Chapitre III. Le vocabulaire relatif au sacrifice chez ThérèseIntroductionL’analyse du vocabulaire est une étape qui s’avère nécessaire et utile pour mieux comprendre la réalité que nous cherchons à décrire chez Thérèse de Lisieux et, pour approfondir sa perception. Le sacerdoce, centre de notre enquête, est inséparable du sacrifice du Christ, il s’effectue à son exemple et en union avec lui – comme nous venons de le voir et “ la vie chrétienne appelle nécessairement des choix pratiques et donc des “ sacrifices ”[1]. Le sacrifice chrétien, puisant sa force dans celui du Christ, sacrifice rendu présent par sa célébration eucharistique et appelant un prolongement dans la vie quotidienne du chrétien, connaît dans sa réalisation concrète des expressions multiples. Ces expressions correspondent au cheminement de chaque personne qui vit actuellement sa participation au sacrifice du Christ. Thérèse l’a vécue et elle en a parlé. Son vocabulaire contient de nombreux emplois qui se rapportent plus ou moins directement au sacrifice. En effet, si elle emploie un langage qui lui est propre avec l’intention d’exprimer la vérité découverte et vécue, la réalité visée n’est pas toujours exprimée en termes proprement “ sacrificiels ”, sans pour autant perdre une signification sacrificielle; d’autre part, ce qui est vécu ne se laisse pas toujours exprimer en paroles adéquates[2]. Il y a donc la personne qui s’exprime, la réalité à exprimer et la façon de l’exprimer. On peut dire la réalité vécue ou à vivre, en la rapportant explicitement ou implicitement au contenu sacrificiel. Les deux manières peuvent être rencontrées dans les écrits de Thérèse, mais c’est la première qui permet de percevoir la seconde. – Dans le premier cas, autour de chaque terme explicitement lié au sacrifice se construit un champ sémantique livrant une variété de nuances qui sont remarquables chez Thérèse. Celles-ci à leur tour permettent ensuite de déduire la notion de sacrifice chez Thérèse et donnent accès au vocabulaire implicitement sacrificiel, c’est-à-dire au vocabulaire dont la signification se rattache au sacrifice sans que la parole ou les paroles employées livrent un indice explicite d’un rapport à la terminologie sacrificielle. Nous procéderons par conséquent en deux temps: en commençant par le vocabulaire explicite, puis, sur ce fondement, dégageant la notion du sacrifice thérésien et, ayant ainsi accès au vocabulaire implicitement lié au sacrifice. Une synthèse à la base du vocabulaire explicite et implicite nous amènera, en conclusion, à une vision plus globale de cette réalité qu’appelle l’engagement chrétien et, qui exprime de façon concrète comment Thérèse a réalisé la participation au sacrifice du Christ. 3. 1. Le vocabulaire explicitement lié au sacrificeLe vocabulaire de Thérèse explicitement lié au sacrifice manifeste, en effet, une grande richesse. Il se laisse regrouper autour des termes qui expriment habituellement la réalité même du sacrifice dans sa nature, ses formes et sa réalisation. Ces termes trouvent un emploi soit dans leur forme nominale – comme “ sacrifice ”, “ offrande ”, “ victime ”, “ holocauste ”, “ action de grâces ”, “ louange ”, “ don ” etc., soit dans leur forme verbale – “ sacrifier ”, “ offrir ”, “ immoler ”, “ consumer ”, “ se donner ” etc. Nous commençons l’analyse du vocabulaire thérésien par le mot “ sacrifice ”, central pour notre enquête. 3. 1. 1. “ Sacrifice ”Malgré la réticence que le mot “ sacrifice ” peut provoquer chez l’homme moderne, nous jugeons fortement profitable de prêter attention à ce que ce mot représentait pour Thérèse, et, avant de présenter les diverses emplois de ce terme, notons la remarque que fait André Derville dans le Dictionnaire de Spiritualité à propos de l’interprétation du sens de sacrifice: “ Au geste sacrificiel des hommes correspond une certaine idée de Dieu ”[3]. Pour comprendre et interpréter fidèlement ce que Thérèse entend par “ sacrifice ” il faudra donc tenir compte de son idée de Dieu et, de l’évolution de cette idée au cours de sa croissance spirituelle. La concordance générale[4] indique 82 occurrences du mot “ sacrifice ” dont 33 dans les Manuscrits, 32 dans les lettres, six dans les poésies, huit dans les recréations et trois dans les prières. En outre, à ce chiffre s’ajoutent dix occurrences du Carnet Jaune et des Derniers Entretiens, et cinq autres occurrences que la Concordance différencie comme “ Saint Sacrifice ”, le nombre total atteignant ainsi 97. Dans le contexte de tout le vocabulaire explicite, “ sacrifice ” se situe à la troisième place après les formes verbales “ (se) donner ” et “ offrir ”. Le seul emploi du mot “ sacrifice ” livre, par conséquent, déjà une base importante qui, complétée par d’autres termes, servira pour l’analyse ultérieure du vocabulaire en vue d’en déduire la notion de sacrifice chez Thérèse. Abordons maintenant le champ sémantique du mot “ sacrifice ” que nous avons divisé en six secteurs. A) Les qualificatifs du sacrificeLe premier groupe avec la plus grande variété constituent les emplois qui attribuent une qualité au sacrifice thérésien. Selon notre enquête ce type d’expression est représenté par 27 emplois distincts que nous regroupons suivant leur signification sans tenir compte, dans cette première étape, de l’ordre chronologique dans lequel ils apparaissent[5]. Le plus caractéristique parmi ceux-ci est l’usage de la liaison petits sacrifices qui est toujours employée au pluriel (dix occurrences)[6]. La fonction du qualificatif “ petit ” ne consiste pas à désigner en premier lieu les dimensions du sacrifice, ni le degré de difficulté ou de facilité pour l’accomplir mais à indiquer le fait qu’ils sont à notre portée. Lorsque Thérèse veut préciser le degré de difficulté, le sacrifice reçoit des attributs comme suit: grand[7], complet[8], difficile à accepter[9], pas au-dessus de nos forces[10], généreux[11], le sacrifice de tout ce qui est le plus cher[12] ou, au contraire, léger[13], le moindre sacrifice[14]. Suivent d’autres nuances. – Le sacrifice peut être nouveau[15] ou le même[16]. À cette dernière connotation s’apparente celle de la monotonie du sacrifice[17] qui est caractérisée par des sacrifices cachés[18]. Quant à la valeur du sacrifice elle n’est pas dans ses apparences extérieures, il peut être sans gloire[19] mais pas moins fécond[20]. Dans le même sens – la valeur du sacrifice s’articulant avec sa fécondité – on parvient jusqu’au fondement même de la fécondité qui est à voir dans le fait que le sacrifice est agréable à Dieu[21], bien accepté[22], inspiré[23]. Il est alors un moyen dont on peut disposer pour le salut des âmes[24] et il devient ainsi une arme toute puissante[25]. Suivent plusieurs attributs qui impliquent une connotation temporelle: un premier sacrifice[26], sacrifices en Carême[27], un sacrifice de deux mois[28], un sacrifice continuel[29], accompli[30], les sacrifices de la vie[31]. Ces derniers emplois ne donnent pas seulement une nuance temporelle, ils sont en outre concrètement liés à l’accomplissement de la volonté de Dieu, particulièrement bien perceptible dans la liaison mon sacrifice[32]. Ce lien nous amène au deuxième secteur du champ sémantique. B) Le sacrifice regardé du côté de DieuLe langage de Thérèse permet, en effet, de caractériser le sacrifice comme une réponse concrète à Dieu, ainsi que d’évoquer l’attitude de Dieu à l’égard du sacrifice. Bien que ce secteur sémantique soit assez restreint, il est de grande importance, car il indique que si le sacrifice exprime un engagement personnel, il s’inscrit dans le domaine de la collaboration au salut, domaine où Dieu demeure le Premier. D’autre part, l’indication de l’attitude de Dieu, qui n’est pas indifférent aux sacrifices, permet de situer cette réalité dans le domaine de l’échange entre Dieu et l’homme et donc de réciprocité. Cela se trouve encore plus souligné si on prête attention au mode propre à Thérèse de nommer le destinataire à qui le sacrifice est offert. En effet, s’il s’agit ici toujours de Dieu, l’idée que Thérèse a de Dieu demeure impliquée et, le fait qu’elle offre des sacrifices au Bien Aimé[33], au bon Dieu[34], à Jésus[35] est parlant. Par conséquent, même si le sacrifice est à faire, Thérèse l’offre à Celui qu’elle aime et dont elle se sait aimée. Ainsi, on rencontre chez la sainte de Lisieux six verbes à diverses nuances qui indiquent la réalité de l’initiative de Dieu. Pour souligner cet aspect, le verbe demander[36] dont la connotation est neutre est employé le plus souvent. Ce fait suggère fortement la liberté de la décision de l’homme, qui est appelé mais non contraint de répondre. La même connotation implique une nuance plus insistante lorsque Thérèse dit que Dieu veut qu’elle fasse un sacrifice[37]. Enfin, Dieu peut aussi exiger un sacrifice[38] sans que pour cela la réponse de l’homme devienne moins libre. Le sacrifice en tant qu’exigence de Dieu transparaît de même lorsque Thérèse parle d’un “ sacrifice à faire ”[39] ou encore dans l’expression “ faire gagner ses trésors par des sacrifices ”[40]. Finalement, c’est encore Dieu qui peut inspirer l’idée des sacrifices[41]. Par ailleurs, la réalité de l’initiative divine aux yeux de Thérèse non seulement ne diminue pas la liberté de la réponse mais fait encore appel à la dignité de celui à qui le sacrifice est demandé[42]. Trois autres verbes sont employés à propos de l’attitude de Dieu à l’égard du sacrifice. Il s’agit du sacrifice accepté[43] ou bien accepté[44], des sacrifices que Dieu voit[45] et connaît[46], mais aussi des sacrifices dont Dieu n’attend pas l’accomplissement – Il se contente de l’acceptation du sacrifice[47]. Ainsi, il s’ensuit que ce qui prime dans cet échange spécifique entre Dieu et l’homme dans le cadre du sacrifice, c’est la conformité ou non-conformité des volontés – l’aspect qui est éclairé par le secteur sémantique suivant. C) L’homme devant le sacrificeNotons l’attitude de l’homme devant le sacrifice. Car si la conformité des volontés est essentielle, c’est l’homme qui est appelé à se conformer. Les occurrences qui présentent ce secteur ne sont pas nombreuses, quatorze au total, mais elles sont significatives. Dans tous les cas c’est l’indice décisif de la liberté de l’homme qui reste présent. Brièvement évoqué déjà dans le secteur précédent, cet aspect devient central et se trouve éclairé de façon nuancée. Fondamentalement il s’agit là de la liberté du choix. Nous citons ici intégralement le passage qui sert de clé d’interprétation pour tout ce secteur sémantique: “ J’ai compris qu’il y avait bien de degrés dans la perfection et que chaque âme était libre de répondre aux avances de Notre Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour Lui, en un mot de choisir entre les sacrifices qu’Il demande ”[48]. Comme il résulte du passage, l’attitude de l’âme devant le sacrifice sera plus ou moins généreuse, ce qui est explicitement confirmé par le vocabulaire que Thérèse utilise. Trois occurrences en témoignent. Ainsi elle indique le lien entre le progrès dans la perfection et le fait “ d’accepter généreusement le sacrifice de la séparation ”[49]. Un autre exemple déjà mentionné qui manifeste au contraire le manque de générosité: “ Il (le bon Dieu) vous croyait assez généreuse pour ce sacrifice, et vous trompez son attente (...) ”[50]. Enfin, dans la même ligne s’inscrit l’exhortation à être généreux: “ (...) qu’il fasse volontairement le sacrifice qui lui est demandé ”[51]. L’attitude de l’âme est caractérisée encore par la promptitude ou non pour accomplir le sacrifice qui s’avère difficile; dans de telles circonstances la générosité est liée à un grand effort: “ Bien des âmes disent: Mais je n’ai pas la force d’accomplir tel sacrifice. Qu’elles fassent ce que j’ai fait: un grand effort ”[52]. Une telle disposition est à rattacher dans un autre contexte à la preuve de l’amour: “ Je n’ai d’autre moyen de te prouver mon amour, que de jeter des fleurs, c’est-à-dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice (...) ”[53]. Cette marque du véritable amour est exprimée très clairement lorsque Thérèse dit: “ L’amour se nourrit de sacrifices ”[54]. Toutefois ce degré de perfection est le résultat d’une croissance qui demande d’accepter comme point de départ l’obligation de faire des sacrifices: “ Je lui dis (...) les sacrifices que j’étais obligée de faire au commencement de ma vie religieuse ”[55]. C’est donc par cette voie qu’on arrive à l’attitude qui correspond au sacrifice complet en tant qu’expression d’une générosité complète: “ J’avais fait complètement mon sacrifice ”[56]. Par ailleurs, les dispositions de l’âme transparaissent aussi lorsqu’on considère les verbes que Thérèse emploie avec le mot “ sacrifice ”: aimer le sacrifice[57]; offrir des sacrifices[58]; renouveler le sacrifice[59]; être à la recherche des sacrifices[60]; cueillir les fleurs (...) du sacrifice[61]. Toutefois l’attitude de l’âme ne peut être appréciée avec justesse si on ne sait pas quel est l’objet ou le contenu du sacrifice. D) L’objet ou le contenu du sacrificeCe secteur sémantique d’une grande importance ne sera explicité ici qu’au niveau du principe et à titre d’exemple, car il est fortement lié aux circonstances concrètes qui souvent ne sont pas exprimées en termes sacrificiels. Par conséquent le contenu du sacrifice, qui est toujours concret, peut apparaître décrit dans des expressions très quotidiennes, qui garderont tout de même un lien implicite avec le sacrifice. Quant au principe qui définit de façon générale le contenu du sacrifice, nous le trouvons énoncé explicitement: Il s’agit de faire le sacrifice “ de tout ce qui est le plus cher ”[62]. Étant donné que c’est le sens le plus général, ce “ tout ” en question peut être remplacé par des exigences actuelles dont la diversité s’ajuste et s’accorde avec chaque personne. Quelques exemples seulement en commençant par les plus simples. – Il peut s’agir d’un objet qui est cher à la personne: “ Puisque tu m’aimes tant, ferais-tu bien le sacrifice de ta montre pour m’empêcher de mourir? ”[63]. Les exigences du sacrifice s’étendent également au domaine sensible, trois exemples du même genre le prouvent. Il s’agit concrètement soit du sacrifice des satisfactions naturelles: “ L’amour se nourrit des sacrifices, plus l’âme se refuse de satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et désintéressée ”[64]; soit du sacrifice des joies légitimes, et en cela c’est encore l’amour de Dieu qui est éprouvé[65]; ou du sacrifice de la séparation d’une personne[66]. Cette signification, qui correspond au sens général évoqué ci-dessus, indique que le sacrifice est lié à une privation qui est plus ou moins difficile à accepter et qui se répercute par conséquent dans la sensibilité. C’est ainsi que Thérèse parle du sacrifice qui peut être “ plus sensible que tous les autres sacrifices ”[67]. Enfin, on trouve chez Thérèse un exemple qui réunit les deux significations rattachées au contenu du sacrifice – et la signification matérielle et celle qui touche à la sensibilité, les deux étant ordonnées à une attitude plus spirituelle et surnaturelle. C’est le cas de la poésie PN 48 où elle parle de la pauvreté comme objet du sacrifice: “ O Pauvreté, mon premier sacrifice (...) ”[68]. Remarquons que dans tous les exemples évoqués l’exigence du sacrifice garde toujours, d’une manière ou d’une autre, un lien avec la preuve de l’amour ou avec la croissance de l’amour. Et cela nous amène aux effets du sacrifice. E) Les effets du sacrificeSi l’amour de l’âme est prouvé par le sacrifice, les effets de celui-ci doivent également avoir un certain rapport avec l’amour. En effet, les 13 occurrences de ce sens le montrent clairement. L’exemple le plus éloquent sur ce point se trouve dans une des poésies de Thérèse – PS 7 – inspirée par les paroles de l’Évangile de St. Jean qu’elle a mises en tête de cette poésie et, notamment avec un point d’exclamation – “ Voilà mon commandement: c’est que vous vous entr’aimiez, comme je vous ai aimés!... ” (Jn 16, 12). L’expression qui nous intéresse est la suivante: “ Ce n’est qu’au sein des sacrifices / Que l’on peut s’aimer au Carmel / Un jour, enivrées de délices / Nous nous aimerons dans le Ciel ”. En généralisant ce sens et en l’attribuant à l’existence chrétienne comme telle, on peut dire que les sacrifices qui purifient l’amour – en l’occurrence l’amour fraternel – sont ordonnés à l’amour parfait et béatifiant dans le Ciel. Ce rapport “ sacrifice – amour – Ciel ” apparaît encore en RP, 5 (4 r°) où c’est l’Enfant Jésus qui récompensera les sacrifices par le don du Ciel: “ Pour payer vos sacrifices / Il a son beau Ciel ”. Parmi les effets relatifs à la croissance dans l’amour fraternel est à noter également une autre liaison – “ sacrifice et union ”: “ C’est au sein des sacrifices que cette union doit avoir lieu sur la terre ”[69], dit Thérèse. Enfin, dans la même ligne s’inscrit l’affirmation de la LT 191 mais cette fois-ci c’est l’union avec Jésus qui est visée lorsque Thérèse s’exprime dans un sens figuré: “ Nos sacrifices sont des cheveux qui captivent Jésus ”. Après ces quatre occurrences proches, il faut citer les effets qui peuvent être ressentis davantage. Ce sont la joie, la paix et la force. De ces trois, la joie est nommée trois fois[70] en rapport avec le sacrifice, la force deux fois[71] et la paix ou le calme également deux fois[72]. Enfin, deux occurrences sont à la charnière entre “ effet ” et “ but ” du sacrifice. On peut les interpréter soit dans un sens soit dans l’autre selon l’accent que l’on met; en tout cas, ces deux exemples indiquent que l’effet du sacrifice n’est pas indépendant du but visé et, d’une certaine manière, se mesure à lui. Les exemples en question concernent réellement des effets plus vastes. Ils dépassent le niveau proprement personnel pour s’étendre à l’Eglise, car ce que désire Thérèse c’est “ devenir l’apôtre des apôtres par la prière et le sacrifice ”[73] pour le salut des âmes. Et selon la jeune carmélite le sacrifice implique ainsi une dimension missionnaire: “ Notre mission c’est de nous oublier, de nous anéantir... nous sommes si peu de choses... et pourtant Jésus veut que le salut des âmes dépende de nos sacrifices (...) ”[74]. Vu dans cette lumière, le dernier exemple penche plutôt vers une interprétation liée au “ but ”, mais n’oublions pas que, pour Thérèse, tendre effectivement vers un but, qui est conforme à la volonté de Jésus[75], implique aussi des effets réels qui découlent de cette union des volontés. Les exemples illustrant le but des sacrifices éclairent cet aspect. F) Le but du sacrificeLes 16 occurrences qui indiquent explicitement le but des sacrifices ont toutes une connotation missionnaire. Ce fait est significatif et il nous renvoie au lien étroit entre union au Christ et mission que nous avons souligné dans le chapitre II. Comme nous venons de le voir, l’effet primordial du sacrifice qui fonde tous les autres effets est la croissance dans l’amour et dans l’union au Christ. Or, si l’union au Christ est toujours missionnaire et si la mission est en vue d’une union plus grande – celle qui est la communion ecclésiale à destination universelle[76] – il est clair que le sacrifice est d’autant plus authentique et efficace qu’il vise à contribuer à la mission du Christ lui-même. Ainsi, on trouve chez Thérèse ces deux objectifs corrélatifs que sont “ aider Jésus ”[77] et “ aider les missionnaires ”[78] par les sacrifices. En termes plus forts elle les indiquera comme “ l’unique fin ” des prières et des sacrifices[79] qui sont ordonnés par conséquent au salut des âmes selon la volonté de Jésus, comme cela est affirmé dans la lettre 96. Les sacrifices sont ordonnés au salut des âmes et ils ne peuvent pas se réaliser de façon “ isolée ” mais en communion ecclésiale et pour l’Église. Ainsi, on peut par ses sacrifices “ aider ” quelqu’un d’autre[80], l’“ accompagner ” dans sa mission[81] ou le “ suivre de loin ”[82]. On peut aussi “ offrir un sacrifice ensemble ” comme le promet Thérèse au P. Roulland: “ Je souffre avec vous, avec vous j’offre votre grand sacrifice ”[83]. Ces exemples témoignent du sens profondément ecclésial de Thérèse, de son sens de l’interdépendance et de la solidarité. Enfin, notons que le sacrifice thérésien n’est jamais séparé du sacrifice de la Croix qui est la source de la fécondité de tous les sacrifices. Ce sens est souvent présent implicitement mais huit occurrences l’indiquent explicitement, par exemple, lorsque en RP, 1 (18 r°) Thérèse enchaîne ces deux phrases: “ Je désire la Croix!... J’aime le sacrifice ”. Ou encore l’expression qui apparaît dans la poésie PS 4 (6, 2): “ A moi le sacrifice / Croix, chaînes et cilice ”. Le sacrifice de la Croix est visé également lorsque notre Sainte parle des “ petites croix qui sont toute notre joie, elles sont plus ordinaires que les grandes et préparent le cœur à les recevoir (...) ”[84]. Dans le même sens s’inscrit sans doute aussi l’expression “ l’heure du sacrifice ”[85]. Et le sacrifice de la Croix est visé notamment quand Thérèse parle du “ Saint Sacrifice ”[86]. Vue l’importance fondamentale de cet aspect, nous l’expliciterons en parlant de la notion thérésienne du sacrifice et du vocabulaire implicitement lié au sacrifice. Une dernière remarque sur le mot “ sacrifice ”. Certaines expressions ne se laissent classer dans aucun des six secteurs notés. Bien qu’elles soient significatives nous ne jugeons pas utile de multiplier ici les secteurs sémantiques qui ne comprendraient qu’une seule occurrence. C’est pourquoi les expressions comme “ l’étendue du sacrifice ”[87], “ donner du prix à ses sacrifices ”[88], “ je n’ai rien que mes sacrifices ”[89], “ la vie est pleine des sacrifices ”[90] et quelques autres seront prises en compte lorsque notre objectif sera de déduire la notion thérésienne de sacrifice. 3. 1. 2. “ Offrande ”, “ offrir ”Les mots “ offrande ” et “ offrir ” jouent également un rôle important pour comprendre la notion thérésienne du sacrifice. Malgré la différence dans l’usage des termes le mot “ offrande ” désigne souvent le sacrifice, précise le Dictionnaire de Spiritualité[91]. Le sacrifice est l’une des formes de l’offrande et, notamment sa forme la plus élevée. Quant à la nuance qui les distingue, elle consiste en ceci: “ Offrir ” c’est proposer un don pour qu’il soit accepté, le présenter et l’abandonner à Dieu. L’offrant se dépouille de son offrande. Le “ sacrifice ” suppose l’offrande mais en outre la donation sacrificielle est essentiellement latreutique (c’est-à-dire exprimant l’adoration) et c’est pourquoi le sacrifice est offert exclusivement à Dieu[92]. La Concordance thérésienne présente cinq occurrences du mot “ offrande ” dont quatre se rattachent à l’Offrande à l’Amour Miséricordieux: trois sont tirées directement du texte de l’Offrande[93] et une du commentaire que Thérèse en donne dans le Manuscrit A[94]. Quant à la dernière occurrence elle se trouve en RP, 3 (22 v°): “ Il réclame l’offrande: elle est digne de lui ”. Comme on l’a déjà vu en considérant le champ sémantique du mot “ sacrifice ”, l’offrande, elle aussi, a un rapport avec la dignité, car s’offrant à Dieu la dignité de l’homme se trouve accomplie. Le champ sémantique de l’offrande chez Thérèse ne se limite pas uniquement à ce groupe très restreint, puisque la signification de l’offrande se trouve explicitée chaque fois qu’est employée la forme verbale “ offrir ”. Après les cinq occurrences du mot “ offrande ”, la Concordance indique 166 occurrences du verbe “ offrir ”[95] auxquelles nous en ajoutons encore huit du Carnet Jaune et des Derniers Entretiens[96]. Remarquons cependant que, parmi les occurrences notées, il y en a aussi un certain nombre qui ne visent pas une offrande proprement “ religieuse ”, mais, comme nous le verrons, envisagent un don à une personne proche. Notre attention se centrera toutefois sur la signification religieuse dont nous diviserons le champ sémantique en six secteurs. A) L’objet de l’offrandeAvec ses 77 occurrences, ce secteur est le plus vaste. On peut le partager en deux groupes: l’un concernant des réalités offertes et l’autre concernant le don de la personne elle-même. Présentons d’abord le premier groupe très complexe qui peut être encore subdivisé en deux catégories. La première catégorie vise l’offrande des réalités intérieures sensibles. Le verbe “ offrir ” est utilisé ici avec les expressions suivantes[97]: “ Je serais heureuse quand (...) Jésus viendra dans mon cœur d’avoir tant de belles choses à lui offrir” (LT 9); “ Vous avez formé mon cœur et l’avez offert à Jésus ” (Ms A, 3 v°); “ Ils t’offrirent joyeux leurs cœurs ” (PN 24, 3); “ La douceur qu’il t’offre est mélangée d’amertume ” (Ms A, 40 r°); “ Mes bien-aimées sœurs m’offrirent aussi de bien douces consolations ” (Ms A, 55 v°); “ Il s’empresse de profiter du repos que je lui offre ” (Ms A, 75 v°); “Offrons bien nos souffrances à Jésus ” (LT 85, cf. PN 8, 2); “ La terre ne t’offre que des douleurs ” (RP 2, 3 r°); “ Pour cela il suffit (...) d’offrir à notre Époux les petites joies qu’il sème sur le chemin de la vie pour charmer nos âmes et les élever jusqu’à Lui... ” (LT 191); “ Lorsque j’offre mon faible amour au Bien-Aimé, je me permets d’offrir le vôtre en même temps ” (LT 201); “ A ce Dieu dans les langes / offrons tout notre amour ” (RP 6, 2 v°); “ Venez (...) / Offrant à Jésus votre amour ” (RP 5, 1 r°; cf. aussi RP 4, 11); “ À Jésus, j’offrirai les pleurs ” (PN 18, 9); “ Je n’ai plus que des larmes / Seigneur à vous offrir ” (RP, 4, 5); “ Aussi le Bien-Aimé t’offrit sa coupe amère ” (PN 50, 2); “ Je n’ai rien que mes sacrifices / Et mon austère pauvreté / (...) Offre-les à la Trinité ” (PN 46, 4); “ Mon Dieu, je sais que ce sentiment de tristesse, je l’ai mérité, mais laissez-moi vous l’offrir tout de même ” (CJ 3. 7. 2); “ Je marche pour un missionnaire. (...) Pour diminuer ses fatigues, j’offre les miennes au bon Dieu ”[98]. Quatre des occurrences sont employées dans un sens figuré: “ Jeter des Fleurs, c’est t’offrir en prémices / Les plus légers soupirs, les plus grandes douleurs. / Mes peines et mes joies, mes petits sacrifices / Voilà mes fleurs!... ” (PN, 34 r. 1, 1); “ Quel festin pourrait offrir une carmélite à ses sœurs si ce n’est un festin spirituel composé de charité aimable et joyeuse ” (Ms C, 28 v°); “ Je tâchai d’aimer le petit bruit si désagréable; (...) toute mon oraison (...) se passait à offrir ce concert à Jésus ” (MsC, 30 v°)[99]; “ Mes larmes se mêlèrent à l’amer breuvage qui m’était offert ” (Ms A, 62 v°). La deuxième catégorie est présentée par des réalités intérieures perceptibles par l’intelligence. Le verbe “ offrir ” apparaît dans les contextes suivants: “ Sentant que de moi-même je ne pouvais rien, j’offris au Bon Dieu tous les mérites infinis de Notre Seigneur ” (Ms A, 45 v°); “ Ce ne sont pas nos mérites, mais ceux de notre Époux (...) que nous offrons ” (LT 129); “ Les trésors infinis de ses mérites sont à moi, je vous les offre avec bonheur ” (Pri 6); “ Je vous offre encore tous les mérites des Saints (...) leurs actes d’Amour et ceux des saints Anges; enfin je vous offre, ô Bienheureuse Trinité! l’Amour et les mérites de la Sainte Vierge ” (Pri 6); “ Je vous offre les mérites infinis de Sa divine Enfance ” (Pri 13, 14); “ Je vous expliquai (...) qu’ayant déjà offert mes pauvres mérites pour un futur apôtre, je croyais ne pouvoir le faire encore aux intentions d’un autre ” (Ms C, 33 r°); “ Demain j’offrirai ma Communion pour ma chère Marraine ” (LT 42; cf. aussi LT 181); “ Même quand je ne sentirai rien à pouvoir lui offrir, (...) je lui donnerai ce rien ” (LT 76; cf. aussi LT 61); “ Tous les Saints prenant en pitié ma misère me donneront des trésors de grâces que je serai ravie de vous offrir ” (LT 202); “ Cette Rosée se cache au Sanctuaire / L’ange des Cieux la contemple ravi / Offrant à Dieu sa sublime prière / (...) il redit: Le voici ” (PN 1, 5); “ Je veux (...) / Offrir à Dieu ma prière ” (RP, 2, 5 r°); “ Je vous offre (...) toutes les prières et les sacrifices ” (Pri 8); “ De tes douleurs je t’offre le symbole ” (PS 1, 2); “ (...) revenez chaque jour / Près de la crèche sacrée / Offrir au Divin Sauveur / Le Miel de votre ferveur ” (RP 5, 25); “ Je vous offre toutes les actions que je vais faire aujourd’hui ” (Pri 10)[100]. Enfin, notons un groupe d’occurrences charnière entre les réalités intérieures (intelligibles ou sensibles) et le don de la personne elle-même. Il est constitué notamment par toutes les occurrences qui impliquent “ sacrifice ”, car lorsqu’on offre un sacrifice, le don généralement n’est pas “ partiel ” mais engage toute la personne qui offre. C’est ce qui découle des exemples qui suivent: “ Ma Tante nous emmena toutes à la messe pendant que Papa allait sur la montagne du Carmel offrir son premier sacrifice ” (Ms A, 26 v°); “ Pendant qu’il offrait le Saint Sacrifice sur le tombeau de St Charles nous étions avec papa derrière l’Autel ” (Ms A, 58 v°; cf. aussi Ms C, 31 v°); “ Je vous remercie d’offrir pour Notre Mère et pour moi votre Messe de l’aurore ” (LT 201); “ J’offre ce petit sacrifice à Jésus ” (LT 60); “ C’est très pénible d’être regardée en riant quand on souffre. Mais je pense que Notre Seigneur sur la croix a bien été regardé ainsi au milieu de ses souffrances. (...) Cette pensée m’aide à lui offrir de bon cœur ce sacrifice ” (CJ 25. 8. 1); “ Si tu savais, ma chère petite sœur, comme nous prions pour toi!... Et surtout comme nous offrons des sacrifices (...) ” (LT 171); “ Je souffre avec vous, avec vous j’offre votre grand sacrifice ” (LT 193); “ Je n’ai rien que mes sacrifices / (...) Offre-les à la Trinité ” (PN 46, 4). Dans un sens semblable, ce groupe rejoint non seulement les occurrences déjà évoquées ci-dessus qui visent, par exemple, l’offrande du “ cœur ”[101] ou encore celle de “ tous les battements de mon cœur ”[102], mais aussi les occurrences qui parlent d’offrir “ rien ”[103], car lorsqu’on n’a rien à offrir, l’offrande s’élève au plus haut niveau – celui du don de soi. Ainsi nous pouvons mieux éclairer le deuxième groupe qui indique l’objet de l’offrande: il concerne proprement le don de la personne elle-même. Le deuxième groupe peut également être subdivisé en plusieurs catégories. Une première catégorie: les emplois sont exprimés à la forme réfléchie: “ s’offrir ”. Leur nombre est de 13 et toutes les occurrences expriment un don total: “ Je m’offrais à Jésus pour être sa petite fleur ” (Ms A, 31 v°); “ Il dit à Papa que jamais chose pareille ne s’était vue: "Un père aussi empressé de donner son enfant au Bon Dieu que cette enfant de s’offrir elle-même!" ” (Ms A, 55 r°); “ Depuis quelque temps je m’était offerte à l’Enfant Jésus pour être son petit jouet ” (Ms A, 64 r°); “ Je me suis offerte à Jésus afin qu’Il accomplisse parfaitement en moi sa volonté sans que jamais les créatures y mettent obstacle... ” (Ms A, 76 v°); “ Je me suis offerte à Jésus non comme une personne qui désire recevoir sa visite pour sa propre consolation, mais au contraire pour le plaisir de Celui qui se donne à moi ” (Ms A, 79 v°); “ Je pensais aux âmes qui s’offrent comme victimes à la Justice de Dieu ” (Ms A, 84 r°); “ Thérèse (...) n’a qu’un désir ici-bas, celui se s’offrir comme une petite grappe de raisin pour rafraîchir Jésus enfant (...) ” (Ms A, 85 v°); “ C’est ma faiblesse même qui me donne l’audace de m’offrir en Victime à ton Amour ” (Ms B, 3 v°); “ Donner à toutes celles qui demandent, c’est moins doux que d’offrir soi-même par le mouvement de son cœur ” (Ms C, 15 v°); “ L’héroïque patriarche s’était offert à Dieu en victime ” (LT 261); “ C’est mon âme elle-même / Que je dois vous offrir ” (RP 4, 24); “ Je m’offre comme victime d’holocauste à votre Amour Miséricordieux ” (Pri 6). Une deuxième catégorie: les emplois impliquent, en quelque sorte, un “ double ” don de soi[104], car il s’agit d’une personne qui spirituellement offre à Dieu une autre personne: “ Aux âmes je donnais le sang de Jésus, à Jésus j’offrais ces mêmes âmes rafraîchies par sa rosée Divine ” (Ms A, 46 v°); “ Ah! (...) si au moment de ma mort je pouvais avoir une âme à offrir à Jésus, que je serais heureuse! ” (LT 43 B); “ Ni l’un, ni l’autre de vos pères ne sera là pour vous offrir à Jésus ” (LT 120); “ Ne sommes-nous pas plus unies encore maintenant que nous regardons les Cieux pour y découvrir un Père et une Mère qui nous ont offertes à Jésus? ” (LT 170); “ J’espère qu’une abondante moisson d’âmes sera cueillie et offerte par vous au Seigneur ” (LT 201); “ Je veux offrir des Prêtres au Seigneur ” (PN 4, 49); “ Pour sa Couronne royale / Offrez-lui les vierges, vos sœurs ” (RP 5, 18); “ Père Éternel, puisque vous m’avez donné pour héritage la Face Adorable de votre Divin Fils, je vous l’offre ” (Pri 15). Une troisième catégorie, dans la même ligne mais avec une nouvelle nuance, réunit les occurrences qui visent le don de la personne mais expriment cette réalité de façon figurée et poétique. Ainsi, dans le langage de Thérèse la personne est désignée comme “ fleur ”[105], “ grain d’une grappe dorée ”[106] ou encore “ un bouquet ravissant ”[107]. B) Le destinataire de l’offrandeDans ce secteur sémantique on peut spécifier deux groupes: le premier précise les différents noms que Thérèse donne à son Destinataire divin et, le second qui indique des personnes à qui est offert un don (matériel ou spirituel). C’est le premier groupe qui nous intéresse en particulier. Le plus grand nombre des occurrences indique les noms que Thérèse donne à Jésus, ce qui montre que sa notion d’offrande et de sacrifice est marquée par le christocentrisme. Il s’agit de s’offrir “ à Jésus ”[108], “ au Seigneur ”[109], “ au Bien-Aimé ”[110], “ à notre Époux ”[111], “ à l’Enfant Jésus ”[112], “ au petit Jésus ”[113], “ à ce Dieu dans les langes ”[114], “ à Lui ”[115], “ au divin Roi ”[116], “ au Roi des Cieux ”[117]. Suivent les occurrences où il s’agit d’une offrande “ au bon Dieu ”[118], “ à mon Dieu ”[119], “ à Dieu ”[120], “ à cet Amour ”[121], “ au Dieu Sauveur ”[122]. D’une façon solennelle, Thérèse présente également son offrande “ à la Trinité ”[123] ou elle utilise la forme abrégée “ vous ”[124] en s’adressant à la Trinité. C) La finalité de l’offrandeLe troisième secteur sémantique est l’un des plus significatifs pour la notion d’offrande et de sacrifice chez Thérèse. En effet, la finalité fait converger toutes les énergies, donne la motivation et détermine les moyens pour parvenir au but. Quelles sont les finalités évoquées chez Thérèse, dans le contexte de l’offrande? – Le nombre des occurrences est restreint et cela est compréhensible, car la finalité de l’offrande se rattache généralement à la fin, propre à la vocation et à la mission particulière de chacun. Parmi les neuf occurrences, la plus englobante – qui peut embrasser toutes les autres – est celle de la lettre 85: “ Offrons bien nos souffrances à Jésus pour sauver les âmes, pauvres âmes!... elles ont moins de grâces que nous, et pourtant tout le sang d’un Dieu a été versé pour les sauver... ”[125]. Comme il s’ensuit de ce passage, la finalité de l’offrande (offrir ses souffrances) est en accord avec la finalité même du sacrifice de la Croix et dépend de la grâce qui en découle[126]. Dans la même ligne, s’inscrit la phrase du Manuscrit A (76 v°) qui précise que Thérèse s’est offerte pour l’accomplissement parfait de ce but: “ Je me suis offerte à Jésus afin qu’il accomplisse parfaitement en moi sa volonté sans que jamais les créatures y mettent obstacle... ”. Toutes les autres occurrences, relatives à la finalité, indiquent le moyen choisi, approprié au but à atteindre; dans les cinq cas, s’offrir “ en victime ”. Ce qui les différencie c’est la précision du point de vue sur ce qui importe dans l’œuvre du salut et, du salut dont l’agent principal est Dieu. Il s’agit de s’offrir comme victime “ à la justice de Dieu ”[127] ou “ à l’amour miséricordieux de Dieu ”[128]. Puisque Thérèse choisit de s’offrir à l’Amour Miséricordieux, son acte va spécifier aussi la finalité centrale de l’offrande. Elle précise ainsi que le salut des âmes, qui demeure l’objectif central, doit être considéré dans la perspective d’“ aimer Dieu et de le faire aimer ”[129]. Enfin, deux occurrences parlent de l’offrande “ à Dieu en victime ” sans évoquer l’amour ni la justice de Dieu[130], mais là encore nous restons dans le cadre de la finalité générale du salut des âmes. D) Le motif de l’offrandeLe motif d’une offrande garde un lien étroit avec son but. Il apporte également des précisions importantes sur la manière dont l’offrant lui-même voit et comprend son acte. Nous trouvons seulement quatre occurrences, mais elles sont suffisamment claires. La première, correspond pleinement à la disponibilité de Thérèse qui s’offre pour l’accomplissement parfait de la volonté de Jésus en elle, en vue du salut des âmes[131]. Quel est le motif de cette disponibilité? Thérèse le précise elle-même un peu plus loin. Elle dit que ce n’est pas pour sa propre consolation qu’elle s’est offerte ainsi à Jésus: “ Je me suis offerte (...) pour le plaisir de Celui qui se donne à moi ”, souligne-t-elle[132]. Son offrande est donc un don de soi désintéressé en réponse à Celui qui se donne le premier. Si cela est ainsi, Thérèse sait quelle est sa part à elle et quelle est celle de Dieu. Un autre exemple met en relief que ce qui motive l’offrande n’est pas la conscience d’être parfait. Au contraire, Thérèse est consciente qu’elle n’est pas parfaite: “ Je ne suis qu’une enfant, impuissante et faible, cependant c’est ma faiblesse même qui me donne l’audace de m’offrir en Victime à ton Amour, ô Jésus ”[133]. Par conséquent, la connaissance de sa faiblesse donne à Thérèse l’audace pour s’offrir, cette antinomie jouant le rôle de motif. Toutefois ce motif-là s’enracine dans le motif plus fondamental qui est la connaissance de Dieu; cela découle de la suite du passage cité: “ Pour satisfaire la Justice de Dieu il fallait des victimes parfaites, mais à la loi de crainte a succédé la loi d’Amour, et l’Amour m’a choisie pour holocauste, moi, faible et imparfaite créature... Ce choix n’est-il pas digne de l’Amour?... Oui, pour que l’Amour soit pleinement satisfait, il faut qu’Il s’abaisse (...) ”[134]. Par ailleurs, on trouve deux autres occurrences qui indiquent que l’on peut s’offrir “ par devoir ” – “ C’est mon âme elle-même que je dois vous offrir ”[135] – ou “ pour apaiser la justice du Père ”[136]. Toutefois, remarquons que ces deux emplois ne contredisent point le motif fondamental de la connaissance de Dieu, car Thérèse a une profonde intelligence de la foi; elle sait qu’il ne peut y avoir d’opposition entre la justice et l’amour de Dieu[137]. E) Les dispositions intérieures de l’offrantCe secteur sémantique s’enchaîne lui aussi au précédent. Nous avons remarqué ci-dessus que le motif d’une offrande montre en outre comment l’offrant voit et comprend son acte surtout à la lumière de sa connaissance de Dieu. Maintenant, à cette lumière, s’ajoute celle qui permet d’éclairer les dispositions intérieures de celui qui offre, mais aussi son état intérieur au moment de l’offrande. Onze exemples vont dans ce sens. Une dernière remarque: l’offrande peut concerner le don de soi “ immédiat ” à Dieu[138] ou le don de soi “ par l’intermédiaire du prochain ”[139]; les deux modalités sont d’importance. Là encore présentons d’abord un passage-clé qui révèle le fondement de la position de Thérèse. Il s’agit de son point de vue sur les relations humaines qui témoignent de même de nos relations avec Dieu: “ Quel festin pourrait offrir une carmélite à ses sœurs si ce n’est un festin spirituel composé de charité aimable et joyeuse? Pour moi, je n’en connais pas d’autre et je veux imiter St. Paul qui se réjouissait avec ceux qu’il trouvait dans la joie: il est vrai qu’il pleurait aussi avec les affligés et les larmes doivent quelquefois paraître dans le festin que je veux servir, mais toujours j’essaierai qu’à la fin ces larmes se changent en joie, puisque le Seigneur aime ceux qui donnent avec joie ”[140]. Ce passage apporte deux lumières: Premièrement, pour Thérèse, les dispositions intérieures de l’offrant sont toujours inséparables de la pratique de la charité. Deuxièmement, ces dispositions peuvent correspondre à divers états d’âme, mais c’est la tendance vers la joie qui doit dominer. Thérèse parle ainsi de ses dispositions intérieures lorsqu’elle s’offre pour rendre service à l’une de ses sœurs en sachant qu’elle n’était pas facile à contenter: “ Je m’offris donc bien humblement pour la conduire: ce ne fut pas sans mal que je parvins à faire accepter mes services! ”[141]. En relation avec les dispositions d’humilité, il est indiqué également que Thérèse éprouve des difficultés tant avant d’offrir son aide qu’au moment de l’action, ce qui est exprimé, à deux reprises, par l’expression “ cela me coûtait ”[142]. Cela confirme que les dispositions intérieures de l’offrant correspondent à sa croissance dans la charité. Les difficultés que peut éprouver l’offrant sont signalées dans trois autres exemples, liés au domaine sensible et indiquent ce qui est “ senti ” ou “ non senti ”. Dans ce sens, Thérèse écrit après moins d’un an de vie religieuse: “ Aujourd’hui plus qu’hier, si cela est possible, j’ai été privée de toute consolation; je remercie Jésus qui trouve cela bon pour mon âme (...). Eh bien, (...) même quand je ne sentirai rien à pouvoir lui offrir, alors comme ce soir je lui donnerai ce rien!... ”[143]. La sensibilité est également concernée lorsque la Carmélite indique que l’acte d’offrir est lié “ au mouvement du cœur ”. Par conséquent, il peut être ressenti comme “ plus ou moins doux ” mais aussi aller jusqu’à la révolte intérieure et, les réactions demeurent toujours en rapport avec la croissance de la charité[144]. Le même sens est confirmé dans l’une de ses lettres à son père: “ Jamais ta petite Reine n’a pu t’offrir son affection avec plus de joie ”[145]. Toutefois l’importance que l’âme peut attribuer à ce que perçoivent ses sens diminue lorsque son regard sur l’offrande et l’offrande elle même connaissent approfondissement et intériorisation. “ Tout en paraissant ne rien t’offrir, dit Thérèse, je te donne un magnifique cadeau, s’il ne charme pas tes yeux du moins ton cœur le sentira, car j’espère que le Bon Dieu exaucera ma prière ”[146]. Plus l’âme suit le mouvement de l’intériorisation plus aussi ses dispositions intérieures en s’offrant se rapprochent de la joie parfaite dont parlait Thérèse dans le passage-clé. Ainsi, elle parle des mages qui “ offrirent joyeux leurs cœurs ” à Jésus[147], des trésors de grâces qu’elle sera “ ravie d’offrir ” aux âmes quand elle sera au Ciel[148], de la prière qu’elle offre à Dieu “ avec délice ”[149], enfin, “ du bonheur ” d’offrir ses services au prochain[150] et de s’offrir à son Dieu[151]. F) La connotation temporelleEnfin, la connotation temporelle est celle qui nous permet de situer l’offrande par rapport au temps d’une vie. Douze occurrences nous sont offertes. Elles embrassent, en effet, toute la vie de Thérèse et, vont même au-delà pour suggérer une perspective eschatologique. Trois occurrences indiquent que Thérèse connaît très tôt la réalité de l’offrande à Dieu. Il s’agit d’abord des souvenirs de la petite enfance, décrits dans le Manuscrit A; c’est au moment où le bonheur se mêle à la souffrance que Thérèse place une première indication liée à l’offrande: “ Oh! véritablement tout me souriait sur la terre, (...) et mon heureux caractère contribuait aussi à rendre ma vie agréable, mais une nouvelle période allait commencer pour mon âme, je devait passer par le creuset de l’épreuve et souffrir dès mon enfance afin de pouvoir être plus tôt offerte à Jésus ”[152]. La deuxième occurrence se réfère à la visite à l’évêché de Bayeux où la précocité de l’offrande totale de Thérèse est exprimée par cette remarque: “ Mr. R. (...) dit à Papa que jamais chose pareille ne s’était vue: Un père aussi empressé de donner son enfant au Bon Dieu que cette enfant de s’offrir elle-même! ”[153]. Cette référence, lue dans son contexte, permet de voir que l’expression “ aussi empressé ” vise pour Thérèse le fait qu’elle désirait s’offrir à Dieu sans réserve “ dès l’éveil de sa raison ”[154]. Enfin, la troisième référence à l’enfance se trouve dans le Manuscrit B (1 r°): “ Chère petite Marraine, c’est l’enfant que vous avez offerte au Seigneur qui vous parle ce soir ”. Les autres occurrences se répartissent comme suit: Trois emplois visent soit la fréquence, indiquée par le mot “ souvent ”[155], soit l’actualisation ou la réalisation ponctuelle d’une offrande, comme c’est indiqué dans l’Offrande de la journée: “ Mon Dieu, je vous offre toutes les actions que je vais faire aujourd’hui ”[156]; et dans la lettre 42: “ Demain j’offrirai ma Communion pour ma chère Marraine ”. La même signification apparaît dans la lettre 186: “ Je t’offrirai demain la divine Réalité, Jésus-Hostie ”. Ensuite, deux emplois précisent le jour dont l’importance est particulière. Les deux cas se rapportent à la Communion. Il s’agit d’offrir son cœur au petit Jésus le jour de la Première Communion[157] et d’offrir sa communion pour une autre personne le jour de sa fête[158]. Enfin, restent quatre emplois avec des indices temporels qui diffèrent les uns des autres. Parmi ceux-ci un exemple se rapporte à un temps précis dans la journée, en l’occurrence le temps de l’oraison: “ Mon oraison (...) se passait à offrir ce concert ”[159]; un autre exemple, très significatif, parle du temps comme de la réalité même qui nous est offerte par Dieu: “ Je compris le prix du temps qui m’était offert ”[160]; un troisième exemple mentionne l’offrande au moment de la mort: “ Si au moment de ma mort je pouvais avoir une âme à offrir à Jésus, que je serais heureuse! ”[161]; enfin, le quatrième exemple vise une promesse future qui appartient déjà à la mission posthume de Thérèse: “ Tous les Saints (...) me donneront des trésors de grâces que je serai ravie de vous offrir ”[162]. 3. 1. 3. “ Don ”, “ se donner ”, “ se livrer ”Ces trois mots se rattachent, dans une perspective sacrificielle, au “ don de soi ”. En admettant, mais sans durcir, que tout don a un rapport au don de soi, on perçoit en effet que sa signification est très proche de l’offrande. Ainsi le mot “ don ” est fréquemment employé en tant que synonyme de “ ce qui est offert ”, c’est pourquoi ce mot mérite d’être considéré avec attention. Quant au verbe “ donner ” qui est présenté dans la Concordance générale par une liste très volumineuse d’emplois (au total 698), nous n’en retiendrons que ceux qui entrent directement dans la perspective du don de soi. Le même principe concerne les occurrences du verbe “ se livrer ”. Puisque les mots “ don ”, “ donner ” et “ se donner ” indiquent les mêmes significations, nous les considérons ensemble. A) “ Don ”, “ donner ”, “ se donner ”Les occurrences de ces mots sont très nombreuses. Des 28 occurrences du mot “ don ” et des 698 occurrences du mot “ donner ” ou “ se donner ” énumérées dans la Concordance thérésienne, nous ne tiendrons compte que de celles qui sont importantes pour notre sujet (au nombre respectivement de 25 et 247); nous les divisons en trois groupes. (1) Les dons de DieuDans ce groupe, on peut distinguer sept connotations au total. Commençons par les quatorze emplois du mot “ don ” qui impliquent trois nuances. La première connotation, avec sept occurrences, indique Dieu comme le Donateur, Celui qui donne le Premier: “ l’Adorable Trinité (...) ne cesse de répandre ses dons ” (Ms A, 85 v°); “ Vous répandez vos ineffables dons ” (RP 6, 11 r°); “ Il t’a donné tous ses dons ” (LT 50); “ Je veux qu’elle cache les dons qu’elle a reçus ” (LT 183); “ ils font refléter sur elle l’éclat (...) de tous les dons que le Seigneur leur a prodigués gratuitement ” (LT 185); “ Si Jésus avait voulu se montrer à toutes les âmes avec ses dons ineffables, sans doute il n’en est pas une seule qui l’aurait dédaigné ” (LT 145); “ Jésus se plaît à prodiguer ses dons ” (LT 147); “ De mes trésors je lui fais don ” (PN 38, 5, 2). La deuxième connotation (quatre exemples) suggère que les dons de Dieu sont à recevoir et, pour cela il est essentiel que le regard de l’âme sache les reconnaître pour ce qu’ils sont: “ Ne croyez pas que ce soit l’humilité qui m’empêche de reconnaître les dons du bon Dieu, je sais qu’Il a fait en moi de grandes choses ” (LT 224); “ Mes parents ne comprennent pas le Don de Dieu ” (RP 8, 4 r°); “ Ah! je connais Celui qui demandait à boire / Il est le Don de Dieu, la source de la gloire ” (PN 24, 10, 5‑6); “ Recherchez avec ardeur les dons les plus parfaits ” (Ms B, 3 v°)[163]. Enfin, la troisième connotation suggère quelle doit être la juste attitude de l’âme devant le don de Dieu: “ Remercie Jésus de t’avoir fait un don aussi précieux ”[164]; “ Les dons les plus parfaits ne sont rien sans l’Amour ”[165]. Ces trois nuances sont complétées par quatre autres connotations offertes par les formes verbales “ donner ”, “ se donner ”. Il est essentiel de noter que tout don se rattache, d’une manière ou d’une autre, à la capacité de réaliser le don de soi. En effet, c’est proprement le don de Dieu qui fonde et accroît cette capacité. Ce principe énoncé, considérons comment cela se manifeste dans le vocabulaire de Thérèse. La quatrième connotation permet de voir que pour Thérèse le don de soi ne se réalise point de façon désordonnée ou quelconque. Il s’effectue en se conformant ou en se modelant sur le don de soi qu’elle peut voir, contempler, choisir. Ainsi on peut distinguer trois types de modèles qui jouent un rôle important. Le modèle fondamental et exemplaire est celui du Christ: “ Vous m’avez aimée jusqu’à me donner votre Fils unique ”, dit-elle en s’offrant à l’Amour Miséricordieux[166]. Thérèse peut se conformer à ce modèle central parce qu’il lui est donné: “ C’était Jésus Lui-même qui voulait se donner à moi ”[167]. Cependant, elle a suivi ce modèle de manière radicale, parce qu’elle a eu devant sel yeux le modèle parental, qui représentait pour Thérèse une réalisation concrète de l’idéal chrétien. Les expressions qu’elle utilise marquent cette perception, en particulier le qualificatif “ incomparable ”: “ Jésus voulait (...) me faire connaître la Mère incomparable qu’Il m’avait donnée ”[168]; de même pour le père: “ Notre incomparable père ”[169]. En outre ce modèle concerne non seulement le père et la mère de Thérèse mais il s’applique à toutes les relations parentales: les sœurs Martin et aussi la famille Guérin[170]. Enfin, le vocabulaire manifeste un troisième modèle que Thérèse a suivi dans sa vie religieuse de Carmélite: celui de Sainte Thérèse d’Avila: “ Une carmélite qui ne serait pas apôtre s’éloignerait du but de sa vocation et cesserait d’être fille de la Séraphique Sainte Thérèse qui désirait donner mille vies pour sauver une seule âme ”[171]. La cinquième connotation regroupe le rapport du don de soi aux multiples dons de Dieu qui l’appuient et le favorisent. Ainsi Dieu donne: la vie même[172], la grâce[173], la liberté[174], son amour[175], le mouvement fondamental pour répondre à l’amour de Dieu[176], l’union à Lui[177], les lumières nécessaires[178], la vocation et des grâces proportionnées à la mission propre dans l’Eglise[179], les moyens de lui être fidèle[180], les aspirations à la sainteté[181], le courage[182], la force[183], la paix[184], la joie[185], le don de devenir médiatrice de grâces pour les autres[186], des désirs[187], le vrai bonheur[188], l’amour de la mortification[189], la compréhension[190], la sagesse[191], le pardon[192], du prix à nos actions[193], ce qui manque[194], la confiance[195], la ferveur[196], la consolation[197]. Tous ces dons “ sans mesure ”[198] donnés “ dès l’exil ”[199] sont à la source du don de soi et l’appellent. Certains parmi eux sont plus fondamentaux[200], d’autres sont donnés en fonction d’une mission[201] mais tous demandent à être reçus selon le principe énoncé par Thérèse elle-même: “ Il donne en Dieu mais il veut l’humilité ”[202]. En outre, la capacité de se donner à Dieu et au prochain n’est pas une constante invariable. La sixième connotation indique ce qui est donné en vue de la croissance dans le don de soi, croissance qui est, comme le prouvent de nombreux exemples, en rapport direct avec la disponibilité et l’ouverture pour recevoir les dons de Dieu. Nous avons noté qu’il est essentiel de reconnaître le don de Dieu comme tel; ce principe est encore plus manifeste dans le cas de cette connotation. Dire qu’il est essentiel de reconnaître un don de Dieu pour “ don ”, c’est-à-dire ayant une valeur pour notre bien, revient à dire que ce n’est pas toujours facile. Notamment lors d’une épreuve. Or, un grand nombre des occurrences se rapportent ici à l’épreuve comme occasion de croître[203]. Notons dès maintenant un des principes thérésiens concernant la croissance dans le son de soi: “ Il (le Bon Dieu) proportionne les épreuves aux forces qu’Il nous donne ”[204]. Thérèse regarde l’épreuve comme un moyen appréciable pour croître. En témoigne le fait que souvent, pour parler de l’épreuve, elle utilise un langage figuré qui suggère sa grande valeur; notamment lorsque le mot “ épreuve ” est remplacé par les noms des pierres précieuses, comme “ joyaux ”, “ diamant ” ou encore “ trésors ”[205]. En outre, plusieurs indications sont à retenir sur l’attitude de l’âme pendant l’épreuve. – L’épreuve est à voir en rapport avec le mystère de la croix[206] et est à accueillir avec reconnaissance, car: “ Il ne la (la croix) donnait qu’à ses amis de choix ”[207]; – recevoir la croix “ en partage ” est une dignité[208]; – Dieu donne le courage et la force pour supporter l’épreuve[209]; – accueillie, la croix donne la soif de participer au mystère de la rédemption et assure à l’âme la fécondité[210]. Cependant, si la croissance est liée à l’épreuve, elle n’en est pas inséparable. Quels d’autres objectifs peut viser la croissance? L’un d’eux est l’insistance sur la promptitude à se donner sans attendre d’abord de recevoir: “ Je savais que ma Pauline était en retraite comme moi, non pour que Jésus se donne à elle, mais pour se donner elle-même à Jésus ”[211], dit Thérèse. Un autre objectif est la disponibilité du moment: “ Jésus ne veut pas me donner de provisions ”[212]; ou encore – conduire à une plus grande ouverture au don de soi: “ À ceux qui aiment plus, il en donne plus, à ceux qui aiment moins, il en donne moins ”[213]. Elle implique également d’employer les moyens qui sont à notre disposition et à notre portée pour la croissance: “ C’est la prière et le sacrifice qui font toute ma force, ce sont des armes invincibles que Jésus m’a données ”[214], ainsi que l’attention aux exigences du moment, car le reste sera donné “ par surcroît ”[215]. Enfin, la communion fraternelle que Thérèse a toujours su apprécier constitue aussi un don de Dieu pour la croissance[216]. Plusieurs références prouvent qu’elle l’a considérée véritablement comme un “ don ”: “ L’épreuve sembla bien amère à ma pauvre compagne mais votre fermeté triompha et c’est alors que je pus, en essayant de la consoler, expliquer à celle que vous m’aviez donnée pour sœur entre toutes, en quoi consiste le véritable amour ” |