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Judas au milieu des Apôtres
Thérèse propose Judas comme objet de méditation annexe. Elle met en relief sa trahison parallèlement à la fuite des Apôtres, dans le cadre de la méditation des mystères de Jésus Christ (objet de méditation fondamental), et surtout les scènes de la passion, en allant du Jardin des Oliviers jusqu’à la mise en croix, tout en passant par l’arrestation. Elle invite par ailleurs à “penser et sentir” cette attitude et ce comportement de Judas (6D 7,10). Elle mentionne, dans la majorité des cas, “Judas au milieu des Apôtres” (5D 4,7; CV 7,10; 27,6). Il est type de la tentation; la tentation judéenne consiste à tomber malgré la vie apostolique et la compagnie de Jésus, les “rapports continuels avec Dieu”, l’écoute de ses paroles, le désir “de le servir et de lui plaire”. C’est l’insécurité et le risque dans le chemin spirituel (5 D 3,2; 4,7). Il ne suffit pas d’être “au milieu des Apôtres”. Cette tentation prend plusieurs formes. Thérèse décrit Judas d’abord comme antitype de la perséverance et de l’obéissance à la loi de Dieu:
“Mais combien doit-il y en avoir que le Seigneur appelle à l'apostolat, comme Judas, à qui il se communique, combien il en appelle, pour les faire rois, comme Saül, qui se perdent ensuite par leur faute ! Nous devons en déduire, mes soeurs, que pour acquérir de plus en plus de mérites et ne pas nous perdre comme ces gens-là, il est un moyen-sûr, l'obéissance, et ne point dévier de la loi de Dieu: je parle pour ceux à qui Dieu accorde de telles faveurs, et même pour tout le monde.” (5D 3,2)
Un de ses manques de persévérance est l’abandon de la prière. Judas serait donc type de la fausse humilité et de l’abandon de la prière. En fait, Thérèse, étant passé elle-même par cette tentation judéenne, et ayant délaissé pour un temps la prière, parle à partir de son expérience personnelle, s’identifiant à Judas. Quand une personne s’éloigne de l’oraison par fausse humilité, elle ressemble à Judas qui s’est éloigné de Jésus pour l’avoir trahi (V 19,10-11).
“Quelle orgueilleuse humilité me suggérait le démon, m'éloignant ainsi de la colonne d'appui, du bâton qui pouvait me soutenir et m'éviter de tomber si bas ! […] Comment, moi, misérable, après avoir reçu tant de grâces, pouvais-je prétendre à faire oraison, voilà ce qu'il me suggérait (le démon); il me suffisait de dire les prières communes, comme je le devais; et même je les disais mal; comment vouloir faire plus ? C'était là un manque de respect, et mésestimer les grâces de Dieu. J'avais raison de penser et de comprendre cela, mais agir en conséquence fut un très grand malheur. Soyez béni, Vous, Seigneur, qui m'avez secourue. C'est par là, ce me semble, que le traître commença à tenter Judas, sauf qu'il n'osait pas m'entreprendre si ouvertement, mais petit à petit il serait arrivé à faire de moi ce qu'il a fait de lui. Que ceux qui s'appliquent à l'oraison considèrent cela, pour l'amour de Dieu. Qu'ils sachent que je vécus dans un bien plus grand égarement le temps où je ne m'y adonnais point; qu'on observe le bon remède que me conseillait le démon, cette jolie humilité; l'inquiétude en moi était grande. […] J'avais de l'espoir, car jamais je n'ai songé à renoncer à ma décision de faire oraison (à ce que je me souviens, car il doit y avoir plus de vingt et un ans de cela); mais j'attendais d'être nette de tout péché. Oh ! quelle mauvaise voie prenait mon espérance !” (V 19,10-11)
Une autre fois, Judas est présenté comme semeur de trouble en communauté duquel Thérèse avertit fermement: “craignez qu'il n'y ait parmi vous un Judas.” (CV 7,10). Elle invite à le chasser et l’envoyer ailleurs à cause du trouble qu’il pourrait provoquer chez les autres. Elle décrit même la situation comme une “peste”:
“Que la Prieure, pour l'amour de Dieu, veille bien à ce qu'on n'en arrive pas là, qu'elle oppose une résistance dès le début, le mal est là, il faut le temps d'y remédier; qu'elle tâche d'envoyer dans un autre monastère celle qui cause le trouble, Dieu donnera de quoi la doter; rejetez loin de vous cette peste; coupez les branches comme vous le pourrez; et si cela ne suffisait pas, arrachez les racines; et si cela était impossible, que la responsable ne sorte plus de prison; cela vaut mieux que de la laisser propager son incurable maladie contagieuse. Oh! Quel mal c'est là! Dieu nous garde du monastère où il entre; j'aimerais mieux qu'il y entre un feu qui nous brûlerait toutes.” (CV 7,11)
Cet avertissement relève apparemment d’une pédagogie communautaire thérésienne. Elle formule un principe de vie spirituelle: coupez les branches, arrachez les racines. Elle fait allusion à plusieurs reprises à une cause principale de ce trouble “au milieu des Apôtres”: le point d’honneur (CV 7,10; 27,6). Au “Collège du Christ” tous et toutes sont égaux quelque soit la réputation de leur père et leur classe sociale. Ici la tentation judéenne fait écho à une autre tentation qui hante Thérèse dans la plupart de ses écrits et à laquelle elle revient sans cesse (V 37,10; CV 2,6; 36,3.6-7; etc.). Appartenant à une famille noble et riche (V 2,4.7) et à une structure sociale pyramidale hiérarchique, Doña Teresa de Ahumada y de Cepeda fût longtemps priviligiée dans le monastère de l’Incarnation, même tout en étant religieuse (V 11,2; CV 36,3). La suppression de ce code d’honneur est un des effets de sa conversion; elle s’appellera désormais Thérèse de Jésus. Le rapport entre Judas et le point d’honneur s’avère original et créatif chez elle; il pourrait l’être par accomodation.
Une autre forme de tentation est celle de la fausse paix, développée longuement dans tout le deuxième chapitre des Pensées sur l’amour de Dieu (PAD). Ce chapitre développe neuf sortes de fausse paix dont celle de l’absence du sens du péché, du remords de conscience et du relâchement dans les petites occasions (PAD 2,1-4), celle des richesses et des biens (PAD 2,8-10), celle du bien-être (PAD 2,14-15), etc. En ce qui concerne Judas, il est évoqué dans le cas de la paix en rapport avec le point d’honneur et l’autocomplaisance dans les louanges et il est assimilé à la tentation d’un monde mensonger (PAD 2,11-13). Thérèse affirme: “Le monde n’exalte jamais que pour rabaisser […] Excitez la crainte dans votre âme, afin de l’empêcher de recevoir avec tranquilité ce baiser de fausse paix que donne le monde. Croyez que cette paix est celle de Judas” (PAD 2,13). Son baiser est donc symbole de la fausse paix que le monde donne au vicieux au contraire du baiser de paix vraie et sûre et d’amour de l’Époux du Cantique (cf. Ct 1:16; PAD 2,5.16; 3,1-15).
Ainsi Judas devient figure de la tentation à triple niveau: au niveau personnel (fausse humilité, absence de persévérance, fausse paix, point d’honneur) et au niveau interpersonnel, soit avec les autres (trouble dans le groupe, point d’honneur) soit avec Dieu (abandon de la prière, désobéissance). Mais il s’agit par ailleurs de “Judas au milieu des Apôtres”, donc symbole de l’instabilité et la non-assurance dans le chemin spirituel. Thérèse nous invite à la vigilance…
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