le relisant dans un contexte plus large[61], on doit au moins admettre l’affirmation du Cardinal que ce texte est “ beaucoup plus riche et complexe ” que la simple revendication de l’ordination sacerdotale. 1. 2. 2. Thérèse et le mystère du sacerdoce catholiqueToute l’approche ultérieure de l’essai consistera ainsi à faire entrevoir toute “ l’ampleur ” des aspirations de Thérèse, c’est-à-dire entrevoir quelle a été son intuition et en quoi ces désirs multiples, dont celui du sacerdoce, permettent de pénétrer plus en profondeur le mystère du sacerdoce catholique: sacerdoce baptismal et sacerdoce de Jésus. Dans cette intention, le Cardinal Lustiger présente brièvement l’enseignement de Vatican II sur le sacerdoce catholique qui embrasse tout le Peuple de Dieu[62] et, indique quelques points précis qui laissent percevoir une indubitable consonance de cet enseignement avec le passage du Manuscrit B 2 v‑3 r°. Relevons ici seulement les aspects que J.‑M. Lustiger a particulièrement soulignés. Ils se regroupent notamment autour du désir d’apostolat et d’évangélisation universelle[63] qui habite Thérèse. Ainsi, le désir de Thérèse d’être apôtre depuis la fondation du monde jusqu’à la fin des temps consonne avec l’affirmation de LG, 9 concernant l’extension du royaume de Dieu, mais une extension à laquelle le nouveau Peuple de Dieu a sa part: “ Ce Peuple messianique a pour fin le royaume de Dieu, inauguré sur la terre par Dieu lui-même, et qui doit se dilater par la suite, jusqu’à ce que, à la fin des temps, il reçoive enfin de Dieu son achèvement, quand apparaîtra le Christ, notre vie (cf. Col 3, 4) ”. Le deuxième aspect souligné est le suivant: le fondement de ce désir apostolique de Thérèse réside dans son union avec le Christ. Cet aspect est également en cohérence avec la doctrine traditionnelle citée en LG, 9 et en AA, 3. Enfin, le désir de Thérèse de travailler à la rédemption de tous les hommes consonne indéniablement avec la réalité sur laquelle le Concile a tant insisté dans le même texte de LG, 9: “ Le peuple messianique, établi par le Christ dans une communion de vie, de charité et de vérité, est entre ses mains l’instrument de la rédemption de tous les hommes ”[64]. Ces exemples montrent, en effet, combien les désirs de Thérèse sont en cohérence avec la doctrine traditionnelle dont elle n’avait cependant pas pu avoir connaissance[65] et, qui a été remise en valeur par le second concile du Vatican. Dans ce sens, il est donc légitime de parler de l’“ intuition ” de Thérèse sur le sacerdoce catholique. Son intuition se rapporte, et en cela nous sommes pleinement d’accord avec le point de vue et la démarche de J.‑M. Lustiger, à la réalité dont elle avait l’intuition, de par son union profonde avec le Christ, et qu’elle a vécue sans pouvoir la nommer en termes justes. Toutefois, s’il est possible d’envisager son désir du sacerdoce dans la perspective du sacerdoce baptismal, cela ne permet pas d’affirmer directement qu’elle ne liait aucunement ce désir au sacerdoce ministériel, comme nous le verrons par la suite. C’est pourquoi le Cardinal Lustiger met en relation ce désir avec l’idée que Thérèse avait du prêtre. 1. 2. 3. Le désir de Thérèse d’être prêtre et son idée du prêtreIl n’est pas sans importance de noter que, tout en explicitant l’idée du prêtre, telle qu’elle était répandue par l’éducation et les prédications habituelles de l’époque, J.‑M. Lustiger ne quitte pas la perspective du sacerdoce royal à la lumière de laquelle il donnera un sens aux désirs profonds de Thérèse. Son intention semble être autre. – L’image du prêtre habituelle à l’époque de Thérèse étant une image idéale d’une très haute sainteté, le Cardinal montre dans sa réflexion que le fait de découvrir un décalage entre cette image idéale et la réalité quotidienne conduit Thérèse à la question de la sainteté et, par là immédiatement au Christ rédempteur et à sa Passion[66]. Cela éclaire bien que son propre désir de sainteté et sa “ petite voie ” ne consisteront pas à rechercher sa propre perfection, mais à être unie au Christ lui-même et à sa Passion. Cette démarche est ainsi comme une préparation pour revenir ensuite à ce qui est essentiel au sacerdoce des baptisés – le sacerdoce de la sainteté. Recueillons quelques éléments qui guident la réflexion de J.‑M. Lustiger. D’abord, mettons en relief une remarque qui n’est pas à négliger car elle concernera, en fait, tous les éléments liés à l’image du prêtre: il s’agit de la qualité de la perception chez Thérèse. “ Elle perçoit ce que personne autour d’elle n’a perçu avec cette intensité ”, remarque le Cardinal[67] et, c’est donc en tenant compte de l’intensité de la perception qu’on parvient à mieux suivre les questionnements et les aspirations de Thérèse à l’égard de chaque élément. Un premier élément. – L’image qu’elle avait du prêtre était liée aux fonctions liturgique et sacramentelle. Seul le prêtre a ce privilège de toucher le Corps du Christ. Par rapport à ce privilège on trouve chez Thérèse des exigences et des aspirations: elle aurait voulu toucher le Corps du Christ et que le prêtre le touche comme Marie touchait l’Enfant Jésus[68]. Un autre élément de la réflexion. – Le prêtre a le privilège de l’apostolat et de la parole de Dieu. Ici encore, est souligné le désir de Thérèse d’apprendre – si elle avait été prêtre – non seulement le latin, mais aussi le grec et l’hébreu pour pouvoir connaître l’Écriture[69]. En même temps, le Cardinal Lustiger fait le lien avec le rôle de la Parole de Dieu pour tous les baptisés. Comme troisième élément est indiquée la distinction que Thérèse faisait entre les prêtres “ ordinaires ” et les prêtres “ missionnaires ” ou “ apôtres ”, priant pour les uns et les autres. Après ces trois premiers éléments cités apparaît alors une conclusion provisoire: “ Les laïcs, que leur reste-t-il? Des exercices de piété et leur devoir d’état, essentiellement. L’idée même de sacerdoce n’est pas approchée du tout. C’est pourquoi Thérèse envie ce monopole du prêtre. Elle le dit. Elle veut “ tout ”. Quel sera son chemin de découverte? ”[70]. Cette conclusion va dans le sens que nous avons déjà rencontré et qui est celui du “ je choisis tout ” thérésien. Cependant une remarque s’impose. Même si la conclusion en soi est compréhensible et valable, quelle est la raison pour laquelle sont évoqués ici les “ laïcs ”? D’une part, Thérèse ne fait pas partie des laïcs; la conclusion vise vraisemblablement ceux qui ne sont pas membres de l’Ordre sacré[71]. D’autre part, le sacerdoce auquel correspondraient les désirs de Thérèse, viserait-il uniquement les laïcs et, dans une perspective plus large ceux qui ne sont pas des ministres ordonnés? Nous prêterons attention à cette question d’une importance fondamentale spécialement en parlant de la mise en valeur de la doctrine du sacerdoce commun, au concile Vatican II, et surtout de sa mise en œuvre[72]. 1. 2. 4. Trois chemins pour découvrir l’intuition de ThérèseA) La prière pour les prêtres. Vers l’identification sacerdotale avec Jésus et avec la mission de l’ÉgliseDans la suite de sa réflexion, J.‑M. Lustiger propose trois chemins pour découvrir de plus près l’intuition de Thérèse concernant le sacerdoce catholique. Le premier chemin est précisément celui de son expérience des prêtres. Le Manuscrit A, 56 r° sert ici de base; il s’agit du passage bien connu sur la sublime dignité et en même temps la fragilité des prêtres, ces deux côtés de la même réalité faisant comprendre à Thérèse, selon ses propres paroles, la nécessité de prier pour les prêtres. Cependant sa perception va plus loin et, c’est justement cet aspect-là que souligne J.‑M. Lustiger: le regard de Thérèse ne s’arrête pas à cette fragilité[73] mais va à l’essentiel. Aller à l’essentiel signifie, dans ce cas, réfléchir à ce qu’est la sainteté et au chemin pour y parvenir: “ être unie au Christ lui-même et à sa Passion ”, comme le souligne le Cardinal. Par ailleurs, le passage du Manuscrit A, 56 r°, surtout sa conclusion sur la beauté de cette vocation de prier pour les prêtres pendant qu’ils évangélisent les âmes – vocation qui est celle du Carmel – permet d’approfondir sa signification et de faire le lien avec la prière sacerdotale de Jésus. La réflexion de J.‑M. Lustiger apporte, en effet, un approfondissement suggestif: “ Prier pour les prêtres c’est prendre déjà la place de Jésus, être uni à lui puisqu’il dit à Pierre: "J'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas" (Lc 22, 32). Qui prie pour les prêtres, sinon Jésus qui les envoie? De même, dans la prière sacerdotale de Jésus (...) il prie son Père pour ses apôtres (...) ”[74]. Ce lien avec la prière sacerdotale nous semble être d’une grande importance, car il permet de voir le véritable enjeu de ce sacerdoce que Thérèse n’a pas connu pour ainsi dire “ en théorie ” mais qu’elle a exercé jusqu’à la perfection sans le savoir puisqu’elle a eu l’audace de faire sienne cette prière qui est, en fait, inséparable de l’union à la Passion de Jésus[75]. Revenons à la conclusion du Cardinal Lustiger sur la signification de l’expression “ prier pour les prêtres ”. Elle comporte, en fait, trois constatations. Premièrement, “ par son désir d’être prêtre et sa confrontation au sacerdoce tel qu’il s’exerce, Thérèse est conduite à la découverte concrète de la faiblesse des hommes et de leur péché ”[76]. Cette découverte qui, sans doute, pouvait être déconcertante l’amène à une autre découverte plus importante: “ elle est conduite ainsi "au cœur de l’Église", (...) entrant dans la démarche de Jésus pour ceux-là mêmes qu’il envoie ”[77]. Deuxièmement, le Cardinal Lustiger indique aussi le but de la démarche de Thérèse: “ Afin qu’ils soient les prêtres, selon la formule de Thérèse, "de notre Bien-Aimé Jésus, de notre adorable Jésus"”[78]. C’est dire, qu’elle prie pour leur fidélité à la grâce et à la mission sacerdotales. Enfin, par la troisième constatation, le Cardinal situe cette démarche dans la ligne de la participation des baptisés au sacerdoce du Christ. Mais il y a plus: en concluant cela, J.‑M. Lustiger parle de l’“ identification sacerdotale ”[79] de Thérèse et de son “ identification à la mission même de l’Église ”[80], ce qui, de notre point de vue, exprime bien la réalité à laquelle Thérèse est conduite dans son union profonde et vitale avec le Christ. Une telle conclusion – forte au niveau des termes employés, mais surtout au niveau de la réalité visée – mérite d’être mise en relief. L’identification sacerdotale, en entrant dans la démarche de Jésus lui-même, est qualifiée ici de “ place inouïe ” et, si elle est effectivement telle, elle n’en est pas moins réelle et actuellement à revaloriser pour une plus grande fécondité de la mission ecclésiale. B) Le sacerdoce catholique et l’apostolatLe deuxième chemin que J.‑M. Lustiger indique dans la découverte que Thérèse fait du sacerdoce catholique est celui de l’apostolat. Plusieurs observations sont ici faites. – Thérèse décrit le ministère des prêtres comme un apostolat, une mission et, cet aspect missionnaire est également impliqué dans son désir du sacerdoce. Pour Thérèse, être missionnaire c’est annoncer le Christ à ceux qui ne le connaissent pas, racheter les âmes, permettre que des petits enfants soient baptisés et que des païens découvrent la grâce du salut, remarque le Cardinal Lustiger. Aussitôt est apportée une précision qui, une fois de plus, montre la justesse de la perception de Thérèse, concernant les dimensions de la mission: “ Elle sait que la frontière lointaine de ceux qui ne connaissent pas le Christ est proche aussi: à l’intérieur même de la France où elle vit, dans la société à laquelle elle appartient, il y a des gens qui ne croient pas ”[81]. (Une précision de grande actualité.) Thérèse voudrait donc s’adonner à cet apostolat qui, dans sa pensée, est lié à la fonction du prêtre. Cette dernière remarque du Cardinal Lustiger est suggestive aussi puisqu’elle permet de considérer le désir d’être prêtre, non seulement dans la perspective de la célébration de la Messe, perspective toujours au premier plan dans ce désir, mais élargir les perspectives de l’interprétation en prêtant attention à la totalité de ce que ce désir du sacerdoce pouvait impliquer. Quant à la signification profonde de l’“ apostolat ” J.‑M. Lustiger note encore deux considérations importantes sur la participation à l’apostolat. La première porte justement sur le fait qu’aux yeux de Thérèse l’apostolat, la mission est constitutive du ministère des prêtres. Dans ce cas, la réalité de l’apostolat invite à réfléchir plus profondément à la nature du sacerdoce ministériel des prêtres, car ce sacerdoce est une participation spécifique à la mission de Jésus pour le peuple de Dieu. Ce ministère, souligne le Cardinal Lustiger, est d’abord apostolique, c’est-à-dire fondé sur les apôtres et leurs successeurs. L’indice-clé est dans cette affirmation que la mission apostolique, (celle donc des apôtres et de ceux qui en vertu du sacrement de l’Ordre – avec ses trois degrés – ont part au ministère des apôtres), consiste dans la fécondité spirituelle d’un enfantement du nouveau peuple de Dieu. Il s’agit de l’enfantement des enfants de Dieu qui se fait par la grâce de la foi, donnée dans le baptême. Or, si le sacrement du baptême peut être donné par toute personne qui le fait avec la même intention que l’Église, il reste que “ c’est l’acte sacerdotal de la mission apostolique qui enfante dans la foi ce peuple nouveau, issu de toutes les nations ”[82]. Ainsi, le sacerdoce catholique tire son identité de la mission d’enfantement que Jésus confie à ses apôtres. Cependant le sacerdoce catholique qui, comme le met ici en relief le Cardinal, est “ constitutivement apostolique ” embrasse non seulement le sacerdoce ministériel mais aussi celui de tout le peuple de Dieu et, cela éclaire les aspirations profondes de Thérèse. La deuxième considération explique comment le fait que Thérèse “ revendique pour elle la fonction de "maternité" à l’égard des prêtres comme à l’égard des âmes ”[83] va dans ce sens de l’enfantement spirituel de tout le peuple de Dieu, enfantement propre à la mission de l’Église. Son désir exprime ainsi une identification à la fonction maternelle et sponsale de l’Église qui ne fait que traduire son être de “ membre vivant de l’Église ” – exigence mise en valeur par le concile Vatican II[84]. Ici encore J.‑M. Lustiger souligne que le désir intense de Thérèse de participer à la tâche de travailler au salut du monde “ qui semblait réservé aux prêtres, ne faisait que traduire très justement non pas une jalousie à leur égard ni une lutte de pouvoir, mais la revendication de la réalité spirituelle et chrétienne que nous connaissons bien aujourd’hui et appelons le "sacerdoce royal des fidèles" ”[85]. Enfin, la citation tirée de Apostolicam actuositatem 3, permet de préciser la manière d’avoir part à cette tâche apostolique de toute l’Église: “ L’apostolat se vit dans la foi, l’espérance et la charité que le Saint-Esprit répand dans les cœurs de tous les membres de l’Église ”. C) La souffrance rédemptrice à la lumière du sacrifice spirituelPour comprendre le désir du sacerdoce chez Thérèse, la troisième voie d’approche que le Cardinal Lustiger propose est la souffrance rédemptrice. Cette voie est présentée dans la lumière du sacrifice spirituel – l’acte sacerdotal du peuple de Dieu que les prêtres offrent en offrant le sacrifice du Christ. Est souligné particulièrement que c’est l’offrande de toute l’Église, de tous les fidèles évoquée en Rm 12, 1. En effet, si cette approche indique fort bien comment toute la vie de Thérèse et surtout son épreuve contre la foi ont une valeur d’offrande existentielle et expriment son entrée sacerdotale dans la Passion du Christ[86], il est à regretter qu’elle ne soit pas explicitée davantage, est soit limitée à quelques exemples qui mettent tous en relief l’aspect de l’identification à la mission de l’Église. Il est affirmé que Thérèse “ l’a vécue pour permettre à ceux qui ont reçu la grâce du ministère ordonné d’accomplir leur mission. Ce qui est le rôle de l’Église ”[87]. Ensuite, le Cardinal Lustiger fait encore une fois retour à la maternité spirituelle de Thérèse dont elle parle dans le Manuscrit B, 2 v° – pour indiquer que cette maternité est celle de l’Église dont Thérèse “ devient instrument par sa consécration même de carmélite ”. Ainsi, peut-on voir comment, dans une vocation baptismale, s’accomplit la vocation de l’Église elle-même. Enfin, en évoquant “ la diversité des vocations ” que Thérèse énumère, le Cardinal explique que cette diversité “ traduit la revendication concrète d’une réalité spirituelle dont elle sent intuitivement la vérité et la force ”[88]. Quelle est cette réalité spirituelle? Suivant les exemples cités – du texte du rituel baptismal et du texte de Presbyterorum ordinis, 2 – on peut comprendre qu’il s’agit de l’onction de l’Esprit qui fait que tout membre du Corps du Christ participe à sa dignité de prêtre, de prophète et de roi et, qu’il n’y a aucun membre qui n’ait sa part dans la mission du Corps tout entier. Même si explicitement aucune conclusion ne suit ces citations, il semble que l’on est conduit à tirer ces deux conclusions: d’abord, Thérèse – ayant reçu l’onction de l’Esprit – participe réellement à la mission du Corps tout entier et donc, intuitivement sent la force de cette union à tout le Corps: étant unie au Christ et, en lui, à tous les membres. La deuxième conclusion peut être tirée du fait que le long passage cité de PO, 2 montre l’articulation entre le sacerdoce ministériel et le sacerdoce des baptisés. La citation s’achève sur l’affirmation que le but du ministère sacerdotal est d’annoncer l’Évangile et de rassembler le peuple de Dieu, afin que tous les membres de ce peuple, étant sanctifiés par l’Esprit Saint, s’offrent eux-mêmes en “ victime vivante, sainte, agréable à Dieu ” (Rm 12, 1). Il faut voir maintenant quel lien il y a entre les diverses aspirations de Thérèse et l’offrande de soi. Thérèse s’est réellement offerte en victime vivante, sainte, agréable à Dieu, unie au Corps entier et pour le Corps entier; si cette union est possible, elle l’est fondamentalement par son union au Christ. C’est donc, encore une fois, par son union au Christ, dont l’offrande de soi est universelle, que Thérèse découvre la valeur universelle et les dimensions universelles de son union avec lui. À la fin de sa réflexion, J.‑M. Lustiger s’arrête brièvement sur le commentaire que Thérèse fait de la prière sacerdotale de Jésus dans le Manuscrit C, 34 r°‑v° voulant éclairer par là le sacerdoce de la prière. Deux points sont mis en relief. – En faisant sienne la grande prière sacerdotale de Jésus, Thérèse entre dans le même mouvement que le Fils qui s’abandonne au Père, dans sa vie sacerdotale. Thérèse fait ainsi, elle aussi, retour au Père et le sacrifice de sa vie à travers l’épreuve devient de même “ sacrifice de louange, mystère d’assomption de l’univers tout entier par la prière du Christ qui s’actualise et se répercute de siècle en siècle par le sacerdoce des priants ”[89]. Le sacerdoce de Thérèse, celui qu’elle a réellement vécu, est donc le sacerdoce de la prière, mais de la prière accompagnée de l’offrande existentielle de soi en union avec le Christ dans sa Passion. Cette précision est de première importance. En vivant le sacerdoce de cette manière, non seulement Thérèse ne se substitue pas au ministère des prêtres – le Cardinal Lustiger le souligne avec insistance – mais s’associe au contraire à leur mission, dans un rôle d’enseignement, de conduite, de sanctification. Et pour expliciter comment ce rôle est vécu concrètement J.‑M. Lustiger ajoute: “ Non seulement elle a consacré sa vie à la prière (spécialement pour les prêtres), mais elle a connu l’épreuve ("fonction de sanctification"); elle a communiqué une doctrine vécue ("fonction d’enseignement"); elle a reçu la charge d’autrui, en portant le poids de tous ses frères et en continuant de les soutenir quand elle sera au Ciel ("fonction pastorale") ”[90]. Enfin, la conclusion sur l’entrée de Thérèse dans la prière sacerdotale de Jésus est très suggestive. – D’abord est faite la remarque capitale que, Thérèse reprend les mots mêmes de Jésus mais à l’exception de ceux qui appartiennent à l’Unique Médiateur. Elle a l’audace de le faire en prenant au sérieux les paroles révélées en Jn 17, 10: “ Tout ce qui est à moi est à toi ”, s’identifiant ainsi à Jésus[91] qui s’adresse à son Père. Elle participe ainsi plus étroitement au sacrifice de Jésus, ne se limitant pas à une “ participation lointaine par une simple conduite pieuse ou sage ”[92]. À la fin de sa conclusion le Cardinal Lustiger met particulièrement en valeur que la doctrine de Thérèse s’est constituée à partir de grâces eucharistiques. Ceci sous-entend que, par ce chemin des grâces eucharistiques et par la fidélité à ces grâces, elle est amenée logiquement à s’associer à cette prière par laquelle elle atteint le cœur même de la volonté du Père d’attirer au Christ tous les hommes. “ Demander la gloire d’aimer comme Dieu l’a aimée, c’est pour Thérèse hâter la réunion de tous les hommes dans le ciel: "Attirez-moi, nous courrons" ”[93]. Et par cette dernière affirmation J.‑M. Lustiger exprime, en fait, l’essentiel de ce que l’on peut désirer en désirant la vocation du sacerdoce. C’est pourquoi sa conclusion finale est sans équivoque: “ La revendication du sacerdoce que Thérèse n’a jamais démentie était l’intuition anticipatrice du sacerdoce royal des fidèles, remise en lumière par le concile Vatican II ”[94]. Le souhait du Cardinal “ que ceux et celles qui aujourd’hui revendiquent le sacerdoce comme un droit, puissent découvrir ce que Thérèse a découvert: à savoir que leur vocation baptismale leur donne la grâce de participer au sacerdoce royal des fidèles, au sacerdoce de Jésus Christ ”[95] a une grande valeur ecclésiale; cependant, il reste à préciser que Thérèse ne connaissait pas cette doctrine, et même si elle l’a réalisée sans le savoir, on ne peut pas affirmer qu’en la vivant elle l’aurait découverte. Connaissant son amour profond pour l’Église, on peut cependant affirmer hypothétiquement que son désir du sacerdoce aurait été comblé par la connaissance de cette possibilité. Résumé de l’apport de la réflexion du Cardinal LustigerEn résumant l’essentiel de la réflexion du Cardinal Lustiger, revenons à son objectif initial qui concernait deux interrogations corrélatives: comment comprendre le vœu d’être prêtre, exprimé par Thérèse, et, quelle signification donner à cette affirmation? Comme il s’ensuit déjà du point de départ, il ne s’agit pas pour le Cardinal de passer outre à ces paroles de Thérèse, qui mettent en lumière une aspiration profonde, mais de la comprendre. Deux orientations d’interprétation sont évoquées ici. – On peut percevoir un tel désir comme une revendication du pouvoir sacerdotal et, dans ce cas, elle aurait anticipé la revendication contemporaine d’ordonner prêtres, des femmes dans l’Église catholique. Ou encore on peut le percevoir comme une intuition derrière laquelle il y a bien une réalité en rapport avec le sacerdoce, mais que Thérèse ne sait pas exprimer en termes justes. Le point de vue de J.‑M. Lustiger est sans équivoque: Thérèse, dans sa revendication du sacerdoce, est loin de la lutte du pouvoir face au ministère ordonné; elle exprime, au contraire, une intuition d’une grande justesse à l’égard de ce qu’est le sacerdoce catholique et à l’égard du mode dans lequel tout baptisé est appelé à participer au sacerdoce du Christ. Tout l’exposé met en relief comment l’intuition de Thérèse correspond à la doctrine du sacerdoce royal, énoncée déjà dans la première Épître de Pierre (2, 9‑10), la doctrine qui, après une longue période de silence a été à nouveau valorisée par le concile Vatican II. En cette démarche le but du Cardinal Lustiger est de montrer que Thérèse dans son désir, ne soutient pas une revendication qui la mettrait en porte-à-faux par rapport au sacerdoce, mais qu’elle cherche à exprimer au contraire une réalité juste et féconde à laquelle le sacerdoce catholique est ordonné. Au-delà d’une revendication du pouvoir, les aspirations de Thérèse vont dans le sens de l’évangélisation et de la sanctification universelles. Tout le Peuple de Dieu est appelé à prendre part à cette tâche apostolique. De ce point de vue, le désir de Thérèse d’être prêtre peut être qualifié de désir “ apostolique ” et, il trouve son fondement dans son union même avec le Christ. Aussi, a-t-elle vécu cette réalité du sacerdoce catholique commun à tout le Peuple de Dieu, même si elle n’avait pas à sa disposition des termes justes pour la nommer. Toutefois, le regard de J.‑M. Lustiger ne s’arrête pas là. Pour accomplir ce désir apostolique la médiation du Christ, rendue présente par le sacerdoce ministériel, est nécessaire. Le désir de Thérèse a donc bien un rapport étroit avec le sacerdoce ministériel. De plus, le fait d’expliciter l’intuition thérésienne à la lumière du sacerdoce royal, ne veut pas dire qu’elle n’aurait pas voulu être prêtre. Une réflexion sur l’idée que Thérèse a eu du prêtre peut éclairer l’évolution de son rapport au sacerdoce. – L’image du prêtre, répandue à l’époque de Thérèse, est une image idéale d’une haute sainteté. Le décalage qu’elle découvre entre l’image idéalisée et la réalité quotidienne, la conduit au-delà du visible à la question de la sainteté et, par là, au mystère du Christ Rédempteur et de sa Passion. Dans ce sens, son propre désir du sacerdoce sera corrélatif au désir de la sainteté. En outre, ce dernier ne consistera pas à rechercher sa propre perfection mais à être unie au Christ lui-même et à sa Passion. C’est dans cette perspective que s’inscrit sa prière pour les prêtres et c’est encore cette orientation qui, ultérieurement, transparaîtra dans ses rapports avec ses deux frères spirituels. Pour mieux découvrir l’intuition que Thérèse a des profondeurs du sacerdoce catholique, le Cardinal Lustiger propose trois chemins. Le premier concerne sa prière pour les prêtres en corrélation avec la prière sacerdotale de Jésus; en effet, prier pour les prêtres suggère une identification avec Jésus qui prie pour les apôtres. Ce lien permet de voir le véritable enjeu du sacerdoce commun que Thérèse n’a pas connu “ en théorie ” mais qu’elle a vécu en plénitude, en faisant sienne la prière sacerdotale de Jésus. Du fait que Thérèse entre dans cette prière, inséparable de l’union à la Passion de Jésus pour le salut universel, elle manifeste son identification sacerdotale à Jésus et l’identification à la mission même de l’Église. Le deuxième chemin vise l’attrait de Thérèse pour l’apostolat, qui, dans sa pensée, est lié à la fonction du prêtre. Or, Thérèse se sent aussi attirée par la tâche d’annoncer le Christ à ceux qui ne le connaissent pas, de faire découvrir les profondeurs de la grâce du salut, de racheter les âmes. Cet aspect permet, par conséquent, de voir son désir d’être prêtre dans une perspective plus large que celle de la célébration de la Messe, impliquant également les tâches qui font partie de la mission de tout le Peuple de Dieu. Le Cardinal Lustiger note la fécondité spirituelle comme l’expression privilégiée de cet aspect apostolique et missionnaire. Thérèse, en effet, a revendiqué cette maternité spirituelle – par son union à Jésus – à l’égard des âmes, comme à l’égard des prêtres, ce qui exprime encore une fois son identification à la fonction maternelle et sponsale de l’Église. Enfin, J.‑M. Lustiger indique le troisième chemin qui fait découvrir le sacerdoce véritablement catholique, impliqué dans le désir de Thérèse: c’est la souffrance rédemptrice dans la lumière du sacrifice spirituel du Peuple de Dieu tout entier. Cette approche met en lumière deux aspects. D’une part, est éclairé comment toute la vie de Thérèse, et surtout son épreuve contre la foi, ont une valeur d’offrande existentielle telle qu’elle est évoquée en Rm 12, 1. D’autre part, est éclairé comment le sacrifice spirituel de l’Église appelle le lien entre le sacerdoce ministériel et le sacerdoce des baptisés afin que soit rassemblé dans l’unité tout le Peuple de Dieu. Dans l’un comme dans l’autre aspect, c’est l’union au Christ et en Lui qui est fondamentale. Ainsi donc on peut conclure que par son union très profonde avec le Christ dont l’offrande de soi au Père pour les frères est universelle, Thérèse sent la valeur universelle et les dimensions universelles de l’union avec Lui. À la lumière de toute la réflexion de J.‑M. Lustiger, on voit que si Thérèse sent en elle la vocation de prêtre, cette vocation ne constitue pas une contradiction avec sa vocation de carmélite. Le sacerdoce qu’elle a réellement vécu est celui de la prière, accompagné de l’offrande existentielle de soi, en union avec le Christ dans sa Passion. En vivant ce sacerdoce, elle ne se substitue pas au ministère des prêtres mais, au contraire, elle est associée à leur mission. 1. 3. Le sacerdoce de Thérèse à la lumière de son désir d’“ aimer Jésus et de le faire aimer ” chez J. SleimanL’étude de Jean Sleiman[96], elle aussi, se concentre directement sur le sacerdoce de Thérèse. Sa réflexion nous intéresse non seulement à cause du sujet lui-même mais aussi par le fait que l’auteur est un Père carme, sa perception est susceptible d’une certaine affinité de grâce avec notre Sainte. Nous avons vu, jusqu’à présent, qu’aborder le sacerdoce de Thérèse implique de considérer le lien entre son désir d’être prêtre et une éventuelle réalisation de ce désir. Il y a donc d’abord une interprétation, explicite ou implicite, du désir même du sacerdoce qui entraîne ensuite la logique d’interprétation du sacerdoce thérésien. Cette démarche est présente également chez J. Sleiman. 1. 3. 1. Les perspectives et dimensions du sacerdoce thérésienLe point de départ de l’étude est la prière sacerdotale de Jésus que Thérèse a faite sienne “ au soir de sa vie ” (Ms C, 34 r°‑v°). Une telle présentation est significative, car il s’ensuit que c’est là que J. Sleiman situera la plus haute réalisation du sacerdoce thérésien[97]. Le point culminant de ce sacerdoce est présenté comme accomplissement de sa mission et, mission dans toute sa vérité et son étendue. Suit une brève mais grave explicitation de ce qu’est cette vérité: c’est la mission “ dont elle a été investie par le Père et qui n’est autre que "la sublime mission" du Christ, prêtre, prophète et roi. Thérèse, comme Jésus, révèle le Père et le glorifie, répand sa Miséricorde et enseigne la voie la plus sûre qui conduit à Lui. "Chargée d'âmes" (Ms C, 34 v°), elle consacre sa vie au salut des âmes et à la sanctification des prêtres; elle s'offre elle-même en "victime d'holocauste à l’Amour miséricordieux" (Pri 6), une offrande qu'elle renouvelle jusqu'à sa mort, dans une passion semblable à celle du Christ à Gethsémani et sur la Croix ”[98]. Ces affirmations denses résument déjà ce qui sera développé par la suite. Quel est pour J. Sleiman le rapport de cette splendide réalisation d’une mission qualifiée de “ sacerdotale ” et située spontanément dans la ligne du sacerdoce baptismal, avec le désir explicite de Thérèse d’être prêtre? La réponse lui est apportée immédiatement; cependant, vue la profondeur de la réflexion dans son entier, cette réponse semble être trop pressée, au moins sous certains aspects. L’interprétation de ce désir n’admet apparemment aucun doute ni d’autre version puisque sa signification est désignée d’“ unique ”: ce désir est à voir comme l’expression de “ l’unique désir ” de Thérèse “ qui unifie et transfigure l’existence de Thérèse en nous livrant son secret: Vous le savez, ô mon Dieu, je n’ai jamais désiré que vous aimer, je n’ambitionne pas d’autre gloire. (...) Aussi réfléchir sur le “ sacerdoce de Thérèse ”, c’est d’abord “ sonder la profondeur ” de son amour qui anime son itinéraire théologal, épanouit sa vie de carmélite et illumine sa sainteté et sa mystique. Son “ désir d’être prêtre ” est incompréhensible s’il est détaché du désir d’“ aimer Jésus et de le faire aimer ” en accomplissant toujours sa volonté et en se donnant pour le salut des âmes[99]. Même si la perception de fond de ce qu’a été le sacerdoce réel de Thérèse, est ici irréprochable, on peut cependant ne pas être d’accord avec la démarche selon laquelle le “ désir ” et le mode de sa “ réalisation ” ne font plus qu’un. Autrement dit, une juste et profonde compréhension du sacerdoce vécu par Thérèse permet-elle d’affirmer que le sacerdoce désiré a été celui-là? Est-ce que la question de savoir si Thérèse a désiré le sacerdoce ministériel disparaît ainsi automatiquement? Ne serait-il pas plus juste de dire que son désir avait, et a, un sens dont elle ne savait pas exprimer le contenu en termes appropriés et qui correspond au sacerdoce qui englobe toute la vie chrétienne et dont il est légitime de parler? Toutefois ceci non plus ne semble pas pouvoir éliminer la réalité de ce désir qui, au moment où il a été exprimé, ne connaissait pas d’autres perspectives que celle des prêtres – ministres ordonnés. Implicitement ce lien est gardé puisque, dans la suite de sa réflexion, J. Sleiman traitera d’abord du rapport de Thérèse au sacerdoce ministériel et n’abordera qu’après le sacerdoce de Thérèse. 1. 3. 2. L’évolution de sa vision du sacerdoce: vers l’articulation des deux sacerdocesEn parlant du sacerdoce ministériel, l’objectif visé est d’éclairer la vision que Thérèse avait du sacerdoce et comment cette vision a évolué “ d’une vision idéale affective abstraite à une perception réaliste, théologale et christocentrique ”[100]. Deux aspects, qui apparaissent dans la présentation de cette évolution chez Thérèse, sont de grand intérêt. – C’est d’abord la fonction de la foi qui se trouve soulignée, et cela tant pour la perception de ce qu’est le sacerdoce que pour les exigences à cet égard[101]. De ce fait, sa perception du sacerdoce peut être caractérisée comme “ théologale ” dès le début et le restera. C’est encore cette perception théologale qui explique, sans doute, pourquoi le regard de Thérèse s’est porté “ de la mission sublime du prêtre à sa sanctification ”[102]. Si le prêtre représente le “ Bon Dieu ” et si c’est la foi en ce Dieu bon et saint qui définit la vision thérésienne du sacerdoce, il est logique que, aux yeux de Thérèse, le sacerdoce exige la même perfection. Comme l’exprime justement J. Sleiman, en s’appuyant sur le passage du Manuscrit A, 56 r°, “ Thérèse avoue qu’elle s’était faite une idée abstraite et désincarnée du prêtre qui, comme “ représentant de Dieu ”, devait partager automatiquement sa perfection divine ”[103]. Et aussi “ automatiquement ”, naturellement dirions-nous, l’attitude de Thérèse envers les prêtres sera marquée par le respect et l’amour[104]. Il faut noter que cette attitude non plus ne changera pas quant à son essence, car la découverte de la fragilité humaine du prêtre, lors de son pèlerinage à Rome, ne signifie pas pour autant que son attitude change essentiellement. Elle en est, au contraire, purifiée et approfondie. Et c’est là que J. Sleiman la qualifie de “ réalisme théologal ”. Pour comprendre l’évolution de la perception de Thérèse la question est donc de situer son réalisme: du côté purement naturel ou du côté théologal? Tel est le deuxième aspect très intéressant qui ne peut qu’inviter à une réflexion plus profonde. J. Sleiman l’a situé du côté théologal et christocentrique en relevant les points suivants: – Lorsque, en partageant l’existence quotidienne avec les prêtres, Thérèse en découvre la fragilité humaine, elle est déjà devenue “ pêcheur d’âmes ”. Elle est “ convertie ” par la grâce de Noël 1886 et même connaît déjà la maternité spirituelle. – Deuxième point: cette découverte affermit la conviction de Thérèse que la mission sacerdotale est sublime, mais, à présent, elle comprend que cette mission exige du prêtre une sainteté de vie qu’il lui faut “ conquérir à la pointe de l’épée ”. Autrement dit, elle passe de la vision d’une sainteté “ automatique ” du prêtre à la vision d’une sainteté comme exigence de cohérence de vie, sainteté qui n’est point automatique. – Troisième point: Thérèse approfondira les “ fonctions ” sacerdotales diverses, qui constituent la “ mission sublime du prêtre ”, lui qui est investi du pouvoir sacramentaire de renouveler l’offrande du Christ lui-même et de dispenser – à travers les sacrements et la prédication – la grâce, la parole et la connaissance de Dieu[105]. Enfin, le fait que la mission soit très haute mais son accomplissement difficile, conduit à cette conclusion: “ la vocation au sacerdoce[106] appelle une autre vocation: o ma Mère! quelle est belle la vocation ayant pour but de conserver le sel destiné aux âmes! Cette vocation est celle du Carmel, puisque l’unique fin de nos prières et de nos sacrifices est d’être l’apôtre des apôtres, priant pour eux pendant qu’ils évangélisent les âmes par leurs paroles et surtout par leurs exemples... (Ms A, 56 r°)[107]. L’“ autre ” vocation, comme il s’ensuit du passage cité, est donc celle de prier et d’offrir des sacrifices pour les prêtres, pour leur ministère; en d’autres mots, c’est le sacerdoce de la prière et de l’offrande de soi (de sacrifices). Evoqué en conclusion de la réflexion sur la compréhension thérésienne du sacerdoce, ce sacerdoce est ainsi désigné comme celui de Thérèse. 1. 3. 3. Sacerdoce de la saintetéDans la suite de son exposé, J. Sleiman présente un nouvel approfondissement sur la manière dont Thérèse a exercé le sacerdoce de la prière et de l’offrande de soi, qualifié maintenant de “ sacerdoce de la sainteté ”. Quelle sera la démarche pour éclairer ce nouvel aspect? A) Sacerdoce de la coopération à la RédemptionDès le début, nous sommes dans le contexte du mystère de la Rédemption et on peut comprendre que, pour Thérèse, exercer ce sacerdoce c’est “ pénétrer plus à fond le mystère de la Rédemption, désirer avec une ferveur impétueuse sauver les âmes, toutes les âmes ”[108]. Le fondement de cette affirmation est l’expérience mystique de Thérèse en 1887 lorsqu’elle découvre la soif (“ sitio ”) du Christ sur la Croix et désire le désaltérer en coopérant à son œuvre rédemptrice[109]. Pour satisfaire ce désir de désaltérer le Crucifié, Thérèse choisit “ tout ” ce que le Seigneur voudra. De cette dernière remarque, on peut conclure que ce sacerdoce de coopération à la Rédemption se laisse définir comme une réponse au “ sitio ” du Christ, en accueillant et accomplissant concrètement toute Sa volonté dans sa vie. Une telle présentation semble très judicieuse et éclairante[110]. En effet, les événements ultérieurs de la vie de Thérèse, lus dans cette lumière, permettent de percevoir son existence comme l’accueil de la volonté du Seigneur et donc comme une existence qui est offrande de soi. B) L’existence sacerdotale comme charisme de la CarméliteQuant à l’accomplissement concret, J. Sleiman met particulièrement en relief que l’“ existence sacerdotale ” de Thérèse est son existence même de carmélite. Elle coopère à la Rédemption essentiellement par sa consécration à Jésus au Carmel, en assumant son charisme. Il s’ensuit que son entrée et sa vie au Carmel ont une valeur d’acte sacerdotal. Ensuite, seront approfondis et explicités[111] les différents aspects de cette existence sacerdotale qui sont relevés au nombre de cinq: consécration, prière, souffrance et immolation, existence eucharistique, existence transformée par l’amour. En chacun des aspects apparaît, en effet, le lien au mystère de la Rédemption. Résumons brièvement ce qui concerne l’exercice du sacerdoce en chaque aspect, gardant l’ordre proposé par J. Sleiman. Par sa consécration, que Thérèse retient comme une grâce et un privilège[112], elle prouve sa fidélité à Jésus. Plusieurs points expliquent en quoi se manifeste cette fidélité. Il est significatif que la première référence donnée soit relative à l’Eucharistie[113]. Ensuite, dans la même ligne, se consacrer au Seigneur c’est pour Thérèse “ garder son cœur pour Lui seul ”, c’est prendre Jésus pour son Époux et porter sa Croix[114]. C’est encore s’unir au Seigneur et assumer un ministère de maternité spirituelle. Enfin, cette maternité spirituelle est apostolique, car elle s’enracine dans le don de sa vie pour sauver les âmes[115]. En suivant la réflexion de J. Sleiman, on peut donc conclure que la fidélité à Jésus par la consécration porte à une fécondité qui, par l’union au mystère la Croix, est destinée à embrasser les mêmes dimensions. Par la prière, ou plus précisément par l’apostolat de la prière, Thérèse s’associe à l’intercession de l’Unique Prêtre de la Nouvelle Alliance qui intercède pour la multitude, comme envoyé du Père et sanctifié par l’Esprit. Plus spécialement – dans l’ordre de la vocation du Carmel – Thérèse intercède surtout pour les prêtres, à cause de la gravité de leur ministère pour le salut universel des âmes. Exercer un tel apostolat, “ c’est participer à l’amour sauveur du Père qui envoie le Fils pour opérer la Rédemption et l’Esprit pour la parachever. Cette prière naît de la mission du Fils et se greffe sur la mission de l’Esprit.”[116]. Ici encore, l’efficacité de la prière vient donc de la qualité de l’union au Christ et à son Esprit. C’est pourquoi l’ampleur de l’apostolat de la prière dépasse la prière au sens strict, prière qui appelle un engagement réel. Dans cette lumière, on voit que le point suivant – la dimension sacerdotale de la souffrance et de l’immolation – ne fait que manifester la cohérence de Thérèse à sa consécration. C’est pourquoi, les aspects notés ici sont les mêmes que lorsqu’on parle de la consécration de Thérèse. L’accent est mis principalement sur la maternité spirituelle qui passe par l’union à la Passion du Christ, en puisant dans ses mérites pour sauver les âmes. Deux nouvelles nuances s’ajoutent à ce noyau central: la souffrance rédemptrice exprime une ressemblance avec Jésus et par là – l’authenticité de l’union sponsale[117]; elle est en même temps apostolique “ parce qu’elle féconde et purifie dans l’Esprit l’œuvre évangélisatrice et sanctificatrice des prêtres ”[118]. Particulièrement importante est la remarque sur la dimension |