|
|
|
{ LT 201 du 1 novembre 1896, au P. Roulland } LT201-TB LT 201 Au P. Roulland.
J.M.J.T.
Carmel de Lisieux Jésus ╬ Au Carmel le 1 novembre 1896
Jésus ╬
Mon Frère,
Votre intéressante missive, arrivée sous le patronage de tous les Saints, me cause une grande joie. Je vous remercie de me traiter en véritable soeur ; avec la grâce de Jésus j'espère me rendre digne de ce titre qui m'est si cher. Je vous remercie aussi de nous avoir envoyé « L'âme d'un Missionnaire », ce livre m'a vivement intéressée, il m'a permis de vous suivre pendant votre lointain voyage. La vie du Père Nempon est parfaitement intitulée, c'est bien l'âme d'un missionnaire qu'elle révèle ou plutôt, l'âme de tous les apôtres vraiment dignes de ce nom. Vous me demandez (dans la lettre écrite à Marseille) de prier Notre Seigneur d'éloigner de vous la croix d'être nommé directeur dans un séminaire ou même celle de revenir en France. Je comprends que cette perspective ne vous soit pas agréable ; de tout mon coeur je demande à Jésus qu'Il daigne vous laisser remplir le laborieux apostolat tel que votre âme l'a toujours rêvé. Cependant j'ajoute avec vous : « Que la volonté du Bon Dieu soit faite ». C'est là seulement que se trouve le repos, en dehors de cette aimable volonté nous ne ferions rien, ni pour Jésus, ni pour les âmes. Je ne puis vous dire, mon Frère, combien je suis heureuse de vous voir si complètement abandonné entre les mains de vos supérieurs, il me semble que c'est une preuve certaine qu'un jour mes désirs seront réalisés, c'est-à-dire que vous serez un grand Saint. Permettez-moi de vous confier un secret qui vient de m'être révélé par la feuille où sont écrites les dates mémorables de votre vie. - Le 8 Septembre 1890 votre vocation de missionnaire était sauvée par Marie, la Reine des apôtres et des martyrs ; en ce même jour une petite carmélite devenait l'épouse du Roi des Cieux. Disant au monde un éternel adieu, son unique but était de sauver les âmes, surtout les âmes d'apôtres. A Jésus, son Epoux divin, elle demanda particulièrement une âme apostolique, ne pouvant être prêtre elle voulait qu'à sa place un prêtre reçût les grâces du Seigneur, qu'il ait les mêmes aspirations, les mêmes désirs qu'elle... Mon Frère, vous connaissez l'indigne carmélite qui fit cette prière. Ne pensez-vous pas comme moi que notre union confirmée le jour de votre ordination sacerdotale, commença le 8 Septembre ?... Je croyais ne rencontrer qu'au Ciel, l'apôtre, le frère que j'avais demandé à Jésus, mais ce Bien-Aimé Sauveur, levant un peu le voile mystérieux qui cache les secrets de l'éternité, a daigné me donner dès l'exil la consolation de connaître le frère de mon âme, de travailler avec lui au salut des pauvres infidèles. Oh ! que ma reconnaissance est grande lorsque je considère les délicatesses de Jésus !... Que nous réserve-t-il au Ciel si dès ici-bas, son amour nous dispense de si délicieuses surprises ? Plus que jamais, je comprends que les plus petits événements de notre vie sont conduits par Dieu, c'est Lui qui nous fait désirer et qui comble nos désirs... Lorsque notre bonne Mère me proposa de devenir votre auxiliaire, je vous avoue, mon Frère, que j'hésitai. Considérant les vertus des saintes carmélites qui m'entourent, il me semblait que notre Mère aurait mieux servi vos intérêts spirituels en vous choisissant une soeur autre que moi, ; seule la pensée que Jésus n'aurait pas égard à mes oeuvres imparfaites mais à ma bonne volonté, me fit accepter l'honneur de partager vos travaux apostoliques. Je ne savais pas alors que Notre Seigneur Lui-Même m'avait choisie, lui qui se sert des instruments les plus faibles pour opérer des merveilles !... Je ne savais pas que depuis 6 ans j'avais un frère qui se préparait à devenir Missionnaire ; maintenant que ce frère est véritablement son Apôtre, Jésus me révèle ce mystère afin sans doute d'augmenter encore en mon coeur le désir de l'aimer et de Le faire aimer. Savez-vous, mon Frère, que si le Seigneur continue d'exaucer ma prière, vous obtiendrez une faveur que votre humilité vous empêche de solliciter ? Cette faveur incomparable, vous le devinez, c'est le martyre... Oui, j'en ai l'espérance, après de longues années passées dans les travaux apostoliques, après avoir donné à Jésus amour pour amour, vie pour vie, vous lui donnerez aussi sang pour sang... En écrivant ces lignes, il me vient à l'esprit qu'elles vous parviendront dans le mois de Janvier, mois pendant lequel on échange d'heureux souhaits. Je crois bien que ceux de votre petite soeur seront les seuls dans leur genre... à vrai dire, le monde traiterait de folie des souhaits comme ceux-là, mais pour nous, le monde ne vit plus et « notre conversation est déjà dans le Ciel », notre unique désir est de ressembler à notre Adorable Maître que le monde n'a pas voulu reconnaître parce qu'Il s'est anéanti, prenant la forme et la nature d'esclave. O mon Frère ! que vous êtes heureux de suivre de si près l'exemple de Jésus... En songeant que vous avez revêtu le costume chinois, je pense naturellement au Sauveur se revêtant de notre pauvre humanité et devenant semblable à l'un de nous afin de racheter nos âmes pour l'éternité. Vous allez peut-être me trouver bien enfant, mais n'importe, je vous confesse que j'ai commis un péché d'envie en lisant que vos cheveux allaient être coupés et remplacés par une tresse chinoise. Ce n'est pas cette dernière que j'ai convoitée, mais tout simplement une petite mèche des cheveux devenus inutiles. Vous me demanderez sans doute en riant ce que j'en ferai ? Eh bien, c'est tout simple, ces cheveux seront pour moi des reliques lorsque vous serez au Ciel, la palme du martyre à la main. Vous trouvez sans doute que je m'y prends longtemps d'avance, mais je sais que c'est l'unique moyen d'arriver à mon but, car votre petite soeur (qui n'est reconnue pour telle que par Jésus) sera certainement oubliée dans la distribution de vos reliques. Je suis bien sûre que vous riez de moi, mais cela ne me fait rien. Si vous consentez à payer la petite récréation que je vous donne avec : « Les cheveux d'un futur Martyr » je serai bien récompensée. Le 25 Décembre je ne manquerai pas d'envoyer mon ange afin qu'il dépose mes intentions auprès de l'hostie qui sera consacrée par vous. C'est du plus profond de mon coeur que je vous remercie d'offrir pour Notre Mère et pour moi votre messe de l'aurore ; pendant que vous serez à l'Autel, nous chanterons les matines de Noël qui précèdent immédiatement la messe de minuit. Mon Frère, vous ne vous êtes pas trompé en disant que sans doute mes intentions seraient « de remercier Jésus du jour de grâces entre tous ». Ce n'est point ce jour-là que j'ai reçu la grâce de la vocation religieuse. Notre Seigneur voulant pour Lui seul mon premier regard, daigna me demander mon coeur dès le berceau, si je puis m'exprimer ainsi. La nuit de Noël 1886 fut, il est vrai, décisive pour ma vocation, mais pour la nommer plus clairement je dois l'appeler : la nuit de ma conversion. En cette nuit bénie dont il est écrit qu'elle éclaire les délices de Dieu même, Jésus qui se faisait enfant par amour pour moi daigna me faire sortir des langes et des imperfections de l'enfance, Il me transforma de telle sorte que je ne me reconnaissais plus moi-même. Sans ce changement j'aurais dû rester encore bien des années dans le monde. Sainte Thérèse qui disait à ses filles : « Je veux que vous ne soyez femmes en rien, mais qu'en tout vous égaliez des hommes forts », Ste Thérèse n'aurait pas voulu me reconnaître pour son enfant si le Seigneur ne m'avait revêtue de sa force divine, s'il ne m'avait lui-même armée pour la guerre. Je vous promets, mon Frère, de recommander à Jésus d'une façon toute particulière, la jeune fille dont vous me parlez et qui rencontre des obstacles à sa vocation, je compatis sincèrement à sa peine, sachant par expérience combien il est amer de ne pouvoir répondre immédiatement à l'appel de Dieu. Je lui souhaite de n'être pas obligée comme moi d'aller jusqu'à Rome... Sans doute vous ignorez que votre soeur a eu l'audace de parler au Pape ?... C'est vrai cependant, et si je n'avais pas eu cette audace, peut-être serais-je encore dans le monde. Jésus a dit que « le royaume des Cieux souffre violence et que les violents seuls le ravissent », il en a été de même pour moi du royaume du Carmel. Avant d'être la prisonnière de Jésus, il m'a fallu voyager bien loin pour ravir la prison que je préférais à tous les palais de la terre, aussi je n'avais nulle envie de faire un voyage pour mon agrément personnel, et lorsque mon incomparable père me proposa de me conduire à Jérusalem si je voulais retarder mon entrée de deux ou trois mois, je n'hésitai pas (malgré l'attrait naturel qui me portait à visiter les lieux sanctifiés par la vie du Sauveur), à choisir le repos à l'ombre de celui que j'avais désiré. Je comprenais que véritablement un seul jour passé dans la maison du Seigneur vaut mieux que mille partout ailleurs. Peut-être, mon Frère, désirez-vous savoir quel obstacle je rencontrais à l'accomplissement de ma vocation ; cet obstacle n'était autre que ma jeunesse, notre bon Père Supérieur refusa formellement de me recevoir avant 21 ans, disant qu'une enfant de 15 ans n'était pas capable de savoir à quoi elle s'engageait. Sa conduite était prudente et je ne doute pas qu'en m'éprouvant il n'accomplit la volonté du bon Dieu qui voulait me faire conquérir la forteresse du Carmel à la pointe de l'épée, peut-être aussi Jésus permit-Il au démon d'entraver une vocation qui ne devait pas, je crois, être du goût de ce vilain privé d'amour comme l'appelait notre Ste Mère ; heureusement toutes ses ruses tournèrent à sa honte, elles ne servirent qu'à rendre la victoire d'une enfant plus éclatante. Si je voulais vous écrire tous les détails du combat que j'eus à soutenir, il me faudrait beaucoup de temps, d'encre et de papier ; racontés par une plus habile ces détails auraient, je crois, pour vous de l'intérêt mais ce n'est pas la mienne qui sait donner des charmes à un long récit, je vous demande donc pardon de vous avoir peut-être ennuyé déjà. Vous me promettez, mon Frère, de continuer chaque matin de dire au St Autel : « Mon Dieu, embrasez ma soeur de votre amour », je vous en suis profondément reconnaissante et je n'ai pas de peine à vous assurer que vos conditions sont et seront toujours acceptées. Tout ce que je demande à Jésus pour moi, je le demande aussi pour vous ; lorsque j'offre mon faible amour au Bien-Aimé, je me permets d'offrir le vôtre en même temps. Comme Josué vous combattez dans la plaine, moi je suis votre petit Moïse, et sans cesse mon coeur est élevé vers le Ciel pour obtenir la victoire. O mon Frère, que vous seriez à plaindre si Jésus Lui-même ne soutenait les bras de votre Moïse !... Mais avec le secours de la prière que tous les jours vous adressez pour moi au Divin Prisonnier d'amour, j'espère que vous ne serez jamais à plaindre, et qu'après cette vie pendant laquelle nous aurons ensemble semé dans les larmes, nous nous retrouverons joyeux portant des gerbes en nos mains. J'ai beaucoup aimé le petit sermon que vous avez adressé à Notre bonne Mère pour l'exhorter à rester encore sur la terre ; il n'est pas long mais, comme vous le dites, il n'y a rien à répliquer, je vois que vous n'aurez pas beaucoup de peine à convaincre vos auditeurs lorsque vous prêcherez, et j'espère qu'une abondante moisson d'âmes sera cueillie et offerte par vous au Seigneur.- Je m'aperçois que je suis au bout de mon papier, ce qui me force d'arrêter mon griffonnage. Je veux cependant vous dire que tous vos anniversaires seront fidèlement fêtés par moi. Le 3 juillet me sera particulièrement cher puisqu'en ce jour vous avez reçu Jésus pour la 1re fois et qu'à cette même date, j'ai reçu Jésus de votre main et assisté à votre 1re messe au Carmel. Bénissez, mon Frère, votre indigne soeur.
Thérèse de l'Enfant Jésus. rel.carm.ind.
(Je recommande à vos prières un jeune séminariste qui voudrait être missionnaire, sa vocation vient d'être ébranlée par l'année militaire). { LT 202 du 16 novembre 1896, à Mme Guérin } LT202-TB LT 202 A Mme Guérin.
J.M.J.T.
Jésus ╬ 16 Novembre 1896
Ma chère Tante,
Il est bien triste pour votre petite fille d'être obligée de confier à une froide plume le soin de vous traduire les sentiments de son coeur... Peut-être allez-vous me dire en souriant : « Mais ma petite Thérèse, me les traduirais-tu plus facilement par des paroles ?... » Ma tante chérie, je suis obligée de l'avouer, non, c'est vrai, je ne trouve pas d'expressions qui satisfassent les aspirations de mon coeur. Le poète qui a osé dire : « Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément » ce poète ne sentait pas certainement ce que je sens au fond de mon âme !!!... Heureusement, j'ai pour me consoler le profond Père Faber, lui comprenait bien que les mots et les phrases d'ici-bas ne sont pas capables d'exprimer les sentiments du coeur et que les coeurs pleins sont ceux qui se renferment le plus en eux-mêmes. Ma chère Tante, je vais vous ennuyer avec mes citations, d'autant plus que les lettres de mes quatre aimables soeurs sont là pour donner un démenti à mes paroles. Eh bien ! ma Tante chérie, soyez sûre que malgré toute leur éloquence, elles ne vous chérissent pas plus que moi qui ne sais pas vous le dire en termes choisis... Si vous ne me croyez pas maintenant, un jour lorsque nous serons tous réunis dans le beau Ciel vous serez obligée de constater que la plus petite de vos enfants ne l'était pas en tendresse et en reconnaissance, qu'elle n'était la plus petite qu'en âge et en sagesse. Je vous en prie, ma chère Tante, priez le Bon Dieu que je grandisse en sagesse, comme le Divin Enfant Jésus, ce n'est pas ce que je fais, je vous l'assure, demandez à notre chère petite Marie de l'Eucharistie, elle vous dira que je ne mens pas ; de jour en jour, je deviens plus maligne, et cependant il y a bientôt neuf ans que je suis dans la maison du Seigneur. Je devrais donc être déjà avancée dans les voies de la perfection, mais je suis encore au bas de l'échelle ; cela ne me décourage pas et je suis aussi gaie que la cigale, comme elle je chante toujours, espérant à la fin de ma vie participer aux richesses de mes soeurs qui sont bien plus généreuses que la fourmi. J'espère aussi, ma chère Tante, avoir une belle place au banquet Céleste, voici pourquoi : lorsque les Saints et les Anges sauront que j'ai l'honneur d'être votre petite fille, ils ne voudront pas me faire le chagrin de me placer loin de vous... Ainsi je jouirai à cause de vos vertus des biens éternels. Ah ! vraiment je suis née sous une heureuse étoile et mon coeur se fond de reconnaissance envers le Bon Dieu qui m'a donné des parents comme on n'en trouve plus sur la terre. Puisque, ma chère petite Tante, je suis une pauvre cigale qui n'a rien que ses chants (encore ne peut-elle chanter qu'au fond de son coeur, sa voix étant peu mélodieuse) je chanterai mon plus bel air le jour de votre fête et je tâcherai d'avoir un accent si touchant que tous les Saints prenant en pitié ma misère me donneront des trésors de grâces que je serai ravie de vous offrir. Je n'oublierai pas non plus de fêter avec les richesses des Saints ma chère Bonne-Maman, ils seront si généreux que mon coeur n'aura rien à désirer de plus et je vous assure, ma Tante, que ce n'est pas peu dire, car mes désirs sont bien grands. Je prie mon cher Oncle de vous embrasser bien tendrement pour moi. Si Francis, Jeanne et Léonie veulent en faire autant, je chanterai un petit air pour les remercier (cela va sans dire que mon oncle ne sera pas oublié dans ma gaie chanson). Pardonnez-moi, ma Tante chérie, de vous dire tant de choses qui n'ont ni rime ni raison et croyez que je vous aime de tout mon coeur
Thérèse de l'Enfant Jésus rel.carm.ind. { LT 203 du 4 décembre 1896, à Mère Agnès de Jésus } LT203-TB LT 203 A Mère Agnès de Jésus.
4 décembre 1896
J.M.J.T.
Petite Mère est par trop mignonne !... Si elle ne sait pas ce qu'elle est, moi je le sais bien et je l'AIME !... Oh oui ! mais que mon affection est pure !... c'est celle d'une enfant qui admire l'humilité de sa Mère. Vous me faites plus de bien que tous les livres du monde !... { LT 204 du 18 décembre 1896, à Mère Agnès de Jésus } LT204-TB LT 204 A Mère Agnès de Jésus.
18 Décembre 96
La Sainte Vierge est si contente d'avoir un petit âne et une petite servante qu'elle les fait courir de droite et de gauche pour son plaisir, aussi n'est-ce pas étonnant que la petite Mère tombe quelquefois... Oui mais quand le petit Jésus sera grand, qu'il n'aura plus besoin d'apprendre le « petit métier de la boutique », il préparera une petite place à la petite Mère dans son royaume qui n'est pas de ce monde et puis à son tour « Il ira et viendra pour la servir ». Plus d'un petit nez tiré par la petite Mère sera obligé de se lever pour regarder celle qui n'eut d'autre ambition que d'être l'âne du petit Jésus. { LT 205 de fin Décembre (?) 1896, à soeur Marie de Saint-Joseph } LT205-TB LT 205 A soeur Marie de Saint-Joseph.
Décembre (?) 1896
Que c'est vilain de passer son temps à se morfondre, au lieu de s'endormir sur le Coeur de Jésus !... Si la nuit fait peur au petit enfant, s'il se plaint de ne pas voir Celui qui le porte, qu'il ferme les yeux, qu'il fasse volontairement le sacrifice qui lui est demandé et puis qu'il attende le sommeil... en se tenant ainsi paisible, la nuit qu'il ne regardera plus ne pourra pas l'effrayer, et bientôt le calme sinon la joie renaîtra dans son petit coeur. Est-ce trop demander au petit enfant que de fermer les yeux ?... de ne pas lutter contre les chimères de la nuit ?... Non, ce n'est pas trop et le petit enfant va s'abandonner, il va croire que Jésus le porte, il va consentir à ne pas le voir et laisser bien loin la crainte stérile d'être infidèle (crainte qui ne convient pas à un enfant).
(Un ambassadeur.) { LT 206 de Décembre (?) 1896, à soeur Marie de Saint-Joseph } LT206-TB LT 206 A soeur Marie de Saint-Joseph.
Décembre (?) 1896
Le petit A. n'a pas envie de sauter de la nacelle, mais il est là pour montrer le Ciel au petit Enf. ; il veut que tous ses regards, toutes ses délicatesses soient pour Jésus. Aussi serait-il bien content de voir le petit Enf. se priver de consolations par trop enfantines et indignes d'un missionnaire et d'un guerrier... J'aime beaucoup mon p.E... et Jésus l'aime encore plus. { LT 207 de Décembre (?) 1896, à soeur Geneviève } LT207-TB LT 207 A soeur Geneviève.
Décembre (?) 1896
J.M.J.T.
Pauvre, pauvre, il ne faut pas avoir le coeur gros parce que Mr T. a été pris au piège !... Lorsqu'il aura des ailes vous aurez beau lui tendre des trébuchets, il n'y tombera pas, ni vous non plus, pauvre D. C'est lui qui vous tendra la main, vous attachera deux jolies petites ailes blanches et tous les deux nous volerons bien haut bien loin, nous irons même secouer nos petites ailes argentées jusqu'à Saïgon... C'est tout ce que nous pourrons faire de mieux pour lui puisque c'est Jésus qui nous veut deux chérubins et non deux fondatrices, en ce moment c'est certain, s'Il change d'idée nous en changerons aussi voilà tout !... { LT 208 Hiver 1896-1897, à soeur Geneviève } LT208-TB LT 208 A soeur Geneviève.
Hiver 1896-1897
J.M.J.T.
Je vous supplie très humblement de faire grâce au pauvre Mr de sa chaufferette demain... mais je vous supplie encore de veiller à ce qu'il soit réveillé pour les Heures. Il craint que son papier ne serve à rien, l'éveilleuse étant habituée à voir la demoiselle venir étriller le Mr, chaque matin, pour le tirer doucement de ses rêves. Ne vous faites pas de peine, pauvre demoiselle, obligée de porter des petits pots à droite et à gauche, un jour Jésus à son tour « ira et viendra pour vous servir », et ce jour viendra bientôt. { LT 209 Hiver (?) 1896-1897, à soeur Geneviève } LT209-TB LT 209 A soeur Geneviève.
Hiver (?) 1896-1897
N'oubliez pas de réveiller Mr T. demain, pauvre Dlle L. humiliée par tout le monde, mais aimée de Jésus et de Mr T. { LT 210 Hiver (?) 1896-1897, à soeur Geneviève } LT210-TB LT 210 A soeur Geneviève.
Hiver (?) 1896-1897
Voulez-vous regarder demain matin si Mr Toto a entendu la matraque ?... { LT 211 du 24 Décembre 1896, à soeur Geneviève } LT211-TB LT 211 A soeur Geneviève.
24 Décembre 1896
Noël 1896
Ma petite fille chérie,
Si tu savais combien tu réjouis mon coeur et celui de mon petit Jésus, oh ! que tu serais heureuse !... Mais tu ne sais pas, tu ne vois pas et ton âme est dans la tristesse. Je voudrais pouvoir te consoler, si je ne le fais pas, c'est que je connais le prix de la souffrance et de l'angoisse du coeur. O mon enfant chérie ! si tu savais combien mon âme a été plongée dans l'amertume lorsque je voyais mon tendre époux St Joseph revenir tristement vers moi sans avoir trouvé d'hôtellerie. Si tu veux supporter en paix l'épreuve de ne pas te plaire à toi-même, tu me donneras un doux asile, il est vrai que tu souffriras puisque tu seras à la porte de chez toi, mais ne crains pas, plus tu seras pauvre, plus Jésus t'aimera, Il ira loin, bien loin pour te chercher, si parfois tu t'égares un peu. Il aime mieux te voir heurter dans la nuit les pierres du chemin que marcher en plein jour sur une route émaillée de fleurs qui pourraient retarder ta marche. Je t'aime, ô ma Céline, je t'aime plus que tu ne saurais comprendre... Je me réjouis de te voir désirer de grandes choses et je t'en prépare de plus grandes encore... Un jour tu viendras avec ta Thérèse dans le beau Ciel, tu prendras place sur les genoux de mon Jésus bien-aimé et moi je te prendrai aussi dans mes bras et je te comblerai de caresses car je suis ta Mère, ta Maman chérie.
(Marie la Reine des petits anges.)
Texte de l'enveloppe : Envoi de la Ste Vierge A mon Enfant Chérie sans asile sur la terre étrangère. { LT 212 du 24 décembre 1896, à soeur Marie de la Trinité } LT212-TB LT 212 A soeur Marie de la Trinité.
24 décembre 1896
Nuit de Noël 1896
Ma petite épouse chérie,
Oh ! que je suis content de toi... Toute l'année tu m'as beaucoup amusé en jouant aux quilles. J'ai eu tant de plaisir que la cour des anges en était surprise et charmée, plus d'un petit chérubin m'a demandé pourquoi je ne l'avais pas fait enfant... plus d'un m'a demandé encore si la mélodie de sa harpe ne m'était pas plus agréable que ton rire joyeux lorsque tu fais tomber une quille avec la boule de ton amour ? J'ai répondu à mes petits chérubins qu'ils ne devaient pas se faire de peine de n'être point enfants puisqu'un jour ils pourraient jouer avec toi dans les prairies du Ciel, je leur ai dit que certainement ton sourire m'était plus doux que leurs mélodies, parce que tu ne pouvais jouer et sourire qu'en souffrant, en t'oubliant toi-même. Ma petite épouse bien-aimée, j'ai quelque chose à te demander, vas-tu me le refuser ?... Oh non ! tu m'aimes trop pour cela. Eh bien ! je vais t'avouer que je voudrais changer de jeu ; les quilles, ça m'amuse bien, mais je voudrais maintenant jouer à la Toupie et, si tu veux, c'est toi qui seras ma toupie. Je t'en donne une pour modèle, tu vois qu'elle n'est pas belle, quiconque ne sait pas s'en servir la repoussera du pied, mais un enfant sautera de joie en la voyant, il dira : « Ah ! que c'est amusant, cela peut marcher toute la journée sans s'arrêter. » Moi le petit Jésus, je t'aime, bien que tu sois sans charmes, et je te supplie de toujours marcher pour m'amuser... Mais pour faire tourner la toupie, il faut des coups de fouet... Eh bien ! laisse tes soeurs te rendre ce service et sois reconnaissante envers celles qui seront les plus assidues à ne pas te laisser ralentir dans ta marche. Lorsque je me serai bien amusé avec toi, je t'emporterai là-haut et nous pourrons jouer sans souffrir...
(Ton petit Frère Jésus.). { LT 213 du 26 décembre 1896, à l'abbé Bellière } LT213-TB LT 213 A l'abbé Bellière.
J.M.J.T. Carmel de Lisieux
26 décembre 1896 Jésus ╬
Monsieur l'Abbé,
J'aurais voulu pouvoir vous répondre plus tôt mais la règle du Carmel ne permet pas d'écrire ni de recevoir des lettres pendant le temps de l'avent, cependant Notre Vénérée Mère m'a permis par exception de lire la vôtre, comprenant que vous aviez besoin d'être particulièrement soutenu par la prière. Je vous assure, Monsieur l'Abbé, que je fais tout ce qui dépend de moi pour vous obtenir les grâces qui vous sont nécessaires, ces grâces certainement vous seront accordées puisque Notre Seigneur ne nous demande jamais de sacrifices au-dessus de nos forces. Parfois, il est vrai, ce divin Sauveur nous fait sentir toute l'amertume du calice qu'il présente à notre âme. Lorsqu'il demande le sacrifice de tout ce qui est le plus cher en ce monde, il est impossible à moins d'une grâce toute particulière de ne pas s'écrier comme Lui au jardin de l'agonie : « Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi... cependant que votre volonté soit faite et non la mienne. » Il est bien consolant de penser que Jésus, le Dieu Fort, a connu nos faiblesses, qu'il a tremblé à la vue du calice amer, ce calice qu'autrefois il avait si ardemment désiré de boire... Monsieur l'Abbé, votre part est vraiment belle puisque Notre Seigneur l'a choisie pour Lui et que le premier il a trempé ses lèvres à la coupe qu'il vous présente. Un Saint l'a dit : Le plus grand honneur que Dieu puisse faire à une âme, ce n'est pas de lui donner beaucoup, c'est de lui demander beaucoup ! Jésus vous traite donc en privilégié. Il veut que déjà vous commenciez votre mission et que par la souffrance vous sauviez les âmes. N'est-ce pas en souffrant, en mourant que Lui-même a racheté le monde ?... Je sais que vous aspirez au bonheur de sacrifier votre vie pour le divin Maître, mais le martyre du coeur n'est pas moins fécond que l'effusion du sang et dès maintenant ce martyre est le vôtre ; j'ai donc bien raison de dire que votre part est belle, qu'elle est digne d'un apôtre du Christ. Monsieur l'Abbé, vous venez chercher des consolations auprès de celle que Jésus vous a donnée pour soeur et vous en avez le droit. Puisque notre Révérende Mère me permet de vous écrire, je voudrais répondre à la douce mission qui m'est confiée, mais je sens que le plus sûr moyen d'arriver à mon but, c'est de prier et de souffrir... Travaillons ensemble au salut des âmes, nous n'avons que l'unique jour de cette vie pour les sauver et donner ainsi au Seigneur des preuves de notre amour. Le lendemain de ce jour sera l'éternité, alors Jésus vous rendra au centuple les joies si douces et si légitimes que vous lui sacrifiez, il connaît l'étendue de votre sacrifice, il sait que la souffrance de ceux qui vous sont chers augmente encore la vôtre mais Lui aussi a souffert ce martyre ; pour sauver nos âmes il a quitté sa Mère, il a vu la Vierge Immaculée, debout au pied de la croix, le coeur transpercé d'un glaive de douleur, aussi j'espère que notre Divin Sauveur consolera votre bonne Mère, et je le lui demande instamment. Ah ! si le divin Maître laissait entrevoir à ceux que vous allez quitter pour son amour, la gloire qu'Il vous réserve, la multitude d'âmes qui formeront votre cortège au Ciel, ils seraient déjà récompensés du grand sacrifice que votre éloignement va leur causer. Notre Mère est encore souffrante, elle se trouve cependant un peu mieux depuis quelques jours, j'espère que le Divin Enfant Jésus va lui rendre des forces qu'elle dépensera pour sa gloire. Cette Vénérée Mère vous envoie l'image de St François d'Assise qui vous enseignera le moyen de trouver la joie au milieu des épreuves et des combats de la vie. J'espère, Monsieur l'Abbé, que vous voudrez bien continuer de prier pour moi qui ne suis pas un ange comme vous paraissez le croire, mais une pauvre petite carmélite bien imparfaite et qui cependant malgré sa pauvreté a comme vous le désir de travailler pour la gloire du Bon Dieu. Restons unis par la prière et la souffrance près de la crèche de Jésus.
Votre indigne petite soeur Thérèse de l'Enfant Jésus de la Ste Face rel.carm.ind. { LT 214 du 3 Janvier 1897 (?), à soeur Geneviève } LT214-TB LT 214 A soeur Geneviève.
3 Janvier 1897 (?)
Bonne fête ! !..
Monsieu Toto souète une bonne fête a madmoisel Lili.
Note de Soeur Geneviève : Ce billet m'était offert par un bébé, en chromo fort relief, muni aussi d'une petite fleur. { LT 215 du début 1897 (?), à soeur Marie du Sacré-Coeur } LT215-TB LT 215 A soeur Marie du Sacré-Coeur.
Début 1897 (?)
J.M.J.T.
Le Bon Jésus vous aime de tout son Coeur et moi aussi marraine chérie !!!... Th. de l'Enfant Jésus rel.carm. { LT 216 du 9 janvier 1897, à Mère Agnès de Jésus } LT216-TB LT 216 A Mère Agnès de Jésus.
J.M.J.T.
Jésus ╬ 9 janvier 1897
Ma petite Mère chérie, si vous saviez combien je suis touchée de voir à quel point vous m'aimez !... Oh ! jamais je ne pourrai vous témoigner ma reconnaissance ici-bas... J'espère aller bientôt là-haut. Puisque « S'il y a un Ciel, il est pour moi », je serai riche, j'aurai tous les trésors du bon Dieu et Lui-même sera mon bien, alors je pourrai vous rendre au centuple tout ce que je vous dois. Oh ! je m'en fais une fête... Cela me fait tant de peine de toujours recevoir sans jamais donner. J'aurais bien voulu ne pas voir couler les larmes de ma petite Mère, mais ce que j'ai été heureuse de voir c'est le bon effet qu'elles ont produit, c'était magique. Ah ! moi je n'en veux à personne quand ma petite Mère est regardée de travers, car je vois trop bien que les soeurs ne sont que des instruments posés de travers par Jésus lui-même afin que la voie de la petite Mère (à la petite Thérèse) ressemble à celle qu'il a choisi pour Lui, lorsqu'Il était voyageur sur la terre d'exil... Alors son visage était comme caché, personne ne le reconnaissait, Il était un objet de mépris... Ma petite Mère n'est pas un objet de mépris, mais bien peu la reconnaissent depuis que Jésus a caché son visage !... O ma Mère ! que votre part est belle !... Elle est vraiment digne de vous, la privilégiée de notre famille, de vous qui nous montrez le chemin comme cette petite hirondelle que l'on voit toujours à la tête de ses compagnes et qui trace dans les airs la voie qui doit les conduire à leur nouvelle patrie. Oh ! comprenez l'affection de VOTRE petite fille qui voudrait vous dire tant tant de choses ! { LT 217 Janvier 1897 (?), à soeur Marie de Saint-Joseph } LT217-TB LT 217 A soeur Marie de Saint-Joseph.
Janvier 1897 (?)
J.M.J.T.
Charmants les petits couplets... Que c'est vilain d'aller mendier chez les autres lorsqu'on a sa bourse toute pleine ! Mais ce n'est pas vilain de dormir, d'être gentil et gai, c'est « le petit métier de la boutique » et jamais elle ne doit fermer, même pas les dimanches et fêtes. C'est-à-dire les jours que Jésus se réserve pour éprouver nos âmes... Chantez comme un pinson vos gracieux refrains, moi comme un pauvre petit passereau je gémis dans mon coin, chantant comme le Juif errant : La mort ne me peut rien, je m'en aperçois bien !... Je n'entends plus parler de la fameuse nappe ; en est-il encore question ? { LT 218 du 27 janvier 1897, au frère Siméon } LT218-TB LT 218 Au frère Siméon.
J.M.J.T.
Jésus ╬ Carmel de Lisieux 27 Janvier 97
Monsieur le Directeur,
Je suis heureuse de me joindre à ma soeur Geneviève pour vous remercier de la précieuse faveur que vous avez obtenue à notre Carmel. Ne sachant comment vous exprimer ma reconnaissance, c'est aux pieds de Notre Seigneur que je veux par mes pauvres prières vous montrer combien je suis touchée de votre bonté pour nous... Un sentiment de tristesse s'est mêlé à ma joie en apprenant que votre santé avait été ébranlée, aussi je demande de tout mon coeur à Jésus de prolonger le plus longtemps possible votre vie si précieuse à l'Eglise. Je sais bien que ce divin Maître doit avoir hâte de vous couronner au Ciel mais j'espère qu'Il vous laissera encore dans l'exil afin que, travaillant à sa gloire comme vous l'avez fait depuis votre jeunesse, le poids immense de vos mérites supplée pour d'autres âmes qui se présenteront devant Dieu les mains vides. J'ose espérer, Très Cher Frère, que je serai du nombre de ces heureuses âmes qui auront part à vos mérites, je crois que ma course ici-bas ne sera pas longue... lorsque je paraîtrai devant mon Epoux Bien-Aimé je n'aurai que mes désirs à Lui présenter, mais si vous m'avez précédé dans la Patrie j'espère que vous viendrez à ma rencontre et présenterez pour moi le mérite de vos oeuvres si fécondes... Vous voyez que jamais vos petites carmélites ne pourront vous écrire sans réclamer quelque faveur et sans faire appel à votre générosité !!!... Monsieur le Directeur, vous êtes si puissant pour nous sur la terre, vous nous avez obtenu tant de fois déjà la bénédiction de notre Saint Père Léon XIII que je ne puis m'empêcher de penser qu'au Ciel le Bon Dieu vous donnera une puissance bien grande sur son Coeur. Je vous supplie de ne pas m'oublier près de Lui si vous avez le bonheur de Le voir avant moi... La seule chose que je vous prie de demander pour mon âme, c'est la grâce d'aimer Jésus et de le faire aimer autant que cela m'est possible. Si c'est moi que Notre Seigneur vient chercher la première, je vous promets de prier dans vos intentions et pour toutes les personnes qui vous sont chères. D'ailleurs je n'attends pas le Ciel pour faire cette prière, dès maintenant je suis heureuse de pouvoir ainsi vous prouver ma profonde gratitude. Dans le Sacré Coeur de Jésus, je serai toujours heureuse de me dire, Monsieur le Directeur,
Votre petite carmélite reconnaissante
Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus de la Ste Face rel.carm.ind. { LT 219 du 22 février 1897, à Mère Agnès de Jésus } LT219-TB LT 219 A Mère Agnès de Jésus.
22 février 1897
Merci petite Mère ! - votre nez a été cassé, oui mais !! il EST LONG !... Il vous en restera toujours assez, au lieu que le mien si je le faisais casser, il ne m'en resterait plus !... Ah ! que nous sommes heureuses de savoir rire de tout... Oh ! oui !... il n'y a pas de mais pour cela... { LT 220 du 24 février 1897, à l'abbé Bellière } LT220-TB LT 220 A l'abbé Bellière.
(Carmel de Lisieux) J.M.J.T.
Mercredi soir - 24 février 1897
Jésus ╬
Monsieur l'Abbé,
Avant d'entrer dans le silence de la sainte quarantaine je veux joindre un petit mot à la lettre de Notre Vénérée Mère, pour vous remercier de celle que vous m'avez envoyée le mois dernier. Si vous éprouvez de la consolation en pensant qu'au Carmel, une soeur prie sans cesse pour vous, ma reconnaissance n'est pas moins grande que la vôtre envers Notre Seigneur qui m'a donné un petit frère qu'Il destine à devenir son Prêtre et son Apôtre... Vraiment vous ne saurez qu'au Ciel combien vous m'êtes cher. Je sens que nos âmes sont faites pour se comprendre, votre prose que vous dites : « rude et courte » me révèle que Jésus a mis en votre coeur des aspirations qu'Il ne donne qu'aux âmes appelées à la plus haute sainteté. Puisque Lui-même m'a choisie pour être votre soeur, j'espère qu'Il ne regardera pas ma faiblesse ou plutôt qu'Il se servira de cette faiblesse même pour faire son oeuvre ; car Le Dieu Fort aime à montrer sa puissance en se servant du rien.- Unies en Lui, nos âmes pourront en sauver beaucoup d'autres car ce doux Jésus a dit : « Si deux d'entre vous s'accordent ensemble, quelque chose qu'ils demandent à mon Père elle leur sera accordée. » Ah ! ce que nous Lui demandons, c'est de travailler pour sa gloire, c'est de l'aimer et de le faire aimer... Comment notre union et notre prière ne seraient-elles pas bénies ? Monsieur l'Abbé, puisque le cantique sur l'amour vous a fait plaisir, notre Bonne Mère m'a dit de vous en copier plusieurs autres, mais vous ne les recevrez que dans quelques semaines, car j'ai peu d'instants libres même le dimanche à cause de mon emploi de sacristine. Ces pauvres poésies vous révéleront non pas ce que je suis, mais ce que je voudrais et devrais être... En les composant j'ai regardé plus au fond qu'à la forme, aussi les règles de la versification ne sont pas toujours respectées, mon but était de traduire mes sentiments (ou plutôt les sentiments de la carmélite) afin de répondre aux désirs de mes soeurs. Ces vers conviennent plutôt à une religieuse qu'à un séminariste, j'espère cependant qu'ils vous feront plaisir. Votre âme n'est-elle pas la fiancée de l'Agneau Divin et ne deviendra-t-elle pas bientôt son épouse, le jour béni de votre ordination au Sous-Diaconat ? Je remercie, Monsieur l'Abbé, de m'avoir choisie pour marraine du premier enfant que vous aurez la joie de baptiser, c'est donc à moi de choisir les noms de mon futur filleul ; je désire lui donner pour protecteurs la Ste Vierge, St Joseph et St Maurice, patron de mon cher petit frère. Sans doute cet enfant n'existe encore que dans la pensée du Bon Dieu, mais déjà je prie pour lui et remplis par avance mes devoirs de marraine. Je prie aussi pour toutes les âmes qui vous seront confiées et surtout je supplie Jésus d'embellir la vôtre de toutes les vertus et particulièrement de son amour. Vous me dites que bien souvent vous priez aussi pour votre soeur ; puisque vous avez cette charité, je serais très heureuse si chaque jour vous consentiez à faire pour elle cette prière qui renferme tous ses désirs : « Père miséricordieux, au nom de notre Doux Jésus, de la Vierge Marie et des Saints, je vous demande d'embraser ma soeur de votre Esprit d'Amour et de lui accorder la grâce de vous faire beaucoup aimer. » Vous m'avez promis de prier pour moi toute votre vie, sans doute elle sera plus longue que la mienne et il ne vous est pas permis de chanter comme moi : « J'en ai l'espoir mon exil sera court !... » mais il ne vous est par permis non plus d'oublier votre promesse. Si le Seigneur me prend bientôt avec Lui, je vous demande de continuer chaque jour la même petite prière, car je désirerai au Ciel la même chose que sur la terre : Aimer Jésus et le faire aimer. Monsieur l'abbé, vous devez me trouver bien étrange, peut-être regrettez-vous d'avoir une soeur qui paraît vouloir aller jouir du repos éternel et vous laisser travailler seul... mais rassurez-vous, la seule chose que je désire, c'est la volonté du Bon Dieu, et j'avoue que si dans le Ciel je ne pouvais plus travailler pour sa gloire, j'aimerais mieux l'exil que la patrie. Je ne connais pas l'avenir, cependant si Jésus réalise mes pressentiments, je vous promets de rester votre petite soeur Là-haut. Notre union loin d'être brisée deviendra plus intime, alors il n'y aura plus de clôture, plus de grilles et mon âme pourra voler avec vous dans les lointaines missions. Nos rôles resteront les mêmes, à vous les armes apostoliques, à moi la prière et l'amour... Monsieur l'Abbé, je m'aperçois que je m'oublie, il est tard, dans quelques minutes l'office divin va sonner et cependant j'ai encore une demande à vous faire.- Je voudrais bien que vous m'écriviez les dates mémorables de votre vie afin que je puisse m'unir à vous d'une façon toute particulière pour remercier Notre Doux Sauveur des grâces qu'Il vous a accordées. Dans le Coeur Sacré de Jésus-Hostie qui sera bientôt exposé à nos adorations, je suis heureuse de me dire pour toujours :
Votre toute petite et indigne soeur Thérèse de l'Enfant Jésus de la Ste Face rel.carm.ind.
{ LT 221 du 19 mars 1897, au P. Roulland } LT221-TB LT 221 Au P. Roulland.
Jésus ╬ 19 mars 1897
Mon Frère,
Notre bonne Mère vient de me remettre vos lettres malgré le Carême (temps où l'on n'écrit pas au Carmel). Elle veut bien me permettre de vous répondre aujourd'hui, car nous craignons que notre lettre de Novembre soit allée visiter les profondeurs du Fleuve Bleu. Les vôtres datées en Septembre ont fait une heureuse traversée et sont venues réjouir votre mère et votre petite soeur le jour de la fête de Tous les Saints ; celle du 20 Janvier nous arrive sous la protection de saint Joseph. Puisque vous prenez exemple sur moi pour m'écrire sur toutes les lignes, je ne veux pas perdre cette bonne habitude qui cependant rend ma vilaine écriture encore plus difficile à déchiffrer... Ah ! quand donc n'aurons-nous plus besoin d'encre et de papier pour nous communiquer nos pensées ? Vous avez manqué, mon frère, d'aller visiter déjà ce pays enchanté où l'on peut se faire comprendre sans écrire et même sans parler ; de tout mon coeur, je remercie le bon Dieu de vous avoir laissé sur le champ de bataille afin que pour Lui vous remportiez de nombreuses victoires ; déjà vos souffrances ont sauvé bien des âmes. Saint Jean de la Croix a dit : « Le plus petit mouvement de pur amour est plus utile à l'Eglise que toutes les oeuvres réunies. » S'il en est ainsi, combien vos peines et vos épreuves doivent être profitables à l'Eglise, puisque c'est pour le seul amour de Jésus que vous les souffrez avec joie. Vraiment, mon frère, je ne puis vous plaindre, puisqu'en vous se réalisent ces paroles de l'Imitation : « Quand vous trouverez la souffrance douce et que vous l'aimerez pour l'amour de Jésus-Christ, vous aurez trouvé le Paradis sur terre ». Ce Paradis, c'est bien celui du missionnaire et de la carmélite ; la joie que les mondains recherchent au sein des plaisirs n'est qu'une ombre fugitive, mais notre joie, cherchée et goûtée dans les travaux et les souffrances, c'est une bien douce réalité, un avant-goût de la félicité du Ciel. Votre lettre, tout imprégnée de sainte gaieté, m'a bien intéressée, j'ai suivi votre exemple et j'ai ri de bon coeur aux dépens de votre cuisinier que je vois défonçant sa marmite... votre carte de visite m'a aussi bien amusée, je ne sais pas même de quel côté la tourner, je suis comme un enfant qui veut lire dans un livre en le mettant à l'envers. Mais pour revenir à votre cuisiner, croiriez-vous que parfois au Carmel, nous avons aussi des aventures amusantes ? Le Carmel comme le Sutchuen est pays étranger au monde, où l'on perd ses usages les plus primitifs, en voici un petit exemple. Une personne charitable nous a fait cadeau dernièrement d'un petit homard bien ficelé dans une bourriche. Sans doute il y avait longtemps que cette merveille ne s'était vue dans le monastère, notre bonne Soeur cuisinière se rappela cependant qu'il fallait mettre la petite bête dans l'eau pour la faire cuire ; elle le fit en gémissant d'être obligée d'exercer une telle cruauté sur une innocente créature. L'innocente créature paraissait endormie et se laissait faire ce que l'on voulait ; mais aussitôt qu'elle sentit la chaleur, sa douceur se changea en furie et connaissant son innocence, elle ne demanda la permission de personne pour sauter au milieu de la cuisine, car son charitable bourreau n'avait pas mis de couvercle à la marmite. Aussitôt la pauvre Soeur s'arme de pincettes et court après le homard qui fait des sauts désespérés. La lutte continue assez longtemps, enfin de guerre lasse, la cuisinière toujours armée de ses pincettes vient tout éplorée trouver notre Mère et lui déclare que le homard est endiablé. Sa figure en disait encore plus long que ses paroles. (Pauvre petite créature si douce, si innocente tout à l'heure, te voilà donc endiablée ! vraiment, il ne faut pas croire aux compliments des créatures !) Notre Mère ne peut s'empêcher de rire en écoutant les déclarations du juge sévère qui réclame justice, elle se rendit aussitôt à la cuisine, prit le homard qui n'ayant pas fait voeu d'obéissance fit quelque résistance, puis l'ayant mis dans sa prison, s'en alla mais après avoir bien fermé la porte, c'est-à-dire le couvercle. Le soir à la récréation, toute la communauté rit aux larmes du petit homard endiablé et le lendemain chacune put en goûter une bouchée. La personne qui voulait nous régaler ne manqua pas son but, car le fameux homard ou plutôt son histoire nous servira plus d'une fois de festin, non pas au réfectoire, mais à la récréation. Ma petite histoire ne vous semble peut-être pas bien amusante, mais je puis vous assurer que si vous aviez assisté à la séance, vous n'auriez pas gardé votre sérieux... enfin, mon frère, si je vous ennuie, je vous prie de me pardonner, maintenant je vais parler plus sérieusement. Depuis votre départ, j'ai lu la vie de plusieurs missionnaires (dans ma lettre que vous n'avez peut-être pas reçue, je vous remerciais de la Vie du P. Nempon). J'ai lu, entre autres, celle de Théophane Vénard qui m'a intéressée et touchée plus que je ne saurais dire ; sous cette impression, j'ai composé quelques couplets qui me sont tout à fait personnels, je vous les envoie cependant, notre bonne Mère m'a dit qu'elle pensait que ces vers seraient agréables à mon frère du Sutchuen. L'avant-dernier couplet réclame quelques explications : je dis qu'avec bonheur je partirais pour le Tonkin si le bon Dieu daignait m'y appeler. Cela vous surprendra peut-être, n'est-ce pas un rêve en effet qu'une carmélite songe à partir pour le Tonkin ? Eh bien ! non, ce n'est pas un rêve et je puis même vous assurer que si Jésus ne vient pas bientôt me chercher pour le Carmel du Ciel, je partirai un jour pour celui d'Hanoï, car maintenant il y a un Carmel dans cette ville, c'est celui de Saïgon qui l'a fondé récemment. Vous avez visité ce dernier et vous savez qu'en Cochinchine un ordre comme le nôtre ne peut se soutenir sans sujets français, mais hélas ! les vocations sont bien rares et souvent les supérieures ne veulent point laisser partir des soeurs qu'elles croient capables de rendre service à leur propre communauté. Ainsi, dans sa jeunesse, notre bonne Mère fut empêchée par la volonté de son supérieur d'aller soutenir le carmel de Saïgon, ce n'est pas à moi de m'en plaindre, je remercie le bon Dieu d'avoir si bien inspiré son représentant, mais je me souviens que les désirs des mères se réalisent parfois dans les enfants et je ne serais pas surprise d'aller sur la rive infidèle prier et souffrir comme notre Mère aurait voulu le faire... Il faut avouer que les nouvelles qu'on nous envoie du Tonkin ne sont cependant pas bien rassurantes : à la fin de l'année dernière, des voleurs sont entrés dans le pauvre monastère, ils ont pénétré dans la cellule de la prieure qui ne s'est pas éveillée, mais le matin elle n'a pas trouvé son crucifix à côté d'elle (la nuit le crucifix d'une carmélite repose toujours près de sa tête attaché à l'oreiller), une petite armoire avait été brisée et le peu d'argent composant tout le trésor matériel de la Communauté avait disparu. Les Carmels de France, touchés de la détresse de celui d'Hanoï se sont réunis afin de lui donner le moyen de faire bâtir un mur de clôture assez élevé pour empêcher les voleurs de pénétrer dans le monastère. Peut-être voulez-vous savoir ce que notre Mère pense de mon désir d'aller au Tonkin ? Elle croit à ma vocation (car vraiment, il en faut une à part et toute Carmélite ne se sent pas appelée à s'exiler) mais elle ne croit pas que ma vocation puisse être jamais réalisée, il faudrait pour cela que le fourreau soit aussi solide que l'épée et peut-être (notre Mère le croit) le fourreau serait-il jeté dans la mer avant d'arriver au Tonkin. Ce n'est vraiment pas commode d'être composé d'un corps et d'une âme ! ce misérable frère l'âne, comme l'appelait saint François d'Assise, gêne souvent sa noble Soeur et l'empêche de s'élancer là où elle voudrait... Enfin je ne veux pas le maudire malgré ses défauts, il est encore bon à quelque chose puisqu'il fait gagner le Ciel à sa compagne et le gagne pour lui-même et plaît autant. Je ne m'inquiète pas du tout de l'avenir, je suis sûre que le bon Dieu fera sa volonté, c'est la seule grâce que je désire, il ne faut pas être plus royaliste que le roi... Jésus n'a besoin de personne pour faire son oeuvre et s'il m'acceptait, ce serait par une pure bonté, mais à vous dire vrai, mon frère, je crois plutôt que Jésus me traitera comme une petite paresseuse ; je ne le désire pas, car je serais bien heureuse de travailler et de souffrir longtemps pour Lui, aussi je Lui demande de se contenter en moi, c'est-à-dire de ne faire aucune attention à mes désirs, soit de L'aimer en souffrant, soit d'aller jouir de Lui au Ciel. J'espère bien, mon frère, que si je quittais l'exil, vous n'oublieriez pas votre promesse de prier pour moi, vous avez toujours accueilli mes demandes avec une si grande bonté que j'ose encore vous en faire une. Je ne désire pas que vous demandiez au bon Dieu de me délivrer des flammes du purgatoire ; sainte Thérèse disait à ses filles lorsqu'elles voulaient prier pour elle-même : « Que m'importe à moi de rester jusqu'à la fin du monde en purgatoire si par mes prières je sauve une seule âme ! » Cette parole trouve écho dans mon coeur, je voudrais sauver des âmes et m'oublier pour elles ; je voudrais en sauver même après ma mort, aussi je serais heureuse que vous disiez alors au lieu de la petite prière que vous faites et qui sera pour toujours réalisée : « Mon Dieu, permettez à ma soeur de vous faire encore aimer ». Si Jésus vous exauce, je saurai bien vous témoigner ma reconnaissance... Vous me demandez, mon frère, de choisir entre les deux noms Marie ou Thérèse pour une des petites filles que vous baptiserez ; puisque les chinoises ne veulent pas deux protectrices au lieu d'une, il faut leur donner la plus puissante, c'est donc la Sainte Vierge qui l'emporte. Plus tard, lorsque vous baptiserez beaucoup d'enfants, vous feriez bien plaisir à ma soeur (carmélite comme moi) en appelant deux petites soeurs Céline et Thérèse, ce sont les noms que nous portions dans le monde. Céline, plus âgée que moi de presque quatre ans, est venue me rejoindre après avoir fermé les yeux de notre bon père ; cette chère Soeur ne connaît pas les rapports intimes que j'ai avec vous, seulement comme nous parlons souvent en récréation du missionnaire de notre Mère (nom que vous portez au Carmel de Lisieux), elle me disait dernièrement son désir que, par vous, Céline et Thérèse aillent revivre en Chine. Excusez, mon frère, mes demandes et mon trop long bavardage et daignez bénir
Votre indigne petite Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face { LT 223 du 4-5 avril 1897, à Mère Agnès de Jésus } LT223-TB LT 223 A Mère Agnès de Jésus.
4 (?) avril 1897
J'ai peur d'avoir fait de la peine à ma petite Mère, je l'aime pourtant ! oh oui ! mais je ne puis lui dire tout ce que je pense, il faut qu'elle le devine. { LT 224 du 25 avril 1897, à l'abbé Bellière } LT224-TB LT 224 A l'abbé Bellière.
J.M.J.T.
25 avril 1897
Alleluia.
Mon cher petit Frère,
Ma plume ou plutôt mon coeur se refuse à vous appeler désormais « monsieur l'Abbé », et notre bonne Mère m'a dit que je pouvais me servir en vous écrivant du nom que j'emploie toujours lorsque je parle de vous à Jésus. Il me semble que ce Divin Sauveur a daigné unir nos âmes pour travailler au salut des pécheurs, comme Il unit autrefois celles du Vble P. de la Colombière et de la Breuse Marguerite Marie. Je lisais dernièrement dans la vie de cette sainte : « Un jour que je m'approchais de Notre Seigneur pour le recevoir par la Ste communion, il me montra son Sacré Coeur comme une fournaise ardente et deux autres coeurs (le sien et celui du P. de la Cbière) qui s'y allaient unir et abîmer en me disant : C'est ainsi que mon pur amour unit ces trois coeurs pour toujours. Il me fit entendre encore que cette union était toute pour sa gloire et que pour cela, il voulait que nous fussions comme frère et soeur, également partagés de biens spirituels. Là-dessus, représentant à Notre Seigneur ma pauvreté et l'inégalité qu'il y avait entre un prêtre de si grande vertu et une pauvre pécheresse comme moi, il me dit : Les richesses infinies de mon Coeur suppléeront à tout et égaleront tout. » Peut-être, mon Frère, la comparaison ne vous paraît pas juste ? Il est vrai que vous n'êtes point encore un P. de la Colombière, mais je ne doute pas qu'un jour vous serez comme lui un véritable apôtre du Christ. Pour moi la pensée ne me vient nullement à l'esprit de me comparer à la Bse Marg. Marie ; je constate simplement que Jésus m'a choisie pour être la soeur d'un de ses apôtres et les paroles que la sainte Amante de son Coeur lui adressait par humilité, je les lui répète, moi, en toute vérité ; aussi j'espère que ses richesses infinies suppléeront à tout ce qui me manque pour accomplir l'oeuvre qu'Il me confie. Je suis vraiment heureuse que le bon Dieu se soit servi de mes pauvres vers pour vous faire un peu de bien, j'aurais été confuse de vous les envoyer si je ne m'étais souvenue qu'une soeur ne doit avoir rien de caché pour son Frère. C'est bien avec un coeur fraternel que vous les avez accueillis et jugés... Vous avez sans doute été surpris de retrouver : « Vivre d'Amour », mon intention n'était pas de vous l'envoyer deux fois ; j'en avais commencé la copie quand j'ai pensé que vous l'aviez déjà, il était trop tard pour m'arrêter. Mon cher petit Frère, je dois vous avouer que dans votre lettre il est une chose qui m'a causé de la peine, c'est que vous ne me connaissez pas telle que je suis en réalité. Il est vrai que pour trouver de grandes âmes il faut venir au Carmel ; ainsi que dans les forêts vierges, il y germe des fleurs d'un parfum et d'un éclat inconnus au monde. Jésus dans sa miséricorde a voulu que parmi ces fleurs, il en croisse de plus petites, jamais je ne pourrai l'en remercier assez, car c'est grâce à cette condescendance que moi, pauvre fleur sans éclat, je me trouve dans le même parterre que les roses mes soeurs. O mon Frère ! je vous en prie croyez-moi, le bon Dieu ne vous a pas donné pour soeur une grande âme, mais une toute petite et très imparfaite. Ne croyez pas que ce soit l'humilité qui m'empêche de reconnaître les dons du bon Dieu, je sais qu'Il a fait en moi de grandes choses et je le chante chaque jour avec bonheur. Je me souviens que celui-là doit aimer davantage à qui l'on a plus remis, aussi je tâche de faire que ma vie soit un acte d'amour et je ne m'inquiète plus d'être une petite âme, au contraire je m'en réjouis. Voilà pourquoi j'ose espérer que « mon exil sera court » mais ce n'est pas parce que je suis prête ; je sens que je ne le serai jamais si le Seigneur ne daigne me transformer Lui-Même ; Il peut le faire en un instant ; après toutes les grâces dont Il m'a comblée j'attends encore celle-là de sa miséricorde infinie. Vous me dites, mon frère, de demander pour vous la grâce du martyre ; cette grâce, je l'ai bien souvent sollicitée pour moi, mais je n'en suis pas digne et vraiment on peut dire avec St Paul : Ce n'est pas l'ouvrage de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Puisque le Seigneur semble ne vouloir m'accorder que le martyre de l'amour, j'espère qu'Il me permettra par vous de cueillir l'autre palme que nous ambitionnons. Je vois avec plaisir que le bon Dieu nous a donné les mêmes attraits, les mêmes désirs. Je vous ai fait sourire, mon cher petit Frère, en chantant « mes Armes », eh bien ! je vais vous faire sourire encore en vous disant que j'ai, dans mon enfance, rêvé de combattre sur les champs de bataille... Lorsque je commençais à apprendre l'histoire de France, le récit des exploits de Jeanne d'Arc me ravissait, je sentais en mon coeur le désir et le courage de l'imiter, il me semblait que le Seigneur me destinait aussi à de grandes choses. Je ne me trompais pas, mais au lieu de voix du Ciel m'invitant au combat, j'entendis au fond de mon âme une voix plus douce, plus forte encore, celle de l'Epoux des vierges qui m'appelait à d'autres exploits, à des conquêtes plus glorieuses, et dans la solitude du Carmel j'ai compris que ma mission n'était pas de faire couronner un roi mortel mais de faire aimer le Roi du Ciel, de lui soumettre le royaume des coeurs. Il est temps que je m'arrête, et cependant je dois encore vous remercier des dates que vous m'envoyez, je voudrais bien que vous y joignez aussi les années car je ne sais pas votre âge. Afin que vous excusiez ma simplicité, je vous envoie les dates mémorables de ma vie et c'est aussi dans l'intention que nous soyons particulièrement unis par la prière et la reconnaissance en ces jours bénis. Si le bon Dieu me donne une petite filleule, je serai très heureuse de répondre à votre désir en lui donnant pour protecteurs la Ste Vierge, St Joseph et ma Ste Patronne. Enfin, mon cher petit Frère, je termine en vous priant d'excuser mon long griffonnage et le décousu de ma lettre. Dans le Sacré Coeur de Jésus je suis pour l'éternité
Votre indigne petite soeur Thérèse de l'Enfant Jésus de la Ste Face rel.carm.ind.
(Il est bien entendu, n'est-ce pas, que nos rapports resteront secrets ? Personne excepté votre Directeur ne doit connaître l'union que Jésus a formée entre nos âmes). { LT 225 du 2 mai 1897, à soeur Anne du Sacré-Coeur } LT225-TB LT 225 A soeur Anne du Sacré-Coeur.
J.M.J.T.
Jésus ╬ 2 Mai. Fête du Bon Pasteur 1897
Ma bien chère Soeur,
Vous allez sans doute être bien surprise de recevoir une lettre de moi. Afin que vous me pardonniez de venir troubler le silence de votre solitude, je vais vous dire comment il se fait que j'ai le plaisir de vous écrire. La dernière fois que je suis allée en direction avec notre bonne Mère, nous avons parlé de vous et du cher carmel de Saïgon. Notre Mère m'a dit qu'elle me permettait de vous écrire si cela me faisait plaisir. C'est avec joie que j'ai accepté cette proposition et je profite de la licence du Bon Pasteur pour venir m'entretenir quelques instants avec vous. J'espère, ma chère soeur, que vous ne m'avez pas oubliée, pour moi je pense bien souvent à vous, je me rappelle avec bonheur les années que j'ai passées en votre compagnie, et vous le savez, pour une carmélite, penser à une personne que l'on aime c'est prier pour elle. Je demande au Bon Dieu de vous combler de ses grâces et d'augmenter chaque jour en votre coeur son saint amour, je ne doute pas cependant que vous possédiez cet amour à un degré éminent. L'ardent soleil de Saïgon n'est rien en comparaison du feu qui brûle dans votre âme. O ma Soeur ! je vous en prie, demandez à Jésus que moi aussi je l'aime et le fasse aimer ; je voudrais l'aimer non d'un amour ordinaire mais comme les Saints qui faisaient pour Lui des folies. Hélas ! que je suis loin de leur ressembler !... Demande encore à Jésus que je fasse toujours sa volonté, pour cela je suis prête à traverser le monde... et je suis prête aussi à mourir ! Le silence va finir tout à l'heure, il faut que je termine ma lettre et je vois que je ne vous ai encore rien dit d'intéressant, heureusement que les lettres de nos Mères sont là pour vous donner des nouvelles de notre carmel. Notre licence a été bien courte, ais si cela ne vous ennuie pas, je viendrai m'entretenir plus longtemps avec vous une autre fois. Veuillez, ma bien chère Soeur, offrir mon respectueux et filial respect à votre Révérende Mère, elle ne me connaît pas, mais moi j'entends souvent parler d'elle à notre bonne Mère, je l'aime et je prie Jésus de la consoler dans ses épreuves. Je vous quitte, ma chère Soeur, en vous restant bien unie dans le coeur de Jésus, là je suis heureuse de me dire pour toujours : Votre toute petite soeur
|