LA COOPERATION DE MARIE ET DE L'EGLISE

AU MYSTERE DE LA REDEMPTION

à la lumière de sainte Thérèse de Lisieux

                                                                         fr. François-Marie Léthel ocd

                                                                        Professeur au Teresianum (Rome)

                                                                        Membre de l'Académie Pontificale de Théologie

 

             Dans sa Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte, le Pape Jean-Paul II nous invite à pénétrer dans la profondeur du Mystère de Jésus en unissant à la "recherche théologique" le recours au "grand patrimoine qu'est la 'théologie vécue' des saints" (n° 27). Ceci est immédiatement illustré par la citation de deux Docteurs féminins, sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse de Lisieux, dont la "théologie vécue" éclaire singulièrement le visage de Jésus en sa Passion: "bienheureux et souffrant" (ibid).

            De cette manière, Jean-Paul II indique un nouveau chemin pour la théologie du troisième millénaire, un chemin de réflexion et de contemplation unissant inséparablement l'intelligence du Mystère de la foi (fides et ratio) et l'expérience amoureuse de ce même Mystère (fides et amor)[1].

            De François d'Assise à Thérèse de Lisieux, les mystiques sont les grands représentants de cette théologie vécue des saints. Ils transmettent à toute l'Eglise leur profonde connaissance du Mystère de Dieu Trinité, de ce Dieu connu et aimé en Jésus-Christ à travers la grande oeuvre de son Amour qui est la Rédemption de l'homme. Immergés dans l'Amour Infini de Jésus, ils en sont les meilleurs "connaisseurs"; ils sont authentiquements "théologiens", c'est-à-dire "connaisseurs de Dieu". En effet, selon les paroles de l'Apôtre saint Jean, "celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu, tandis que celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est Amour" (cf I Jn 4,7-8).

            Cette théologie des saints est comme un phare qui éclaire l'ensemble du Mystère de Jésus, depuis le premier instant de l'Incarnation dans le sein virginal de Marie jusqu'à son exaltation dans la gloire de la Résurrection, à travers tous les mystères de sa vie terrestre, et spécialement sa Passion Rédemptrice. Dans cette même lumière il nous est aussi possible de contempler le visage de Marie et de mieux comprendre sa place dans le Mystère du Christ et de l'Eglise (cf Lumen Gentium, VIII).

            Au cours de cette brève étude, nous allons utiliser la "théologie vécue" de Thérèse de Lisieux pour éclairer une question délicate et importante, celle de la coopération de Marie et de l'Eglise au Mystère de la Rédemption, que l'on pourrait aussi appeler la "co-rédemption".

            Pour bien interpréter la théologie de Thérèse, il faut rappeler à la lumière de Vatican II le lien intime et indissoluble qui unit Jésus avec Marie et l'Eglise ensemble. Jésus est le Nouvel Adam, le Dieu-Homme, Créateur et unique Sauveur de tous les Hommes, le Fils éternel du Père qui, par l'action de l'Esprit-Saint, est devenu d'une manière toute virginale l'Enfant et l'Epoux de sa créature, au point que sa créature est devenue vraiment sa Mère et son Epouse. Tel est le Mystère de la Nouvelle Eve dans son indicible communion avec le Nouvel Adam: elle est inséparablement Marie et l'Eglise, comme Mère de Dieu (theotokos) et Epouse de Dieu (theonumphos), Vierge-Mère et Vierge-Epouse[2]. Restant toujours simple créature, elle est élevée à une dignité inouïe par cette communion avec l'Unique Sauveur, une communion active et dynamique qui est une véritable coopération à l'Economie du Salut[3].

            Comme femme consacrée dans la virginité, Thérèse vit profondément avec Marie et dans l'Eglise, dans ce "Coeur brûlant d'Amour" qui est inséparablement celui de Marie et de l'Eglise[4] coeur d'Epouse donné à Jésus seul et coeur de Mère donné à Jésus et ouvert à tous les hommes créés et sauvés par Lui[5]. C'est dans son Amour d'Epouse et de Mère que Thérèse fait resplendir le Mystère de la coopération de Marie et de l'Eglise à la Rédemption. Tous ses écrits sont caractérisés par un profond climat marial et ecclésial, explicitement ou implicitement.

            Dans cette perspective, notre exposé s'articulera en trois points:

1/ Pranzini "mon premier enfant"

2/ "Un coeur de Mère"

3/ La communion à l'Agonie de Jésus

                                                      ______________________

 1/ Pranzini "mon premier enfant"

             Le coeur du Manuscrit A, écrit en 1895, est le récit de la "grâce de Noël" et du salut du criminel Pranzini, une double grâce de communion aux Mystères de l'Incarnation et de la Rédemption. L'Esprit-Saint conduit la jeune Thérèse de la Crèche à la Croix, de l'Admirable échange de l'Incarnation à l'admirable échange de la Rédemption: dans l'Incarnation, Dieu est devenu homme pour que l'homme devienne Dieu; dans la Rédemption, Lui qui était sans péché est pour nous devenu péché afin que nous devenions en Lui Justice de Dieu (cf II Cor 5,21).

            Alors que la grâce de Noël était une grâce purement personnelle de conversion, de libération et de croissance spirituelle, cette seconde grâce concerne principalement le salut du prochain, mais dans une union encore plus personnelle et plus intime avec Jésus, union féconde de l'épouse avec le Crucifé, qui la rend mère de l'homme racheté par son Sang. Sortie de l'enfance à Noël, Thérèse est devenue une femme, elle est devenue épouse et mère à 14 ans, avant son entrée au Carmel. Dans son coeur féminin, la charité fait vibrer ces deux "cordes" les plus fortes et les plus belles que sont l'amour sponsal et l'amour maternel: amour sponsal de Jésus et amour maternel du prochain. Cette grâce est celle d'un nouveau regard vers Jésus Crucifié et vers le prochain, le plus pauvre pécheur pour lequel Jésus a versé son Sang. C'est une grâce eucharistique, reçue pendant la messe dominicale, à travers une simple image, mais qui devient pour Thérèse une véritable icône en lui faisant voir le Mystère de la Rédemption:

 

            "Un Dimanche en regardant une photographie de Notre-Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d'une des ses mains Divines, j'éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne ne s'empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de la Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu'il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes... Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon cœur : “ J’ai soif ! ” Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive... Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes" (Ms A 45v).

 

            L'image représente le Crucifié avec Marie-Madeleine embrassant ses pieds[6], se tenant sous le bras droit de la Croix, où la main de Jésus est clouée.  Par cette contemplation aimante du Sang de Jésus, Thérèse rejoint Catherine de Sienne, Docteur du Corps et du Sang de Jésus. Pour Catherine, Madeleine est la "disciple amoureuse" qui montre tout son Amour lorsqu'elle demeure là sur le Calvaire, embrassant la Croix où Jésus est cloué, "inondée de son Sang, s'enivrant et se baigant dans son Sang"[7]. Par sa "résolution" de se "tenir en esprit au pied de la Croix", Thérèse s'identifie avec Madeleine[8]. Elle désire ardemment que le Sang de Jésus tombe sur elle pour le salut des autres. Sa crainte est qu'il ne tombe "à terre", sans rejoindre l'homme pécheur pour qui il a été versé.

            Dans sa simplicité, ce texte éclaire profondément le sens de la co-rédemption et de la médiation de Marie et de l'Eglise. Il y a une vraie collaboration de la créature, comme épouse et mère, à l'oeuvre accomplie par Jésus, l'unique Sauveur, l'unique Rédempteur, l'unique Médiateur.  Cette collaboration ne consiste pas à ajouter quoi que ce soit au Sang de Jésus, mais à communiquer ce Sang aux hommes de tous les temps et de tous les pays.

            Thérèse se tient près de la Croix comme l'épouse qui veut donner à boire à son "Bien-Aimé", et c'est alors qu'elle devient mère par la fécondité virginale du Sang Rédempteur qu'elle recueille. Elle raconte aussitôt comment Jésus lui donne comme "son premier enfant" le criminel Pranzini (Ms A 45v-46v). C'est une des pages les plus belles et les plus fortes sur l'espérance en la Miséricorde. Ce criminel condamné à mort est sur le point de mourir dans l'impénitence. Thérèse a conscience de l'extrême danger où il se trouve, mais en même temps, elle ne peut se résigner à la perte de ce frère pour qui le Christ est mort: "je voulus à tout prix l'empêcher de tomber en enfer", écrit-elle. L'unique prix est celui du Sang de Jésus. La jeune fille fait célébrer la Messe pour lui. Elle exprime la certitude de son salut de façon absolue: "même s'il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de repentir, tant j'avais de confiance en la Miséricorde infine de Jésus" (ibid).  Avant d'être exécuté, Pranzini embrassera le Crucifix que lui présente l'aumônier de la prison. Ce simple signe ramène Thérèse à son point de départ, qui était la contemplation de Jésus Crucifié:

 

            "N'était-ce pas devant les plaies de Jésus, en voyant couler son sang Divin que la soif des âmes était entrée dans mon coeur ? Je voulais leur donner à boire ce sang immaculé qui devait les purifier de leurs souillures, et les lèvres de “ mon premier enfant ” allèrent se coller sur les plaies sacrées !!!... Quelle réponse ineffablement douce !... Ah ! depuis cette grâce unique, mon désir de sauver les âmes grandit chaque jour, il me semblait entendre Jésus me dire comme à la samaritaine : “ Donne-moi à boire ! ” C'était un véritable échange d'amour ; aux âmes je donnais le sang de Jésus, à Jésus j'offrais ces mêmes âmes rafraîchies par sa rosée Divine" (Ms A 46v).

 

            Jésus a donc donné à Thérèse comme "premier enfant" le plus misérable pécheur, celui qui à vues humaines était un cas désespéré. Pour lui, la jeune fille a espéré contre toute espérance, dans toute la force de son Amour d'Epouse et de Mère. Cette expérience est fondamentale, fondatrice. Thérèse exprimera son désir de sauver "les âmes qui sont sur la terre" (Pri 6); "les" âmes, et pas seulement "des" âmes!. Elle osera même faire cette prière: "Jésus fais que je sauve beaucoup d'âmes, qu'aujourd'hui il n'en ait pas une seule de damnée" (Pri 2). Et c'est finalement avec la même confiance que dans sa grande épreuve contre la foi, elle intercèdera pour les athées et les ennemis de l'Eglise (cf Ms C 5v-7v).

 

2/ "Un coeur de Mère"

 

            En tout cela, Thérèse est singulièrement proche de Marie, Mère de tous les hommes rachetés par le sang de Jésus, Mère de Miséricorde et Refuge des pécheurs. La dimension profondément mariale de cette expérience de la carmélite peut être explicitée à la lumière de sa petite pièce de théatre sur La fuite en Egypte (RP 6), écrite immédiatement après le Manuscrit A. C'est l'oeuvre de Thérèse la plus éclairante sur le mystère de la maternité, dans le dialogue imaginé entre Marie la Mère de Jésus et Susanna la mère de Dimas, le futur bon larron de l'Evangile. Cette histoire inventée est une merveilleuse parabole de l'amour maternel.  Marie la Toute Sainte a "un coeur de mère", mais cette pauvre femme païenne et pécheresse a elle aussi "un coeur de mère", un coeur capable d'accueillir l'Enfant Sauveur et d'obtenir le salut de l'enfant pécheur. Le petit Dimas était lépreux; il a été miraculeusement guéri lorsque, à la demande de Marie, Susanna l'a baigné dans l'eau qui avait servi à laver l'Enfant Jésus. Susanna dit alors à Marie sa crainte concernant le salut de son enfant, prévoyant qu'il deviendra comme son père un bandit. La réponse de Marie, qui est le sommet de toute l'oeuvre, correspond exactement à ce que Thérèse avait vécu par rapport à Pranzini:

 

            "Ayez confiance en la miséricorde infinie du Bon Dieu ; elle est assez grande pour effacer les plus grands crimes lorsqu'elle trouve un coeur de mère qui met en elle toute sa confiance. Jésus ne désire pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive éternellement. Cet enfant qui, sans effort, vient de guérir votre fils de la lèpre, le guérira un jour d'une lèpre bien plus dangereuse... Alors, un simple bain ne suffira plus, il faudra que Dimas soit lavé dans le sang du Rédempteur.... Jésus mourra pour donner la vie à Dimas et celui-ci entrera le même jour que le Fils de Dieu dans son royaume Céleste" (RP 6, 10r).

 

            Marie sera là, près de la Croix, recueillant par sa prière le sang de Jésus: elle le répandra sur Dimas, sur tous les pécheurs, sur tous les hommes qui deviendront alors ses enfants. Lues en écho du précédent récit concernant Pranzini, ces simples paroles que Thérèse attribue à Marie se révèlent d'une inépuisable profondeur. La carmélite avait espéré pour le criminel sur le point de mourir dans l'impénitence. Elle avait éspéré avec tout son "coeur de mère" pour ce "premier enfant" que le Rédempteur lui confiait en lui demandant de le laver dans son Sang. Mystérieusement, elle avait déjà entendu au fond de son propre coeur de mère l'exhortation de Marie, expression de la profondeur de son coeur maternel: "Ayez confiance en la Miséricorde Infinie du Bon Dieu". Elle avait partagé toute la force de son espérance maternelle: "tant j'avais de confiance en la Miséricorde Infinie de Jésus". Du point de vue théologique, ces deux textes nous donnent la plus vive lumière sur le mystère de la co-rédemption. Le salut de l'homme pécheur, qui vient uniquement de la Miséricorde Infinie donnée dans le Sang du Rédempteur, appelle cette bouleversante coopération maternelle et sponsale.

 

3/ La communion à l'Agonie de Jésus

 

            L'expression la plus incarnée de cette coopération de Thérèse au Mystère de la Rédemption, comme Epouse de Jésus et Mère des pécheurs, se trouve dans sa grande poésie christologique: Jésus mon Bien-Aimé, Rappelle-toi (PN 24), dans les deux strophes concernant l'Agonie de Gethsémani. Les strophes précédentes mettent l'accent sur l'amour sponsal: "Jésus, mon tendre Epoux" (str 19). Comme saint Jean à la dernière Cène, Thérèse peut reposer sur le Coeur de Jésus:

 

"De ton disciple aimé je ne suis point jalouse

Je connais tes secrets, car je suis ton épouse

O mon divin Sauveur

Je m'endors sur ton Coeur

Il est à moi!" (str 20).

 

            Bien loin d'être un quelconque intimisme égoïste, cette intimité de l'épouse avec son Epoux est source de sa fécondité maternelle et virginale. Thérèse le dit aussitôt en s'élevant du Coeur vers la Face de Jésus telle qu'elle se révèle à Gethsémani. Il faut citer en entier ces deux admirables strophes:

 

"Rappelle-toi qu'au soir de l'agonie

Avec ton sang se mêlèrent tes pleurs

Rosée d'amour, sa valeur infinie

A fait germer de virginales fleurs

Un ange te montrant cette moisson choisie

Fit renaître la joie sur ta Face bénie

Jésus, que tu me vis

Au milieu de tes lys

Rappelle-toi.

 

Rappelle-toi que ta Rosée féconde

Virginisant les corolles des fleurs

Les a rendues capables dès ce monde

De t'enfanter un grand nombre de coeurs

Je suis vierge, ô Jésus! cependant quel mystère

En m'unissant à toi, des âmes je suis mère.

Des virginales fleurs

Qui sauvent les pécheurs

Rappelle-toi" (str 21-22).

 

            Thérèse fait allusion à la sueur de sang (cf Lc 22,44) et aux larmes (cf Hb 5,7) de Jésus en Agonie. Le sang et l'eau qui couleront en abondance de son Côté transpercé après sa mort, coulent déjà sur sa Face au premier instant de sa Passion.  En rapport avec la Face de Jésus, ce symbole de la rosée a d'abord un caractère sponsal, selon un verset du Cantique des Cantiques particulièrement cher à Thérèse. C'est la parole de l'Epoux: "Ouvre-moi, ma Soeur, mon Epouse, car ma Face est couverte de rosée et mes boucles des gouttes de la nuit"[9].  Jésus dans sa Passion est l'Epoux qui donne sa "rosée" à son Epouse, cette "rosée d'amour" qui coule de son Corps souffrant, la "rosée féconde" de son Sang Rédempteur mêlé avec l'Eau vive de l'Esprit-Saint. La "rosée d'amour" qui a fait germer sur terre "ces virginales fleurs" est aussi la "rosée féconde" qui les rend mères en les "virginisant"[10]. Au coeur de ces strophes jaillit la splendide affirmation: "Je suis vierge, ô Jésus, cependant quel mystère/ En m'unissant à toi, des âmes je suis mère". Enfin, il est remarquable que Thérèse contemple inséparablement le Corps et le Coeur de Jésus: en son Agonie Jésus "voyait" Thérèse, tout comme dans son enfance il "pensait" à elle[11] .

            En cette vie, l'Amour virginal de Jésus trouve donc son plein épanouissement dans cette si intime communion à sa Passion rédemptrice. C'est là que la Vierge est pleinement Epouse et Mère. Le témoignage de Thérèse sur ce point rejoint celui de tant d'autres saintes et bienheureuses: Claire d'Assise, Catherine de Sienne, Gemma Galgani, Dina Bélanger, Faustine Kowalska, etc...

            Dans une de ses dernières Lettres à sa soeur Céline, Thérèse exprime symboliquement cette plénitude de l'Amour Sponsal du Crucifié: "Souvent, comme l'Epouse nous pouvons dire que 'Notre bien-Aimé est un bouquet de myrrhe', qu'il est pour nous un époux de sang" (LT 165).  Ces deux expressions viennent de l'Ecriture. "Epoux de Sang" vient de Ex 4,25.  L'autre expression, le "bouquet de myrrhe" vient du Cantique des Cantiques[12], selon la traduction de la Vulgate, lorsque l'Epouse dit: "Mon Bien-Aimé est pour moi un bouquet de myrrhe, il demeure entre mes seins" (Ct 1,13). Thérèse aimait tout particulièrement ce verset, accueilli dès le temps de son noviciat et reçu dans son contexte marial[13]. En effet, ce verset du Cantique était l'une des antiennes de l'office de la Compassion de Marie. Il exprime de façon privilégiée la relation sponsale avec Jésus en sa Passion, et surtout avec la Sainte Face. La carmélite concrétise cela dans une action symbolique, en gardant continuellement sur elle une toute petite image de la Sainte Face encadrée par les mots: "fais que je te ressemble Jésus" (Pri 11). Le "Bouquet de Myrrhe" est Jésus comme Fleur douloureuse reposant doucement sur le sein et sur le coeur de son Epouse[14].

            Dans sa Lettre Apostolique Novo Millennio Ineunte, Jean-Paul II remarque précisément comment Thérèse "vit son agonie en communion avec celle de Jésus" (n° 27). Il cite à ce sujet une des paroles de la Carmélite dans les Derniers Entretiens: "Notre Seigneur dans le Jardin des Oliviers jouissait de toutes les délices de la Trinité, et pourtant son agonie n'en était pas moins cruelle. C'est un mystère, mais je vous assure que j'en comprends quelque chose par ce que j'éprouve moi-même"[15]. Comme tous les saints, Thérèse tient très fermement la doctrine de la vision béatifique de l'âme de Jésus en toute sa vie terrestre, privilège unique du Rédempteur. Par contre, pour Thérèse comme pour Marie, la vie terrestre est "pélerinage de foi". Ainsi, elle dit à Marie: "Mère, ton doux Enfant veut que tu sois l'exemple/ De l'âme qui Le cherche en la nuit de la foi" (PN 54/15). Cette nuit atteint son maximum d'obscurité dans la Passion de Jésus, quand vient l'heure des ténèbres. Alors, la "nuit de la foi" devient véritablement la "kénose de la foi". Cette expression si forte, employée par Jean-Paul II à propos de Marie près de la Croix, est sans doute la plus éclairante pour comprendre la profondeur mariale de la Passion de Thérèse[16]. Il ne s'agit évidemment pas de l'écroulement ou de la perte de la foi, mais au contraire de la foi la plus éprouvée et la plus héroïque. La carmélite nous a laissé le récit bouleversant de cette épreuve dans les premières pages du Manuscrit C (5r-7v), en la désignant très précisément comme "épreuve contre la foi" (ibid, 31r). Thérèse communie alors intimement au Mystère de Celui qui étant sans péché est pour nous devenu péché afin que nous devenions en lui Justice de Dieu (cf II Cor 5,21). Sans jamais consentir à une seule faute contre la foi, elle porte douloureusement le poids du péché contre la foi en étant elle-même plongée dans les ténèbres de l'athéisme moderne. Devenue soeur des athées, elle intercède pour eux avec le plus grand amour et aussi la plus grande confiance concernant leur salut.

            Alors, pour Thérèse comme pour Marie, la "co-rédemption" signifie la plus grande participation à la souffrance rédemptrice de Jésus, en buvant à la coupe très amère de son agonie, en acceptant de porter avec Lui le poids si douloureux et si ténébreux du péché du monde, en acceptant de partager la souffrance de son âme et de son coeur transpercés.

            Par sa "théologie vécue", celle d'une femme de l'Evangile qui se tient près de la Croix de Jésus avec Marie la Vierge Immaculée, en compagnie de Marie-Madeleine et des autres saintes femmes, Thérèse nous aide à mieux comprendre ce qu'affime le chapitre VIII de la Constitution Lumen Gentium au sujet de la coopération de Marie à l'oeuvre de l'unique Sauveur:

 

            "La bienheureuse Vierge, prédestinée de toute éternité, à l'intérieur du dessein d'Incarnation du Verbe, pour être la Mère de Dieu, fut sur la terre, en vertu d'une disposisiton de la Providence divine, la vénérable Mère du divin Rédempteur, généreusement associée à son oeuvre à un titre absolument unique, humble servante du Seigneur. En concevant le Christ, en le mettant au monde, en le nourrissant, en le présentant dans le Temple à son Père, en souffrant avec son Fils qui mourait sur la Croix, elle apporta à l'oeuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente charité, pour que soit rendue aux âmes la vie surnaturelle. C'est pourquoi elle est devenue pour nous, dans l'ordre de la grâce, notre Mère (LG 61).

 

 


 

    [1]Cf ma récente étude: La teologia dell'Amore di Cristo nella Lettera Apostolica Novo Millennio Ineunte (Roma, 2001, ed del Teresianum). Toute ma propre recherche théologique s'inscrit dans cette grande perspective de la Lettre Apostolique. Cf en particulier ma thèse: Connaître l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance. La théologie des saints (Venasque, 1989, ed du Carmel). C'est dans la même lumière de la Théologie des saints que je me suis efforcé de présenter la doctrine de Thérèse de Lisieux et de saint Louis-Marie Grignion de Montfort dans mes deux derniers livres: L'Amour de Jésus. La christologie de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (Paris, 1997, ed. Desclée, col "Jésus et Jésus-Christ", n° 72); L'Amour de Jésus en Marie (Genève, 2000, ed Ad Solem).

    [2]Ici, il convient de remarquer que le nom de Mère signifie la relation à la seule Personne du Fils, tandis que le nom d'Epouse signifie la relation avec toute la Trinité (et donc avec l'une ou l'autre des Personnes par appropriation). Ainsi Bérulle appelle Marie "Epouse du Père", parce qu'ils ont en commun le même Fils: "Fille et Epouse du Père, Mère et servante du Fils et sanctuaire du Saint-Esprit" (Troisième Elévation). Saint François d'Assise l'appelle "Epouse de l'Esprit": "Fille et servante du Très-Haut et Souverain le Père céleste, Mère de notre très Saint Seigneur Jésus-Christ, Epouse de l'Esprit-Saint" (Antienne des Psaumes du Mystère de Jésus). Ce titre d'Epouse de l'Esprit-Saint est le plus classique, repris en particulier par saint Louis-Marie de Montfort, par Paul VI (Marialis Cultus n° 26) et Jean-Paul II (Redemptoris Mater n° 26). On pourrait dire que Marie est Epouse de son Fils, sans qu'il n'y ait rien d'inconvenant. De même que l'Eglise est Mère de Jésus avec Marie, de même Marie est Epouse de Jésus avec l'Eglise. L'Epouse Toute Belle du Cantique des Cantiques est inséparablement Marie et l'Eglise. L'interprétation mariale du Cantique des Cantiques, qui est traditionnelle, identifie Marie avec l'Epouse du Christ, ce qui est tout-à-fait exact théologiquement, puisque Marie est l'image parfaite de l'Eglise, l'Epouse de Jésus sans taches ni rides. Il faut rappeler à ce propos que si le Nom de Fils exprime la propriété d'une Personne Divine, le Nom d'Epoux est en réalité commun à toute la Trinité. En Dieu, il y a éternellement un Père et un Fils, et non pas un Epoux et une Epouse. Ce nom divin d'Epoux, qui caractérise la relation entre Dieu et la créature comme relation d'Amour, peut donc être légitimement approprié à chacune des trois Personnes. Il est surtout approprié au Fils à cause de l'Incarnation, mais il peut être en vérité approprié au Père et à l'Esprit, car en vérité, les trois Personnes sont un seul Epoux, et non pas trois Epoux. La communion trinitaire est toujours virginale; elle est la source de relations inouïes, divino-humaines, radicalement nouvelles par rapport aux simples relations humaines, naturelles. Ainsi, pour saint François, toute personne qui vit dans la charité est à la fois épouse et soeur et mère de Jésus, en sorte que Jésus est vraiment son Epoux et son Frère et son Enfant (Lettre aux fidèles Ière recension). Une telle expression, que sainte Claire applique plus particulièrement à la femme consacrée dans la virginité (Ière Lettre à Agnès de Prague), convient éminemment à Marie.  On peut encore ajouter que pour saint François, le titre d'Epouse de l'Esprit-Saint n'est pas réservé à Marie; il l'applique aussi à Claire et à ses soeurs, lorsqu'il leur écrit: "vous avez épousé l'Esprit-Saint en choisissant de vivre selon la perfection du saint Evangile" (Forme de vie, à sainte Claire). Ici encore, la théologie vécue des saints apporte une vive lumière sur ce mystère de la Sponsalité et de la Maternité virginales de Marie et de l'Eglise.

    [3]Ici, il convient de citer ce qu'écrit saint Louis-Marie Grignion de Monfort dans son Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge: "J'avoue, avec toute l'Église, que Marie n'étant qu'une pure créature sortie des mains du Très‑Haut, comparée à sa Majesté infinie, est moindre qu'un atome, ou plutôt n'est rien du tout, puisqu'il est seul "Celui qui est", et que, par conséquent, ce grand Seigneur, toujours indépendant et suffisant à lui‑même, n'a pas eu ni n'a pas encore absolument besoin de la Très Sainte Vierge pour l'accomplissement de ses volontés et pour la manifestation de sa gloire. Il n'a qu'à vouloir pour tout faire. Je dis cependant que, les choses supposées comme elles sont, Dieu ayant voulu commencer et achever ses plus grands ouvrages par la Très Sainte Vierge depuis qu'il l'a formée, il est à croire qu'il ne changera point de conduite dans les siècles des siècles, car il est Dieu, et ne change point en ses sentiments ni en sa conduite" (VD 14-15). La même doctrine est encore résumée de la façon la plus claire: "La Très Sainte Vierge étant nécessaire à Dieu, d'une nécessité qu'on appelle hypothétique, en conséquence de sa volonté, elle est bien plus nécessaire aux hommes pour arriver à leur dernière fin" (VD 39). Saint Louis-Marie, qui est une des sources essentielles du christocentrisme de Jean-Paul II devrait être proclamé bientôt Docteur de l'Eglise.

    [4]Cf Ms B, 3v; PN 54/18. Nous citons les textes de Thérèse à partir de l'édition critique: THERESE DE LISIEUX: Oeuvres Complètes (Paris, 1992, ed du Cerf). Nous utilisons les sigles: Ms pour désigner les trois Manuscrits Autobiographiques (A, B, C), LT pour les Lettres, PN pour les Poésies, RP pour les Récréations Pieuses et Pri pour les Prières.

    [5]Thérèse utilise souvent le symbole de la lyre (ou de la harpe) pour signifier le coeur humain, créé par le Dieu d'Amour à son image et ressemblance, fait pour aimer et être aimé. Les écrits de la carmélite révèlent comment ce merveilleux instrument de musique qu'est le coeur humain comprend quatre cordes (comme le violon). Dans le coeur féminin de notre sainte, ces quatre cordes sont les dimensions essentielles de l'Amour qui la fait vivre: l'Amour de l'Epouse et de la Mère, de l'Enfant et de la Soeur; Amour Sponsal et Maternel, Filial et Fraternel. Il s'agit de la plus profonde vérité anthropologique, car toute femme a un coeur d'épouse et de mère, d'enfant et de soeur, comme tout homme a un coeur d'époux et de père, d'enfant et de frère. Chaque être humain est appelé à aimer de tout son coeur Dieu et le prochain, que ce soit dans la vocation du mariage ou de la virginité consacrée. Thérèse est une femme pleinement épanouie dans l'Amour de Jésus l'Homme-Dieu et de toute l'humanité en Lui. Femme consacrée dans la virginité, elle est un témoin exemplaire de la splendeur de l'Amour virginal, un amour à la fois divin et humain qui est la plus merveilleuse réalisation du coeur humain, cet Amour qui a été totalement vécu par Jésus Nouvel Adam et par Marie Nouvelle Eve.

    [6]Cette image est reproduite dans les Oeuvres Complètes (en hors texte, entre les pages 128 et 129).

    [7]Lettres 61, 163.

    [8]Dans un autre passage du Manuscrit A, Thérèse se compare à Madeleine en affirmant: "Jésus m'a plus remis qu'à Ste Madeleine, puisqu'il m'a remis d'avance, m'empêchant de tomber" (Ms A 38v). Ici encore, nous trouvons la "mariologie implicite" de Thérèse. Ce qui est relativement vrai pour elle l'est absolument pour Marie, dans le Mystère de son Immaculée Conception. Plus encore que Thérèse, l'Immaculée a été l'objet de l'Amour Miséricordieux du Rédempteur comme Amour prévenant. Seule, elle a été rachetée de telle manière que l'obstacle du péché n'a jamais été présent dans sa vie, pas même au premier instant.

    [9]C'est dans cette traduction que Thérèse cite pour la première fois ce verset pendant son noviciat (LT 108). Le même texte sera cité en LT 158 et Pri 12.

    [10]Dans le même sens, Thérèse parle du "vin qui fait germer les vierges" (Za 9,17) (LT 156; LT 183; RP 2, 7v).

    [11]Cf Pascal faisant dire à Jésus: "Je pensais à toi dans mon Agonie" (Pensées. Le Mystère de Jésus).

    [12]Sur l'interprétation thérésienne de cette expression, je renvoie à mon livre sur la christologie de Thérèse (p. 217-234).

    [13]Elle le cite pour la première fois en LT 108.

    [14]Cf également LT 144.

    [15]Novo Millennio Ineunte, n° 27, citant le Carnet Jaune, à la date du 6 Juillet 1897.

    [16]Redemptoris Mater n° 18. Cf la très belle thèse du P. Joseph NGUYEN THUONG: La "kénose de la foi" de sainte Thérèse de Lisieux, lumière pour présenter l'Evangile aux incroyants d'aujourd'hui (Rome, 2001, Teresianum).