Si loin… si proche!

Voyage intérieur avec Thérèse de Lisieux

Dominique Menvielle
[publié dans la révue "Thérèse de Lisieux" – Julliet 2003]         

A la découverte...

Qui n’a tressailli, après un long effort de marche, de se trouver soudain, au détour d’un chemin, devant un spectacle grandiose offert par la nature: montagnes puissantes, lointains vigoureux ou étendues marines, domaine virginal que le soleil levant ou la rosée matinale semblent préserver de toute altération. Nous restons là, médusés, comme happés dans un mouvement d’admiration par cette beauté qui nous tire audehors de nous-même.

La beauté recèle quelque chose de sacré qui rejoint, en nous, une part de nous-même toujours neuve, celle qui fait jaillir spontanément un chant de louange: "Mon Dieu! Tu es grand, Tu es beau!..."

 

"Que tes oeuvres sont en grand nombre, ô Éternel!
Tu les as toutes faites avec sagesse"
(Psaume 104, 24).

Que tes oeuvres sont en grand nombre, ô Éternel! Tu les as toutes faites avec sagesse. La terre est remplie de tes biens.

Il est une autre sorte de spectacle qui nous sort de nous-même: par exemple, n’avez-vous jamais laissé passer le temps, sans vous en rendre compte, assis sur un tronc d’arbre au bord d’un chemin de forêt, à suivre des yeux la longue procession laborieuse, méthodiquement organisée, d’une colonne de fourmis? Monde invisible qui ne se dévoile qu’à notre attention minutieuse qui sait "prendre du temps ".

Mais si nous prenions le temps de regarder de l’autre còté? Non plus vers l’extérieur de nous-méme, mais vers l’intérieur?

Un paysage intérieur

Nous trouvons en nous ce paysage du soir où le lointain carillon d’une cloche vespérale appelle au rassemblement et au retour des troupeaux. Saint Jean de la Croix, le maître de sainte Thérèse de Lisieux, le décrit comme un coup de sifflet du pâtre intérieur qui appelle tous nos sens extérieurs à se retirer au-dedans de nous-même.

Nous y découvrons un paysage nouveau, tout autre, non pas celui que l’on se crée avec son imagination, non pas des lointains d’autant plus beaux qu’ils nous éloignent de notre proche environnemcnt, non pas les vastes horizons des rêves que nous formons pour les autres, malgré eux, du moins sans eux, mais le paysage intérieur qu’est en nous-même la présence de Jésus, "le plus beau des enfants des hommes".

Quel carillon intérieur nous interpelle? Ou plutôt quel tintement discret, qui mérite notre attention, et que seule notre prévenante écoute permet d’entendre à tout instant? Faisons silence, et écoutons le murmure d’une source qui chante: "Viens vers le Père".

Un Père en nous qui redit depuis des siècles: "Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux!".

Une Présence fraternelle qui m’invite: "Je ne t’appelle plus serviteur, mais ami".
Un Souffle de joie et d’espérance d’autant plus profond qu’il se fait imperceptible, brise légère qui entraîne toujours plus loin.

Oui, le paysage de la Trinité Sainte que nous avons en nous mérite bien le voyage de notre regard intérieur. Il est accessible à tous, en tout temps, et en tout lieu.

Le Maître intérieur est là

Nous chantons parfois: "O Seigneur, je viens vers Toi, je te cherche Seigneur". Mais, comme pour saint Augustin, Tu nous donnes de te découvrir si près: en nous.

Je te cherche, Toi, mon Ciel, mon Paradis, mais Toi tu es déjà en moi, voulant faire de mon âme ton Paradis. Car Dieu a de la joie, surtout, d’être avec les enfants des hommes.

 

"L'Esprit d’Amour qui nous habite, fait jaillir
en notre âme des torrents d’eau vive"

Ce n’est plus le paysage grandiose des cimes immuables, ni le va-et-vient régulier des vagues de la mer régi par les marées. C’est le mouvement de joie d’une rencontre toujours en éveil: en moi, Quelqu’un dont je n’aurai jamais fini de mesurer l’infinité, que je peux toujours connaître davantage.

En moi, Quelqu’un dont je n’épuiserai jamais l’Amour puisqu’il en est l’origine. Et surtout, en moi, Quelqu’un qui me connaît et qui m’appelle par mon nom.

- Samuel! Samuel! ...Marie! ...Marthe! Le Maître est là et il t’appelle: "Viens à l’écart, et je parlerai à ton coeur".
- Parl Seigneur, ton serviteur écoute.
- J’ai soif!
C’était l’amour de sa pauvre créature qu‘il réclamait.

Alors, ferme sur toi la porte, cache-toi dans le secret de sa Face: regarde-le. Il n’attend de toi qu’un regard. Si tu es triste, contemple-le dans son agonie, à Gethsémani, là il te consolera:

"Près de ton coeur Divin j’oublie tout ce qui passe, je ne redoute plus les craintes de la nuit." (PN 5.). Si tu es joyeux, réjouis-toi auprès de lui au jardin de la Résurrection.

Dieu a de la joie à se donner

Jésus m’appelle à vivre en son intimité, en moi. Pour cela, il faut que je devienne tout petit, tout pauvre, pour Lui faire une place à sa mesure, à sa largeur, à sa hauteur, à sa profondeur, à la mesure de son Amour. Il faut que je diminue pour que Lui grandisse: "Laisse en moi la Divine empreinte de tes Traits remplis de douceur ".

Dieu est source jaillissante. Il a de la joie à se donner, à répandre son amour. Il suffit d’y croire.

L’intériorité nous fait ostensoir.

"Celui qui croit, des torrents d’eau vive jailliront de son sein". La foi en cet Esprit d’Amour qui nous habite, en la grâce que nous possédons par notre baptême, fait jaillir en notre âme des torrents d’eau vive pour ceux qui sont autour de nous.

"Attirez-moi, nous courrons": c’est l’amour qui attire notre regard intérieur, et c’est l’amour qui est le fruit de ce regard. Notre regard sur Dieu est missionnaire.

Le saint curé d’Ars recommandait de nous arrêter devant une église pour saluer Jésus dans le tabernacle, quelques minutes, comme on rentre saluer naturellement une parente en passant devant sa maison. De même, il nous est donné, à tout instant, en tout lieu, de pouvoir rentrer dans notre sanctuaire intérieur pour y saluer le Maitre qui y réside.

Puis nous revenons à nos occupations, le regard chargé de la lumière et de l’amour que nous venons de puiser à sa source divine, et qui nous permet de retrouver notre travail, nos proches, avec le regard même de Dieu sur eux.

"Toi dont la main soutient les mondes...

Tu me suis d’un regard d’amour, Toujours…" (PN18.)